Hagiographie des Gaules 3

Darras tome 14 p. 444

   32. Les autres provinces des Gaules n'étaient pas moins fécondes en grands hommes et en saints. En Auvergne Portianus, en Cham­pagne Potamius, dans le Maine Carilefus, dans le Limousin Junianus et Léonardus habitaient à la même époque des solitudes autour desquelles se formèrent des centres de population plus ou moins considérables, qui subsistent encore aujourd'hui sous les noms de Saint-Léonard, Saint-Junien, Saint-Calais, Saint-Pouange, Saint-Pourçain. Il nous suffira de nommer les deux évêques de Tours, saint Volusien et saint Verus ; le martyr Vasio (saint Vaise) de Saintes, que ses héritiers mirent à mort, furieux de ce qu'il avait distribué son bien aux pauvres ; Ursus et Leobassus (saint Ours et saint Lubais), fondateurs des monastères de Taurisiacum (Toiselay), de Pontivi, de Senaparum (Senevières) et de Loches, dans la contrée des Bituriges (Berry); saint Germain évêque de Toulouse; Melanius (saint Melaine) de Bennes; saint Gildard de Bouen ; saint Principius du Mans; saint Aventin de Chartres; Laetus (saint Lyé) d'Orléans; Laudus (saint Lô) de Coutances; Marculfus (saint Marcoul) dans la Neustric ; saint Eleu-thère de Tournay; les solitaires Eusicius et Léonard, fondateurs du monastère dit la Celle (Cella) près de Bourges, et le fameux er­mite arverne Martius (saint Marts) qui vit bientôt une foule de dis-

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1 Gaffarel, Rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe Colomb, pag. 174. Paris, 1 vol. in-S°, Thorin, 1860.

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ciples accourir sur la montagne voisine de Clermont, où il avait fixé sa retraite. Nicetius (saint Nicet) illustrait le siège de Trêves, et méritait par son courage épiscopal le surnom d'Ambroise des Gaules. Lorsque les officiers du roi Thierry étaient allés, par ordre de leur maître, le chercher dans son monastère pour l'élever à l'épiscopat, l'homme de Dieu opposa une longue résistance. Il fallut l'enlever de force. La nuit ayant surpris l'escorte au milieu de la campagne, les cavaliers dressèrent les tentes sur le chemin, et abandonnèrent leurs chevaux au milieu des plaines couvertes de moissons. A cette vue, Nicetius leur dit : « Retirez à l'instant vos chevaux de la moisson du pauvre; sinon je vais vous excommunier. — Quoi! répondirent les Austrasicns, vous n'êtes pas encore évêque, et déjà vous nous menacez d'excommunica­tion ! — Il est vrai, répartit le saint. C'est le roi qui me fait sortir du monastère pour m'élever aux honneurs de l'épiscopat. Mais je saurais au besoin lutter contre le roi lui-même, pour empêcher l'injustice et protéger les faibles. » Et il courut lui-même chasser les chevaux de la moisson. Cotte conduite promettait à l'Église un caractère généreux et ferme. L'épiscopat de Nicetius ne démentit point ces belles espérances. A la mort de Thierry I (534), Théodebert son fils et son successeur, vaillant guerrier mais livré à l'em­portement des passions les plus brutales, ne mettait aucun frein à ses voluptés. Marié à Wisigarde, fille du chef lombard Vacco, il s'éprit d'une patricienne d'Arvernie, nommée Deuteria, et la mit au nombre de ses épouses. Deuteria avait une fille qui entrait dans l'âge de l'adolescence. Théodebert songeait déjà à en faire la victime de ses débauches. Deuteria fit monter sa fille dans une basterne attelée à deux taureaux sauvages, qui précipitèrent la malheureuse jeune fille du haut du pont de Virdunum (Verdun) dans la Meuse1. A quelque temps de là, Théodebert, revenu à Trêves, se présenta à l’église pendant que Nicetius officiait. L'c-vêque descendit de l'autel, et s'avançant vers le roi : « Retirez-vous, lui dit-il ; ne souillez point par votre présence la sainteté des

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1 Greg. Turon., Hist. Franc, lib. III, cap. xx-xxvi.

