Bysance 18

Darras tome 17 p. 556

 

66. Si le pape avait raison de compter sur le dévouement de Charlemagne, il ne se trompait pas non plus en soupçonnant dans la conduite des ambassadeurs un piége que ceux-ci mêmes n'avaient point aperçu. Les deux envoyés s'étaient laissés séduire par les protestations hypocrites des ducs de Spolète et de Bénévent, ainsi qu'il résulte d'nne nouvelle lettre du pape, écrite quelques semaines seulement après la précédente. « Votre excellence bénie de Dieu, dit Adrien au roi des Francs, n'a pas oublié les fréquents avis que nous lui avons fait parvenir au sujet de la conspiration tramée contre votre puissance et la nôtre par Hildebrand duc de Spolète, de concert avec Arigise de Bénévent et Rodgaud de Frioul. Cependant vos ambassadeurs, notre très-saint frère l'évêque Possessor et le religieux abbé Rabigaudus, sont enfin arrivés à Rome et nous ont apporté, de la part d'Hildebrand, les plus humbles excuses, nous priant de pardonner à son repentir et de lui en­voyer un sauf-conduit et des otages, afin qu'il puisse venir en per­sonne faire sa soumission au siège apostolique. En conséquence, nous avons immédiatement fait partir pour Spolète notre très-fidèle sacellaire Etienne avec les otages et un sauf-conduit. Mais Hildebrand avait indignement trompé vos ambassadeurs. Etienne le trouva en conférence avec les émissaires d'Arigise de Bénévent, de Rotgaud de Frioul, de Réginald de Chiusi. Notre sacellaire n'en eut d'autre réponse que celle-ci : Au mois de mars prochain,

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1Codex Carolin., lvii ; Pair, lat., tom. XCV1II, col. 29S.

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p557 .   VI.   —  SECONDE  GUERRE   D'iTALIE.     

 

nos armées se joindront à celle que la flotte grecque doit nous amener sous les ordres d'Adalgise, fils de Didier, et l'on se battra sur terre et sur mer. Rome tombera sous nos coups et nous aban­donnerons ses trésors au pillage de nos soldats. Le fameux ciborium de Saint-Pierre ne protégera plus les Francs; le pape sera notre prisonnier et nous rétablirons la monarchie lombarde.—Et main­tenant, très-excellent roi et très-doux fils, je vous en conjure au nom du Dieu vivant et véritable, au nom du bienheureux Pierre prince des apôtres, hâtez-vous de nous secourir. Sans vous nous périssons; le salut de Rome et de tout notre peuple est entre vos mains 1. »


   67. Avec cette lettre pontificale les ambassadeurs leur retour en France. A Rome cependant la terreur était au  comble; le bruit d'une prochaine descente de la flotte grecque s'accréditait chaque jour davantage. Les conjurés, en démasquant eux-mêmes leur plan de conduite, s'étaient enlevé la possibilité de reculer. Que les navires byzantins parussent ou non à l'époque fixée, les troupes unies de Frioul, de Spolète et de Bénévent étaient plus que suffisantes, en l'absence de Charlemagne, pour saccager Rome, emprisonner le pape, proclamer la déchéance de la monarchie française en Italie et le rétablissement de celle de Didier. Charlemagne ne pouvait différer plus longtemps; il importait de calmer les inquiétudes des Romains et de prendre contre l'insurrection des mesures énergiques. Les deux ambassadeurs le rejoignirent en Westphalie. Le héros leur remit des lettres rassurantes pour le pape et leur fit reprendre aussitôt le chemin de Rome. Voici en quels termes Adrien rendait compte de leur arrivée. « Vos très-fidèles envoyés, le très-saint évêque Possessor et le religieux abbé Rabigaudus, sont revenus porteurs des lettres si longtemps désirées de votre royale sublimité. Avec quelle joie nous avons reçu ce message, avec quels transports d'allégresse nous l'avons lu et relu, rendant grâces au Dieu tout-puissant dont la droite protège en vous le roi vraiment très-chré-

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1 Codex Carolin, lviii ; loin, cit., col. 301.

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p558 PONTIFICAT  DE  SAINT  ADRIEN   I   (772-703).

 

tien, constitué pour être le défenseur de son Église! Vous annoncez l'intention, à votre retour de Saxe, devenir en Italie et peut-êtrede faire un nouveau pèlerinage au tombeau de votre protecteur, le bien­heureux Pierre prince des apôtres. A cette nouvelle, tout notre peuple s'est livré à la joie la plus vive : l'espérance de contem­pler bientôt votre noble visage transporte tous les cœurs. Person­nellement, très-doux fils et glorieux roi, depuis le jour où nous nous sommes embrassés à l'autel de la confession, mon âme est restée unie indissolublement à la vôtre. L'affection que j'ai pour vous me porte à désirer sans cesse de vos nouvelles et à saisir toutes les occasions pour vous entretenir. S'il arrivait donc que, dans le cours du voyage projeté par vous, il fût impossible à votre excellence de venir jusqu'à Rome, j'ai l'intention d'aller en per­sonne vous trouver là où vous le jugerez convenable 1 » (77G6.

 

68. Au moment où le pape écrivait ces lignes, Charlemagne avait déjà franchi les Alpes non point pour un pèlerinage ad Limina, comme il l'avait très-habilement laissé croire, mais à la tête d'une armée formidable qui déboucha en Italie au mois de janvier 777. La stupeur des ducs rebelles ne saurait se décrire. La puissante cité de Trévise, la clef du Frioul, fut investie par les guerriers francs. Le beau-père de Rotgaud, le duc Stabilis, s'y était jeté à la hâte avec quelques troupes. Il comptait sur la forte situation de la place pour y retenir quelques mois l'armée de Charlemagne et donner à son gendre ainsi qu'aux autres chefs lombards le temps d'organiser la résistance. Mais deux jours après l'investissement, un clerc de Trévise, nommé Pierre, fit parvenir à Charlemagne une note précise qui désignait au roi le point le plus faible des remparts. Sur cette indication, l'assaut fut donné le lendemain et Trévise emportée de vive force. Plus tard, le clerc italien reçut comme récompense l'évêché de Verdun, où il ne trouva ni n'apporta le bonheur. Poursuivant sa course victo­rieuse, Charlemagne tailla en pièces la petite armée de Rotgaud. Ce duc, fait prisonnier dans le combat, eut la tête tranchée.

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1Codex Cardin., ux; Pair, lat., tom. XCVIII, col. 303.

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p559 CHAP.  VI.  — SECONDE  GUERRE  D'jTAUE.  

   

Les autres conjurés s'empressèrent de faire leur soumission ; ils vinrent en tremblant renouveler entre les mains du héros leur serment de fidélité, sauf à le trahir une seconde fois comme ils l'avaient fait une première. Quelques modernes historiens, éprit d'un violent amour pour tous les rebelles et d'une haine non moins ardente contre tous les princes qui n'ont pas eu à leurs yeux le mérite de persécuter l'Église, s'attendrissent sur le sort de l'infortuné duc de Frioul. « De quel droit eut-il la tête tran­chée? demandent-ils. Il nous est impossible d'en reconnaître d'autre ici que la force 1. » Malheureusement pour ce système de philanthropie sentimentale, on reconnaît encore, même de nos jours, que le crime de haute trahison encourt de plein droit la peine capitale. Or, le duc de Frioul avait juré foi et hommage entre les mains de Charlemagne; à ce prix, il avait été maintenu dans son gouvernement. Ce n'est donc point ici la sévérité du héros qui pourrait nous surprendre, mais sa clémence. Le roi des Francs se contenta de punir un coupable sur cinq ; il feignit d'ignorer qu'Arigise de Bénévent, Hildebrand de Spolète, Réginald de Chiusi, Léon de Ravenne eussent mérité le même sort. Ce qu'il advint de cette généreuse magnanimité, nous le verrons bientôt. D'ordinaire les actes les plus solennels de clémence ne font que d'illustres ingrats. L'archevêque Léon de Ravenne n'eut pas le temps d'en fournir la preuve. Il mourut dans le cours de l'année 777, et son successeur Gratiosus ne songea plus à disputer au pape la souveraineté de l'exarchat.

 

69. Au printemps suivant, Charlemagne, de retour dans ses états, célébrait la fête de Pâques à Nimègue, tenait un plaid national à Paderborn, et recevait la soumission des diverses tribus saxonnes. Vainement Adrien avait espéré la visite du roi des Francs à Rome, ou du moins une entrevue sur un point quelconque du territoire italien. Charlemagne avait mis à cette expédition improvisée la rapidité de la foudre. Du reste, le saint-siége vit sur-le-champ tom­ber toutes les résistances contre lesquelles il luttait depuis cinq

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1. Gaillard, llist, de Charlemagne, teru. I, chap. m, pag. 285.

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 p560 CHAP.     PONTIFICAT  HE   SAINT   ADHIEii   1   (772-793).


ans. Voici en quels termes le pape exprimait sa reconnaissance à Charlemagne : « Aux jours du bienheureux pontife Sylvestre, le très-pieux empereur Constantin le Grand de sainte mémoire exalta en puissance et en honneur l'église sainte, catholique et apostolique de Rome. IL daigna lui conférer la suprême magistra­ture sur les contrées de l'Occident 1. Ce spectacle se renouvelle par vous, très-excellent fils, en sorte que nous n'avons rien à envier aux temps les plus prospères de l'histoire. La sainte Église de Dieu, l'Église du bienheureux Pierre refleurit et tressaille d'allé­gresse, elle se couronne de gloire; et toutes les nations chrétiennes chantent au Seigneur : Domine, salvum fac regem, et exaudi nos in die qua invocaverimus te 2. Un second empereur très-chrétien, un Constantin nouveau s'est levé dans notre siècle, et par sa main Dieu a restitué à la sainte église du bienheureux apôtre Pierre sa splendeur antique. Il lui rend tout ce que les divers empereurs, les patrices, les fidèles, pour le remède de leur âme et le pardon de leurs péchés, avaient concédé à la sainte église romaine en Toscane, à Spolète, à Bénévent, en Corse ou dans la Sabine, tous ces patri­moines usurpés et si longtemps détenus par la nation impie des Lombards. Selon votre ordre, très-chrétien roi et pieux fils, nous vous adressons les textes de ces diverses donations, tels qu'ils existent dans nos archives du Latran. Ainsi votre royale excellence aura sous les yeux les titres de propriété qui établissent le droit légitime de notre église, et le bienheureux Pierre rétabli par vous dans ses droits terrestres sera votre intercesseur au tribunal de Dieu 3. »


Darras tome 18 p. 25


18. Nous ne savons si Angilbert insista beaucoup sur ce point  auprès de Léon III. En tout cas, les événements qui se précipitaient à Constantinople modifièrent à la fois les dispositions de Charle- magne et celles du pape lui-même. Le jeune Porphyrogénète ve­nait de se montrer digne du sang de Copronymc et de Léon l'Isaurien qui coulait dans ses veines. Parvenu à sa vingtième année (790), il voulut se débarrasser de la tutelle de sa mère. Par son ordre, les patrices Théodore et Damien et le grand maître du pa­lais, le sénateur Pierre, organisèrent un complot à main armée, se saisiront de la personne d'Irène qui fut déclarée déchue de l'empire et incarcérée dans le palais dit d'Elcuthère. Son ministre Staurace fut battu de verges et condamné à la déportation. A ce prix Constantin VI Porphyrogénète acheta le droit d'étaler aux yeux de tout l'univers sa profonde incapacité et ses ignobles pas­sions. Au mois d'avril 771, il se mit à la tête de l'armée et s'avança en Bulgarie, où il ne tarda guère à rencontrer les troupes de ce pays commandées par leur roi Cardan. Ce chef bulgare n'était pas plus brave que Porphyrogénète ; durant la nuit, les deux armées

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1 Adrian.   Epist; in append, ad Libr. Carol .Pair, lai., tom. XCXVIII, col.

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p26     PONTIFICAT  DE   SAINT   LÉON   III  (793-816).

 

du roi et de l'empereur, saisies d'une terreur panique, s'enfuirent chacune de leur côté, abandonnant les tentes dans la plaine qui se trouva déserte le lendemain  matin.   Porphyrogénète rentra à Gonstantinople sans avoir perdu un seul homme, il prétendit que son armée s'était arrêtée la première, après le sauve qui peut de Bulgarie et à ce titre essaya de s'attribuer la palme d'une victoire dont le seul résultat fut un immense éclat de rire.   Une  seconde expédition contre les Bulgares eut un dénouement plus tragique. Au mois de juillet 792, le jeune empereur se mit de nouveau en campagne, résolu cette fois à cueillir de veritables lauriers. Il débuta par faire construire sur les frontières de la Bulgarie une immense forteresse dans laquelle, comme en un camp retranché, il installa toute son armée. C'était un excellent moyen de prévenir le retour d'une panique imprévue.   Enchanté  de  cette  merveilleuse  idée, Porphyrogénète  vit  avec des transports de joie les troupes  bul­gares prendre position autour de sa cidatelle.   Un astrologue by­zantin, Pancrace, lui promettait la victoire,  et plus le nombre des ennemis augmentait, plus le triomphe devrait être éclatant. Enivré de ces folles espérances, Porphyrogénète s'élança avec ses légions pour attaquer les Bulgares. Il paya cher cette témérité. Toute son armée fut taillée en pièces : la citadelle, les bagages, les chevaux, la caisse militaire, tous les équipages impériaux tombèrent au pou­voir de l'ennemi.  Ce fut dans cette sanglante défaite que périt l'infâme Lachanodracon, l'inventeur des «mariages iconoclastes,» le bourreau d'Ephèse. L'astrologue   eut le  même  sort;  il  est à croire que Porphyrogénète ne le regretta pas.   Mais  ce  nouveau désastre n'était pas aussi facilement réparable que celui de l'année précédente. Les troupes d'Arménie se révoltèrent contre un souve­rain dont le nom était devenu synonyme de lâcheté et de  honte. Il fallut en venir aux mains avec elles.  Dans  une première  ren­contre, les troupes impériales furent taillées en pièces (novembre 792). Enfin, le 20 mai 793, le général   Kicétas, qui   commandait pour l'empereur dans cette guerre fratricide, fut victorieux et força les rebelles à capituler.  De sanglantes exécutions  suivirent cette victoire. Les  deux  principaux  capitaines Andronie et Théophile

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p27 CHAP.   I. — AMBASSADE   D'ANGILBERT  A   ROME.     

 

eurent la tête tranchée. Grégoire, évêque de Sinope, qui avait suivi l'expédition en qualité d'aumônier des troupes, périt du même sup­plice. Tous les autres chefs furent cassés de leurs grades, envoyés en exil et dépouillés de leurs biens par une mesure de confiscation générale. Mille d'entre les plus importants furent chargés de chaînes et conduits à Constantinoplc. Le 24 juin, ils furent pré­sentés au peuple dans l'hippodrome; avec la pointe d'un stylet trempé dans une encre indélébile on leur grava sur le front ces deux lettres : A E Arméniaxos épiboulétes;: Arménien traître, et ils furent exilés en Sicile et dans les îles de l'Archipel 1.

 

19. Vainqueur et bourreau   de  ses  sujets, Porphyrogénètc renonça à ses premières ambitions de gloire militaire pour se livrer exclusivement à la débauche. Il eut pourtant une lueur de justice et de sens commun : Irène, sa mère, fut rendue à la liberté et re­parut à la cour, mais sans aucun pouvoir politique. Comme pour contrebalancer dans l'opinion l'effet de cette sage mesure, Por­phyrogénètc déclara l'intention de répudier sa femme l'impéra­trice Marie, dont la vertu était unanimement appréciée à Constanti-nople. Le véritable motif de ce divorce était la passion soudaine dont Porphyrogcnète s'était épris pour une jeune fille de la cour, nommée Théodota. Le difficile était d'amener le patriarche saint Taraise à ratifier le divorce et à bénir la nouvelle union. Les courtisans, toujours empressés à servir les passions du maître, imaginèrent un plan qu'ils croyaient infaillible. On répandit dans le public le bruit que l'impératrice Marie avait voulu empoisonner son auguste époux; on disposa dans son appartement des fioles pleines de liquides vénéneux dont la saisie fut faite avec éclat par des magistrats de l'ordre judiciaire. Porphyrogénète dut résister au zèle et à l'indignation do ses familiers, qui le sollicitaient de livrer la princesse coupable à la vindicte des lois. Il fit parade d'une hypocrite clémence en se bornant à enfermer la vertueuse impératrice dans un monastère où elle prit le voile (janvier 79o). Le préfet du palais vint alors trouver le patriarche et lui fixer un

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1. Theophaa. Chronorjraph. Pair, grœc, tom. GVIII, col. 941.

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p28      PONTIFICAT DE  SAINT  LÉON  III   (795-816).

 

jour pour la cérémonie du mariage que l'empereur voulait con­tracter avec Théodota. Il n'oublia pas de raconter en détail la criminelle tentative de l'ex-impératrice Marie, et d'exalter l'insigne clémence de Constantin VI à son égard. Quand il eut tout dit, le patriarche se borna à répondre : «Je ne sais comment l'empereur peut ainsi s'exposer à l'infamie dont cette odieuse trame va le couvrir à la face de tout l'univers. De quel droit fera-t-il pour­suivre devant les tribunaux les crimes de débauches et d'adultères, s'il en donne lui même l'exemple? Allez de ma part lui dire que je suis prêt à subir la mort, à endurer tous les supplices, plutôt que de consentir à son divorce.» Porphyrogénète s'attendait à cette première résistance du saint vieillard, mais il espérait en triompher avec le temps. Il manda au palais le vénérable pa­triarche. Taraise se présenta à l'audience impériale accompagné de l'hégoumène Jean, l'un des délégués qui avaient assisté de la part du grand titulaire d'Orient au VIe concile général. De sa voix la plus caressante, l'empereur dit à Taraise: «J'ai voulu vous en­tretenir moi-même et vous mettre pleinement dans ma confidence, car un fils tel que moi n'a rien de caché pour un père tel que vous. Il est trop vrai que la malheureuse personne dont je me sépare a voulu attenter à mes jours. Elle a mérité la mort, mais il convient d'étouffer un tel scandale, et une pénitence perpétuelle dans un monastère laissera à cette femme coupable le temps d'ex­pier son crime et d'obtenir la miséricorde de Dieu. Voyez vous-même, vénérable père, les preuves irrécusables du forfait. » En parlant ainsi, Porphyrogénète tenait a la main une des fameuses fioles destinées à représenter le corps du délit. Parlez-moi plutôt, répondit Taraise, de votre coupable passion pour Théodota. Vos plaintes n'ont pas d'autre fondement, mais fussent-elles sérieuses, tant que l'impératrice Marie vivra, elle sera votre légitime épouse; toute autre union contractée par vous serait illégitime, contraire à la loi de Dieu et aux règles saintes des canons. Sachez-le donc, en épousant Théodota, vous me placeriez dans l'obligation de fulmi­ner contre vous les censures ecclésiastiques. » L'hégoumène Jean tint le même langage et la véhémence de sa parole irrita tellement

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p29 CHAP.   I. AMBASSADE   d'aKUILBEHT  A   HOME.

 

les officiers de cour témoins de cette audience, qu'ils tirèrent leurs épées pour en frapper le Saint vieillard. L'empereur intervint et empêcha le meurtre, mais il éclata lui-même en un transport de colère furieuse. «Hors d'ici, misérables ! s'écria-t-il. Si vous per­sistez dans votre rébellion je ferai fermer toutes les églises et je rouvrirai les temples des dieux ! » Les glorieux confesseurs de la foi s'éloignèrent donc au milieu des outrages dont chaque assis­tant se faisait un devoir de les accabler. Taraise prit la main de l'hégoumène et lui dit à l'oreille : « Voilà encore un empereur qui, je le crains, fera une fin tragique.»

 

20. En attendant, Porphyrogénète vit enfin sa passion satisfaite. On achetait facilement à Byzance une conscience sacerdotale ; nulle part la simonie ne fut plus à la mode. Le prêtre Joseph, ar­chimandrite de Saint-Michel et économe de l'église de Constantinople, bénit solennellement, le 4 septembre 795, l'union adultère de l'empereur avec Théodota. Les deux saints abbés, Platon et Théodore le Studite, son neveu, étaient assez proches parents de la nouvelle impératrice. Porphyrogénète espérait que cette considération leur fermerait la bouche. Mais ils allèrent plus loin que Taraise lui-même. En effet, le patriarche ne crut pas devoir mettre à exécution la menace faite précédemment de fulminer contre l'empereur les censures ecclésiastiques. Il craignait avec raison de lui fournir par là un prétexte de se jeter dans le parti iconoclaste, encore puissant et nombreux, et de rouvrir l'ère des persécutions sanglantes. Platon et Théodore le Studite, dont la res­ponsabilité se renfermait dans l'enceinte de leur monastère, n'a­vaient pas ces graves intérêts à ménager. Leurs actes n'engageaient que leur personne ; ils s'exposèrent donc ouvertement à la ven­geance impériale et déclarèrent devant tous leurs religieux réunis, que l'adultère de Porphyrogénète le constituait en état d'excom­munication. Platon, noble vieillard plus qu'octogénaire, fut arraché à son monastère, battu de verges et jeté dans un cachot sous la garde de ce prêtre apostat, Joseph, qui avait béni l'adultère. Théo­dore le Studite subit également le supplice de la flagellation avec tous ses religieux, et ensemble ils furent exilés à Thessalonique.

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p30      PONTIFICAT  DE  SAINT  LÉON   III  (795-816).

 

Ces tristes nouvelles arrivèrent à Rome par deux voies différentes. Le patriarche Taraise se hâta d'en informer le pape dans une lettre où il gémissait sur les scandales simoniaques du clergé byzantin et félicitait au contraire l'Église romaine « d'avoir su conserver dans toute sa pureté l'honneur du ministère sacerdotal. » De son côté, l'illustre confesseur Théodore le Studite envoyait de Thessalonique à Rome le récit des cruelles persécutions dont il était l'objet. En présence de pareils événements, il n'y avait plus aucune oppor­tunité dans les réclamations que le saint-siége aurait pu formuler près du jeune empereur au sujet des diocèses enlevés à la juridic­tion romaine ou des patrimoines de saint Pierre injustement spoliés. La crainte de voir renaître en Orient les fureurs du vandalisme ico­noclaste commandait au pape saint Léon III à Rome la même réserve qu'au patriarche saint Taraise à Constantinople.

 

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