Pascal II et Henri V 23

Darras tome 26 p. 45

 

§ V. Défenseurs du Pape. Troubles de Bénévent et de Rome.

 

   34. Tout cardinal qu’il était, quelle que fût la grandeur de sa naissance, qui le rattachait aux Valois, et celle de son mérite, l’Abbé de Vendôme oubliait le respect qu’il devait au chef suprême de l’Eglise. Il y a de la précipitation dans son jugement, une impardonnable dureté dans son langage, Hildebert, évêque du Mans, s’offre à nous comme le type de la modération et de la délicatesse. Il ne sent pas moins vivement les blessures de la religion ; mais quelle autre manière d’y compatir et d’en parler ! A peine connaît-il la détention du Pontife, qu’il écrit à l’un «le ses amis : « Que nos yeux se répandent en larmes, si la flamme de la charité brûle 

--------------------

1. Gauf. Vindoc. libr. I, épist. 7, apud Sirmond. tom. III.

===============================

 

p46      LES      DERNIÈRES   LUTTES (1110-1118).

 

dans nos cœurs ; ne nous laissons pas néanmoins abattre. La pourpre des martyrs orne encore l’Eglise dans sa vieillesse ; la rage des persécuteurs renaît en ce moment. Rome et le siège apostolique sont en butte à la cruauté des Allemands, le sanctuaire est au pillage, le sang coule dans le temple saint. Le Pape est conduit en captivité, la chaire respectée de toutes les nations gît dans la poussière. Bon Jésus, où serait la vérité de vos promesses, à quoi votre prière aurait-elle servi, si la foi de Pierre venait à défaillir? Venez à mon aide, Seigneur, confirmez encore la foi de votre ministre. » Un peu plus loin, Hildebert ajoute touchant l’empereur Henri : « Ce prince a rendu son nom fameux par deux étonnants prodiges, ou plutôt par deux crimes effrayants, qui le distinguent de tout autre. Qui donc a jamais fait prisonnier, et son père selon la grâce, et son père selon la nature? Heureux le pape Pascal, il a mérité de souffrir comme les apôtres, parce qu’il a comme eux dignement occupé le siège apostolique. On n’est pas membre d’un tel chef, on n’est pas fils d’un tel père, quand on ne souffre pas avec lui, quand on ne ressent pas ses outrages1. » Dégager des ombres du passé ces nobles et douces physionomies d’évêques, recueillir l’écho de leur voix à travers les siècles, n’est-ce pas l'une des plus pures satisfactions que l’histoire puisse nous donner? Sachant ensuite les injustes accusations qui s’élevaient de toutes parts contre le Pape, le saint évêque du Mans se montre également ému de cette seconde persécution ; il fait l’apologie de celui qu’on accuse. Après avoir magnifiquement loué ses vertus, il poursuit en ces termes : « Mais comme il y a tant d’esprits envieux et chagrins, tant de cœurs pleins d’amertume, comme le mal règne ici-bas, on me dira peut- être : Vous élevez jusqu’au ciel un homme que nous avons vu trembler avant la lutte, se rendre à l’ennemi plutôt que d’exposer sa tête, faire un traité honteux, jeter les armes pour aller se cacher. Le courageux athlète, le vaillant soldat de Jésus-Christ, qui ne sait pas même combattre, loin de savoir remporter la victoire! —Confondons ceux qui tiennent de semblables discours. Si le Pontife n’a 

----------------------

1 Hildebert episc. cenoman. libr, H, epist. 21.

===============================

 

p47  CHAP. 1. — DÉFENSEURS DU PAPE. TROUBLES DE BÉNÉVENT, ETC. 

