Bysance 14 D

Darras tome 17 p. 110

 

§ IV. Le pape et Léon l'Isaurien.

 

   53. Pendant que les armes victorieuses de Charles-Martel écrasaient le mahométisme dans les Gaules, et qu’une génération de saints évêques y développait chaque jour davantage la foi et la civilisation chrétienne, l’hérésie iconoclaste, soutenue du crédit de Léon l’isaurien, prenait en Orient des proportions formidables. Le pape saint Grégoire III, ne pouvant réussir «à faire parvenir ses lettres à Constantinoples, avait assemblé dans la basilique vaticane un concile où assistèrent quatre-vingt-treize évêques d’Italie, tout le clergé romain, avec les sénateurs et le peuple (732). L’hérésie des iconoclastes et ses fauteurs y furent solennellement frappés d’anathème2. Ainsi que nous l’apprend le Liber Pontificalis, cette manifestation canonique exaspéra le césar byzantin. Ses violences et sa rage ne connurent plus de bornes. Décidé à traiter l’Italie en nation rebelle et renouvelant la folie de Constant II, il équipa une flotte immense, destinée à transporter sur les rives du Tibre une armée de briseurs d’images. Au moment où il préparait cette expédition sacrilège, les Arabes, commandés par Mouviah et Soliman, tous deux fils du calife Hescham, s’emparaient de la Paphlagonie ; les Turcs forçaient les portes Caspiennes ; les Maures d’Afrique

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1 Bolland., Ad. S. Hugon. llolomag., 9 april.. tom. I. pag. Sia.

2.Les actes de ce concile ne sont pas veuus jusqu'à nous. Il n'est plus connu aujourd'hui que par la notice du Liber Pontificalis. (Ct. n° 3 de ce présent chapitre). La lettre circulaire de convocation, adressée par le pape à tous les évêques d'Italie, s'est retrouvée dans les archives de l'église de Grade. Cet exemplaire porte pour suscription : Grcgorius tertius ponttfex diteclis-simo frutii Antonio Grodensi episcopo, seu di/ectissimis nolùs ppiscopis ejusdem ordmntioni seu concilio perlinentibus. (l'ulr. lai., tom.  LXXXIX, col. 5Sti.)

3. Cf. tom. XVI de cette Histoire, pag. 143.

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essayaient une nouvelle descente en Sicile et mettaient le siège devant Syracuse. Insensible à tant de désastres, l’empereur ne reconnaissait qu’un seul ennemi, le pape; une seule nécessité, celle d’imposer aux Romains le dogme iconoclaste. Le commandement de la flotte fut confié au général Manès, qui reçut pour instructions de livrer Ravenne et les cités de la Pentapole au pillage, de s’emparer de Rome, d’y détruire toutes les images saintes, et d’amener Grégoire III pieds et poings liés à Constantinople. L'archevêque de Ravenne, ayant assisté au concile de Rome et souscrit ses décisions, était désigné le premier aux vengeances impériales. De là, l’ordre non moins insensé que barbare de livrer au pillage la capitale de l’exarchat et les cités de la Pentapole, c’est-à-dire la seule province qui relevât encore, dans l’Italie septentrionale, de la domination byzantine. La flotte mit à la voile au printemps de l’an 733, traversa l’archipel, et s’engagea dans la mer Adriatique. Déjà l’on apercevait, du haut des remparts de Ravenne, les navires redoutés, lorsqu’ils furent assaillis par une violente tempête : les uns, brisés contre les écueils, furent engloutis avec tous les passagers; les autres se dispersèrent, fuyant devant l’orage, et gagnèrent non sans peine le canal du Pô, à l’embouchure de ce fleuve. Manès, échappé au péril, fit débarquer ce qui lui restait de troupes et descendant le littoral marcha sur Ravenne. Encouragée par son archevêque, la population était résolue à une résistance énergique. La foi se réveilla avec le patriotisme dans toutes les âmes. Pendant que les femmes et les vieillards, sous la cendre et le cilice, remplissaient les églises, invoquant la miséricorde du Seigneur, tout ce qui était en état de porter les armes sortit de la ville et marcha à la rencontre de l’ennemi. La bataille s’engagea, d’un côté, avec une fureur aveugle, de l’autre avec une tactique aussi habile que prudente. Le gros de l’armée de Ravenne, concentré en arrière, n’avait détaché qu’un petit nombre de légions, qui avaient ordre de se replier au premier choc, pour attirer les Grecs dans une embuscade. Mânes, ne soupçonnant pas le stratagème, s’abandonna à la poursuite des fuyards. Tout à coup, il se vit enveloppé comme dans un filet par les troupes de Ravenne. Il y eut un horrible massacre, et les Grecs

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périrent parmilliers. Ceux qui purent échapper se jetèrent à la nage et regagnèrent leurs vaisseaux. Les vainqueurs les poursuivirent, montés sur des milliers de barques, et coulèrent à fond ce qui restait de la flotte et des soldats de Léon l’Isaurien (20 juin 733). La date de cette victoire inespérée devint une fête solennelle et nationale pour les habitants de Ravennce.

   34. Quand ces nouvelles arrivèrent à Constantinople, on y célébrait, avec tout l’éclat des pompes officielles, les noces de Constantin Copronyme, fils de Léon et son héritier présomptif. Le jeune prince atteignait à peine sa quatorzième année ; il épousait la fille du khan des Khazars, païenne jusque-là. Le baptême de la future impératrice précéda son mariage. Elle prit sur les fonds sacrés le nom d’Irène (Eirèné), la paix), nom d’heureux augure, qu’elle commença dès lors à justifier, en se montrant sincèrement orthodoxe entre un beau-père et un époux iconoclastes dont elle cherchait à calmer les fureurs, sans rien perdre de sa tendresse pour l’un ni de son respect pour l’autre. Le désastre de Ravenne porta au comble la fureur de Léon l’Isaurien. Il confisqua tous les patrimoines que l’église de Rome possédait dans ses états ; il détacha de la juridiction du saint-siège la Grèce, l’illyrie, la Macédoine, leur interdit toute espèce de relations avec le pape, et les contraignit de subir la domination du patriarche byzantin. Le funeste édit de Léon II ne fut jamais révoqué; il entraîna plus tard ces trois provinces dans le schisme de l’église grecque. L’empereur iconoclaste couronna la série de ses vengeances en frappant d’une taxe exorbitante les malheureux habitants de la Sicile et de la Calabre. L’impôt de la capitation y fut augmenté d’un tiers, et étendu aux enfants eux-mêmes, lesquels durent être inscrits au registre fiscal dès le jour de leur naissance.

   33. La loi providentielle qui ne laisse jamais impunis en ce monde les attentats des souverains contre la personne des successeurs de saint Pierre, atteignit le césar persécuteur. Durant les six années qui s’écoulèrent jusqu’en 739, l’Arménie, la Cappadoce, la Phrygie, déjà tant de fois ravagées, ne cessèrent de l’être encore par Moaviah et Soliman. Dans une de ces expéditions, Moaviah

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mourut d’une chute de cheval, mais Soliman son frère continua le même système de déprédations et de pillage. Des villes, des provinces entières furent dépeuplées; tous les habitants étaient traînés en esclavage. Parmi cette nuée de captifs, se trouvait un aventurier, né à Pergame, lequel se faisait passer pour le prince Tibère, fils de Justinien II, dont nous avons précédemment raconté la mort tragique 1. Soliman accueillit l’imposteur; il le présenta au calife Hescham, qui l’investit du titre et des ornements impériaux. Le nouveau césar devait siéger à Jérusalem : il fit son entrée dans la ville sainte, le sceptre en main, les enseignes déployées. Une armée de Sarrasins, en guise de légions romaines, promena le pseudo-Tibère dans toute la Syrie, où les peuples s’empressaient, pour échapper à la mort, de reconnaître l’autorité de ce fantôme impérial. Durant trois ans, Léon l’Isaurien se trouva en face de ce ridicule compétiteur, sans pouvoir lui arracher le manteau de pourpre dont il se décorait, ni surtout les impôts qu’il prélevait dans les plus riches provinces de l’empire. Enfin, en 739, les lieutenants de Soliman, Melich et Batal, qui se dirigeaient avec vingt mille hommes sur Constantinople pour y installer le faux Tibère, furent attaqués à l’improviste près d’Acronium en Phrygie : dans la mêlée, le pseudo-césar périt sous la flèche d’un archer inconnu.

 

   56. Ce léger succès rendit quelque tranquillité à Léon l’isaurien, mais un désastre formidable le replongea bientôt dans de nouvelles anxiétés. On se rappelle que l’hérésie iconoclaste était éclose dans l’esprit de ce prince sous l’impression de terreur causée par une éruption volcanique au sein de l’Archipel2. En détruisant les saintes images, il croyait apaiser le courroux du ciel et prévenir le retour de semblables catastrophes. Or, le 26 octobre 740, un quart de siècle presque jour pour jour après la promulgation du premier édit iconoclaste, vers les trois heures de l’après-midi, le sol de Constantinople se souleva avec d’épouvantables secousses. Les habitants éperdus s’enfuirent les uns sur les embarcations mouillées à la Corne d’Or, les autres en rase campagne. Les deux

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1. Cf. tom. XVI de cette Histoire, pag. 533.— 2. Hid., pag. 602.

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tiers des maisons s’écroulèrent; les colonnades, les portiques, les églises furent renversés. Les statues de Constantin, de Théodose le Grand, d’Arcadius, laissées debout pendant que les briseurs d’images abattaient celles du Sauveur et des saints, tombèrent de leur piédestal et disparurent sous les décombres. Toute la partie du mur d’enceinte qui touchait au continent s’effondra dans une immense ruine. Ce tremblement de terre, l’un des plus effroyables dont l’histoire ait gardé le souvenir, se renouvela avec des intermittences irrégulières pendant une année consécutive. Il étendit ses ravages depuis le Bosphore jusqu’au Nil; la Thrace fut dévastée ; Nicomédie et Prœnete en Bithynie disparurent presque complètement: de l’antique Nicée, il ne resta que l’église, où jadis le premier concile œcuménique avait anathématisé Arius. En Égypte, des villes entières furent détruites avec leurs habitants : la mer, perpétuellement agitée par des courants électriques, submergeait les vaisseaux. Le nombre des victimes fut incalculable. Léon l’Isaurien, affolé de terreur, s’obstinait de plus en plus dans son hérétique système. Il ne vit dans ce fléau qu’une nouvelle vengeance du Seigneur contre la prétendue idolâtrie des images; il se promettait d’extirper jusqu’aux derniers vestiges du culte orthodoxe, quand une apoplexie soudaine l’enleva à ses préoccupations et à ses barbares projets (18 juin 741). Le dernier décret signé par lui, à titre provisoire, augmentait d’un douzième la capitation des habitants de Constantinople. L’argent de cet impôt était uniquement destiné à rétablir les remparts écroulés. Les murailles furent bientôt reconstruites, mais Constantin V Copronyme, que la mort de son père faisait empereur à vingt-quatre ans, trouva la mesure fiscale à son gré : il laissa subsister la nouvelle taxe, qui se perpétua de la sorte jusqu’à la chute de l’empire d'Orient.

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