Luther 5

Darras tome 32 p. 555

 

3. Dans les dernières années, préoccupé de la pensée des biens éternels, il assistait chaque jour au saint sacrifice de  la  Messe ; il se préparait à la mort, il se familiarisait en quelque sorte avec ce  suprême messager de la clémence et de l'équité suprêmes, par un  moyen que ne saurait approuver ni tolérer le siècle présent, mais qui ne sera pas perdu dans sa famille. Il se faisait bâtir dans la ville d'Inspruck une splendide résidence, vraiment digne d'un César. Remarquant certaines fautes échappées aux architectes dans ce dispendieux monument, il dit à l'un de ses intimes : « Ces gens-là ne font rien qui puisse me convenir ; je veux me donner une de­meure entièrement irréprochable, » et le lendemain il commandait secrètement un cercueil, avec tous les accessoires et tous les fu­nèbres ornements qui servent à la sépulture. Désormais il ne con­sentit plus à s'en séparer. Dans ses voyages et dans ses guerres, le cercueil suivait sur un char spécial, dissimulé sous d'épaisses ten­tures, se dérobant à tous les regards, puis mystérieusement déposé dans sa tente ou sa chambre. On se demandait quel trésor pouvait être là renfermé ; des amis le demandèrent à l'empereur lui-même. « Le plus précieux de tous les trésors, leur répondait-il avec un doux sourire, et le plus cher à mon cœur1 ! » Avec le même sou-

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1. Cdspiniam. Oratio fun. in Maximil.

2. Joan. Faber, De sacris..., lib. I.

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rire, il salua la mort, dès que l'illusion ne lui fut plus permise. Il s'y prépara non seulement avec une admirable résignation, mais avec un calme, une lucidité plus admirables encore. Et cependant il n'était que dans sa cinquante-quatrième année; les plus puissants liens l'attachaient à la terre, les grandeurs beaucoup moins que les sollicitudes impériales. Il voyait d'un dernier regard grandir et se compliquer les orages qui planaient sur l'Allemagne. Aux inces­sants dangers du dehors, allaient inévitablement s'ajouter les divi­sions intérieures. Il n'ignorait pas les projets de Sélim, après les victoires remportées par le terrible sultan dans la Perse, l'Egypte et la Syrie. Nous savons qu'il comprenait Luther, qu'il pressentait au moins les révolutions religieuses et politiques dont ce moine se­rait l'artisan, et qui déjà grondaient dans sa tête. C'était un double cauchemar aggravé par les incertitudes et les péripéties d'une suc­cession élective. Maximilien eût bien voulu conjurer ce dernier pé­ril. Dans le courant de l'année précédente, à la diète d'Augsbourg, réunie pour délibérer sur la nécessité de la croisade et les moyens de l'exécuter, il avait posé la question de l'empire, d'un successeur à se donner dans la personne du jeune roi d'Espagne son petit-fils. Les princes assemblés n'étaient pas éloignés d'abord de se rendre à sa demande ; mais une difficulté les arrêta : Maximilien n'avait ja­mais reçu l'onction et la couronne des mains du chef suprême de la chrétienté, condition indispensable à la plénitude du droit im­périal, selon les lois traditionnelles. Empereur de fait, en titre il était simplement Roi des Romains. Or ce même titre désignait l'hé­ritier présomptif de la couronne. Les Allemands ne voulurent donc pas accorder à Charles d'Autriche1 une dignité pour laquelle il n'y avait pas même de nom dans les constitutions germaniques.

 

   4. Sitôt que l'empereur élu fut mort, Charles posa hautement sa candidature, ayant soin de l'appuyer par d'habiles émissaires et des moyens plus positifs, à ce que rapportent la plupart des historiens. Dans toute cette affaire, ce roi qui n'avait pas encore vingt ans et qui se trouvait loin de l'Allemagne, ne cessa d'agir avec au-

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1.Suïics, Rer. German. tom. III.

