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5. Mais tous ces crimes ne pouvaient qu'amener le triomphe de l'Eglise. Outre que ces souffrances des serviteurs de Dieu étaient un exemple bien propre à fortifier les plus faibles dans la résignation, elles tournaient encore à la louange et à la gloire de l'Église entière. On n'eut pu trouver, en effet, un moyen plus puissant de réduire au silence ceux qui, pour n'être point souillés par le contact des crimes d'autrui, disaient bien haut ne vouloir point rentrer dans le sein de l'Église catholique; ou se glorifiaient de défendre la vérité en souffrant la persécution (5). Augustin désirait ardemment posséder les preuves authentiques de ces crimes afin d'en informer le peuple de l'église d'Hippone et des autres églises de ce diocèse. Mais jamais ni lui, ni personne de son clergé, ne voulut poursuivre les coupables comme homicides. Seuls les magistrats civils et ceux qui étaient chargés du soin de la justice publique, portant l'affaire devant Marcellin, lui envoyèrent, afin de leur faire subir un interrogatoire, les circoncellions et les clercs donatistes accompagnés de gardes. L'instruction des causes ecclésiastiques avait été recommandée, en effet, à ce magistrat, par une loi décrétée le 3 des calendes de février, où il est fait mention contre les donatistes, de la charge d'exécuteur remplie, comme nous le voyons plus tard, par le tribun et notaire Dulcitius (6). Malgré l'atrocité des crimes attestés par la procédure, Marcellin laissa de côté le chevalet, les ongles de fer et les flammes, et n'employa que les verges pour obtenir l'aveu des coupables et de leurs complices. « C'était, dit Augustin, le mode de châtiment employé par les maîtres des arts libéraux, par les parents eux-mêmes, et souvent aussi dans les causes instruites par les évêques.» Aussi le saint homme loua-t-il Marcellin d'avoir agi dans cette affaire avec beaucoup de douceur, et plutôt avec la sollicitude d'un père qu'avec la sévérité d'un juge (7). Certes l'énormité du crime semblait ne réserver aux accusés que la peine de mort. Et l'Église, renonçant à toute intercession, pouvait laisser l'affaire entre les mains des juges, puisque seuls, les préposés de la justice civile avaient mis en jugement les coupables. Il y eut même, parmi le clergé, des hommes qui, sous le coup de la première indignation, causée par de si grands et si nombreux excès, crurent qu'on ne pouvait leur infliger une peine plus légère, sans nuire à l'ordre et sans le déprécier. Mais Augustin jugea sagement que la condamnation à mort des donatistes causerait un grand dommage à l'Église, tandis qu'elle recueillerait d'immenses avantages, si elle saisissait l'occasion de montrer publiquement la grandeur de sa clémence et de sa charité envers ses plus mortels ennemis. Tous, sans doute, partageraient bientôt ses sentiments lorsque l'indignation causée par l'horreur de crimes récents serait un peu calmée. Puis, ne devait-on pas craindre que les actes de ce jugement, dont la lecture se faisait

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(i) Lettre cxxxiii, n. 1. (2) Lettre cxxxiv, n 2-4: (3) Ibid., n. 2. (4) Lettre cxxxix, n. 2. (5) Lettres cxxxIiicxxxiv-cxxxix. (6) Code de Théod.... des héré~. loi 52. (7) Lettre cxxxiii, n. 2. (8) lbid, et Lettre cxxxiv, n. 2.

T. 1.      22

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en présence du peuple, comme l'exigeait l'utilité de l'Église, ne pussent pas être proclamés jusqu'à la fin, dans la crainte de blesser les oreilles des auditeurs par le récit de ces morts cruelles? Et, du reste, les souffrances des serviteurs de Dieu pouvaient-elles être vengées dans le sang de leurs ennemis, sans que leur éclat n'en fût, en quelque sorte, obscurci? C'est pourquoi le saint prélat, dans la crainte de voir dans cette cause, appliquer la loi dans toute sa rigueur, pria instamment, par lettre, Marcellin, non seulement de se relâcher de sa sévérité, mais encore d'exciter la clémence dans l'âme des autres juges. Il craignait, en effet, que cette cause ne fût portée au proconsul Apringius, chrétien et fils de l'Église, dont la nature répugnait à ces sortes de supplices cruels, mais qui cependant, paraissait avoir décidé la mort des coupables. Aussi écrivit-il au proconsul, et, dans les deux lettres (1), il emploie toutes les ressources de son talent et de son éloquence pour que les coupables ne soient pas condamnés à la peine de mort, mais à une peine plus légère, qui, tout en leur enlevant le pouvoir de nuire, leur laisserait cependant le temps de se convertir et de se livrer à quelque travail utile. Le cri de sa conscience et l'honneur de la communion catholique lui commandaient cet acte de charité sublime.

6. À peu près vers le même temps, Marcellin envoya une lettre à Augustin dans laquelle il lui promettait de lui envoyer les actes renfermant les aveux des coupables. Il lui demandait en même temps si ces actes devaient être affichés dans la Théoprépie, église que les donatistes possédaient à Carthage à l'époque de la conférence ; et il lui réclamait un écrit dont il lui avait fait la promesse. Augustin répondit qu'il désirait recevoir ces actes afin de les faire lire aussitôt non seulement dans l'église d'Hippone, mais même, si c'était possible, dans toutes les autres églises du diocèse : mais que tout d'abord il fallait les faire afficher à Carthage, dans l'endroit le plus fréquenté, soit dans la Théoprépie, soit ailleurs. Pour les coupables, il supplie encore qu'on les épargne; et si cette grâce ne se peut accorder, il désire qu'on insère dans la sentence les deux lettres qu'il a écrites à ce sujet à Marcellin et au proconsul, et qu'on garde quelque temps les condamnés pendant qu'il s'efforcera d'obtenir leur grâce de la clémence de l'empereur. Ne savait-on pas que le glorieux prince, sollicité quelques années auparavant en faveur des gentils, meurtriers des martyrs, avait facilement accordé qu'ils ne fussent pas condamnés à mort ? Toutefois il se plaint encore des injures et des violences auxquelles les schismatiques continuaient de se livrer dans son diocèse, sous la conduite de l'évêque Macrobe. Car les églises des donatistes que la crainte des lois avait fait fermer, cet indigne prélat allait, entouré d'une bande de femmes et d'hommes perdus, se les faire ouvrir par force. Une semblable audace avait été arrêtée un moment, sans doute par Spondée, procureur des biens immenses que l'illustre Célère possédait sur le territoire d'Hippone; mais Spondée s'étant rendu à Carthage, Macrobe avait profité de son absence pour rouvrir les églises et tenir des conciliabules dans ces possessions mêmes. Et non seulement l'église d'Hippone la Royale, mais encore toutes les autres de la Numidie souffraient les plus violentes vexations de la part des donatistes. Aussi, afin de se pourvoir de quelques secours dans ce danger imminent, envoyèrent-elles à Carthage l'évêque Delphin. Là se trouvait alors un prêtre d'Augustin auquel il fit parvenir par le diacre Pérégrin qui avait accompagné l'évêque Boniface, un mémoire auquel il en joignit bientôt un autre avec la lettre pour Marcellin. Ce prêtre est-il le même qu'Urbain qui lui avait remis la lettre de Marcellin, et dont il parle dans un autre endroit comme partant avec le diacre Pérégrin, d'Hippone, où il l'avait fait venir pour lui conférer l'épiscopat ? Il serait difficile de le déterminer. Mais, pour en revenir à la question des donatistes, Augustin supplie le représentant de l'empereur de lire les mémoires envoyés par lui à

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(1) Lettres cxxxiii-cxxxix. (2) Conf., de Carth. III, eh. v. (8) Lettre cxxxix. n.,13. (4) Lettre cxxxix. (5) Lettre xLix, n. 34.

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 Carthage, d'examiner avec Delphin et Boniface le meilleur moyen de secourir cette province qu'il recommande à ses soins et à sa foi et aussi de venir en aide à Rufin, principal magistrat de Chia (1).

7. Marcellin de son côté pressait Augustin, comme nous l'avons dit, de lui envoyer quelques avis, celui-ci s'excuse sur ce qu'une multitude de personnes venaient continuellement le trouver pour leurs propres affaires, et que malgré son vif désir de les satisfaire, ses occupations nombreuses et pressantes ne lui en avaient point encore laissé le loisir. Mais citons plutôt ses propres paroles : «Si je pouvais, lui écrit-il, vous rendre compte de mon temps, et vous faire connaître à combien d'ouvrages j'ai été obligé de travailler, vous seriez surpris et contristé de la quantité d'affaires qui m'accablent sans que je les puisse remettre, et qui ne me permettent pas de mettre la main à ce que vous me demandez avec tant d'instance et à ce que je souffre de ne pouvoir faire. Car dans le temps même où j'ai quelque relâche de la part de ceux qui ont tous les jours recours à moi, et qu'il m'est aussi peu possible que permis de ne pas écouter; il y a bien des choses auxquelles je suis obligé de travailler parce qu'elles se rencontrent dans des conjonctures qui ne me permettent pas de les remettre. » « Je ne sais de quel côté me tourner, ajoute-t-il un peu plus bas, ce qui vous fait voir le besoin que j'ai de vos prières, et néanmoins je ne veux pas que vous cessiez de me presser avec autant d'instance, et aussi souvent que vous le faites. » Il énumère ensuite les différents travaux qu'il vient de faire et que nous avons tous rapportés avec les lettres à Marcellin et à Volusien.

 

CHAPITRE III

 

1.      Augustin et Marcellin s'efforcent de détourner Volusien du culte des idoles pour l'amener à la foi chrétienne. - 2. Lettre célèbre d'Augustin à Volusien. - 3. Concile de Zerta. - 4. Quelques prêtres et clercs donatistes ainsi que des citoyens de Cirta rentrent dans l'Eglise catholique. - 5. Sentiment d'Augustin sur ses œuvres, et ce qu'il veut que ses amis en pensent.

 

            1. Volusien appartenait à une famille illustre, si nous en jugeons par les égards qu'Augustin employa toujours avec lui. Baronius affirme qu'il était l'oncle de Mélanie la jeune (2), c'est-à-dire sans doute frère-germain de sa mère Albine. Car le père était le fils unique de Mélanie l'aînée. Si Métaphraste l'appelle oncle paternel, cette erreur ne doit être imputée qu'au traducteur, et ainsi doit s'entendre aussi la version de Photius, bien qu'il y ait dans le texte "temos", mot qui signifie également frère du père et de la mère (3). Augustin et Marcellin louent beaucoup son éloquence et son esprit. Mais d'après les raisons qu'il oppose à la foi chrétienne, on peut voir ou qu'il ne l'a jamais professée, ou du moins qu'il n'a jamais été confirmé dans cette foi, et que la doctrine de l'Église devait lui être expliquée plus amplement pour assurer le salut de son âme. Quant à sa mère, Augustin l'honore du titre de sainte et la considère comme très vénérable dans le Christ (4). Elle désirait ardemment le salut de son fils (5), le demandait à Dieu par de ferventes prières (6), et elle avait  même prié Marcellin de faire de fréquentes visites à Volusien, de l'amener par ses entretiens au but qu'elle se proposait et de l'y affermir (7). Augustin lui-même s'occupa-t-il sur sa demande de cette grande œuvre? Nous ne pourrions pas l'affirmer, mais ce qui est hors de doute c'est qu'il prit soin du salut de cette âme avec autant de sollicitude que la mère. Il remit en effet à Volusien un billet où il l'exhortait à lire les saintes Écritures et surtout les lettres de Pau-

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(i) Lettre cxxxix, n. 4. (2) Lettre cxxxix, D. 3-4. (3) PROTTUs. bibliot. Cod. LIII. (4) Lettre rxxxvii n. 20. (5) Lettre cxxxii. (6) Lettre cxxxvii, n. 20. (7) Lettre cxxxvi, n. 1.

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lin, lui permettant de résoudre par écrit toutes les difficultés qu'il pourrait rencontrer. Celui-ci lui répondit poliment (1), dans une lettre que nous possédons encore, que sa promesse lui avait fait grand plaisir; et, pour la mettre de suite à profit, il lui rapporta un entretien tenu en sa présence, dans laquelle un personnage dont il ignore le nom avait fait des objections sur l'incarnation du Verbe, disant que plusieurs de ces faits étaient indignes de Dieu. Il prie donc Augustin de lever ces difficultés, en des termes qu'il n’est point inutile de rapporter ici : « Il y va de votre réputation, dit-il, de résoudre ces questions, car si l'ignorance se tolère en quelque sorte chez les autres prêtres sans que le culte divin en souffre, quand il s'agit de l'évêque Augustin, on compte que tout ce qu'il se trouve ignorer n'est point de la loi (2). » Il lui propose seulement cette question sur l'Incarnation, pour ne point paraître oublier les bornes étroites d'une lettre. Mais en même temps il avouait à Marcellin et à plusieurs autres qu'il lui restait beaucoup d'autres difficultés dont il aurait bien voulu avoir la solution, par exemple le changement et l'abolition des sacrements de l'ancienne loi, ainsi que l'opposition de la doctrine catholique, à l'égard de certains préceptes trop pénibles, avec la loi civile et le bien public des royaumes. Marcellin se hâta de communiquer toutes ces objections à Augustin en le priant de ne point seulement répondre aux questions proposées par Volusien, mais encore à toutes les autres, parce que sa réponse devait passer par les mains d'une quantité de personnes retenues et embarrassées dans ce même réseau de difficultés. Il lui recommande par-dessus tout de réfuter l'affirmation des païens prétendant que Notre Seigneur n'avait jamais rien fait qui fût supérieur aux forces des autres hommes, et qu'Apollonius de Thiane, Apulée et beaucoup d'autres magiciens, avaient fait des prodiges plus grands que ceux de Jésus-Christ.(3)

2. Augustin fut persuadé qu'il devait interrompre tous les autres commentaires auxquels il travaillait ardemment, pour répondre sans retard à Volusien et s'appliquer par lui à l'instruction d'un grand nombre d'autres personnes. C'est pourquoi, dans sa grande modestie, déclinant les éloges qui lui étaient adressés et plaçant sous ses yeux la majesté des Livres Saints, il aborde la question proposée et discute avec une clarté surprenante sur le mystère de l'Incarnation. Puis, dans un discours sur l'Église, il montre avec une lucidité extraordinaire son origine et son développement, et donne, pour ainsi dire, le sommaire de son grand ouvrage sur la Cité de Dieu. Il engage Volusien à lui soumettre tous ses doutes sans craindre de dépasser les limites ordinaires d'une lettre, et il termine en lui envoyant les souvenirs affectueux d'un certain Possidius qui vivait alors à Hippone (4). Augustin jugeait ainsi qu'il lui suffisait de répondre aux questions proposées. Quant à ce que Marcellin lui avait appris dans sa lettre sur les difficultés de Volusien et de beaucoup d'autres, il préféra écrire à Marcellin lui-même ce qu'il en pensait, lui recommandant, s'il le jugeait bon, de montrer sa lettre à ceux qui, par leurs objections réitérées, le jetaient dans l'embarras, ou plutôt de lui mander ce qu'il devrait ajouter pour le satisfaire complètement (5). Plus tard, nous verrons, en l'année 421, que le rescrit condamnant à l'exil Célestius et Pélage, avait été envoyé à un Volusien, préfet de Rome, par Constance (6), et que ce Volusien y ajoute un édit personnel déclarant Célestius perturbateur de la foi divine et du repos public (1). Mais rien ne nous dit si ce Volusien était le même que l'oncle de sainte Mélanie, qui, selon les détails puisés dans la vie de cette sainte femme, pressé par la fille de sa sœur de purifier son âme par le baptême, n'abjura les erreurs du paganisme que sur son lit de mort. Photius rapporte cet événement à l'année 434, lorsque Proclus était assis sur la chaire de Constantinople (8)

3. Augustin avait déjà terminé son livre Aux donatistes après la conférence, lorsqu'en 415 eut lieu le concile de Zesta, dont il ne nous

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(1) Lettre cxxxv. (2) Ibi'd., n. 2. (3) Lettre cxxxvi, n. 2-3. (4) Lettre cxxxvii. (5) Lettre cxxxviii, n. 1. (6) PHOTIUS. bibliot. cod. LIIL (7) BARON., année 420, n. 3. (8) SURIus, 31 décom. au 2 jan.

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reste qu'une lettre aux donatistes du 18 des calendes de juillet (4). Leurs évêques prétendaient que le juge avait été séduit à prix d'argent par les catholiques pour se prononcer contre leurs adversaires, et cette calomnie odieuse et ridicule s'accréditait parmi la multitude ignorante et l'empêchait de reconnaître la vérité. Cependant on ne pouvait réfuter plus énergiquement les erreurs des donatistes que par la lecture des actes eux-mêmes, où ils avaient inséré une foule de choses opposées à leur cause; et alors même que Marcellin aurait laissé corrompre son orthodoxie, il n'aurait jamais osé ne point porter la sentence contre ces hérétiques. Toutefois, comme il n'était point donné à tous de lire ces actes et que beaucoup de ceux qui en avaient la faculté étaient rebutés par leur longueur, il parut bon aux évêques catholiques, tant pour veiller au salut du peuple que pour ôter toute apparence d'excuse aux obstinés, de leur mettre en main un résumé des actes les plus importants de cette conférence, et ce fut Augustin qui, de l'accord et au nom de l'assemblée entière, fut chargé de ce travail (2). On y voit figurer en tête Sylvain de Summa, doyen de la Numidie, Valentin de Verga, Aurèle de Macomade, Augustin, et, outre ceux qu'il ne nomme point, quelques autres encore. Cette assemblée, comme il est très probable, fut provinciale, puisque Augustin l'appelle le concile de Numidie.

4. C'est sans doute pendant son absence d'Hippone à cause de ce concile de Zesta qu'Augustin envoya une autre lettre aux prêtres Saturnin, Eufrate et à des clercs convertis avec eux à l'unité (3), lettre où l'on retrouve quelques passages, comme nous l'avons fait observer ailleurs (4), sur la conviction des évêques donatistes à la conférence de Carthage ; c'étaient les mêmes termes à peu près que ceux employés dans la lettre sur ce concile. La conversion des deux prélats dut avoir lieu en l'absence d'Augustin, puisqu'il les félicite dans sa joie de leur retour à l'Église en les priant d'excuser son éloignement. Il leur donne ensuite, pour prouver l'universalité de l'Église, de nombreux témoignages de l'autorité divine; enfin, il les exhorte à remplir l'un et l'autre avec courage et avec joie leur charge et leurs devoirs. Peu de temps encore après le départ du saint évêque, toute la ville de Cirta revint à l'unité catholique. Dans cette ville, la première de Numidie, tous les citoyens rentrèrent dans l'Église, à l'exception d'un petit nombre qui étaient retenus dans le schisme par l'amitié ou par la crainte d'un homme (de Vétilien peut-être), mais il ne leur était permis de se réunir avec lui qu'en secret. Ce fait arriva  certainement après le voyage d'Augustin dans cette ville, et après son retour à Hippone. Il prit de là l'occasion de rapporter cet événement si heureux, non pas à ses travaux mais à Dieu seul. Toutefois, les habitants de Cirta, jugeant pour la plupart que Dieu s'était servi de son intermédiaire, lui envoyèrent une lettre où ils lui annonçaient ce qui s'était passé et le priaient en même temps de venir les visiter. Et le saint prélat leur répondit qu'il priait Dieu d'approuver et de satisfaire le désir qu'il avait de les voir, et qu'il entreprendrait ce voyage d'autant plus volontiers qu'il irait visiter non pas son oeuvre, mais celle de Dieu (5).

5. Nous avons remarqué plus haut que l'évêque Boniface et un prêtre d'Hippone, le même sans doute qu'Urbain, se trouvaient à Carthage, lorsque Augustin leur écrivit la lettre qui commence par ces mots : «Les actes que m'a promis votre Grandeur (6). » L'un et l'autre répondirent au saint prélat de la part de Marcellin, et Augustin encore, dans un écrit qu'il leur adresse en commun, avoue ne point savoir ce qu'il a fait de la lettre apportée par Boniface, mais qu'il se rappelle bien qu'on lui demandait comment les mages de Pharaon avaient pu trouver de l'eau, puisque toutes les eaux de l'Égypte avaient été changées en sang. Puis, dans la lettre qu'Urbain lui avait remise, Marcellin lui demandait la solution d'une difficulté provenant de ses livres sur le libre arbitre, et lui disait en même temps qu'un de ses amis (probablement Volusien), n'était pas entièrement satisfait de sa

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Il) ~Le11re      (2) Rétract., liv. 11, eh. XLii. (3) Lettre CXLI1. (4) Pref., du tome, 11, (5) Lettre CXLIv, n. 1-3. CXLI.

(6) Lettre cxxxix Lettre CXL111.

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lettre, sur la virginité de la Sainte Vierge. Répondant sur son troisième livre du libre arbitre, Augustin atteste d'abord qu'il ne veut point être lu ou défendu par ses amis comme s'il était incapable de toute erreur à l'instar des écrivains sacrés, c'est-à-dire de ces hommes qui ont parlé sous l'inspiration de l'Esprit-Saint. Il ajoute qu'il se prépare à passer en revue tous ses ouvrages, et que, sans s'épargner lui-même, il donnera, dans un écrit destiné au public, la démonstration des points qu'on semble lui reprocher, qu'il n'a rien affirmé de répréhensible dans le passage cité, et que ses paroles ne peuvent être attaquées que par les partisans du dogme de Pélage.

 

CHAPITRE IV

 

1. Augustin fait paraître un livre sur la Foi et les Oeuvres. - 2. Il écrit à Paulin sur la vision de Dieu, ainsi qu'à Fortunatien par le moyen duquel il voulait rentrer en grâce avec un évêque dont il avait combattu une opinion erronée, et qui avait été blessé de ses paroles. - 3. Paulin et Augustin s'envoient de nombreuses lettres. - 4. Il se dispose à écrire son ouvrage de la Cité de Dieu.

 

1. Augustin venait de mettre au jour son ouvrage De l'Esprit et de la Lettre, lorsqu'il résolut d'en écrire un Sur la Foi et les Oeuvres (1), pour répondre à quelques écrits que lui avaient adressés des laïques, pleins d'ardeur pour l'étude des livres saints (2). Les auteurs de ces écrits distinguaient la foi des bonnes oeuvres, pensant que sans la foi le salut est impossible, mais que les œuvres ne sont point indispensables. Ils enseignaient en outre que tout le monde devait être admis au baptême et à la sainte table, sans qu'on eût à se préoccuper s'ils s'efforçaient d'améliorer leur vie ; et quand bien même ils auraient résolu de persévérer dans leurs crimes et dans leurs vices : et, si on devait les avertir de se corriger, ce n'était qu'après la réception du baptême (3). Ils signalaient donc comme nouvelle, mauvaise et inopportune la coutume d'enseigner d'abord au chrétien la manière de vivre et de le baptiser ensuite (4). La raison qui poussait ces laïques dans une si pernicieuse opinion, était sans doute l'affection de quelques hommes auxquels on avait refusé le baptême, parce qu'ils avaient répudié leur première épouse pour en prendre une autre (5). Augustin s'applique donc à montrer de quelle manière doivent se conduire non seulement ceux qui ont reçu le baptême, mais aussi ceux qui veulent être admis au bain de la régénération, et il résume dans le dernier chapitre toutes les matières contenues dans le volume (6).

2. Vers le même temps se place le livre adressé à Pauline sur la vision de Dieu (7). Le dessein du saint docteur n'est pas d'expliquer dans quel état seront les corps des bienheureux après la résurrection générale, ou si nous pourrons voir de nos yeux la nature divine telle qu'elle est (8). Mais il promet, avec l'aide de Dieu, de commenter ce sujet autant qu'il le pourra (9). Il le traite en effet dans le vingt-deuxième livre de la Cité de Dieu, dans une lettre qu'il appelle mémoire, adressée à Fortunatien, évêque de Sicea (10), ainsi que dans une autre écrite un peu avant à Italica (11). Dans la crainte de faire croire que Dieu a un corps et peut être renfermé visiblement dans des limites, il avait dit que les yeux du corps ne voyaient et ne pouvaient voir Dieu (l 2). Or, dans les raisons qu'il développait il avait touché à un évêque voisin du diocèse de Sicca ; et, emporté par l'ardeur de la discussion, il s'était permis de ne pas ménager même la dignité épiscopale, ayant d'autant plus de liberté qu'il n'excitait personne. Mais l'évêque prit mal ses paroles et s'en montra offensé. Alors Augustin désira avoir un entretien avec lui, espérant recouvrer ses bonnes grâces et lui demanda humblement pardon. « Il lui fit même écrire par un homme vénérable, dit-il, bien supérieur à nous tous, » que nous supposons être Aurèle de Carthage. Mais ce ne fut pas Célère. Le prélat ne voulut point venir; il soupçonnait (chose indigne)

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(1) De la foi et des ceuvres. n, 21. (2) RéIract., liv. 1 ( ibid -ch. xxxviii. (3) De la rw, et des œuvres. n. 1-10. ri. 1. (5) ibid., n. 2. (6) BéIract., liv. il, ch. xxxviii. (7) ibid., Ch. XL1. (8) Ibid.. et lettre CXLVII, n. 49. (9) Lettre CXLVII, n. 54 . (10) Rétî act., liV- Il, Ch. XLI et Lettre CXLVIII. (ll) Lettre xcii. (Il,,) Lettre CXLVM, n. 1, et Lettre xcii, n. 3.

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qu'Augustin voulût se jouer de lui en insultant à son erreur. Augustin, de son côté, ne crut point devoir aller le trouver, de peur que s'il ne voulait admettre son excuse, cette démarche ne causât de l'irritation et du scandale (1). Mais, ayant eu le bonheur de voir l'évêque Fortunatien, il lui découvrit la grandeur de la peine qu'il éprouvait de la colère de son ami, le pria d'aller le trouver pour l'assurer de la sincérité de ses sentiments, et lui dire que loin de le mépriser, il vénérait et craignait Dieu en sa personne, et qu'il le suppliait de lui pardonner son offense (2). Plus tard, nous lisons, adressée à ce même Fortunatien, une lettre remarquable, dans laquelle, après lui avoir renouvelé les mêmes prières, il le conjure très humblement et avec la plus tendre affection de se réjouir du pardon obtenu de cet évêque. Toutefois, quelque  grand qu'eût été son désir d'apaiser cet homme, il ne laissa pas de soutenir avec la plus grande fermeté la vérité qu'il avait défendue. Car il assure ne se repentir nullement de tout ce qu'il avait écrit, et il affirme de nouveau avec l'autorité d'Athanase, d'Ambroise, de Grégoire et de Jérôme surtout, que Dieu ne peut être vu comme les choses qui tombent sous nos sens, pas même par des corps glorifiés. Que si cet évêque pense que nos corps doivent approcher si près de la nature des esprits qu'ils puissent saisir du regard les choses incorporelles, il se dit, lui, tout disposé à entendre ses raisons (3). Mais en attendant que cette question ait été discutée à fond et sans aigreur, nous devons préparer et purifier notre cœur avec lequel il est certain que nous verrons Dieu. Les paroles d'Augustin semblent indiquer que ceux dont il invoque le témoignage sont déjà morts, et s'il en était ainsi, il faudrait rejeter cette lettre après l'année 5(4)20 dans laquelle mourut saint Jérôme. Mais nous pensons ne pas devoir aller si loin. Fortunatien de Sicea assistait en effet en 411 à la conférence de Carthage, Urbain lui succéda dans l'épiscopat. Or, nous le voyons placé à la tête de cette Église en 416 et en 419, et il est très vraisemblable qu'il avait été nommé à ce siège en 413; la lettre qui nous occupe doit donc remonter à une époque antérieure à cette dernière année.

3 Le prêtre Urbain dont Augustin fait mention dans une lettre remise à Marcellin vers la fin de l'année 412 (4), est certainement celui dont il dit dans un sermon au peuple: «Notre saint père et collègue, Urbain, qui fut prêtre de cette ville, est maintenant évêque de Sicca (5).» C'est lui qu'il désigne encore lorsqu'il dit qu'il donna Pérégrin, diacre d'Hippone, pour compagnon à Urbain, partant en 443 pour recevoir la charge épiscopale (6). Urbain partait pour Rome, et il repassa en Afrique après l'année 416 (7); mais Pérégrin, parti avec lui pour Sicca, n'était pas encore de retour à Hippone, lorsque Augustin écrivit à Paulin une lettre qui commence par ces mots : « Ce retour si heureux (8). » Cette lettre, écrite encore l'année 413 et l'année 415 est la réponse à plusieurs de Paulin. Augustin lui avait écrit de Carthage pendant l'hiver de l'année 408 ou 409 (9). Paulin, qui avait perdu cet écrit peut-être, réclame un abrégé ou, s'il est possible, le développement du traité de la résurrection, qui faisait le sujet de cette lettre. Il propose en même temps à Augustin neuf questions sur l'Ancien et le Nouveau Testament, dont il s'occupe avec grand soin, et il lui demande son avis et surtout l'explication des paroles de Siméon à Marie (10). Aussitôt la réception de cette lettre, envoyée vers l'an 410, Augustin lui répond en n'expliquant qu'une partie de ses questions, pressé qu'il était par le navire, mais il a soin d'y adjoindre le résumé que Paulin demandait. Malheureusement nous ne pouvons rien dire de cette intéressante correspondance des deux grands hommes. La lettre d'Augustin, une autre que Paulin lui écrivait quelques jours après et dans laquelle il renouvelait ses questions en lui signalant encore le psaume XVI, ont été perdues. Tout ce que nous savons, c'est que cette dernière parvint à Augustin à Caraque où il se trouvait auprès de l'évêque Boniface et

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(1) Lettre cxLviii, n. Il - (2) Idem, 1. Ç3,~ Ibid., n. 4. (4) Ibid., CXLIii, n. 2. (5) Serin., pag., D- 1 du premier frag. (6) Let., CXLIX, n. 34. (7) Serm., trag. n. 1. du premier frag. (8) Lettre CXLIX. (9) Let., XCV. (10) PAULIN, dans Aug. lettre cxxi, n. 14.

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qu'il y répondit dans cet endroit même, avec le regret, disait-il, de ne pas trouver un texte grec qui pût lui donner la véritable version du XVIe psaume. Paulin crut nécessaire de lui écrire de nouveau, et en lui annonçant (seul détail que nous connaissions) l'arrivée du prêtre Quintus et de quelques autres, en 412 ou 413, il lui faisait part d'un dessein charitable (c'est ainsi qu'il l'appelle) (1), et saluait tous ses collègues, serviteurs de Dieu, qui vivaient auprès d'Augustin, mais en particulier le diacre Pérégrin (2). Le diacre Rufin partait vers ce temps de la rade d'Hippone ; Augustin saisit cette occasion pour répondre et il écrit à Paulin une lettre, rapportée à l'année 414, où il satisfait à toutes ses questions; mais en ne touchant que légèrement à celle qui avait rapport aux paroles de Siméon; car il avait déjà traité cette question dans une autre lettre (3), qu'il lui avait envoyée. Il y parlait aussi de la prédestination, et, sans le faire ex-professo, il l'expliquait cependant en termes clairs et précis (4).

4. Pour répondre aux gentils qui, à cause de la prise de Rome, attaquaient par leurs calomnies et leurs injures la religion chrétienne, Augustin commença donc son grand ouvrage sur la Cité de Dieu qui demanda plusieurs années de travail. Augustin avait écrit à ce sujet au tribun Marcellin. Mais il avait à peine mis la main à l'œuvre avant le crime dont ce magistrat fut victime en 413, puisqu'à l'époque où il eut lieu, il avait à peine terminé les deux premiers livres. Aussi ce nom ne se représente-t-il plus dans les autres. C'était Marcellin, du reste, qui l'avait prié de composer un volume sur cette grave question (5); et Augustin lui répondait en 412 qu'il traiterait ces questions non comme il est d'usage de le faire dans les livres, autant qu'il le pourrait, mais, sous forme de conversation (6): ce qui nous amène facilement à croire qu'à cette époque il n'avait point encore commencé cet ouvrage. Il prie en même temps le tribun de lui faire connaître pour le bien de tous ce qu'il juge nécessaire pour convaincre les infidèles, afin (ce sont ses propres paroles) qu'il travaille, avec l'aide de Dieu, à les satisfaire sur toutes leurs difficultés ou par des lettres, ou par des livres. (7). Nous pouvons voir ainsi pas à pas ce qui amena insensiblement le saint docteur à écrire son livre de la Cité de Dieu. Brûlant de zèle, comme il le dit, pour venger la maison divine des blasphèmes des Gentils, il est résolu à les attaquer et à les combattre (8). Dans ce remarquable traité si complet de l'une et l'autre cité, celle du monde et celle de Dieu, il fait en sorte d'anéantir toutes les grandes raisons que l'on pouvait apporter pour la défense du culte des gentils, et de relever en même temps, par la force invincible des raisonnements, la religion chrétienne aussi grandiose, qu'il traite en vingt-deux livres, dont nous trouvons le sommaire dans les Rétractations. Bien entendu qu'il ne put achever tant de livres qu'en plusieurs années et après bien des interruptions, forcé qu'il était de les abandonner pour s'occuper de ce qui paraissait plus urgent (9). Les deux ou trois premiers, comme nous l'avons  déjà dit, furent composés en cette année, 413 ; puis, en 415, il y ajouta les deux suivants, commencés avant le commencement du carême (10). Il publia d'abord les trois premiers qui en peu de temps parvinrent à la connaissance d'une foule de personnes. Il ne manqua pas d'idolâtres qui songèrent à les réfuter, et qui proclamaient bien haut n'attendre pour mettre leur réponse au grand jour, qu'une occasion favorable qui leur permettrait de le faire sans craindre les lois impériales. «Mais, disait Augustin, je les engage, à ne pas désirer ce qui leur serait nuisible. On croit facilement en effet avoir répondu parce qu'on n'a pas gardé le silence. Mais s'il n'est rien de plus bavard que la vanité; elle ne peut pas cependant ce que peut la vérité, tout en parlant plus haut qu'elle. Qu'ils considèrent donc tout avec soin ; et si, jugeant sans préoccupation de partis, ils découvrent qu'ils peuvent agiter nos doctrines, mais non pas les détruire, avec leur bavardage imprudent, et leur légèreté pour ainsi dire satirique et bouffonne, qu'ils gardent pour eux

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,I) Let., CXLT, n. 1. (2) Ibid., n. 34. (3) Let., CXLix, n 33. (4) Let. xcv. (5) Let., cxxxvi, n. 3. (6) Lei., cxxxviii, n. 1. (7) Ibid., n. 20 , (8) Réti aci., 1. 11, ch. xLiri, ri . i. (9) Ibid. (10) Lettre CLxix, n. 1.

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leurs amusements coupables. Ah ! si au lieu de l'occasion de dire la vérité, ils ne recherchent que le besoin de médire, plaise au ciel qu'il ne leur arrive pas ce que Tullius disait d'un homme regardé comme heureux parce qu'il pouvait faire le mal: « 0 malheureux ! puisque « le crime vous est facile.» Quiconque, en effet, se croit heureux de pouvoir médire, le sera bien plus encore, s'il ne le peut pas ; car, laissant de côté toute vaine jactance, il pourra soulever toutes les questions dans le but de s'instruire, et employer le même temps qu'il donnait au mal, à entendre les discussions honnêtes, graves et libres de ceux qu'il lui plaira de consulter (1). À l’époque où Augustin détermina Orose à écrire son Histoire, c'est-à-dire l'an 416 ou 417, il travaillait lui-même au onzième livre de sa grande oeuvre, et déjà il avait publié les dix premiers qui, selon les paroles d'Orose, à peine sortis du sommet élevé de la lumière ecclésiastique, inondaieut l'univers entier du plus vif éclat (2). Plus tard en écrivant, vers l'an 420, contre les adversaires de la loi et des prophètes, il fait mention du onzième, et enfin, en terminant le dix-huitième, il nous signale l'année 426 en disant que depuis le consulat de Théodose, commencé en 399, il s'était écoulé près de trente ans.

 

CHAPITRE V

 

1. Marin vainqueur d'Héraclien, perd l'estime qu'il s'était acquise, par le meurtre de Marcellin, le même dont la mort est racontée daus la lettre à Cécilien - 2. Marin fait emprisonner Marcellin et son frère - 3. Pour en imposer à l'Eglise, il conseille d'envoyer à l'empereur pour demander leur grâce. - 4. Marcellin et son frère sont condamnés; ils périssent par le glaive. - 5. Marin perd la faveur de l'empereur: probité et innocence de Marcellin; il est honoré de la couronne du martyre. - 6. Augustin quitte secrètement Carthage profondément affligé de cette mort.

 

1. En l'année 413 eut lieu la révolte du comte d'Afrique Héraclien, qui vint assiéger Rome avec une flotte de plus de 3,000 navires. Défait et mis en déroute en Italie par le comte Marin, il subit le dernier supplice avant le 3 des nones d'août à Carthage où il s'était retiré dans sa fuite. Marin passa ensuite en Afrique, où son premier soin fut de mettre à exécution (3) le rescrit d'Honorius porté le 3 des nones de juillet contre Héraclien et les complices de sa rébellion (4). Mais il couvrit son nom d'une honte éternelle, en faisant périr le tribun Marcellin, dont les bienfaits pour l'Église étaient si nombreux et si grands. Saint Jérôme nous dit, il est vrai, qu'il fut assassiné par les hérétiques (5), mais il ajoute qu'il était accusé de complicité avec le tyran Héraclien, bien qu'il fût innocent, et il montre ainsi clairement que sa mort n'est point l'œuvre des donatistes, mais bien de ceux qui rendaient les sentences ; et, d'ailleurs, Orose assure positivement que le comte Marin, soit poussé par la jalousie personnelle, soit corrompu par l'or des donatistes, ce que tout porte à croire, le frappa de la peine capitale (6). C'est dans la lettre d'Augustin à Cécilien (7) que nous trouvons bien des détails sur la mort de cet homme illustre ; on n'y lit, sans doute, aucun nom propre, mais il parle de deux frères, dont l'innocence lui est assurée, morts à Carthage, frappés par le glaive. Le saint docteur accorda à l'un deux les plus grandes louanges, et il le dépeint comme un homme orné de toutes les vertus et très recommandable par son cœur et sa vie chrétienne. Or le général qui était passé en Afrique pour défendre la cause de l'Église, ne pouvait pas frapper l'Église d'un plus grand malheur.» Par une cruauté gratuite, sans aucune nécessité, écrit Augustin (il y avait peut-être des raisons qu'on pouvait soupçonner, mais qu'il n'était point prudent de rapporter dans une lettre), Marin avait fait mourir le grand citoyen et certes par ce supplice, il s'était efforcé, s'était réjoui même de plaire aux impies. Il est vrai que l'auteur de ce crime atroce se retranchait derrière les ordres de l'empereur qui le contraignaient à cette nécessité. L'entourage même de l'empereur, regardant comme certaine et évidente l'in-

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(1) Cité de Dieu liv. V, ch. XXVI. (2) Onosr Préf. de son hi'SIOZ*re. (3) OROSE HiSt.      Ch. XLIL (4) Code de Théod. Des chât. loi 21. (5) JER. Contre Pé~a(i. dial 3. (6) OROSE, liV.Vll, Ch. XLIT. liV* Vll'

 (7) Let. CLI.

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nocence des deux frères, n'avait point jugé nécessaire de leur accorder le pardon, dans la crainte de faire planer quelque soupçon sur leur bonne renommée ; mais qui ne sait que la cour n'approuva point la mort de Marcellin ? Malheureusement, les temps étaient tellement sujets à la calomnie, que, sur la déposition d'un seul témoin (et il était facile à la jalousie de faire d'odieuses accusations), l'accusé était livré au dernier supplice. Rien n'était plus propre, pour arriver à ce but, que l'accusation du crime d'État, surtout après une défection comme celle d'Héraclien. Mais la puissance alors si grande du coupable ne diminua pas peu dans un court espace de temps. Car aussitôt après la mort de Marcellin, Marin fut rappelé d'Afrique pour perdre sa place et sa faveur. Tous ces détails nous amènent à croire que c'est de Marcellin qu'il est question dans cette lettre. Rien d'abord ne peut s'opposer à notre opinion, et puis nous pouvons dire à bon droit qu'il n'est personne à qui se rapportent mieux les circonstances relatées dans cette lettre. Elle fut écrite du temps du pape Innocent, qui vécut jusqu'en 417, et est adressée à Cécilien, homme d'un âge déjà avancé, jouissant d'une grande renommée de probité, mais encore au nombre des catéchumènes. Ce Cécilien, employé dans l'administration de la république, et chargé d'une foule d'affaires et de soins communs (1), est, à n'en pas douter, celui-là même qui fut préfet du prétoire au commencement de l'année 409, et à qui écrivait Augustin, en 405, pour arrêter les violences des donatistes dans le territoire d'Hippone (2) ; le saint homme, en effet, lui donne le titre de vieil ami (3).

2. Or, est-il raconté, après la défaite d'Héraclien, Cécilien était en Afrique le compagnon du comte Marin, lié qu'il était avec lui par une vieille intimité. Un jour qu'ils se trouvaient ensemble, Marin fit venir Marcellin et son frère. Après leur départ, les deux amis, dit-on, eurent un entretien secret, des soldats furent envoyés pour s'emparer des deux frères et les jeter dans une noire et ténébreuse prison. Marcellin en fut pénétré de joie, et son bonheur, faut-il le dire, était bien autre que celui de Marin, qui, malgré sa dignité et sa puissance, ne pouvait empêcher son âme d'être déchirée par l'aiguillon de la fureur. Un jour, son frère lui dit, dans la prison : « Si ce sont mes péchés qui m'ont attiré cette disgrâce, comment l'avez-vous méritée, vous dont la vie a toujours été si chrétienne, qui avez été si fervent, si appliqué à vous acquitter de tous vos devoirs? Quand ce que je souffre, répondit Marcellin, devrait aller jusqu'à perdre la vie, n'est-ce pas une grande miséricorde de Dieu sur moi que de m'avoir envoyé cette épreuve pour me châtier de mes péchés dès cette vie, et de n'en pas réserver la punition au jour du jugement?» «Et, ajoute Augustin, comme on pourrait croire peut-être que, quelque irréprochable qu'eût paru la vie de Marcellin, il se sentait coupable de quelque péché d'impureté, qu'il me soit donné de dire ce que Dieu m'a permis, pour ma consolation, de recevoir de sa propre bouche. J'étais moi-même en peine sur ce sujet, si délicat pour la fragilité de l'homme, et étant seul à seul avec lui dans sa prison, je lui fis entendre que cet état où Dieu avait permis qu'il tombât, me faisait craindre qu'il ne lui fallût satisfaire à sa justice par quelque pénitence extraordinaire. Le saint, rempli de prudence, comprit ce soupçon que je lui témoignais, et il en rougit, bien qu'il ne se sentît pas coupable; mais il recevait ma parole avec douceur, et, prenant ma main entre les siennes, il me dit avec un sourire modeste : Je prends à témoin les saints mystères que cette main offre à la majesté de Dieu, que jamais, avant ni depuis mon mariage, je n'ai approché d'aucune autre femme que de la mienne (4).»

3. Pendant que ces choses se passaient à Carthage, le bienheureux Augustin s'y trouvait, probablement depuis quelque temps, car il est vraisemblable qu'il n'eût pas eu la liberté de s'y rendre de lui-même à cette époque. Dès lors, il n'est rien qu'il ne tentât pour empêcher Marin de transpercer le cœur de l'Église par la mort

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(1) Ibid., (2) Lettre LXXXVI. (3) Let. CM, n, 1. (4) Ibid., n. 9.

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de Marcellin, et de souiller son âme par un si horrible forfait. Cécilien lui-même, que quelques raisons faisaient soupçonner d'avoir trempé dans cette affaire, joignit ses prières à celles de l'Église; il multipliait auprès de Marin ses conseils et ses supplications, et montrait partout l'espérance assurée du succès. Il affirmait aux évêques qu'il consacrait tous ses soins et tout son pouvoir à cette affaire ; et eux, de leur côté, lui démontraient que c'était de toute nécessité pour éloigner de lui la haine publique. Mais Marin, tout en faisant de nombreuses et magnifiques promesses, n'avait pour but que de tromper les prélats et de les empêcher de délivrer les captifs. Il redoutait, en effet, leur intercession et l'intervention de l'Église auprès de l'empereur, ou même l'emploi de la force comme le semblaient indiquer ces paroles du saint prélat : «La main de l'Église pourrait bien les ravir à leurs ennemis (l).» Dans ce dessein, non seulement il accorda, mais même il demanda qu'un évêque allât trouver l'empereur pour plaider la cause des deux frères, promettant, pendant ce temps, d'ajourner le procès jusqu'à ce qu'il connût le résultat de la démarche. Un évêque fut donc député à la cour, avec un diacre, et, sans prononcer le mot de pardon, dans la crainte de porter la plus légère atteinte à la renommée des détenus, l'empereur envoya l'ordre au comte Marin de les relâcher au plus tôt sans leur faire subir aucune peine ni aucune insulte. Mais le comte prévint la réponse de son maître.

 

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