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augustes mystères. Si vous persistez, les cierges vont s'éteindre, et le sacrifice demeurera interrompu. » Théodebert, frappé de la majesté terrible qui brillait sur le front du pontife, se retira. Plus tard, écoutant les paternelles exhortations de Nicetius, il mit un terme aux scandales de sa vie.

 

   33. L'œuvre de régénération entreprise au VIe siècle par les thaumaturges et les saints de la Gaule est admirable. La critique mo­derne trouve cependant un grief à articuler contre nos hagiographes. « Ils ne manquent jamais, dit-on, en parlant de rois tels que Théo­debert, Clotaire, Childebert ou Thierry, de leur donner les titres les plus pompeux. C'est toujours, « le très-glorieux roi (gloriosissimus rex), le prince aimé de Dieu (Deo dilectus), cher à l'Église (Ecclesiœ sanctœ Dei charus.) Quoi donc ! ajoutent les rationalistes, veut-on canoniser la race mérovingienne, cette race barbare, qui se jouait à plaisir de la sainteté du serment, de la vie des hommes, de la pudeur publique, des liens les plus sacrés de la famille et du sang? » — Non, certes, pouvons-nous répondre. L'Église catholique n'a canonisé dans la famille de Clovis que des victimes, une sainte Clotilde qui pleurait sur la tombe sanglante de ses petits-fils, une Clotilde-la-Jeune qui achetait au prix de son sang le droit de rester fidèle au catholicisme dans une cour arienne, un Clodoald échappé au meurtre de ses frères, une Théodéchilde qui renonçait aux honneurs du trône et s'envelissait vivante dans l'ombre d'un monastère. Les autres, les rois francs, ces batailleurs farouches, ces barbares touchés au front par l'eau du baptême, conser­vaient encore, en dépit de leur conversion récente, la nature à demi sauvage des Germains leurs aïeux. Il fallut huit siècles entiers pour civiliser les fils de Romulus. La religion de Jésus-Christ, en deux siècles, vint à bout de civiliser les Francs. Quant aux titres d'honneur que les actes donnent fort libéralement aux héritiers de Clovis, il en faut prendre son parti. Nos pères aimaient les titres, autant que le puritanisme égalitaire de notre époque affecte de les dédaigner. La chancellerie de Constantinople et de Rome dut ses meilleurs succès près des races conquérantes de l'Espagne, des Gaules et de la Germanie, à ce procédé fort

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simple et très-inoffensif. Un titre d'honneur est une invitation permanente à rester honorable. Les hommes sont ainsi faits; on ne changera pas leur nature. A force de répéter aux rois francs qu'ils étaient « glorieux, aimés de Jésus-Christ, et chers à l'É­glise, » on leur apprenait à chercher la véritable gloire, à servir dignement Jésus-Christ, et à respecter son Église. En fait, les mo­nastères, les basiliques, les fondations pieuses de cette époque si féconde en œuvres, furent pour la plupart dotés par les rois francs. Si les mœurs privées de ces princes étaient encore loin de répondre à la sainteté de leur foi, du moins ils savaient rougir de leurs excès et au besoin les réparer noblement. C'est en vain qu'on cherche­rait dans leur vie l'unité constante de l'indifférence ou de la haine en matière de religion. Des passions ardentes les entraînaient en sens contradictoire, mais le fond de leur cœur était toujours reli­gieux.

 

54. Voici par exemple comment fut élevée la jeune Radegonde,  cette captive de Thuringe, amenée dans la villa royale d'Atteiae (Athies), et destinée à devenir la femme de Clotaire qui avait déjà six autres femmes. « On lui donna des maîtres vertueux qui la for­mèrent à l'étude des lettres, dit Fortunat son secrétaire et son biographe. Elle méditait les enseignements des Grégoire et des Ba­sile, admirait la pénétration d'Athanase et la suavité d'Hilaire, les foudres d'Ambroise, les éclairs de Jérôme et les flots abondants de l'éloquence d'Augustin. Telles étaient ses lectures, aliments spiri­tuels de son âme, délices de son cœur 1. Tous les travaux ordi-    naires de son sexe lui devinrent bientôt familiers. Mais les idées et la conversation de la jeune fille étaient fort au-dessus de son âge. Elle confiait à ses compagnes le désir ardent qui lui faisait am­bitionner la couronne du martyre. L'Église de Dieu n'avait point alors à souffrir de persécutions  sanglantes;  mais les vœux de Radegonde ne devaient pas moins se réaliser un jour d'une fa­çon  qu'elle  ne pouvait encore prévoir.  La pieuse adolescente

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1 Fortunat., Miscellan., lib. Vlll, carm. I; Patrol. lat., tom. LXXXVIII, col. 263

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exerçait dans le palais un ministère de charité. Elle réunissait les petits enfants des alentours, prenait plaisir à leur laver le visage, à peigner leur chevelure. Elle rangeait elle-même les escabeaux, et faisait asseoir ses jeunes convives autour d'une table chargée des restes de quelque royal festin. Avant le repas, elle leur présentait l'eau, suivant l'usage, et les servait. Un jeune clerc, du nom de Samuel, l'aidait à instruire cette troupe d'enfants. Une croix de bois à la main, il les conduisait au chant des psaumes dans l'ora­toire. Radegonde avait pour les saints autels un culte religieux, elle en essuyait les marches et les gradins avec son voile, et re­cueillait respectueusement cette poussière, sacrée à ses yeux 1. » La royale orpheline n'oubliait cependant pas le souvenir de ses malheurs. Ses chaînes, pour être dorées, n'en étaient pas moins pe­santes. Longtemps après, dans des vers que Fortunat nous a con­servés, elle traçait un tableau pathétique des sentiments qui agi­taient alors son âme. «Chacun a eu son sujet de larmes, disait-elle ; mais moi j'ai pleuré pour tous; j'ai pleuré les morts, j'ai pleuré les survivants. Mes yeux se ferment, mes plaintes se taisent; mais la douleur ne se tait pas dans mon âme. J'écoute si le vent m'ap­portera quelque heureuse nouvelle, mais aucune ombre de mes proches ne vient s'offrir à moi. Amalafred, te souvient-il encore de la petite Radegonde? Fils plein de douceur du frère de mon père, tu remplaçais ce père que je n'avais plus; tu me tenais lieu d'une mère, d'un frère, d'une sœur. Aujourd'hui l'Orient te possède et l'Occident me retient, moi sur les rives de l'océan, toi sur les bords de la mer Rouge. Un monde entier sépare ceux qui ne se quit­taient jamais 2. » Telle était la jeune vierge que Clotaire, vers l'an 538, annonça le dessein d'épouser. Les noces royales devaient être célébrées en grande pompe à Soissons. Mais, à cette nouvelle, Radegonde, suivie de quelques-unes de ses femmes, quitta pen­dant la nuit la villa d'Atteiae, et disparut. Des cavaliers envoyés dans toutes les directions, s'élancèrent à sa poursuite. On atteignit

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1    Fortunat., Vit. S. Radegund., cap. il; Pair, lat., tom. LXXXVUI, col. 496.

2    ld., De excidio Thuringiœ, lib. I; tom. cit., col. 423.

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la fugitive à Beralcha (Biache) sur les bords de la Somme, et on la remit comme une victime à Clotaire 1. Epouse et reine malgré elle, Radegonde ne faisait que changer de prison J.

 

   55. A cette époque, Saint Rémi, l'apôtre des Francs, avait terminé sa glorieuse carrière. Peut-être s'il eût été encore vivant, son influence aurait-elle protégé l'orpheline de la Thuringe contre les violences de Clotaire. Son épiscopat, le plus long dont l'his­toire ait gardé le souvenir, avait duré soixante-quatorze ans 3. Rémi né en 437, élevé au siège de Reims en 459, mourut dans sa quatre-vingt-seizième année en 533. La seule infirmité de sa vieil­lesse fut la perte de la vue; mais loin de s'en affliger, dit son bio­graphe, le saint évêque bénissait Dieu qui lui ménageait ainsi l'occasion d'exercer quotidiennement la vertu de patience. L'in­gratitude et l'injustice des hommes lui réservaient de plus cruelles épreuves. « Comme autrefois le patriarche Joseph, ajoutent les actes, Rémi fut averti par une révélation céleste que la famine suc­céderait à une année d'abondance où les récoltes avaient été magnifiques. En prévision de ce désastre, il fit réunir toutes les moissons coupées dans les villas épiscopales; on les disposa en metas (moyettes) autour de la bourgade de Celtum (Cernay), qui appartenait à l'église de Reims. Le charitable pasteur ménageait ainsi des ressources à son peuple pour la future disette. Or, les hommes de Cernay ont toujours été séditieux et rebelles, ajoute le chroniqueur. Un dimanche qu'ils avaient bu outre mesure, ils se dirent les uns aux autres : Que nous veut ce Jubilœus? (C'est ainsi  qu'ils nommaient dérisoirement leur évêque presque centenaire.) Prétend-il faire de Celtum une forteresse, avec ses moyettes en guise de tours? — Parlant ainsi, ils mirent le feu aux meules de blé. L'incendie dura toute la nuit. L'évoque accourut, descendit de

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1. Fortunat., Vit. S. liadegund., cap. n.

2.  Les biographes modernes de sainte Radegonde ne nous paraissent pas avoir attaché assez d'importance au fait de la contrainte matérielle et mo­rale qui la jeta dans les bras de Clotaire. On verra plus loin pourquoi nous insistons sur ce détail.

3 Voir la promotion de saint Rémi au siège de Reims en 459, tom. XIII de cette Histoire, pag. 374.

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cheval, et comme il faisait froid, car on était alors aux derniers jours d'automne, il se chauffait de loin au brasier. Les habitants craignaient que le saint ne livrât les coupables à la justice ; mais il se contenta de dire : Puisqu'on ne peut éteindre le feu, il aura du moins servi à nous réchauffer. — Puis il reprit : Dieu seul punira les coupables. Eux et leur race porteront un signe de la vengeance céleste. — Or, quelques jours après, les incendiaires furent atteints de l'infirmité qu'on nomme le goître. Elle s'est perpétuée hérédi­tairement dans leur famille. A l'heure où j'écris, continue l'arche­vêque de Reims Hincmar, il y a encore à Celtum, et je les ai vus, quelques descendants de ces incendiaires. Ils continuent à porter le sceau de la punition divine. Ainsi autrefois, en Israël, la race de Giézi, maudite par Elisée, se transmettait la lèpre1. » Ce n'é­taient pas seulement des populations grossières, et encore à demi barbares, qui exerçaient la patience du saint homme. Il eut à subir les outrages de quelques-uns de ses collègues dans l'épiscopat. A la prière de Clovis, Rémi avait ordonné un prêtre, nommé Claudius, lequel tomba plus tard dans des fautes graves. Le saint évêque crut devoir user d'indulgence envers ce malheureux : au lieu de le dégrader, il se borna à lui infliger une pénitence dans un mo­nastère 2. Le coupable profita de la mansuétude du pontife pour s'enfuir, emportant avec lui tout ce qu'il put dérober des biens de l'église. Peut-être se réfugia-t-il dans quelque diocèse voi­sin, où il porta le scandale de ses mœurs dépravées. Toujours est-il que les trois évêques Héraclius de Paris, Léon de Sens, Théo­dose d'Auxerrc, écrivirent à ce sujet une lettre collective que nous n'avons plus, mais dans laquelle ils ne ménageaient pas l'injure à saint Rémi. Voici la réponse du bienheureux : « La charité ne s'éteint jamais, dit le grand Apôtre3; je crains pourtant, à la lec­ture de votre lettre, que la charité ne soit morte dans vos cœurs. Une simple prière que je vous ai adressée au sujet de Claudius, soulève votre indignation contre moi. Vous affectez de ne pas lui

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1 Hincmar., Vit. S. Remig., cap. LVlil; Patr. M., tom. CXXV, col. liîO. Cf. tom. 11 de cette Histoire, pag. 641. — 2 Ilist. littéraire de la France, t. IIIj pag. 159. — 3. I Cor., xill, 8.

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donner son titre de prêtre. Il l'est cependant. Je ne nie pas ses fautes, mais vous convenait-il d'oublier à ce point sinon le peu que je suis, du moins mes cheveux blancs et mon âge? Il y a cinquante-trois ans que je suis assis sur un siège épiscopal, et nul ne m'a ja­mais parlé comme vous le faites. Vous dites qu'il vaudrait mieux que je ne fusse jamais né. Oui, cela eût sans doute mieux valu pour moi, car personne ne m'aurait infligé ce terme outrageant de transgresseur des lois divines. C'est moi qui ai ordonné le prêtre Claudius ; je l'ai fait sans aucune espèce de contrat simoniaque ; je l'ai fait sur le témoignage du très-excellent roi Clovis, le défenseur de la foi catholique, le père de notre patrie, le héros de nos contrées, le vainqueur des nations païennes. Vous dites qu'une telle ordina­tion fut contraire à la discipline canonique. Mais à cette époque Claudius était irréprochable. Il a failli depuis, il a commis un sa­crilège; néanmoins j'ai usé de miséricorde et je vous ai pries de l'admettre à la pénitence. En agissant ainsi, je me suis souvenu de la parole divine : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive1. » Est-ce que votre sainteté n'admet point de pénitence pour les lapsi? Dieu nous a établis non pour jeter les âmes dans le desespoir, mais pour les amener au repentir; non pour exercer un ministère de fureur, mais un ministère de charité. Vous me dites qu'un certain Celsus, ami et confident du coupable, a disparu avec lui, emportant des sommes dont vous me rendez responsable. Vous ne savez s'il est encore vivant ou non, mais vous voulez que je le cherche. S'il est mort, irai-je le rappeler des enfers? Je n'ai nulle connaissance des biens qu'il a emportés et cela ne me regarde pas. Vos prétentions sont im­possibles et vos actes impies. Vous m'appelez dérisoirement Jubilœus ; vous rougirez peut-être un jour d'avoir insulté aux années d'un évêque votre frère, dont vous devriez par charité encou­rager et soutenir la vieillesse 2. » — Une autre insulte du même genre vint au vénérable patriarche de la part de Fulco, jeune

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1 Ezech., xxxiii, 2. —2.  S. Remig., Epist. ni: Patr. lat., tom. LXV, col. 98C et seq.

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évêque récemment élevé sur le siège de Tungres. Voici la lettre que saint Rémi lui écrivait : « Votre béatitude a pris soin de m'outrager, avant même que je la connusse. J'ignorais encore votre pro­motion à l'épiscopat, lorsqu'on m'apprit que vous l'aviez inauguré par une insulte à mon égard. Beau début, en vérité ! Mais cet essor de vos ailes naissantes est peut-être le fait de la témérité plus que celui de la réflexion. Donc, vous vous êtes cru le droit d'envahir l'église de Mosomagus (Mouson), laquelle relève de la juridiction métropolitaine de Reims. Avant même de savoir ce qui vous ap­partenait, vous avez mis le pied sur le territoire d'autrui ; vous y avez institué des lévites, ordonné des prêtres, nommé des archi­diacres, un primicier des écoles, un maître de chœur. Tout cela, sans même m'avoir vu, et plût à Dieu que vous eussiez songé à vous voir vous-même ! Si votre sainteté ignorait les règles canoniques, elle aurait dû se mettre en devoir de les apprendre avant de com­mencer à les violer. Prenez garde, en spoliant le prochain, de perdre ce qui vous appartient à vous-même. Certes, ce n'est pas que je veuille vous empêcher de travailler au salut des âmes qui me sont confiées. Indigne pasteur, je ne puis suffire à ma tâche ; aidez-moi donc, si vous voulez, mais n'envahissez pas mon troupeau 1. » — Nous ne savons si les jeunes évêques qui avaient le triste courage d'affliger l'homme de Dieu se repentirent. «Le saint leur pardonna, dit Hincmar, et n'opposa plus que la patience à tant d'injustices. Sa prière était continuelle, il passait les jours et les nuits à chanter les louanges du Seigneur. Il avait rédigé son testament selon les formes canoniques, léguant tous ses biens aux églises2. Enfin il s'endormit dans la bienheureuse paix, le jour des ides de janvier (12 janvier 533), laissant une mémoire immortelle. Il fut durant

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1   S. Remig., Epist. iv; tom. cit., col. 968.

2   Parmi les objets précieux légués à l'église de Reims, se trouvait un ca­lice donné par le roi Clovis, et sur lequel saint Rémi fit graver les vers sui­vants :

Hauriat hinc populus vitam de sanguine sacro, Injecto œternus quem fudil vulnere C/iristus. Remigius reddit Domino sua vota sacerdos.

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sa vie l'apôtre des Francs; depuis sa mort il est resté leur protec­teur 1. » Il eut pour successeur le vénérable Romanus, abbé de Mentuniacum (Mantenay-Saint-Lyé) près Troyes. Comme autrefois saint Germain d'Auxerre et saint Loup, Rémi avait fondé dans sa ville épiscopale un monastère qui devint une pépinière de grands hommes et de saints. Le plus illustre d'entre eux fut Theodoricus (saint Thierry), patron de l'Austrasie. Son père était à la tête d'une bande de barbares nomades qui désolaient les confins des Vosges et des Ardennes. Prévenu dès son enfance par la grâce divine, Thierry devint un modèle de vertus, dans cette atmosphère de crimes. Engagé malgré lui dans les liens du mariage, il persuada à sa femme d'entrer dans une communauté, et se retira lui-même au monastère de Reims, sous la direction de saint Rémi. Ordonné prêtre, il commença son apostolat par la conversion de son père. Des miracles plus éclatants le signalèrent bientôt à la vénération universelle. Un jour, le roi Thierry fit mander en hâte l'évêque de Reims pour une de ses filles qui se mourait. Il arriva que saint Rémi, malade lui-même, ne put se rendre à l'invitation royale; mais il fit partir à sa place le prêtre thaumaturge. A l'arrivée de celui-ci, le palais était tout en larmes; la jeune malade venait d'ex­pirer. Thierry fit avec l'huile sainte les onctions accoutumées sur le cadavre, et la morte ressuscita. Le thaumaturge survécut quelques mois seulement à saint Rémi; il rendit son âme au Seigneur le 1er juillet 533. Le roi Thierry voulut porter lui-même sur ses épaules jusqu'au lieu de la sépulture, le corps du bienheureux prêtre 2.

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1. Hincmar., Vit. S. Remig., cap. lxi; Patr. lat., tom. CXXV, col. 1173. — 2 Rolland., Ad. S. Theodorit., I jul.

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