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tant de prudence que d'énergie ; il déploya l'art d'un politique con­sommé. Le roi de France se mit en même temps sur les rangs, montrant une égale confiance dans le succès de ses prétentions, ne négligeant aucune des ressources ou des manœuvres employées par son rival. L'un et l'autre se déclaraient prêts à jouer le tout pour le tout dans cette lutte électorale. La position éminente des con­currents, la comparaison de leurs chances respectives, les intérêts engagés, et plus que tout le reste l'importance du prix qu'ils se dis­putaient, tout concentrait l'attention de l'Europe entière, sans ex­citer néanmoins les souverains à prendre un parti, à peser dans la balance pour le bien même de leurs états. Seul le roi d'Angleterre sortit un moment de son inaction et fit mine de poser aussi sa can­didature. Il envoya ses agents auprès des électeurs ; mais il ne tarda pas à comprendre qu'il arrivait trop tard pour entrer utile­ment dans la lice : non content de se désister, il se renferma dans cette indifférence réelle ou dissimulée qui distingue le caractère britannique, et devient en plus d'une occasion l'un de ses meilleurs ressorts. Bien que Charles regardât le trône impérial comme un hé­ritage de sa famille, à laquelle il appartenait depuis si longtemps, il eut indirectement recours à la force des armes pour s'en assurer la possession. C'était le moment où la guerre éclatait en Souabe contre la tyrannie d'Ulric de Wurtemberg; le fameux chef de reîtres Prans de Sickingen commandait les troupes de la ligue, battait et chassait le duc, qu'on disait soutenu par le roi de France : la vic­toire dès lors parut remportée sur celui-ci. Elle tournait réellement à l'avantage de son rival, secrètement en rapport avec le redou­table capitaine. Le duc de Bouillon, seigneur de Sedan, et son frère Erard de la Mark, évêque de Liège, auraient aisément contre-ba­lancé, paralysé peut-être cette malencontreuse influence; Fran­çois Ier avait eu naguère le tort, ou simplement la mauvaise for­tune, de se les aliéner. Mais il ne s'abandonnait pas lui-même. Ses principaux agents au delà du Rhin étaient un d'Albret de Navarre, l'amiral Bonivet et le président Guillard, du parlement de Parisl ;

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1 Belcar. Comment, lib. XVI, uum. 9.

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beaucoup marchaient en sous-ordre : il leur avait ouvert un crédit à peu près illimité. Ce prince ne pouvait pas cependant abdiquer sa grandeur originelle. L'intrigue était une atmosphère où son cœur étouffait ; il s'en dégageait par des élans chevaleresques. « Si je suis élu, disait-il, je serai dans trois ans à Constantinople, ou bien je serai mort ! »

 

   5. De tous les rois de l'Europe, Léon X fut le seul, un historien protestant lui rend ce témoignage 1, qui suivit la marche des deux compétiteurs avec une royale sollicitude. Dès les premiers jours, il avait par une lettre vraiment pontificale appelé l'attention des élec­teurs sur la gravité des circonstances au milieu desquelles ils allaient exercer leurs sublimes et redoutables fonctions. Il ne leur représentait pas seulement les intérêts supérieurs de l'Eglise ; il embrassait avec une égale ardeur et la même élévation de pensées ceux de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Europe tout entière. Sans pou­voir se déclarer contre deux monarques aussi puissants, de peur d'exposer le Saint-Siège à de fatales réactions, le Pape désirait les écarter l'un et l'autre. Il les redoutait autant pour son pouvoir spi­rituel que pour ses possessions temporelles. II n'ignorait ni ne dé­daignait les leçons du passé. Le roi d'Espagne était en même temps roi de Naples et de Sicile. Or, les anciennes constitutions portaient que ce dernier ne ceindrait jamais la couronne impériale. Nous avons dit pourquoi : instruits par l'expérience, les Pontifes Romains ne devaient pas consentir à voir l'empire peser sur eux au Nord comme au Midi. Devant cette perspective, Léon X encoura­geait par tous les moyens à sa disposition les prétentions du roi de France, sans désirer davantage son succès. Seigneur de Gènes et duc de Milan, ce monarque, en devenant empereur, n'eût guère moins compromis l'indépendance de la Péninsule Italique et la libre action de la Papauté. Sa politique allait à les éliminer l'un par l'autre 2, en reportant les voix sur un prince allemand n'ayant qu'une puissance secondaire. Au milieu de ces compétitions et de ces agissements, s'ouvrit la diète électorale à Francfort sur le Mein,

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I     Robertson, Histoire île Charles-Quint, tom. I, page 336.

2.     Guicc. Stor. Ital. lib. XIII.

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dans une chapelle attenante au chœur de l'église Saint-Barthélemi, au son des cloches de toute la ville, le 18 juin 1519. La foule était immense, le moment solennel, l'attente anxieuse, le septemvirat au complet. Dans l'histoire de cette époque sont assez fréquemment désignés par le nom de septemvirs les princes, trois ecclésiastiques et quatre séculiers, auxquels appartenait le droit d'élire les empe­reurs d'Allemagne. Les électeurs alors réunis étaient : Albert de Brandebourg, archevêque de Mayence ; Hermann V, comte de Wied, archevêque de Cologne ; Richard de Greffenklau, archevêque de Trêves ; Louis, comte Palatin du Rhin ; Frédéric, duc de Saxe ; Joachim, margrave de Brandebourg ; Louis II, roi de Bohème, re­présenté par son ambassadeur Ladislas Sternberg.

 

6. Aux délibérations devait assister le nonce apostolique, ce même Cajetan qui remplissait avec tant de prudence les fonctions de légat en Germanie. Peut-on dire que la diète, malgré  tant de  garanties, fût entièrement libre? Sous les murs de Francfort campait Sickingen à la tête de vingt mille hommes ; il ne se trouvait pas là pour soutenir les discours et seconder les démarches des ambassadeurs français. Ceux d'Espagne, le cardinal de Gurck et l'évêque de Liège, l'un ancien ministre de Maximilien, l'autre en­gagé dans une opposition personnelle contre François I", se mon­traient déjà plus habiles ou moins modérés. L'archevêque de Mayence présidait l'assemblée. C'est lui qui porta le premier la pa­role. « Nos lois et nos serments, dit-il, sans hésitation et sans préambule, ne nous permettent pas de choisir un étranger pour empereur. Or le roi de France est un étranger sur la terre germa­nique. Sa nationalité l'exclut du trône impérial. En supposant même qu'il se trouvât dans de meilleures conditions pour y pré­tendre, nous aurions toujours le devoir de le repousser, à raison de son caractère et de sa puissance. Loin de nous donner un protec­teur, nous nous donnerions un maître. Voyez ce que sont devenus de l'autre côté du Rhin les grands feudataires, les états particu­liers : ils ont disparu dans l'unité monarchique. Tel serait le sort de notre confédération, n'en doutez pas un instant, si nous appe­lions le Français à l'empire. Nous abdiquerions entre ses mains nos

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antiques privilèges, les droits que nous ont légués nos aïeux, la gloire, le bonheur et l'autonomie de l'Allemagne. Il a d'éminentes qualités, il est plein de vaillance. Je n'y contredis pas ; mais ses vertus elles-mêmes, gâtées par l'ambition, cédant aux entraînements dynastiques, se tourneraient contre nous et riveraient notre chaîne. » Après cette violente sortie, l'orateur ne ménagea pas non plus le roi d'Espagne, et pour les mêmes raisons. Il semblait devoir opiner en faveur d'un prince allemand, dont la position n'inspirerait pas les mêmes craintes. On eût pensé qu'il était sur le point de désigner l'un des électeurs présents à la diète, lorsque, par un revirement soudain, par des considérations inattendues, il re­vint à Charles, se déclara prêt à voter pour lui, engageant ses col­lègues à le regarder comme le seul candidat réclamé par la situa­tion. L'archevêque de Trêves plaida chaleureusement la cause de François Ier, répondit à toutes les attaques, résolut toutes les ob­jections, mais ne parvint pas à dissiper tous les nuages 1. Dans ce conflit, un artifice oratoire parut déterminer un courant sérieux : la couronne impériale, ainsi disputée, fut spontanément offerte à celui des électeurs qui nous est le mieux connu, Frédéric de Saxe.

   7. Sans balancer, sans réfléchir même, il déclina cet honneur ou repoussa cette charge8. Après avoir motivé son refus, qui semblait s'imposer également à ses collègues, supposé qu'on les sondât à leur tour, il pouvait garder le silence ; c'en était assez pour déga­ger sa responsabilité. Il ne craignit pas d'en assumer une autre : il se prononça pour le petit-fils de Maximilien. Emise à la suite d'un pareil acte de désintéressement, son opinion était décisive. Il nous est permis de nous demander, avant la solution formelle, si ce dé­sintéressement avait autant de réalité que d'apparence. La plupart des auteurs inféodés au protestantisme, n'admettent pas un doute à cet égard. De là sans doute le surnom de Sage complaisamment décerné par l'histoire à Frédéric. Mais était-ce bien la sagesse qui dicta sa  détermination? N'était-ce  pas plutôt la mollesse? Tout

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1. Auc TniHS. Hist. sui temporis, lib. I, cap. 9.

2. Desid. Eryshus, Epist. un, 4.

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dans sa vie semble le prouver. Sous le brillant amour des lettres, il cachait une profonde corruption. Ce prince avait les tendances et les mœurs d'un épicurien, chez qui le sentiment patriotique est oblitéré par le bien-être matériel. L'égoïsme fut à peu près toute son abnégation. Il refusa l'empire comme il protégea l'hérésie, pour ne rien changer à ses habitudes et s'autoriser dans ses pitoyables errements1. Du reste, il faut admirer ici l'action de la divine Pro­vidence, qui sait tirer le bien du mal. Que serait devenue l'Europe, si le protecteur et l'ami de Luther eût ceint la couronne impériale? C'est lui qui la faisait passer sur la tête d'un roi sincèrement catho­lique. Dès qu'il eut parlé, les représentants du roi de France n'eurent plus aucun espoir. L'archevêque de Trêves sentit que toute opposition était désormais inutile. Le nonce lui-même aban­donna la partie, pour ne point compromettre dans une résistance désespérée les intérêts de l'Église Romaine; et le 28 juin, à l'una­nimité des suffrages, l'héritier direct de Maximilien Ier recueillait la plénitude de son héritage, devenait empereur sous le nom de Charles-Quint. La nouvelle de son élection ne mit que neuf jours à franchir l'espace qui sépare Francfort de Barcelone, où le roi d'Es­pagne était toujours retenu par l'obstination de ses sujets catalans à garder leurs coutumes nationales contre ses desseins de despo­tique uniformité. Autant son triomphe en Allemagne flattait son orgueil et son ambition, bien qu'il restât toujours maître de lui-même, autant les Espagnols en témoignèrent de regret et de dé­pit. Ces sentiments ne furent pas étrangers aux troubles dont les royaumes de Valence, de Castille et d'Aragon devinrent alors le théâtre . Dans un tel moment, il n'était pas loisible au jeune sou­verain de quitter la Péninsule, pour aller dans le continent central recevoir sa nouvelle couronne. Malgré ses impatients désirs, il dut ajourner à l'année suivante.

 

8. Les septemvirs n'ajournèrent pas même au lendemain les précautions que leur commandait le dénouement de la diète électorale. Étonnés et comme effrayés de leur propre détermination, d'a- 

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1 MimANA, Continuât.  Marions,  pag. 13,   14 ; — Ferreras,  Bist. Hisp. tom. VIII, pag. 475 ; — Sahdoval, Hist. Caroli Quinti, tom. I, pag. 32.

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voir mis un monarque aussi puissant à la tête de l'empire germanique, ils restèrent assemblés pendant la nuit, et rédigèrent séance tenante, sous le nom de Capitulations, les solennels engagements que l'empereur élu devait contracter avant de monter au trône de Charlemagne et de Barberousse. On s'était auparavant contenté d'un serment oral; ils exigèrent une promesse écrite, sans même supprimer le serment, qui serait prêté sous les voûtes d'Aix-la-Chapelle, lors du sacre impérial. Par l'Acte exceptionnellement dressé pour la circonstance, Charles prenait ou renouvelait l'enga­gement de défendre en toute occasion la république chrétienne, le Pontife Romain et l'Église catholique; d'établir un sénat pour la gestion des affaires de l'empire, et dans lequel les Allemands seuls pourraient être admis ; de ne jamais porter atteinte aux droits de ses subordonnés, princes ou peuples ; de ne réunir aucune diète, de ne frapper aucun impôt, de ne déclarer aucune guerre sans l'ex­près et libre consentement des électeurs ; de ne toucher à leur nombre, ni pour l'augmenter, ni pour l'amoindrir, pas plus qu'à leurs privilèges ; de ne rien tenter dans le but de rendre héréditaire une dignité qui fut toujours et doit toujours demeurer élective ; de n'aliéner, sous un prétexte ou par une raison quelconque, les biens appartenant à l'État ; de respecter et de laisser intacte une consti­tution huit fois séculaire, d'octroyer enfin bonne et loyale justice à tous ses sujets1. Les plénipotentiaires de Charles ne présentèrent pas une observation, n'exigèrent pas une rature ; ils signèrent tout ce qu'on voulut. Les électeurs purent regagner leurs provinces dès le 3 juillet. L'œuvre de la diète était parachevée ; une période nou­velle s'annonçait, pleine de menaces et d'espérances, d'obscurités et de splendeurs, de luttes acharnées et de perturbations intellec­tuelles, pour le monde occidental.

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1 Goldast. Constitut. imper, tom. I, pag. 620.

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§. II. PROGRÈS DE LUTHER DANS L’ERREUR


   9. Les prodromes n'échappaient pas à celui qui portait la révolution dans sa tête, ou plutôt dans ses indomptables passions. Luther observait les mouvements des puissances  temporelles, qu'il entendait bien faire servir à ses projets par l'astuce ou la violence. En attendant l'heure de l'action, il ne  perdait pas un moment : il for­geait incessamment des  armes contre Rome. Rome, de son côté, ne le perdait pas de vue, sentant venir dans ce moine son ennemi capital ; mais elle voulait épuiser les ressources de la miséricorde et les moyens de persuasion, avant de lancer la foudre. Le cardi­nal Cajetan avait échoué peut-être à  cause de la supériorité de sa science et de sa position. En décembre  1518, le Pape l'avait rem­placé par un ecclésiastique d'un rang  bien inférieur et d'un tout autre caractère. C'était un Allemand, ce qui déjà dissipait les anti­pathies et prévenait les défiances, un Saxon même comme Luther, un homme de mœurs douces et conciliantes. Il se nommait Charles Miltitz. Simple chanoine de  Mayence, il reçut pour travailler à la paix la dignité de nonce apostolique1. Son plan fut bientôt arrêté : pour calmer les dissensions, il imposerait en même temps silence aux partis opposés. Cela lui semblait facile ;  il connaissait peu le prédicateur de Wittemberg. Il croyait à l'efficacité d'un remède qui n'effleurait pas le mal. Le nonce inaugura sa mission en écrivant à l'électeur de Saxe, pour le prier  de le seconder, de prendre en main la défense de l'Eglise et la cause de la foi, selon l'exemple de ses ancêtres: il connaissait  aussi peu Frédéric que Luther.   Par ses soins était transmise une lettre autographe du Pape à Georges Spalatin, encore un humaniste, imbu de préjugés à l'endroit de Rome et de l'Italie, infatué de son Allemagne, partageant les idées de Staupitz sur le libre arbitre et la justification, mais d'un esprit tout autrement tenace, et d'autant plus dangereux dans ses prédi-

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1 Ulembeho, Viia et Gesta Mart. Lutheri, cap. 3, 4.

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lections pour l'impétueux novateur qu'il fallait ramener à l'Église. Né dans la Franconie, ayant fait de brillantes études à Nuremberg et conquis une certaine réputation dans le monde littéraire, il ve­nait d'être nommé chanoine d'Altembourg et remplissait la charge de secrétaire intime auprès de l'électeur Frédéric. Léon X igno­rait ses tendances, quand il lui demandait son concours. C'est à la table du chanoine hétérodoxe que Miltitz et Luther s'abouchèrent, le 5 janvier 1519. Les entrevues se renouvelèrent dans les mêmes conditions et sur ce même théâtre.

 

10. Selon les historiens protestants,   elles furent cordiales et joyeuses. Parmi des propos fort étrangers à la question disciplinaire ou doctrinale, on revint aussi sur ce sujet. Le moine attaqua de nou­veau les vendeurs d'indulgences, et spécialement Tetzel ; ses accu­sations remontèrent au Pape : le nonce abandonna l'un, et défendit assez mollement l'autre. Il s'était persuadé qu'il gagnerait Luther à force d'adulations et de complaisances. Cajetan ne fut pas ménagé. C'est toujours la version luthérienne ; mais on ne saurait l'accepter sans restriction, puisque le rebelle consentit, ou parut du moins consentir à se soumettre. Lui-même nous l'apprend dans une lettre qu'il adressait à l'Electeur, aussitôt après les conférences : «J'ai vu Charles de Miltitz, le nonce apostolique, et voici ce dont nous sommes convenus pour arriver à la pacification générale : Il m'est imposé de cesser mes prédications, et j'en ai contracté l'engage­ment, pourvu que mes  adversaires  soient tenus à garder le même silence. Je reste chargé d'écrire à Sa Sainteté, pour lui donner l'as­surance de mon entière soumission et lui témoigner mon regret des préventions et des haines excitées par mes derniers  discours. Je dois également exhorter le peuple à ne point se séparer de la com­munion du Saint-Siège, et déférer à l'avenir mes écrits et mes sen­timents, sans aucune réserve, au docte archevêque de Salzbourg. » Vu le caractère du moine, ses antécédents et ses compromissions, que pouvait-on espérer de plus? Sa lettre à Léon X n'est pas moins explicite ; en voici les traits essentiels : «Bienheureux Père, je suis encore dans la nécessité, moi la lie des hommes, cendre et pous­sière, de parler à votre incomparable  Majesté. Daigne votre clé-

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p565 CHAP. IX. — PROGRÈS DE LUTHER DANS L'ERREUR.   

 

mence écouter les faibles bêlements de la plus infime de vos bre­bis. Est dernièrement ici venu cet homme honorable, Charles Miltitz, camérier secret de Votre Béatitude, m'accusant gravement en votre nom, auprès de notre illustre prince, d'avoir manqué de dé­férence et de respect envers l'Église Romaine, et demandant satis­faction. Quelle n'a pas été ma douloureuse surprise, en voyant ainsi détourner de leur sens mes paroles et mes démarches, qui n'avaient d'autre but que d'en soutenir l'honneur et les privilèges? On exige de moi que je rétracte mes discussions. Je ne demanderais pas mieux si la rétractation était possible. Mais aujourd'hui, par le fait même des incriminations et des hostilités qui n'ont cessé de me poursuivre, mes écrits sont partout répandus, bien au-delà de mes espérances. Comment les révoquer? Les idées qu'ils expriment ont tellement pénétré dans les cœurs, que toute tentative serait désormais inutile ou même nuisible. Dans un temps où notre Ger­manie pullule d'hommes éclairés, sagaces et judicieux, le meilleur moyen d'honorer l'Église, c'est de ne point rappeler le passé... »

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon