Angleterre 14

Darras tome 23 p. 11

 

6. « Cependant, reprend le chroniqueur, les médecins, les grands officiers qui veillaient au chevet du royal malade, ainsi que les évêques et les seigneurs qui venaient le visiter, lui suggérèrent comme  un moyen d'attirer sur lui la miséricorde divine, de mettre en li- berté les nobles d'Angleterre et de Normandie retenus dans ses pri­sons pour cause politique. Parmi eux se trouvait son frère utérin, l'am-

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1 Orderic. Vital., loc. cit. col. 544-550.

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p12    VACANCE   DU  SA1XT-S1ÉGE  (10S7-10S8).

 

bitieux évêque Eudes de Bayeux. «J'ordonne que tous les au­tres soient sur le champ élargis, répondit le roi. Ainsi Dieu me puisse faire grâce et miséricorde ! Mais il m'est impossible d'étendre cette faveur à l'évêque de Bayeux. » Au moment où il parlait ainsi, Ro­bert comte de Mortain, également fils d'Ariette et frère utérin du roi1, se mit à fondre en larmes. Témoins de sa douleur, les assis­tants joignirent leurs instances aux siennes et sollicitèrent la grâce du malheureux évêque. «Ignorez-vous donc, répondit Guillaume, sa scélératesse et les crimes dont il s'est rendu coupable? Evêque indigne, il affiche pour la religion un mépris sacrilège ; traître à Dieu et à sa patrie, il est l'âme de toutes les séditions. Quand j'eus le malheur de lui confier la régence, au lieu de gouverner l'Angle­terre avec équité, il se fit l'oppresseur des peuples, le destructeur des églises et des abbayes. Hélas ! ce n'est point un sentiment de haine contre lui qui m'inspire. Mais je suis le père de mes peuples, j'ai le devoir de les protéger contre son ambition et sa tyrannie. Si je le retiens depuis cinq ans dans les fers, c'est uniquement pour ce motif. Le mettre en liberté serait exposer des milliers de victimes à sa vengeance. Plût à Dieu qu'il fût un digne évêque, un fidèle mi­nistre de Jésus-Christ ! ce serait la plus grande joie de mon âme. » On lui promit alors qu'Eudes réparerait ses fautes passées et se cor­rigerait. Le roi se recueillit un instant, et comme sous l'inspiration d'un pressentiment prophétique il reprit : « Ma volonté ne sera plus longtemps obéie. Quand j'aurai rendu l'âme, ce sera une révolution complète et ce que vous demandez en ce moment vous sera accordé. Je vous autorise donc à mettre mon frère en liberté, mais c'est à contre-cœur. Sachez qu'il fera encore couler le sang innocent et qu'il déchaînera sur le pays d'affreuses calamités2. » La prédiction ne devait que trop se réaliser.

 

   7. « Le V desides de septembre, Ve férie (jeudi 9 septembre 1087),   

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1. Après la mort de Robert le Diable, Ariette avait épousé Herluin de Con-teville dont elle eut deux fils : Robert et Odo ou Eudes, devenus l'un comte de Mortain, l'autre évêque de Bayeux, par la faveur du Conquérant leur frère maternel.

1 Orderic. Vital., loc. cit. col. 551.

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p13 CHAP. I.   — DERNIÈRES  ANNÉES   DE  GUILLAUME  LE  CONQUÉRANT.    

 

continue le chroniqueur, au lever du soleil, le royal malade réveillé par le son de la grande cloche de la basilique métropolitaine demanda ce qu'il signifiait. « Seigneur, lui répondirent ses serviteurs, c'est l'office de prime qu'on sonne à l'église Sainte-Marie. » Il leva alors en grande dévotion les yeux vers le ciel et étendant les mains : «Notre-Dame Marie, sainte mère de Dieu ! s'écria-t-il, c'est à elle que je me recommande, afin que par ses puissantes prières elle me réconcilie avec son très-cher fils Jésus-Christ Notre-Seigneur ! » Et ayant ainsi parlé, il expira. Les vénérables médecins (archiatri1) qui avaient passé toute cette nuit près du roi, dont le sommeil par­faitement calme n'avait été interrompu ni par une plainte ni par un gémissement, restèrent stupéfaits d'une mort si rapide. Mais leur surprise muette ne fut rien près de l'effarement qui se produi­sit chez les seigneurs et les grands officiers du palais. » La révolu­tion prédite la veille par le Conquérant commençait autour de son lit de mort ; « tous ceux qui avaient un domaine à garder ou des trésors à défendre montèrent à cheval et coururent veiller sur leurs biens. Les gens de service abandonnés à eux-mêmes et en proie aux mêmes terreurs, s'enfuirent également, mais après avoir fait main-basse sur les armes, les vases précieux, les vêtements, le linge, tout le mobilier royal. Chargés de ce butin, ils se dispersèrent dans la plaine, laissant le cadavre du Conquérant à demi-nu sur le plan­cher. A Rouen, la panique ne fut pas moins grande. Les citoyens perdaient la tête : on eût dit la démence de l'ivresse. L'invasion su­bite d'une armée ennemie n'aurait pas causé plus de terreur. Chacun courait se barricader dans sa maison et se concerter avec sa fa­mille

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1 C'est sous ce titre que le chroniqueur désigne l'évêque Gislebert de Lisieux et l'abbé de Jumiéges Gontard. L'expression dont il se sert, en la ramenant à son sens étymologique, laisse croire qu'ils avaient sous leurs ordres des praticiens ordinaires, vraisemblablement des clercs et des religieux, auxquels ils indiquaient le traitement à suivre. Du reste, l'évêque Gislebert ne brillait pas moins par ses vertus que par son habileté dans les sciences médicales. (Cf. Orderic. Vit., lib. VIII, cap. X, col. 588.) Il en était de même de l'abbé de Jumiéges. On sait qu'à cette époque la médecine n'était guère étudiée que dans les monastères et qu'un certain nombre de religieux la pratiquaient avec grand succès. (Cf. d'Arbois de Jubainville. Les abbayes cisterciennes, p. 224.)

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p14    VACANCE DU  SAINT-SIÈGE  (1087-1088).

 

sur les moyens de se mettre en sûreté. On enfouissait l'or, l'argent et les objets précieux dans les caves. » Cet effroi universel dont le chroniqueur lui-même ne semble pas avoir compris le mo­tif s'explique assez facilement par la gravité des circonstances. Le roi de France Philippe Ier pouvait, en apprenant la mort de son re­doutable adversaire, fondre sur la ville de Rouen et venger par de terribles représailles le récent et cruel incendie de Mantes. Quand il distribuait son héritage à ses fils, Guillaume le Conquérant avait oublié de mentionner un legs sinistre, la guerre avec la France, guerre qui commença par les incendies de Gonflans et de Mantes pour ne finir qu'après cinq siècles de ruines et de carnage. Le ca­davre royal gisant au monastère de Saint-Gervais fut relevé et em­baumé par les religieux. L'archevêque de Rouen1 avec tout son clergé, donnant l'exemple du courage et de la charité chrétienne et réagissant contre les terreurs populaires, se rendit processionnellement au monastère où il procéda aux premières cérémonies des obsèques. Suivant les intentions exprimées par Guillaume, ses restes devaient être ensevelis dans l'église conventuelle de Saint-Etienne de Caen qu'il avait fondée. Mais dans toute la ville de Rouen pas un citoyen n'osa prêter son concours à ce transport funèbre. Les fils, les frères, tous les parents du roi s'étaient éloignés. « Un chevalier de la campagne nommé Herluin, eques pagensis Herlui-nus, dit le chroniqueur, fut touché jusqu'aux larmes d'un pareil abandon. Pour l'amour de Dieu et pour l'honneur de son pays il se chargea noblement d'organiser les funérailles et de pourvoir à tous leurs frais. » Par ses soins le cercueil du grand roi, conduit au port de Rouen, fut déposé sur une barque qui descendit la Seine jusqu'à son embouchure et remonta la rivière de Vire jusqu'à Caen. Là encore les seigneurs laïques, qui avaient tant de fois durant sa vie importuné de leurs adulations le puissant monarque, s'abstin­rent de paraître à ses obsèques. Mais tous les évêques de Norman­die et parmi eux, à son rang, l'évêque de Bayeux rendu à la liberté, tous les abbés de la province et à leur tête saint Anselme, successeur du vénérable

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1. C'était alors Guillaume II surnommé Bonne-Ame.

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p15  CHAP.   1.   —  DERNIÈRES   ANNÉES   DE   GUILLAUME   LE   CONQUÉRANT.     

 

Héluin à l'abbaye du Bec, s'étaient réunis pour assis­ter aux funérailles de leur illustre prince, « de leur grand baron, » selon l'expression d'Ordéric. Après la messe solennelle, Gillebert évêque d'Evreux prononça l'oraison funèbre du Conquérant. «Priez tous pour le repos de son âme, dit-il en terminant. Afin que Dieu lui remette ses offenses, pardonnez-lui vous-mêmes de bon cœur celles qu'il pourrait vous avoir faites. » A peine l'évêque avait-il achevé ces paroles qu'Ascelin, fils d'Arthur, se leva du milieu de la foule et devant toute l'assemblée s'écria: «Cette église où vous êtes réunis a été bâtie sur l'emplacement de la maison de mon père. L'homme pour lequel vous priez, n'étant encore que duc de Nor­mandie, s'en est emparé par violence ; il a refusé d'offrir le moin­dre dédommagement ; il y a fondé cette abbaye. Ce terrain est à moi, je le réclame publiquement. Au nom de Dieu je m'oppose à ce que le corps du ravisseur soit recouvert d'une seule motte de ma terre et enseveli dans mon héritage. » A ces mots, il y eut dans l'auditoire un vif mouvement d'agitation. De nombreux témoins se levèrent pour certifier la véracité des faits allégués par le récla­mant. Les évêques firent approcher Ascelin, l'entendirent avec bien­veillance et par de douces paroles le déterminèrent à accepter une transaction. Ils lui comptèrent sur le champ soixante solidi1 pour le droit seul de sépulture, s'engageant à lui payer un prix égal à la valeur de la terre qu'il revendiquait, convention qui fut à quelques jours de là ponctuellement exécutée1. «. C'est ainsi que le Conqué­rant qui possédait en Angleterre près de quinze cents manoirs et châteaux-forts3, sans compter tous ses domaines héréditaires de Normandie, n'eût pas trouvé sans la charité des évêques, ajoute le chroniqueur, un terrain libre pour y recevoir la sépulture4. » Cependant Guillaume le Roux se faisait couronner dans la cathédrale de Winchester par Lanfranc. Le prince Henri recevait les cinq mille livres qui lui avaient été léguées pour sa part d'héritage. Mais Ro­bert Courte-

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1 Environ 60 fr. de notre monnaie actuelle.

2. Orderic. Vital., loc. cit., col. 554.

3. Aug. Thierry, Conq. d'Anglet., 1. VI, t. II, p. 207.

4.  Sur la tombe du Conquérant, magnifiquement décorée plus tard par les

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p16            VACANCE   DU   SAINT-SIÈGE  (1087-1088).

 

Heuse arrivait bientôt avec son oncle Eudes de Bayeux et soulevait les Anglo-Saxons, dans le but de ravir à son frère la couronne de la Grande-Bretagne.

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