 

pas craint de se livrer aux impies pour la justice et pour l’Eglise, s’il a bravé le glaive des bourreaux, que pouvait-il faire de plus pour l’accomplissement de sa mission sacerdotale ? A-t-on jamais soupçonné de lâcheté le capitaine qui s’expose et se dévoue pour ses soldats? Si le Pape a fléchi dans la suite, afin d’arrêter la main prête à frapper Rome et l’Italie ; s’il a fait une trêve pour se donner le temps de réparer les murs de la citadelle, quoi de plus prudent? »

 

   35. Hildebert finit par examiner le fond même de la question ; et son jugement est exactement celui d’Ives de Chartres. On ne s’étonnera pas que ces deux grands évêques se rencontrent dans la même appréciation, quand on les voit animés des mêmes sentiments. « Il appartient à la sagesse de celui qui gouverne, dit-il, de porter ou d’abroger les lois selon les conjonctures ; aux gouvernés l’obligation d’interpréter d’une manière favorable, dès qu’ils en ignorent les motifs, ce que les supérieurs décident. Ce n’est pas aux brebis de juger où de reprendre le pasteur. Du reste, Pascal vient d’annuler, étant libre, ce qu’il avait fait dans sa prison. Tel qu’un persévérant athlète, que ses blessures ne découragent pas, il rentre dans la lice avec non moins d’ardeur et de plus sages préoccupations1. » C’est ainsi que la France poursuivait à l’égard de l’Eglise et de la Papauté sa glorieuse mission, alors déjà sept fois séculaire, et que nous verrons se continuer pendant plus de sept siècles encore. Serait-elle près de finir? Sur un point tout différent du monde chétien, du milieu des schismatiques, surgit un défenseur qui dut causer au souverain Pontife autant de surprise que de joie. Cet auxiliaire n’était autre que le fameux Adalbert, le promoteur de ses infortunes. Pour le récompenser des iniques services qu’il en avait reçues, l’empereur venait de le nommer archevêque de Mayence. C’était entre eux une ancienne convention, et le prix de l’iniquité se trouvait payé depuis les derniers mois de l'année précédente. Mais le calcul fut aussitôt déjoué par un de ces changements qui n’étaient pas rares à cette époque, et qui mettaient au

--------------------

1.  Ejusd. Ibid, epist. 21.

===============================

 

p48 LES    DERNIÈRES LUTTES (H 10-1118)

 

grand jour l’action secrète de la providence. En revêtant les insignes de l’épiscopat, quoique transmis par une main sacrilège, Adalbert parut transformé ; ce ne fut plus le même homme. Il se déclara sans hésitation contre l’empereur et pour le pape. Sa vie fut désormais une réparation éclatante du mal qu’il avait commis, le permanent contraste de sa vie antérieure. Dans ce long et terrible combat, il n’éprouva jamais la plus légère défaillance ; de jour en jour, au contraire, grandissaient son courage et sa fermeté. Lui-même eut à subir les horreurs et les angoisses qu’il n’avait pas épargnées naguère au chef suprême de la chrétienté. L’archevêque de Vienne faisant publier dans toute l’Allemagne la sentence d’excommunication portée contre l’empereur, celui de Mayence s’était immédiatement prononcé dans le même sens, ne tenant aucun compte des dangers suspendus sur sa tête. Enfermé dans un obscur cachot, il demeura soumis à toute sorte de mauvais traitements et d’insultes. Le fier chancelier les supportait avec la constance et l’humilité des premiers martyrs. N’ayant qu’une nourriture avare et dégoûtante, comme parlait jadis Tertulien, privé de la lumière du jour, si nécessaire à tout ce qui respire1, il vécut là par une espèce de miracle trois ans entiers. C’est le peuple de Mayence qui, révolté contre le tyran, exigea les armes à la main qu’on lui rendit son archevêque, ainsi que nous le dirons en son temps. 

 

   36. Dans l’année même que nous parcourons, le souverain Pontife reçut les propositions d’un autre défenseur, plus étonnant peut-être, mais à coup sûr moins généreux et moins sincère. L’empereur d’Orient, cet Alexis Comnène dont les vrais sentiments resteront toujours, nous le croyons, un problème insoluble, envoya des ambssadeurs en Italie pour offrir aux Romains et spécialement au Pape, l’expression de ses sympathies avec le secours de ses armées. Il avait choisi les hommes les plus énergiques de son empire, écrit naïvement l’historiographe du Mont-Cassin, pour accomplir un tel message2. Par eux et les lettres dont ils

----------------------------

1         « Teterrimo lucis exilio. » Tertull. de rosurreciione carnis.

2        « Alexius imperator strenuissimos ex suo hnperio viros Romain cum suis
litteris misit, quibus de injuria illata Poutifici atque Romanis dûleuter acce-

===============================

 

p49 CHAP. I. — DÉFENSEURS DU l'APE. ïilOUBLES DE B ÉN ÉVENT, ETC.

 

étaient les porteurs, Alexis annonçait l’intention de venir lui-même à Rome ou d’envoyer Jean son fils, dans le but d’être couronné par le chef de l’Église universelle : tout un plan d’unité religieuse et d’alliance politique, à l’encontre de l’ambition effrénée des barbares du Nord. Les Romains prennent au sérieux les offres byzantines ; et là-dessus, sans autre garantie, ils envoient à Constantinople, non précisément une députation, mais un corps d’environ six cents hommes, chargés d’amener le monarque grec dans la ville éternelle. Les délégués passent au Mont-Gassin, se dirigeant vers l’Apulio ; l’Abbé leur adjoint quelques-uns de ses moines, qui seront ses propres ambassadeurs. L’Autocrator leur fait une réception magnifique, et les renvoie bientôt avec des promesses plus magnifiques encore. Il charge en particulier les bénédictins d’une riche aumône pour le monastère et d’un voile splendide pour l’autel de saint Benoît, en leur recommandant bien de dire à leur supérieur qu’il le compte au nombre des amis de l’empire ; il le prie de venir à Dyrrachium, lors de son voyage en Occident, pour l’accompagner ensuite à Rome1. Tout cela s’évanouit, on n’en trouve plus trace dans l’histoire. Alexis eut-il un moment la vague pensée de reconquérir ce que l’empire d’Orient possédait autrefois dans la péninsule italique? Narsès ni Bélisaire n’étaient là.

 

   37. Au mois de Décembre de la même année, Pascal II se rendit à Bénévent, où de graves désordres avaient éclaté. Cette ville était constamment en butte aux incursions de ses voisins les Normands, fort désireux, ce semble, d’arrondir de ce côté leurs récentes conquêtes. A chaque instant, leurs escadrons ravageaient les campagnes environnantes, ruinant ainsi les habitants, et réduisant surtout les villageois à la dernière misère. Quatre ans auparavant, le Pape avait donné à cette ville un évêque nommé Landolphe, dont

------------------

pisse signiBcat. » Pctr. diac. chron. cass. iv, 48, strenuissimos, les soldats de Byzance !

1 Le même empereur, dans de semblables circonstances, avait adressé des félicitations et des promesses de secours, avec une ambassade non moins pompeuse, au père du tyran, pour l’animer de plus en plus contre le pape, « leur ennemi commun. » Cf. tom. XXII de cette Histoire p. 53S.

===============================

 

p50      LES      DERNIÈRES   LUTTES    (II  10-1118].

 

la conduite à l'égard des Normands ne cessait d’éveiller les craintes et les susceptibilités des Bénéventins. Aux maux de la guerre étrangère paraissaient devoir s’ajouter incessamment ceux de la guerre civile. Pascal leur donna pour chef, sous le titre de connétable, un actif et vaillant soldat, également nommé Landolphe et surnommé le Grec1. Autant que nous pouvons en juger à travers la narration de Falco, le chroniqueur de Bénévent, Landolphe devait remplir les fonctions de gouverneur en même temps que celle de capitaine ; mais sa principale mission était de mettre la ville et la campagne à l’abri de la rapacité des ennemis extérieurs; il s’en acquitta trop bien, puisqu’il leur enleva quelques places ; et de là un redoublement d’hostilité. Sur une montagne en face de Bénévent, s’élevait une forteresse normande qui semblait braver tous les assauls. Construite depuis peu par celui-là même qui la commandait, et que le chroniqueur appelle Robertus Sclavus, elle favorisait singulièrement les attaques et les déprédations : c’était une menace permanente. Le Pape ordonne à ce Robert d’abattre la forteresse sous peine d’excommunication. Celui-ci refuse. Mais le Grec, non moins diplomate que guerrier, obtint par d’habiles négociations ce que peut-être il aurait vainement tenté par les armes. Avec deux beaux chevaux et quelques pièces de monnaie, il amena le terrible voisin à raser ses murailles. La guerre continuait cependant, toujours également ruineuse et destructive. Deux ambassadeurs, l’archevêque Landolphe et ltachaise abbé de Saint- Modeste, furent envoyés à Pascal, revenu depuis quelque temps à Rome ; ils remirent sous ses yeux les calamités dont la ville et la province de Bénévent étaient accablées, le conjurant avec larmes de venir au secours de son troupeau, comme le bon pasteur de l’Évangile. Ne pouvant retourner avec eux, il leur prescrivit de s’employer à rétablir la paix dans la ville par tous les moyens en leur pouvoir, et spécialement de soulager les pauvres, de peur, ajoutait-il, que l’apôtre Pierre ne vienne à perdre une partie de ses possessions. L’archevêque, bien loin d’agir en

---------------------------

1. Cf. tom. XXIV de cette Histoire, p. 231.

==============================

 

p51  CHAP. I. — DÉFENSEURS DU PAPE. TROUBLES DE B ÉN ÉVENT, ETC. 

 

homme de paix, ne montra d’autre souci que d'alimenter la guerre1 N’essayant même pas de traiter avec les Normands, il ne prenait aucune mesure pour s’opposer à leurs incursions. On eût dit qu’il entretenait avec eux de secrètes intelligences. Il tourna toutes ses batteries contre le seul homme qui fût capable de leur résister, le connétable Landolphe. Sans aucun frais d’invention, par des manœuvres qui sont toujours les mêmes, il ameuta contre lui les masses populaires. Qui ne le sait? les peuples ne trouvent rien d’aussi légitime que de briser les instruments de leur salut. On envahit le palais du connétable en poussant des cris de fureur, on le somme de se démettre. L’injonction est de tous les temps et de toutes les révoltes. Elle vient se heurter ici contre une ferme et généreuse volonté. Le combat s’engage ; mais les défenseurs ne sont pas assez nombreux : ils succombent sous les coups redoublés de la multitude. Le gouverneur grièvement blessé gît à terre parmi des flots de sang. Il est maintenant à la merci des conspirateurs, qui se bornent à proclamer sa déchéance, en lui faisant grâce de la vie. Ce n’est pas sans peine que nous parvenons à rétablir un peu de suite et de clarté dans ces perturbations intestines, tant le prolixe récit du chroniqueur se ressent du désordre au milieu duquel il écrivait. En apprenant ces choses, dit-il, le seigneur apostolique fut saisi d’indignation et de douleur; il versa d’abondantes larmes. Non content de déplorer les malheurs arrivés, il se hâta d’y porter remède. D’abord, il lança publiquement l’interdit contre l’ambitieux archevêque; puis, il fit partir un légat, le cardinal Anastase, évêque d'Albano, l’un des membres les plus distingués du sacré collège ; enfin, il décréta la réunion d’un concile à Ceprano sur les bords du Liris. Cette affaire n'était pas la seule qui motivât une telle mesure, ainsi que nous le verrons. Tandis que le légat instruisait la cause et tâchait de ramener le calme et l’ordre à Bénévent, tout se préparait pour la tenue du concile. Les princes normands étaient convoqués ; le connétable

---------------------------

1 Falco, ebrou. Beuevent. sacri palatii notarius, ad annum 1114.

=============================

 

p52  LES DERNIÈRES LUTTES (1110-1118).

 

Landolplie y fut appelé par une lettre personnelle. C’est dans le courant de l'année 1114, d’après tous les documents, qu’eut lieu cette importante assemblée. Aucun ne détermine le jour, un seul fixe le mois d’Octobre1. Le duc d’Apulie, Guillaume, fils de Roger et pelit-fils de Robert Guiscard, s’y rendit en grande pompe, avec le prince Robert, accompagné d’une escorte de mille cavaliers. Il est aussi question d’un comte, nommé Jordano, qui n’osa pas y paraître, à raison de ses nombreux méfaits, et qui jugea cependant nécessaire de s’y faire représenter. Le connétable prit la voie de mer, craignant les embûches que ses anciens ennemis auraient pu lui tendre. Quant à l’archevêque de Bénévent, cité comme coupable plutôt qu’appelé comme prélat, il se transporta dans une île voisine, ne voulant se montrer qu’à la condition d’occuper sa place et son rang dans le concile. Il sollicitait cette faveur par l'intermédiaire de quelques nobles romains et du préfet même de Rome ; pourvu que sa dignité fût ainsi sauvegardée, il s’engageait à donner pleine satisfaction, à dissiper tous les nuages qui planaient sur sa conduite. Du conseil des Pères déjà réunis, le souverain Pontife accorda cette demande, et l’accusé n’hésita plus. Dès que la réunion fut complète, un diacre le somma, de la part du seigneur apostolique, d’avoir à purger les griefs formulés contre lui. Se levant alors pour répondre, il dit d’une voix entrecoupée de sanglots : « Avant toutes choses, je rends grâces à Dieu, au bienheureux Pierre, à vous, très-saint Père ; j’implore votre paternité, faites miséricorde à celui que votre Sainteté même a placé sur le siège de Bénévent. — Comment voulez-vous, répondit le Pape, que miséricorde vous soit faite ?—On m’a dit que vous vous étiez indigné contre moi, parce que je n’avais pas obéi sur-le-champ à vos ordres, qui me mandaient auprès de vous. — Et pourquoi n’avez- vous pas obéi, comme vous le reconnaissez vous-même? » Ne pouvant légitimer son retard et ne voulant pas avouer sa faute, l'accusé se jeta dans les incidents : tantôt c’était la crainte qui l'avait retenu ; tantôt c’était le temps qui lui avait manqué pour se dispo-

---------------------------

1 Petr. diac. cliron. cass. iv, SI.

=============================

 

p53 CHAP. I. — DÉFENSEURS DU PAPS. TROURLES DE BÉNÉVENT, ETC. 

 

ser au voyage. En effet, la citation pontificale ne remontait qu’à six mois, et la distance était si grande, de Bénévent à Ceprano.

 

   39. De semblables excuses ne comportaient pas un sérieux examen ; tout favorables qu’ils se montraient à l'archevêque, les cardinaux qui formaient la commission déclarèrent que ces raisons n’avaient rien de canonique. Il fallut en venir à la question de fond, à l’objet même du procès. Le diacre prend de nouveau la parole, demandant au malheureux prélat d’expliquer la conduite qu’il a tenue dans sa ville épiscopale. — Que me reproche-t-on ? murmura-t-il d’une voix à peine intelligible. L’acte d’accusation fut ainsi formulé : « Vous avez reçu les régales de saint Pierre, en dehors de notre volonté ; vous avez détenu les clefs des portes de la ville ; vous avez envahi le palais du gouverneur, en le maltraitant lui-même et l’envoyant en exil ; vous n’avez pas craint de paraître devant votre peuple avec le casque et le bouclier; vous avez introduit les Normands dans la ville. » De ces griefs accablants, l’archevêque nia les uns, interpréta les autres, mais de façon à ne laisser aucun doute sur sa culpabilité. Les aveux n’étaient pas toujours implicites; il en est un curieux à relever et qui peint admirablement le personnage : «Non, dit-il, je n’ai pas pris de bouclier; je n’ai pris que le casque pour me mettre à l’abri des pierres qu’on lançait. » N’était-ce pas avouer d’une manière pitoyable qu’il se trouvait au milieu des perturbateurs ? Le rôle qu’il avait joué dans l’émeute apparaissait à tous les yeux. Le Pape donna l’ordre aux juges d’entrer en délibération et de prononcer la sentence. Le prélat, entendant cet ordre, tombe aux genoux des princes et des évêques, il les conjure d’intercéder en sa faveur auprès du seigneur apostolique, afin qu’il ne le déshonore pas devant une telle réunion ; il promet, s’il obtient indulgence, de partir pour l’exil, de faire le voyage d’outre-mer. Touchés de son humiliation et de ses larmes, ils implorent la pitié de Pascal. Celui-ci demeure inflexible et veut que le jugement soit prononcé. Les juges eux-mêmes hésitent à remplir ce pénible devoir. Le Pape les adjure par la fidélité qu’ils doivent à leur chef, par les liens qui les rattachent à son siège, de procéder canoniquement. L’âme

=================================

 

p54      LES      DERNIÈRES   LUTTES (1110-1118).

 

pleine de tristesse, le cardinal évêque de Porto vote le premier pour la déposition. Après lui viennent l’archevêque de Capoue et le cardinal Grégoire. Il était évident que tous allaient porter la même sentence. L’archevêque de Bénévent n’attendit pas qu’ils se fussent prononcés ; le visage couvert d’une pâleur mortelle, chancelant sous le poids de la douleur, il quitta la salle conciliaire, pour aller se cacher dans une cellule du Mont-Cassin1. On enleva son siège, comme pour ratifier sa condamnation : il ne comptait plus dans les rangs de l’épiscopat. Les conciles n’étaient donc pas seulement les assemblées délibérantes de l’Église, ils en étaient aussi les tribunaux ; et leur juridiction s’étendait sur les plus hautes têtes. Il n'est pas sans intérêt et sans utilité d’en donner quelques exemples. Pour montrer la physionomie d’une institution ou d’une époque, les plus beaux discours, les dissertations les plus savantes n’égalent pas le simple exposé des faits. Le tribunal qui venait de déposer un archevêque, en rétablit un autre dans sa dignité, celui de Cosenza, que le prince Roger avait expulsé de cette ville et réduit à se retirer dans le célèbre monastère bénédictin. En plus d’une occasion, les conciles devenaient de véritables assemblées politiques : ils touchaient à la direction des gouvernements, dans l’intérêt des peuples. Ce droit, nul ne cherchait à le contester; on y voyait la sauvegarde la mieux assurée des sociétés chrétiennes. A Ceprano, Pascal II investit le prince Guillaume des duchés d’Apulie, de Calabre et de Sicile ; et le duc lui prêta serment comme à son suzerain, s’avouant vassal du Saint-Siège à l’exemple de ses prédécesseurs.

 

   40. L’année suivante 1115, la seizième du pontificat de Pascal, de graves désordres éclatèrent à Rome. Écoutons le chroniqueur, témoin oculaire et complètement digne de foi. C’est le cardinal

--------------------------

1 Tout ce réeit nous est transmis par le chroniqueur Bénéventin. Nous avons cru devoir le donner d'une manière à peu près intégrale, pour placer sous les yeux de nos lecteurs la vraie physionomie d'un jugement ecclésiastique. Notre guide habituel dans le dédale des années que nous parcourons, le cé­lèbre chroniqueur du Mont-Cassin, ne parle nullement de cette importante scène.

==============================

 

p55  CHAP. 1. — DÉFENSEURS DU PAPE. TROUBLES DE BÉNÉVENT, LTC. 

 

diacre Pierre, bibliothécaire et biographe du pape régnant. « Le jour de Pâques, vingt-six du mois de Mars, le calice de la divine colère s’épancha sur notre cité. Le préfet de Rome étant mort, des hommes perdus de crimes, aimant les séditions, incapables de gérer leurs affaires privées, et beaucoup plus les affaires publiques, lui donnent un adolescent pour successeur. Pendant que le père meurt dans son domicile, le fils sur les degrés du Capitole est élu préfet ; les larmes accompagnent les funérailles de l’un, les applaudissements accueillent l’élévation de l’autre. Le père est déposé dans le tombeau, tandis que son âme paraît au tribunal du Juge suprême ; et le fils est placé sur l’ambon pour prêter serment au peuple. Misérable condition des deux côtés : à la mort de celui- là, sa femme, son enfant, sa maison tout entière doivent être dans les transports de la joie ; et celui-ci n’entre pas dans la carrière des honneurs sous de meilleurs auspices, puisqu’il doit les accepter en habit de deuil, parmi les cris déchirants d’une mère, au milieu d’une famille désolée. Le Pape et toute la curie sont dans le trouble en apprenant du même coup et la mort du père et l’audace du fils. » Après avoir énergiquement protesté contre une pareille violation de la raison et du droit, le Pontife se rend à Saint-Pierre pour les cérémonies du jour, et notamment pour la consécration des saintes huiles. C’était donc le Jeudi saint, non la fête même de Pâques ; par cette dernière expression, le chroniqueur entendait plus haut l’une des solennités pascales. Pendant la cérémonie, au moment où de son trône il prononçait ces paroles de la liturgie sacrée : « O Dieu, de qui Judas a reçu la peine de son crime, et le larron la récompense de sa confession, » une foule tumultueuse envahit la basilique et se précipite vers l’autel, poussant devant elle son ridicule fantôme de préfet, demandant qu’il soit confirmé dans sa charge. Par respect pour l’office commencé, le Pape diffère de répondre ; les clameurs redoublent, l'agitation tourne à la fureur, la horde déclare avec d’horribles serments que, si le peuple n’obtient pas une réponse immédiate, s’il rencontre la moindre opposition, ce jour verra s’accomplir des faits terribles, de lamentables calamités. Le seigneur apostolique répond alors : « Pour.-

============================

 

p56      LES      DERNIÈRES LUTTES (1110-1118).

 

quoi me demandez-vous une chose que je ne puis dignement vous accorder, que vous ne pourriez accepter sans honte dans un jour comme celui-ci, quand des funérailles devraient vous éloigner des comices, quand nous sommes nous-même absorbé par l’office divin? Nous vous donnerons plus tard la réponse convenable. » Ces mots sont accueillis par des frémissements ; on se retire en désordre, et les malheurs n’auraient pas tardé si des troupes disposées d’avance n’avaient par leur aspect contenu la rage populaire et déconcerté les meneurs. Ce n’était que partie remise. Le lendemain, pendant que les habitants de Rome, selon l’usage traditionnel et datant déjà de plusieurs siècles, s’en allaient pieds nus visiter les plus augustes sanctuaires et les tombes des martyrs, en mémoire de la mort du Sauveur, les séditieux se livraient à toutes les manœuvres pour suborner les citoyens et recruter la faction1. Le Samedi saint et le jour même de Pâques ne ralentirent pas leurs criminelles démarches. Le Lundi, comme le Pape se dirigeait vers Saint-Pierre, à l’entrée du pont d’Adrien, devant lui se présenta, toujours accompagné d’une foule tumultueuse, l’imberbe préfet, renouvelant sa demande. N’ayant pu rien obtenir, il se jeta sur la suite du Pontife, qu’il accabla de coups et d’injures. Au retour, le Pape portant la couronne d’après le cérémonial consacré, vit disperser par la violence les clercs et les évêques qui le précédaient. Une délégation menaçante le suivit jusque dans son palais et le somma de répondre, sans même lui laisser le temps de déposer ses ornements pontificaux. Il ne parvint à se débarrasser de ces instances qu’en promettant de réunir son conseil et de donner une solution le Vendredi.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon