Discution critique

Darras tome 6 p. 582

 

§ I. Discution critique.

 

   1. Nous avons cité plus d'une fois, dans le cours de ce volume, les Constitutions apostoliques comme un monument précieux pour l'ensemble de la  tradition et l'intelligence des lois et des institutions de l'Église primitive. On sait pourtant que le texte de ce

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recueil, tel que nous le possédons aujourd'hui, est loin d'être authentique dans son intégralité. Une sentence très-connue du pape Gélase le range, ainsi que les Canons des apôtres, parmi les écrits apocryphes. Il convient donc de fixer nettement l'esprit du lecteur sur ces deux points. Tel est l'objet de ce chapitre isolé, qui terminera l'étude du 1er siècle de l'Église. Depuis que Noël Alexandre, dans une Dissertation qui est restée en France définitive, a prononcé d'une manière absolue que les « Constitutions apostoliques étaient contraires à l'enseignement des apôtres et de l'Église 1, » tous les historiens français se sont abstenus de parler de cette collection, ou, s'ils la nomment en passant, c'est pour flétrir l'ignorance des auteurs qui en ont parlé jadis avec plus de respect. Notre esprit national, toujours porté aux extrêmes, se tient rarement dans le milieu doctrinal, qui est le centre de la vérité. Il lui répugne d'adopter les moyens termes, qui supposent à la fois et plus de circonspection et plus d'études sérieuses. Quoi qu'il en soit de cette tendance, qui fut longtemps celle de notre patrie, il est certain qu'une réaction contre ce qu'on pourrait appeler « les sièges tout faits» et les «jugements de convention» s'est opérée parmi nous. La science et la vérité en ont retiré de nombreux avantages. Pour ce qui concerne spécialement les Constitutions apostoliques, un philologue, dont nous avons déjà fait connaître les remarquables travaux 2, Simon de Magistris, publiait, en 1795, un traité qui renverse de fond en comble la thèse de Noël Alexandre3. Partout ailleurs qu'en France, on se préoccupa, dans le monde savant, des conclusions du nouvel exégète. Mais chez nous, son ouvrage et son nom même étaient restés inconnus, jusqu'au jour où les éditeurs de la Patrologie reproduisirent la Dis-

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1.  Natal. Alexandr., Hist. eccles., sœcul. I, tom. V, édit. Lucœ et Neapoli, j 1740, iu-4°;  Dissertât, xiv, pag. 459. Voici  le texte de la proposition développée par Noël Alexandre :  Constitutiones  apostolorum sunt apocryphœ; ah oposiolorum et Ecclesiœ doctrine alienœ : ipsis adeo apostolis et démenti Romana suppositœ.

22.  Cf. tom. III de cette Histoire, pag. 359 et 378. — 3. Si m. de Magiêtrie,^cta martyrum ad ostia liberina sub Claudio Gothico. Rom., 1795, in-fol. Dissertât. De Vita et scriptis S. Hippolyti episcopi Portuensis, pag. 134.

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sertation de Simon de Magistris, en tête des Constitutions apostoliques 1. On ne saurait donc plus se retrancher comme autrefois derrière l'autorité surannée de Noël Alexandre. L'heure est venue de reprendre à nouveau une question trop précipitamment et trop légèrement résolue.

 

    2. En dehors de toute étude approfondie sur le fond même de l'ouvrage controversé, plusieurs considérations extrinsèques auraient dû rendre le jugement des critiques moins sévère et moins absolu. Ainsi quand toute l'antiquité ecclésiastique s'accorde, selon la remarque de Cotelier, à nous parler des Constitutions apostoliques2, il était souverainement téméraire de déclarer à priori que les apôtres n'ont jamais fait de constitutions. Ce terme, disait-on, n'était pas même usité aux premiers siècles. C'est une erreur. Dans la langue du droit romain, à cette époque, on donnait aux décrets impériaux la dénomination générique de Constitutions3. Rien de plus naturel que l'Église ait adopté cette expression, en l'appliquant aux règles de la foi, de la discipline ou de la liturgie. Aussi le Liber Pontificalis, dont la véracité ne saurait être aujourd'hui contestée, répondait d'avance à l'objection, en renouvelant pour chacun des premiers papes la mention expresse des constitutions portées sous son pontificat : Hic constituit4: Constitutum de Ecclesia fecit5. Le Liber Pontificalis reproduit expressément ce terme, qui était en effet ce que nous appellerions le mot propre. Pour distinguer les constitutions chrétiennes de celles des empereur, et comme pour indiquer que l'Église avait fait passer dans son droit une désignation empruntée à la langue des juristes officiels, il note que le

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1. Tom. I, Patrol. grœc„co\. 523.

2. Voici les différentes dénominationss sous lesquelles Cotelier rencontra cet ouvrage cité par les pères grecs : AiaTaYl^a-ra ànoff-roXwv seu à7ro<TToXixà : t<5v àTtooTÔXwv seu àirosToXwaî SiaxocËetç aut Stara-yai : Siatài-eiç KXï)[A£vtoç seu Six KWwêvtoç : tûv àuoffToXwv ôià KXy|[xsvto<; Sia-ràÇei; aut Sia.xa.yai : ôxxâëiêXoç KX-rç- |A£vto; : 5i8<xffxaXîaxa6oXix-?|. (Cotelerii, De Constit. apostol. Patres apostol., tom. I, éd. Atnstelodami, 1724.)

3.  Voici comment l'empereur Probus s'exprime à ce sujet : Miraris fortasse quodego imherbem iribunum fecerim, contra constitutum divi Âdriani. (Vopiscus, in Probo.) — 4. Lib. pontif. S. Linus. — 5. lbid. S. Pius. — s Cf. dans ce volume, le paragraphe intitulé : travaux de saint Clément.

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Constitutum dont il s'agit fait partie de la loi de l'Église. Telle est la portée des paroles : Constitutum de Ecclesia fecit. Ce n'est pas tout. Les Constitutions apostoliques, citées par les Pères, sont constamment attribuées par eux, comme rédaction primitive, au pape Saint Clément. Il était donc notoire que ce pontife, disciple de saint Pierre et auteur de tant de précieux écrits 5, avait laissé un recueil de règlements et d'ordonnances ecclésiastiques. L'existence sous son nom des huit livres des Constitutions, en nombre égal à ceux que nous possédons encore, était une nouvelle preuve de l'authenticité du fait en lui-même. Il est vrai, le texte de cet ouvrage a été certainement interpolé : la sentence du pape Gélase en fait foi. Mais les Épîtres de saint Ignace avaient été aussi interpolées par des hérétiques du second et du troisième siècle. On le savait, et cela n'empêchait point de les considérer comme un monument précieux, parce qu'en dehors des additions frauduleuses et posthumes, elles contenaient cependant le véritable texte de saint Ignace tel que la découverte des Épîtres authentiques de ce Père nous l'a fait connaître dans son intégrité. On aurait dû raisonner de même pour les Constitutions apostoliques, dites de saint Clément. Les altérations posthumes qu'elles ont subies sont faciles à reconnaître : elles affectent toutes une prédilection marquée pour une secte d'hérétiques  de  beaucoup postérieure  au temps du saint pape. En éliminant ces additions subreptices, on se retrouve en face d'un monument complet de la primitive Église.

 

    3. Voilà ce qu'un peu plus d'attention et un peu moins d'esprit de parti aurait certainement appris aux critiques de l'avant-dernier siècle. La science moderne n'a point encore retrouvé le texte original des Constitutions apostoliques. Mais quand déjà l'Épître de saint Barnabé, le Pasteur d'Hermas, les Épîtres de saint Clément aux Vierges, des fragments de l’Apophasis de Simon le Mage, nous ont été restitués d'une façon si inattendue, nous aurions mauvaise grâce à désespérer de l'avenir. Quelques palimpsestes ignorés, quelques parchemins enfouis dans les couvents du mont Athos ou du Sinaï, peuvent nous apporter un jour l'œuvre authentique, débarrassée des interpolations frauduleuses, de l'échafaudage hé-

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rétique qui la défigurent. En attendant, voici l'exposé des motifs sur lesquels s'appuyait Simon de Magistris, pour réformer le jugement précipité et sommaire de Noël Alexandre. En dépouillant tous les manuscrits connus des Constitutions apostoliques, ce philologues avait remarqué que les versions syriaques de cet ouvrage, dont quelques-unes remontent au VIe siècle, sont unanimes à les attribuer à saint Hippolyte, docteur romain, évêque de Porto (200-250). Ces textes orientaux portent pour titres tantôt : Constitutiones apostolorum per Hippolytum; tantôt : Isti sunt canones Ecclesiœ, mandata quœ scripsit Hippolytus l. Le nom d'Hippolyte s'était tellement attaché à cette œuvre, que les Éthiopiens en avaient fait le synonyme de Décrets ou Constitutions, et prétendaient qu'Hippolyte était un mot grec signifiant Canon. Cette observation fut un trait de lumière pour le philologue. Certains passages des Constitutions apostoliques, qu'on ne saurait soupçonner d'aucune interpolation, et où la main de l'hérétique n'a laissé nulle trace, contiennent cependant des détails et mentionnent des faits évidemment postérieurs à l'époque de saint Clément2; Cette objection était la première que faisaient valoir les critiques. Mais si l'on pouvait établir que le recueil primitivement formé par ce pape fut complété plus tard par un auteur du troisième siècle, tel que saint Hippolyte, la difficulté disparaîtrait. Dès lors, on n'aurait plus sujet de relever, comme des anachronismes, les passages incriminés. En poussant plus loin ses investigations, Simon de Magistris reconnut que plusieurs manuscrits grecs, et précisément les plus re-marquables par leur antiquité et la pureté de leur texte, attribuent aussi à saint Hippolyte une part dans la rédaction des Constitutions apostoliques. Le VIIIe Livre notamment est intitulé, dans la plupart d'entre eux, tantôt : De ordinationibus per Hippolytum ; tantôt : Canones ecclesiastici per Hippolytum. Il est certain d'ailleurs que ce huitième livre, qui s'ouvre par un chapitre sur les grâces divines : De charismatibus, renferme le traité mentionné

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1. Voir les textes syriaques reproduits dans la dissertation, de Simon da Magistris : Patrol. grœc., tom. I, col. 526».

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parmi les ouvrages de saint Hippolyte, inscrits sur la table de marbre, où l’on avait gravé le cycle pascal du grand Docteur1. On sait que la découverte de la chaire épiscopale de saint Hippolyte, reproduite aujourd'hui en fac simile dans tous les grands musées de l'Europe, fut l'une des conquêtes les plus importantes de l'archéologie romaine au dernier siècle. La mention du traité De charismatibus, dans le catalogue lapidaire des ouvrages du grand docteur, se trouve immédiatement suivie, sur ce monument pré- cieux, du titre significatif; aiioctolikh IiapadociC,  « Tradition apostolique », lequel se rapporte merveilleusement à la collection des Constitutions, auxquelles saint Hippolyte aurait mis la dernière main, en complétant l'œuvre de saint Clément I. La concordance du renseignement monumental avec ceux des versions syriaques et des manuscrits grecs les plus anciens est frappante. Des deux côtés l'affirmation est identique. L'évêque saint Hippolyte a pris une part considérable à la rédaction définitive des Constitutions. Dès lors ce recueil qui, s'il eût été l'œuvre exclusive du pape saint Clément, se fût uniquement restreint à la période  apostolique, doit nécessairement représenter le mouvement disciplinaire de  l'Église jusqu'à la seconde moitié du troisième siècle. L'objection la plus considérable de Noël Alexandre se trouve ainsi réduite à néant.

 

    4. Dans cette nouvelle voie, ouverte à la critique par Simon de Magistris, un autre point a encore été exploré avec non moins d'érudition que de succès. Le titre des Constitutions est ainsi conçu, dans tous les manuscrits grecs de date  relativement récente : AtaTayat fûv àyiaiv àittxrrôXwv 8£a KXr,[jiîVTOç toù  Pojiatav ÈTitay.ouou te xat nolnoxt,       cription l xaOoAixv) 8i8aaxa)ia : Constitutiones sanctorum apostolorum per Clementem episcopum et civem Romanum, seu catholica doctrina. « Comment, dit Simon de Magistris, des critiques de la valeur de Beveridge, Grabe, Gotelier, Le Clerc, ont-ils pu laisser passer, sans le relever, le caractère étrange et insolite du titre de citoyen, ajouté à celui d'évêque de Rome, dans la mention du  pape  saint Clément?

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1 Ce traité est indiqué en ces termes sur le marbre de la chaire de saint Hippolyte : HEPI XAPIGMATQN.

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On ne trouverait pas dans toute l'antiquité chrétienne un seul exemple d'une locution de ce genre. Les auteurs qui citent avec éloge le nom de saint Clément I ne lui donnent jamais ce titre de « citoyen romain. » Nous possédons quelques-uns des écrits authentiques de ce pape ; nous avons sous les yeux ceux qui lui ont été subrepticement attribués par les hérétiques. Les Constitutions seules portent ce titre impossible de « citoyen romain. » Pour mieux faire comprendre la pensée de Simon de Magistris, et la rendre en quelque sorte palpable, nous demanderons la permission de placer ici une hypothèse qui se présente à notre esprit. Si le texte jusqu'ici inconnu d'une Épître de saint Paul, celle aux Laodicéens, par exemple, venait à être signalé dans quelque manuscrit grec ou hébreu, l'attention du monde savant se concentrerait autour de cette découverte. Mais si, à la première ligne du texte nouvellement déchiffré, à la suite de la suscription si connue : Paulus servus Jesu Christi, vocatus apostolus, on lisait cette addition de « citoyen romain, » sans passer outre, on reconnaîtrait unanimement le caractère apocryphe du texte. Cependant saint Paul était citoyen romain ; il revendiqua les privilèges de ce titre en présence du gouverneur de Jérusalem et au tribunal de Festus. Mais quand il adressait aux chrétiens sa parole inspirée, le Docteur des nations ne prenait d'autre nom que ceux de serviteur de Jésus-Christ et d'apôtre. Or l'impossibilité d'une suscription pareille, pour une Épître de saint Paul, existe au même degré pour un ouvrage de saint Clément, disciple de saint Paul. L'étude du premier siècle de l'Église nous a surabondamment prouvé que la tradition des apôtres était maintenue avec un respect inviolable» Évidemment donc, quand nous lisons en tête des Constitutions les mots : Clément, évêque et citoyen romain, nous sommes en face ou d'une interpolation, ou d'une altération de texte. En creusant davantage ce sujet, Simon de Magistris s'est convaincu que le texte grec des manuscrits originaux portait Klèmentos tou Romaiône épiscopou xai Ippolitou, et que les copistes ont défiguré le dernier nom propre , en le transformant en un substantif commun similaire tou politou.. De là ce fameux civis Romani de la version latine, et ce

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titre de citoyen romain, si étrangement ajouté au nom de l'évêque de Rome.

 

   5. Restait à résoudre une dernière question plus difficile et plus délicate encore. S'il est certain que saint Clément, d'une part, et saint Hippolyte, de l'autre, ont formé une collection de documents apostoliques et traditionnels, sous le nom de Constitutions, il ne l'est pas moins que le recueil parvenu jusqu'à nous sous ce titre, a été altéré, interpolé et, en quelques passages, corrompu par des mains hérétiques. Le décret du pape saint Gélase ne laisse à ce sujet aucune espèce de doute. A quelle époque et par qui ce travestissement fut-il infligé à l'un des plus précieux monuments de l'histoire ecclésiastique? Serait-il possible de déterminer le nombre de passages soumis à une telle flétrissure, et par conséquent d'établir par élimination un texte qui représentât, à peu près dans son intégrité le travail primitif de saint Clément et de saint Hippolyte? On conçoit qu'en l'absence de renseignements précis et de témoignages historiques positifs, une pareille étude ouvre un large champ aux hypothèses, et présente nécessairement un côté très-conjectural. Cependant ici encore, Simon de Magistris a su réunir une telle somme de probabilités, que la solution formulée par lui semble résoudre complètement le problème. L'hérétique inconnu dont les interpolations frauduleuses ont souillé le texte des Constitutions, dit-il, a dû vivre en Orient. Ses indications chronologiques des mois sont toutes empruntées au calendrier syro-macédonien. On trouve celles du Xanthique, de Dyster, de Gorpion, d'Hyperbérétée, noms inusités dans le calendrier de Rome. La prédilection avec laquelle le pseudo-Clément parle de l'Église patriarcale d'Antioche, sans nommer celle d'Alexandrie, semble déceler un parti pris de nationalité, dans la lutte qui s'était élevée au IVe siècle entre ces deux sièges illustres. On sait que la rivalité, longtemps sourde et voilée, avait pris un caractère de violence ouverte, durant les troubles suscités par l'arianisme, quand les grands évêques d'Alexandrie, saint Denys et saint Athanase, soutenaient la foi catholique contre les défaillances et les apostasies dont un trop grand nombre d'Églises d'Asie, suffragantes du patriarcat d'Antioche,

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donnaient le triste spectacle. Enfin les erreurs dogmatiques semées par le faussaire, dans le texte des Constitutions, se rapportent toutes au systèma arien. Il est donc incontestable que l'hérétique inconnu appartenait à cette secte; et il est sinon certain, au moins très- vraisemblable que, par son éducation, sa naissance et ses préjugés, il appartenait aux régions syriennes, dont Antioche était la capitale. Mais parmi la multitude des sectes issues de l'Arianisme, au milieu de tant de noms d'hérésiarques plus ou moins fameux qui se multiplièrent à cette époque, comment découvrir le faussaire et l'appeler par son nom? Une tendance commune et flétrie par tous les Pères, portait les chefs de secte à mutiler ou à corrompre les sources de la tradition, pour mieux accréditer leurs erreurs. Les Constitutions apostoliques, recueil essentiellement traditionnel, devait se présenter de prime abord aux hérésiarques, comme un monument à dénaturer. Arius, Sabellius et tant d'autres purent en avoir la pensée. Ni l'un ni l'autre ne paraissent pourtant devoir encourir la responsabilité de cette œuvre de ténèbres. En examinant de plus près les germes d'hérésie déposés par une main sacrilège, dans la collection de saint Clément et de saint Hippolyte, on remarque une tendance prononcée à soutenir le système des judaïsants, qui voulaient imposer à l'Église de Jésus-Christ le joug du cérémonial et du rituel mosaïques. Or, il s'est rencontré, au IVe siècle, un évêque arien, qui, par une lâche complaisance pour la fameuse Zénobie, reine de Palmyre, ne craignit pas de se faire judaïsant. Son nom, son caractère et ses doctrines nous sont connus par la condamnation solennelle prononcée contre lui au dernier concile d'Antioche. Voici en quels termes Paul de Samosate, ainsi s'appelait-il, était jugé dans ces assises solennelles: «Faussaire, (spurius, ou plutôt pour conserver la force du mot grec : Kibdèlos, imposteur) il a secoué la règle de la foi véritable pour forger des doctrines adultères. C'est un homme désormais étranger à l'Église. Nous n'avons donc plus à nous occuper de ses méfaits 1. » Cette qualification significative de faussaire, infligée,

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1. "Otvou Se àTvoffxàç toù xavovoç ërcl x{<MY)Aa v.où v66a Malaxa. [Aï-tE).r,>.uOcv èvô»

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sans autres détails, à la mémoire de Paul de Samosate par les Pères du concile d'Antioche, attira l'attention de Simon de Magistris, et devint comme un fil conducteur pour ses recherches spéciales. Le texte altéré des Constitutions apostoliques, tel que nous le possédons, renferme, outre un certain nombre de passages évidemment favorables à l'erreur des judaïsants, des assertions directement ariennes au sujet des dogmes de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de l'unité de nature dans les augustes personnes de la Sainte Trinité. Or Paul de Samosate, arien obstiné, professait précisément ces erreurs. Quand on lit par exemple, dans le texte altéré des Constitutions apostoliques, que les fidèles sont astreints à l'observation du jour du sabbat comme à celle du dimanche, il est impossible de ne pas reconnaître la trace d'une main judaïsante, qui voulait s'élever contre le véritable esprit de l'enseignement apostolique. Voici les paroles mêmes de ce passage où la maladresse et la mauvaise foi du faussaire se trahissent d'ailleurs assez grossièrement. «Moi Paul, et moi Pierre, nous avons promulgué cette constitution. Durant cinq jours il est permis de vaquer aux œuvres serviles. Le sabbat et le dimanche sont consacrés aux exercices de la piété, dans l'assemblée des fidèles : le sabbat, en souvenir de la création; le dimanche, en mémoire de la résurrection du Seigneur 1. » On remarquera tout d'abord, dans ce curieux fragment, l'affectation de nommer saint Paul avant saint Pierre. Peut-être l'interpolateur voulait-il autoriser davantage, par le nom de Paul placé en première ligne, une doctrine complètement opposée à l'enseignement du Docteur des nations. On sait en effet que saint Paul, dans ses Épîtres, insiste à plusieurs reprises sur l'affranchissement du cérémonial mosaïque. La substitution du dimanche au sabbat, dont nous avons signalé la mention dans les écrits de saint Barnabé et de saint Ignace d'Antioche, n'eut jamais pour résultat d'imposer aux fidèles deux jours de repos dans la semaine. Le texte que nous avons sous les yeux est donc un apocryphe, imaginé après

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Ssî i<j\i   I£to ôvto; toç irpàÇetç xpîveiv.   (Apud Euseb., Hist. eccles., lib.   VU, cap. xxx.)

1. Conslit, apostol., lib. VIII, cap. xxxuu

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592       CONSTITUTIONS ET CANONS APOSTOLIQUES.

 

coup par un judaïsant posthume. Il indique nettement la prétention de sauvegarder à la fois le maintien du dimanche pour les chrétiens, et celui du sabbat pour les Juifs. Sous ce rapport, il convient parfaitement à la situation de Paul de Samosate, préoccupé d'accorder une satisfaction aux tendances judéo-chrétiennes de la reine de Palmyre. Quant au caractère vraiment despotique de cette législation nouvelle, qui enlève au travail deux jours de chaque semaine, il se retrouve encore dans les habitudes de Paul de Samosate, et dans quelques-unes des additions les plus facilement reconnaissables qu'il inséra dans le recueil des Constitutions apostoliques. « L'évêque, dit-il, est votre prince et votre chef; votre roi, votre dynaste; il est votre Dieu sur la terre; après le Dieu du ciel, c'est à lui que vous devez l'honneur. Donc que l'évêque préside vos assemblées, avec cette dignité divine qui l'élève au dessus des clercs et lui donne le commandement sur tout le peuple. Le diacre doit assister l'évêque, comme le Christ assiste son père. Honorez les diaconesses, comme la figure vivante de l'Esprit-Saint. La diaconesse ne doit ni agir, ni parler, sans l'ordre du diacre, de même que le Paraclet n'agit ou ne parle jamais par sa propre inspiration. Il attend l'ordre du Christ, qu'il glorifie en tout!. » Les erreurs doctrinales sont jointes ici à une exagération calculée des prérogatives épiscopales. Quelle audace ne fallut-il pas à l'interpolateur pour prêter aux apôtres, qui s'intitulaient modestement les serviteurs du Christ, des expressions comme celles-ci : « L'évêque est votre Dieu terrestre, votre roi, votre dynaste ! » Certes ! nous avons entendu les graves exhortations de saint Paul à Timothée, l'évêque d'Éphèse. Nous avons recueilli, sous la plume de saint Ignace d'Antioche, les recommandations mille fois renouvelées de conserver l'unité de la foi, dans la communion d'obéissance, de respect et d'amour pour l'évêque. Mais nulle part, nous n'avons rencontré ces orgueilleuses prétentions à l'omnipotence civile, administrative, royale, divine même. Or, l'ambition de Paul de Samosate nous est ainsi représentée par Eusèbe : « Il s'était fait, dit l'historien, ériger

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1.Constit. apostol., lib. II, cap. xxvi.

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un tribunal et un trône dans l'assemblée. Il apostrophait avec des invectives ceux des fidèles qui saluaient l'autel du Seigneur; pré-tendant qu'on ne devait qu'à lui seul les hommages qu'on rendait à Dieu; exaltant sa propre personne, non en évêque, mais en sophiste et en charlatan. Il défendit de chanter les hymnes en l'honneur de Jésus-Christ et y substitua des poésies composées à sa propre louange. On le vit, un jour de Pâques, introduire au sein de l'église un chœur de femmes, qui chantaient des vers de ce genre. Les témoins de cette profanation étaient saisis d'horreur 1. » Nous comprenons maintenant dans quel but la vanité de Paul de Samosate, exaltée jusqu'au délire, cherchait à grandir démesurément la dignité sainte de l'épiscopat. Ajoutons que cet apostat avait formulé ses erreurs sur la Trinité en cet axiome, demeuré sacramentel pour les Anoméens : « Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont entre eux dans la même union que l'évêque, le prêtre et le diacre 2. » Ce dernier rapprochement jette un nouveau jour sur la comparaison sacrilège de la diaconesse avec le Saint-Esprit, introduite par le faussaire dans le texte cité plus haut. C'est en relevant une à une toutes ces inductions, que Simon de Magistris a pu dégager, du mystère dans lequel il s'était enveloppé, le nom de l'hérétique qui a défiguré ce magnifique monument, œuvre collective du pape saint Clément I, et de saint Hippolyte, évêque de Porto.

 

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