La Trinité 40

Daras tome 27

 

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CHAPITRE XXII.

 

Grande différence entre l'image de la trinité qui est en nous et la Trinité elle‑même.

 

42. Mais quand ces trois choses, la mémoire, l'intelligence et l'amour se trouvent dans une seule personne, telle qu'un homme, cet homme peut nous dire: elles sont miennes, non point siennes; ce n'est point pour elles‑mêmes, mais bien pour moi qu'elles font ce qu'elles font ou plutôt ce que je fais par elles. En effet, c'est moi qui me souviens par ma mémoire, qui comprends par mon intelligence, qui aime par mon amour, et quand je tourne l'œil de ma pensée vers ma mémoire, que je parle dans mon cœur ce que je sais, et qu'un verbe vrai naît de ma science, l'un et l'autre, le verbe et la science sont miens. C'est moi, en effet, qui sais, et moi qui parle dans mon cœur ce que je sais. Et lorsque, par la pensée, je trouve enfin dans ma mémoire que je comprends, que j'aime quelque chose, intelligence et amour qui se trouvaient là même avant que je pensasse à ces choses, c'est mon intelligence et mon amour que je trouve dans ma mémoire, mon intelligence, dis‑je, par laquelle je comprends et mon amour par lequel j'aime, ce n'est point ma mémoire elle‑même qui fait cette découverte. De même encore quand ma pensée se souvient et veut revenir à ce qu'elle avait laissé dans ma mémoire, les comprendre, les considérer, et les porter au dedans de moi, c'est par ma mémoire que ma pensée se souvient, et par ma volonté qu’elle veut, non point par sa mémoire et sa volonté à elle. Mon amour aussi quand il se rappelle et comprend ce qu'il doit désirer ou éviter, ne s'en souvient que par ma mémoire à moi, non point par sa mémoire à lui; et c'est par mon intelligence à moi non par son intelligence à lui, qu'il comprend tout ce qu'il aime avec intelligence. Ce qui peut se dire en deux mots. C'est moi qui me souviens, moi qui comprends, moi qui aime, par ces trois facultés, moi, dis‑je, qui ne suis ni mémoire, ni intelligence, ni amour, mais qui ai de la mémoire de l'intelligence et de l'amour. Ces choses peuvent donc être dites siennes par une seule personne qui les a toutes les trois, mais elle n'est point elle‑même ces trois choses. Au contraire, dans la simplicité de la nature suprême qui est Dieu, bien qu'il n'y ait qu'un seul Dieu, cependant il y a trois personnes, qui sont le Père, le Fils et le Saint‑Esprit.

 

43. Autre est donc la chose qui est elle‑même trinité, autre l'image de la trinité dans une autre chose, image qui fait que ce en quoi se trouvent ces trois choses est appelé image en même temps que ces trois choses elles‑mêmes; comme on donne le nom d'image tout à la fois au tableau et à la figure qui y est peinte, mais c'est à cause de la peinture qu'il a reçue que ce

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tableau de même que cette peinture est désigné sous le nom d'image.

 

CHAPITRE XXIII.

 

Suite de la différence entre la trinité qui est dans l’homme et la Trinité qui est Dieu.

 

Mais la suprême Trinité qui l'emporte incomparablement sur toutes choses, est tellement invisible que pendant que la trinité de l'homme ne saurait être appelée l'homme, l'autre est appelée et est en effet un seul Dieu, elle n'est point dans un seul Dieu, mais un seul Dieu. Et si l'image qui est l'homme avec ses trois facultés, ne fait qu'une seule personne, il n'en est pas ainsi de la Trinité suprême, mais elle fait trois personnes, le Père du Fils, le Fils du Père, et le Saint‑Esprit du Père et du Fils. Car bien que la mémoire de l'homme, surtout celle que n'ont point les bêtes, c'est‑à‑dire, celle dans laquelle les choses intelligibles sont tellement contenues qu'elles n'y sont point venues par les sens du corps, ait à sa manière, dans cette image de la Trinité, une ressemblance certainement imparfaite, mais pourtant une ressemblance quelconque avec le Père; que, de même, l'intelligence de l'homme qui se forme de sa mémoire, par l'attention de sa pensée, quand il parle de ce qu'il sait, et qu'il articule, dans son cœur, un verbe qui n'appartient à aucune langue, ait dans sa grande disparité, une certaine ressemblance avec le Fils; et que l'amour de l'homme qui procède de la science et qui unit ensemble la mémoire et l'intelligence comme étant commun lui‑même au Père et au Fils, ce qui fait qu'il n'est pris ni pour le Père ni pour le Fils, ait, dans cette image, une ressemblance quelconque, certainement bien éloignée avec le Saint‑Esprit cependant, si dans l'image de la Trinité dont nous parlons, ces trois facultés ne sont point un homme, mais à un homme, il n'en est pas de même dans la suprême Trinité dont elle est l'image, en qui ces trois choses ne sont pas à un seul Dieu, mais sont un seul Dieu et font non point une seule personne mais trois personnes. Mais ce qui est admirablement ineffable ou ineffablement admirable, c'est que tandis que l'image de la Trinité ne fait qu'une seule personne, et la Trinité même en fait trois, cependant cette Trinité de trois Personnes est plus indivisible que la trinité qui ne fait qu'une seule personne. En effet, la nature de la divinité, ou pour mieux dire de la déité, est ce qu'elle est, et est immuablement et toujours égale en ses personnes; il n'a point été un temps où elle n'était point, ou bien où elle était autrement, et il n'y en aura point où elle ne sera plus, ou bien où elle sera différemment. Au contraire les

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trois facultés qui se rencontrent dans l'image imparfaite, se trouvent séparées maintenant entre elles, en cette vie, sinon par des espaces de lieux, parce qu'elles ne sont point corporelles, cependant par des grandeurs; car comme il n'y a en elles aucune matière, nous ne voyons point que, dans tel homme, la mémoire est plus grande que l'intelligence, ou que, dans tel autre, c'est le contraire; que, dans celui‑ci, la mémoire et l'intelligence sont moindres que l'amour, qu'elles soient égales ou inégales entre elles. Aussi arrive‑t‑il que l'une quelconque de ces facultés l'emporte sur les deux autres, ou que deux quelconques d'entre elles l'emportent sur la troisième, ou que chacune d'elles l'emporte sur chacune des autres, ou que les plus grandes l'emportent sur les moindres. Et quand, égales entre elles, elles seront guéries de toute langueur, cela ne fera point que la chose qui, par un effet de la grâce, ne devra plus changer, devienne égale à celle qui est immuable par sa nature, attendu que la créature n'est point égale au créateur, et qu'elle changera quand elle se verra guérie de toutes ses langueurs.

 

44. Mais quand sera venue la vision face à face qui nous est promise, nous verrons cette Trinité non‑seulement incorporelle, mais encore souverainement indivisible et véritablement immuable, beaucoup plus clairement et plus certainement que nous ne voyons maintenant son image qui est nous, et cependant ceux qui voient dans ce miroir et dans cette énigme, comme il nous est accordé de voir en cette vie, ce ne sont point ceux qui voient dans leur âme les choses que nous avons exposées et recommandées à l'attention, mais ceux qui voient cette sorte d'image de manière à pouvoir rapporter de quelque manière que ce soit ce qu'ils voient à celui dont c'est l'image, et, par l'image qu'ils aperçoivent en regardant attentivement, le voir au moins par conjecture puisqu'ils ne peuvent pas encore le voir face à face. Car l'Apôtre ne dit point : Nous voyons maintenant le miroir; mais : « Nous voyons maintenant par le moyen d'un miroir. » (I Cor., XIII, 12.)

 

CHAPITRE XXIV.

 

C'est avec le secours de la foi que maintenant nous voyons la Trinité par le moyen d'un miroir, pour arriver à la voir plus tard, d'une manière plus claire, dans la vision face à face qui nous est promise.

 

Ceux donc qui voient leur âme, comme on peut la voir, et, dans elle, la Trinité dont j'ai parlé du mieux que j'ai pu en de nombreuses manières, et toutefois ne croient ou ne comprennent point qu'elle soit l'image de Dieu, ne voient encore que le miroir; mais ils sont si éloignés de voir dans ce miroir celui qu'on doit y voir, qu'ils ne savent même pas que le miroir

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qu'ils voient est un miroir, c'est‑à‑dire, une image. S’ils le savaient, peut‑être sentiraient‑ils qu’ils doivent chercher, et en attendant, voir d'une manière quelconque, par le moyen de ce miroir, celui de qui est ce miroir, avec un cœur purifié par une foi non feinte, afin de pouvoir considérer un jour face à face celui qu'on ne voit maintenant que dans un miroir. Après avoir méprisé la foi qui purifie les cœurs, que font‑ils, en comprenant les disputes les plus subtiles concernant la nature de l'âme humaine, que de se faire condamner par le témoignage même de leur propre intelligence dont ils ne pourraient certes pas se servir pour arriver même à peine à quelque chose de certain, s'ils n'étaient enveloppés de ténèbres qui sont leur châtiment et chargés d'un corps sujet à la corruption, et qui appesantit leur âme. Pourquoi enfin sont‑ils sous le coup de ce malheur, si ce n'est à cause du péché? Aussi avertis par la grandeur d'un tel mal, ils devraient suivre l'Agneau qui a ôté les péchés du monde.

 

CHAPITRE XXV.

 

Car lorsque des intelligences bien plus lourdes que celles‑là et qui appartiennent à cet Agneau viennent, à la fin de cette vie, à être débarrassées des liens du corps, les puissances ennemies n'ont aucun droit sur elles pour les retenir, parce qu'elles ont été vaincues, ces puissances ennemies, par cet Agneau qu'elles ont mis à mort bien qu'il fût exempt de la dette du péché, et qui a remporté sur elles la victoire d'abord par la justice de son sang, avant de la remporter par la force de sa puissance. Aussi délivrés de la puissance du diable, ces intelligences sont reçues par les saints anges, et délivrées de tous maux, par le médiateur entre les hommes et Dieu, l'Homme Jésus‑Christ (I Tim., II, 5), car au témoignage unanime des divines Ecritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, tant de celles qui ont prédit que de celles qui ont prêché le Christ, il n'est point d'autre nom sous le ciel par lequel il faille que les hommes soient sauvés. (Act., IV, 12.) Une fois purifiées, ces intelligences sont placées dans un lieu de bonheur, en attendant qu'elles recouvrent leurs corps qui alors seront incorruptibles, et deviendront un ornement non plus un fardeau; car la volonté du Créateur très‑bon et très‑sage est que l'esprit de l'homme pieusement soumis à Dieu, possède dans la félicité son corps soumis aussi, et que cette félicité demeure sans fin.

 

45. Là nous verrons la vérité sans aucune difficulté, et nous en jouirons dans la plus grande clarté et la plus grande certitude. Nous ne chercherons plus rien, en mettant en œuvre les ressources du raisonnement, mais nous

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verrons, de l'œil de l'âme en contemplation, pourquoi le Saint‑Esprit n'est point le Fils, puisqu'il procède du Père. Dans cette lumière, ce ne sera plus une question. Il est vrai qu'ici‑bas, elle m'a paru, pour mes propres ressources, et semblera, en effet, si difficile, je n'en doute point, à quiconque lira ces pages avec autant de soin que d'intelligence, que, lorsque dans le second livre de cet ouvrage, je promettais de traiter ce sujet dans un autre endroit, toutes les fois que j'ai voulu trouver dans la créature humaine quelque chose qui ressemblât à cela, la parole n'a point suivi, d'une manière suffisante, ma pensée quelle qu'elle fût; et pourtant je sentais que cette pensée faisait plus d'efforts qu'elle n'avait de succès. J'ai trouvé, dans la personne humaine, une image de la souveraine Trinité, et, dans cet être changeant, j'ai tenté de montrer, surtout dans mon livre neuvième, même par des intervalles temporels, les trois choses dont j'ai parlé, afin qu'il fût plus facile de les comprendre; mais ces trois choses dans une seule personne n'ont pu convenir, comme le demandait la raison de l'homme attentif, aux trois personnes de la Trinité, ainsi que je l'ai montré dans le livre quinzième.

 

CHAPITRE XXVI.

 

Après cela, dans cette suprême Trinité qui est Dieu, il n'y a aucun intervalle de temps qui puisse permettre de montrer ou de rechercher si le Fils a commencé par naître du Père, et si ce n'est que plus tard que le Saint‑Esprit a procédé de l'un et de l'autre, car la sainte Ecriture l'appelle l'Esprit de l'un et de l'autre. En effet, c'est de lui que l'Apôtre dit : « Mais parce que vous êtes enfants de Dieu, il a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils,» (Gal., IV, 6) et c'est également de lui que parle le Fils quand il dit: « Car ce n'est point vous qui parlez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous. » (Matth., X, 20.) Il y a une multitude d'autres textes des divins oracles qui prouvent que l'Esprit du Père et du Fils est proprement celui qui, dans la Trinité, est appelé le Saint‑Esprit, et dont le Fils même a dit : « Je vous l'enverrai de mon Père, » (Jean, XV, 26) et ailleurs : « Mon Père vous l'enverra en mon nom. » (Jean, XIV, 26.) Quant à la procession de l'une et l'autre personne de la Trinité, voici comment elle se trouve enseignée : le Fils dit : « Il procède du Père. » Et, après sa résurrection d'entre les morts, quand il apparut à ses disciples, il souffla sur eux en disant: « Recevez le Saint‑Esprit, » (Jean, XX, 29.) pour montrer qu'il procède aussi de lui. Il était d'ailleurs « la vertu qui sortait de lui, » comme on lit dans l'Evangile, et qui «guérissait tous les malades. » (Luc, VI, 19.)

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46. Mais d'où vient que Jésus‑Christ a donné d’abord le Saint‑Esprit sur la terre après sa résurrection, et l'a envoyé ensuite du haut du ciel? c'est, je pense, parce que c'est par le don même du Saint‑Esprit qu’est répandue dans nos cœurs la charité qui nous fait aimer Dieu et le prochain (Jean, XX, 22), selon les deux préceptes qui embrassent la loi tout entière et les prophètes. (Matth., XXII, 40.) C'est pour nous marquer cela, que le Seigneur Jésus nous a donné deux fois le Saint‑Esprit, une fois sur la terre, à cause de l'amour du prochain, et une seconde fois du haut du ciel, à cause de l'amour de Dieu. Si, par hasard, il est donné une autre raison, pour expliquer pourquoi le Saint‑Esprit a été donné deux fois, nous ne devons pourtant point hésiter à croire que l’Esprit saint qui a été donné quand Jésus souffla sur les apôtres, est le même que celui dont il dit bientôt après : « Allez-baptisez toutes les nations, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » (Matth., XXVIII, 19) paroles où il nous recommande surtout la Trinité. C'est donc lui qui a été donné aussi du haut du ciel le jour de la Pentecôte, c'est‑à‑dire, dix jours après que le Seigneur fut remonté au ciel. Comment donc celui qui donne le Saint‑Esprit ne serait‑il point Dieu? Mais que dis‑je ? quel Dieu n'est pas celui qui donne un Dieu? car ce n'est point un de ses disciples qui a donné le Saint‑Esprit; ces derniers se contentaient de prier le Saint‑Esprit de descendre sur ceux à qui ils imposaient les mains; mais ils ne le donnaient point eux‑mêmes. L'Eglise conserve encore la même manière de faire dans ses évêques. D'ailleurs, Simon le Magicien, qui offrit de l'argent aux apôtres ne leur dit pas : Donnez‑moi le pouvoir de donner le Saint‑Esprit, mais : Donnez‑moi le pouvoir que « ceux à qui j'imposerai les mains, reçoivent le Saint‑Esprit, » (Act., VIII, 19) car l'Ecriture ne dit point: Simon voyant que les apôtres donnaient le Saint‑Esprit, mais : « Simon voyant que le Saint‑Esprit était donné par l'imposition des mains. » (Ibid., 18.) Voilà pourquoi le Seigneur Jésus lui‑même, non content de donner le Saint‑Esprit en tant que Dieu, le reçut aussi en tant qu’homme, et c'est pour cela qu'il est dit de lui qu'il est rempli de grâce et plein du Saint‑Esprit. (Jean, I, 14.) C'est de lui que l'Ecriture dit encore d'une manière plus claire dans les Actes des Apôtres : «Attendu que Dieu l'a oint du Saint‑Esprit, » (Act., X, 38) non pas avec une huile visible, mais par le don de la grâce qui est signifié par l'huile visible et dont l'Eglise oint ceux qu'elle baptise. Le Christ ne fut pas oint du Saint‑Esprit au moment où cet Esprit descendit sur lui sous la forme d'une colombe, après son baptême (Matth. III, 16), car, c'est de son corps, je veux dire, de

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son Eglise, qu'il daigna être la figure, en ce moment, de l'Eglise, dis‑je, en qui ceux qui sont baptisés reçoivent le Saint‑Esprit; mais on doit comprendre qu'il reçut cette onction mystique et invisible au moment où le Verbe s'est fait chair (Jean, I, 14), c'est‑à‑dire, au moment où la nature humaine, sans aucun mérite de bonnes oeuvres précédent, fut unie par Dieu au Verbe dans le sein de la Vierge, de sorte qu'elle ne fit plus qu'une seule personne avec lui. Voilà pourquoi nous le proclamons né du Saint‑Esprit et de la Vierge Marie; ce serait le comble de l'absurde de croire qu'il ne reçut le Saint‑Esprit qu'à l'âge de trente ans, car il avait cet âge lorsque Jean le baptisa (Luc, III, 21): s'il vint au baptême sans aucun péché, il n'y vint pas sans le Saint‑Esprit. En effet, s'il est écrit de son précurseur et serviteur Jean : « Il sera rempli du Saint‑Esprit dès le ventre de sa mère, » (Luc, I, 45) parce que tout en étant conçu par l'opération de son père, il ne laissa point cependant de recevoir le Saint‑Esprit, une fois qu'il fut formé dans le sein de sa mère, que faut‑il penser et croire de l'Homme‑Christ, dont la chair n’a point été l'œuvre d'une conception charnelle, mais d'une conception spirituelle? S'il est écrit à son sujet qu'il reçut du Père la promesse du Saint‑Esprit (Act., II, 33), et qu'il l'a répandu, on voit là ses deux natures humaine et divine: il l'a reçu en tant qu'homme et il l'a répandu en tant que Dieu. Quant à nous, nous pouvons, dans une certaine mesure, recevoir ce don, mais nous ne pouvons le répandre sur les autres; pour que cette effusion se fasse, nous invoquons sur les hommes le Dieu par qui elle se fait.

 

47. Ne pourrions‑nous pas chercher si déjà le Saint‑Esprit procédait du Père quand naquit le Fils, ou s'il n'en procédait pas encore, et s'il ne procéda du Père et du Fils qu'après la naissance de celui‑ci, là où il n'y a aucun temps, comme nous avons pu chercher, là où le temps se trouve, si la volonté procède d'abord de l'âme de l'homme, pour voir ensuite à quel objet on doit donner le nom de Fils, Fils dont l'engendrement et la naissance perfectionnent la volonté, laquelle en se reposant dans cette fin devient, après avoir été le désir qui cherche, l'amour qui jouit et qui procède de l'un et de l'autre, je veux dire de l'âme qui engendre et de la notion qui est engendrée, comme qui dirait du Père et du Fils? On ne peut point faire de semblables recherches, là où rien ne commence dans le temps, pour se perfectionner ensuite dans le temps. Que celui donc qui peut comprendre la génération du Fils engendré par le Père en dehors du temps, comprenne la procession du Saint‑Esprit procédant de l'un et de l'autre éga­lement en dehors du temps. Et que celui qui

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peut comprendre par ce que dit le Fils : «Comme le Père a la vie en lui‑même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui‑même, » (Jean, V, 26) non pas que le Fils était sans vie quand le Père lui donna la vie, mais parce que le Père a engendré le Fils en dehors du temps, de sorte que la vie que le Père a donnée au Fils en l'engendrant, est coéternelle avec la vie du Père qui l'a donnée, comprenne aussi que de même que le Père a en lui‑même ce qui fait que le Saint‑Esprit procède de lui, il a donné aussi au Fils ce qui fait que le même Saint-Esprit procède aussi de ce dernier, et le tout en dehors du temps; et que si on dit que le Saint-Esprit procède du Père, c'est de manière à ce qu'il soit bien compris qu'il procède aussi du Fils, et que c'est du Père que l'être est au Fils. En effet, si tout ce qu'il a il le tient du Père, c'est du Père qu'il tient ce qui fait que le Saint-Esprit procède aussi de lui. Mais il ne faut concevoir là par la pensée aucun temps avant et après, attendu qu'il n'y en a pas du tout. Comment donc ne serait‑il point du dernier absurde de dire que le Saint‑Esprit est le Fils des deux autres personnes, lorsque, de même que la génération du Père, sans aucun changement de nature, donne au Fils son essence, sans commencement de temps, ainsi la procession du Saint‑Esprit, de l'une et de l'autre personne, sans aucun changement de nature donne aussi à ce dernier son essence sans aucun commencement de temps? En effet, si lorsque nous ne disons point le Saint‑Esprit engendré, cependant nous n'osons point le dire inengendré, c'est de peur que par cette expression, il ne se trouve quelqu'un qui soupçonne ou deux Pères dans la Trinité, ou deux personnes qui ne viendraient point de la troisième. Il n'y a que le Père qui ne vienne point d'un autre, voilà pourquoi il est le seul qui soit appelé inengendré, sinon dans les Ecritures, du moins dans le langage de la discussion et par ceux qui, sur un pareil sujet, s'expriment du mieux qu'ils peuvent. Quant au Fils, il est né du Père; pour le Saint‑Esprit, il procède, en principe, du Père, et par le don du Père, mais sans aucun intervalle de temps, en commun des deux premières personnes. Il serait appelé Fils du Père et du Fils, si ce qui répugne au bon sens de tout homme sain de raison, le Père et le Fils l'eussent engendré. Le Saint‑Esprit n'a donc point été engendré par eux deux, mais il procède de l'un et de l'autre.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon