Darras tome 24 p. 135
65. « Quelque temps après, continue le chroniqueur, on annonça l’arrivée du pontife du siège apostolique Urbain II. Anselme et les chefs de l'armée allèrent à sa rencontre; toutes les magnificences d'une réception triomphale furent déployées en ce jour. Le seigneur pape fut conduit dans une tente magnifiquement décorée, non loin de celle d'Anselme. A partir de ce jour, comme au palais de Latran, les deux illustres serviteurs de Dieu
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1. Henricus vero cum paucis... tandem Nemetum migravit, itidem ibi satis private moraturus. (Bernold., Chronic, ad ann. 1097 ; Pàti: lat., t. CXLVIII, col. 1428. Cf. t. XXIII de cette Histoire, p. 380.)
2. Eadmer, Vit. S. Anselm., 1. II, cap. v. — Ilistor. Novov., Iib. II, col. 409.
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vécurent ensemble,
au point que leurs deux familles semblaient n'en faire qu'une; rarement ceux
qui se présentaient à l'audience du pape négligeaient de visiter Anselme. Le
pape était vénéré de tous comme le pasteur et le père commun : Anselme avait conquis l'amour de
tous, par sa mansuétude, sa douceur et la supériorité d'un jugement qui n'eut
guère d'égal. Dans le pape éclatait la
suréminence du pouvoir avec la majesté du caractère : la merveilleuse humilité
d'Anselme, sa simplicité qu'aucun appareil extérieur n'environnait, charmaient
toutes les âmes. L'éclat qui rayonnait autour du pape en écartait les petits
et les humbles ; ceux-là couraient avec amour près d'Anselme. La majesté
pontificale en effet était moins accessible ; tandis que près d'Anselme il n'y avait nulle
distinction de rang ou de personnes; tous étaient également accueillis. Je dis
tous, non pas seulement les chrétiens mais les infidèles eux--mêmes, car le comte Roger de Sicile avait amené àcette expédition plusieurs
milliers de soldats païens (Sarrasins). Quelques-uns d'entre eux, attirés près
d'Anselme par la renommée de ses vertus, venaient fréquemment le voir : le
bienheureux,
père leur offrait des vivres, les comblait de présents ; et ils se retiraient
pleins d'admiration et de reconnaissance pour l'évêque des chrétiens, racontant
à leurs compatriotes les merveilles de sa charité. Anselme fut bientôt en
vénération sous les tentes des Sarrasins. Un jour qu'il traversait en notre
compagnie leur quartier militaire, ils se rangèrent sur son passage, levant
les bras au ciel pour lui souhaiter la bienvenue, le saluant à la manière orientale
de leur main précédemment baissée, fléchissant le genou devant lui et le
comblant d'hommages. Nous sumes queplusieurs étaient disposés à
embrasser la doctrine d'un maitre si révéré et à s’incliner
sous le joug de la foi chrétienne. Mais ils furent retenus par la crainte du
comte Roger de Sicile, lequel en effet ne voulait permettre à aucun d'entre eux
de se faire chrétien. Quel pouvait être le motif d'une telle interdiction? ce
n'est point mon affaire. Dieu le sait et le comte en répondra devant lui1. »
66. Le scandale dont Eadmer se montre si vivement choqué fait
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1 Eadmer, Vit. S. Ansebn., 1. II, cap. v; Pair. M., t. CLVIII, col. 102.
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dire, non sans une intention quelque peu ironique et malveillante, à M. de Rémusat : « Les infidèles charmés par la douceur de saint Anselme s'agenouillaient devant lui, et beaucoup se seraient convertis, si Roger, leur chef, ne l'eût défendu. Et cependant le comte tenait d'Urbain II le titre de légat du saint-siége 1. » L'étonnement de M. de Rémusat vise la personne même du pape, assez malignement mis en cause. Celui d'Eadmer ne va pas plus haut que la personnalité du comte de Sicile, dont la politique semble tellement équivoque au pieux moine, qu'il laisse à Dieu le soin de la juger. Rien n'était pourtant à la fois plus correct, plus sage, plus profondément chrétien, que la conduite de Roger vis-à-vis des Sarrasins ses sujets. Elle reproduisait, nous l'avons dit, celle du roi catholique Alphonse le Vaillant à l'égard des Maures de Tolède; et comme celle-ci, elle recevait l’approbation du pape Urbain II. Quelques Sarrasins sous les murs de Capoue, touchés par le mérite extraordinaire de saint Anselme, se montrèrent plus ou moins disposés à écouter les instructions du grand docteur. En supposant qu'ils fussent aussi sincères dans leurs démonstrations qu'Eadmer paraît le croire, ce dont l'attitude actuelle des Arabes pleins de respect pour nos évêques mais d'un respect toujours stérile nous permet de douter, si quelques conversions définitives se fussent produites parmi eux, leurs coreligionnaires au nombre de plusieurs milliers qui avaient suivi le comte de Sicile dans cette expédition, les imans, les cadis, se fussent soulevés avec la violence du fanatisme musulman au nom de leurs croyances outragées. Ils eussent réclamé contre la violation flagrante des traités garantis par le comte de Sicile, traités qui stipulaient pour eux le libre exercice de leur culte, sans qu'on cherchât d'aucune façon à y porter atteinte. Pour une dizaine peut-être de conversions problématiques, on risquait donc non-seulement la perte d'une armée, mais celle de la Sicile tout entière, où l'insurrection se fût propagée avec la rapidité de la foudre. La conversion des Sarrasins demeu-
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1 M.. Saint Anselme de Cuntorbéry, de Rémusat, p. 254. Roger n'était point encore à cette époque investi du titre officiel de légat du saint-siége ; mais il n'allait pas tarder à l'être, comme nous le raconterons bientôt.
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rés en Sicile devait s'accomplir par d'autres moyens plus lents mais plus efficaces, sans surprise comme sans violence, et en quelque sorte d'elle-même. Le respect des traités, la douceur, la modération d'Urbain II, du comte Roger et de leurs successeurs, firent tant d'impression sur ces infidèles qu'en moins d'un siècle tous avaient spontanément embrassé la foi chrétienne. A partir de l'an 1173, il ne resta plus en Sicile un seul iman ni une seule mosquée. Unique exemple, dans toute la suite de l'histoire, de la conversion en masse d'une population musulmane.
67. Cette longanimité vraiment apostolique dont le bienheureux Pape ne se départit jamais durant le cours de son glorieux pontificat fut la raison première de tous ses triomphes. « La pensée qui l'amenait au siège de Capoue, dit Gaufred de Malaterra, était celle de l'Écriture : « Bénis soient les pieds de ceux qui vont évangéliser la paix1 ! Bienheureux les hommes de paix, parce qu'ils seront appelés les fils de Dieu 2 ! » Il venait dire aux révoltés : « Faites la paix, et le Dieu de dilection et de paix sera avec vous 3. » En sa qualité de père commun de tous les chrétiens, il s'était fait l'apôtre de la paix dans la chrétienté entière. Réunis en conseil sous sa présidence, le comte de Sicile, le duc d'Apulie et le prince Richard lui remirent le soin de négocier avec les rebelles, laissant au successeur du bienheureux Pierre tout pouvoir de conclure la paix, si de leur côté les habitants acceptaient cet auguste arbitrage. Le pontife se présenta donc aux portes de Capoue ; les chefs de la ville vinrent s'aboucher avec lui ; ils acceptèrent sa médiation, se déclarant prêts à soutenir devant son tribunal la légitimité de leur conduite envers le jeune prince Richard et ajoutant que si leurs raisons n'étaient pas trouvées décisives ils feraient leur soumission. Quand cette nouvelle se répandit dans le camp, elle y causa une joie universelle. Un jour fut pris pour la conférence; le tribunal présidé par le pape se composait de juges dont les deux partis s'étaient accordés à reconnaître l'impartialité et la compé-
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1 Rom., X, 15. —
2 Matth., v, 9. —
3. II Cor., XIII, H.
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tence. La cause fut solennellement jugée après débat contradictoire, chacun exposant en liberté ses raisons. La sentence rendue à l'unanimité condamna les prétentions des rebelles. Mais aussitôt qu'on en eut fait lecture, les délégués de Capoue éclatèrent en malédictions, déclarant que jamais ils ne se soumettraient. Le seigneur apostolique, indigné de leur mauvaise foi, essaya vainement de leur rappeler les promesses faites entre ses mains. Leur félonie se démasquait sans pudeur. Prenant alors en main le glaive du bienheureux Pierre, le pape fulmina contre les insurgés l'ana-thème et l'excommunication. Il félicita hautement le comte de Sicile de son zèle désintéressé et l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. « La vie de ce héros, dit-il, est aussi nécessaire à la sainte Église romaine qu'à l'Italie entière. » Bénissant ensuite les princes et toute notre armée, continue le chroniqueur, il se retira à Bénévent pour y attendre la fin du siège et pouvoir plus commodément dans l'intervalle vaquer aux soins du gouvernement de l'Église universelle 1. »
68. Il laissait au camp saint Anselme, qui ne devait quitter le Comte de Sicile et le duc d'Apulie qu'après la victoire 2. Capoue aujourd'hui ville de cinquième ordre, comptant à peine huit mille habitants, était alors une place forte considérable. Elle se souvenait que Pyrrhus l'avait jadis vainement assiégée, et qu'il avait fallu à Annibal la victoire de Cannes pour y entrer impunément. Le siège se prolongea donc et dura en tout plus de quarante jours. « Les deux Roger et le prince Richard furent obligés, reprend Gaufred de Malaterra, de faire construire des tours roulantes et des balistes. En voyant de loin se construire ces gigantesques machines, les assiégés du haut de leurs remparts affectèrent d'abord une insolente dérision : ils se vantaient de pouvoir bientôt réduire en poudre ces coûteux engins. Mais lorsqu'en dépit de leurs railleries, les formidables hélépoles furent approchées des murailles, ils changèrent de langage et de résolution.
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1. Gaufred. Malaterr., Hist. Sicul., liv. IV, cap.
xxvn ; Vo.tr'. lat., t. CXLIX,
col. 1207.
2. Eadiner, Vit. S. Ansehn., col. 102; Hist. Novor., 410.
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Leurs députés vinrent offrir au comte de Sicile et au duc d'Apulie de remettre la cité entre leurs mains, à condition qu'elle relèverait directement de leur domaine et ne serait point restituée au prince Richard, son légitime seigneur. » — « C'était une ruse nouvelle, » ajoute le chroniqueur, sans expliquer davantage sa pensée. Il est probable que les rebelles, qui avaient déjà voulu gagner du temps en acceptant la conférence pacifique proposée par Urbain II, se flattaient maintenant de l'espérance qu'aussitôt la reddition de la place, le comte de Sicile avec ses forces prépondérantes reprendrait le chemin de ses lointains états, et leur laisserait à eux-mêmes le champ libre pour renouveler l'insurrection. — «Mais, reprend l'historiographe, les très-nobles princes ne furent point dupes de ce stratagème. Ils exigèrent que la ville fût rendue au jeune Richard, et la capitulation eut lieu sans condition par l'entremise du comte de Sicile. L'armée victorieuse entra pacifiquement dans la ville ; le jeune prince Richard fut conduit en triomphe dans la citadelle, où il rétablit le siège de son gouvernement 1. » La guerre était finie, la révolte comprimée. Naples qui n'était point alors, comme de nos jours, la plus fortifiée des villes de l'Italie méridionale, suivit le sort de Capoue et s'empressa de reconnaître l'autôrité des vainqueurs. « Le duc d'Apulie s'était tellement attaché à notre bienheureux père Anselme, dit Eadmer, qu'il le supplia de se fixer dans ses états, offrant de lui constituer en terres, villas et domaines, autant de richesses qu'il en possédait à Cantorbéry. Anselme refusa avec sa modestie accoutumée ; il songeait alors plus que jamais à résigner entre les mains du pape ses fonctions archiépiscopales pour finir ses jours dans la solitude d'un cloître. Il avait hâte de rejoindre le seigneur apostolique afin de renouveler ses précédentes instances à ce sujet2» (juillet 1098).
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1. Gaufred. Malaterr., Histor. Sicu/., cap. xrvni, col, 1208.
2. Eaçlruer, Hist. Novor., lib. II, col. 410.
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p141 CHAP. I. — LE COMTE ROGER LEGAT DU SAINT-SIÈGE.
IX. Le comte Roger légat du saint-siége en Sicile.
69. Aussitôt après la prise de Capoue, Urbain II se rendit à Aversa, cité fidèle, qui seule durant les derniers troubles n'avait point abandonné la cause du jeune prince Richard. Il se proposait, dans une entrevue avec le comte Roger, d'arrêter d'un commun accord les mesures nécessaires ù la réorganisation complète de la hiérarchie ecclésiastique en Sicile. La maladie de Roger, survenue dans les circonstances que son diplôme cité plus haut nous a fait connaître 1, retarda la conférence: elle ne put avoir lieu qu'un peu plus tard à Salerne. « Le pape était logé au palais d'Aversa, dit Badmer ; il eût souhaité qu'Anselme vînt s'y fixer près de lui ; mais les religieux de l'abbaye bénédictine de Saint-Laurent obtinrent, à force de prières, la faveur de donner l'hospitalité au saint archevêque. Ils le reçurent avec tous les hommages d'une charité parfaite, montrant une avidité insatiable, qui d'ailleurs se reproduisait partout, à l'entendre parler des choses de Dieu. Lui cependant n'aspirait plus qu'au silence et à l'obscurité. Depuis son séjour en Italie, le roi d'Angleterre Guillaume le Roux n'avait cessé de poursuivre à travers les terres et les mers le primat exilé. Des lettres accompagnées de riches présents arrivaient chaque jour à tous ceux que Guillaume croyait en position de nuire à Anselme. Elles le représentaient comme un perturbateur du repos public, traître à son roi, ennemi du genre humain. Le comte Roger de Sicile et le duc d'Apulie avaient reçu eux-mêmes de pareils messages; mais ils n'eurent d'autre effet sur ces princes que de redoubler leur vénération pour un saint dont ils admiraient la vertu si odieusement calomniée. Considérant alors tout ce qu'il avait eu à souffrir en Angleterre, sans aucun autre fruit devant Dieu que la reforme de quelques moines ramenés à la ferveur primitive de leur institution ; comparant cette vie de luttes stériles avec le repos d'esprit dont il jouissait maintenant, et avec le bien
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1 Cf. a° 63 de ce présent chapitre.
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spirituel que sa parole produisait sur les âmes partout ailleurs qu'en Angleterre, il ne songeait plus qu'à déposer le fardeau du pontificat. A mesure qu'on connaissait mieux le caractère de Guillaume le Roux, il devenait évident que jamais ce roi ne pourrait souffrir un archevêque tel qu'Anselme. Les nouveaux attentats dont les voyageurs apportaient chaque jour le récit étaient tels, que dans le public le tyran d'Angleterre n'était plus désigné que sous le nom de Guillaume le Païen. Voici quelques-uns des faits racontés par les voyageurs ; je les reproduis purement et simplement, ajoute le chroniqueur, sans autre garantie que le témoignage des pèlerins venus en Italie. Ils disaient qu'un jour, Guillaume étant venu à Rouen, les juifs de cette ville se plaignirent à son tribunal qu'un certain nombre de leurs coreligionnaires avaient abjuré la loi mosaïque pour se faire chrétiens. Ils lui offrirent une somme considérable, s'il voulait user de son autorité pour contraindre ces néophytes à revenir au culte hébreu. Guillaume accepta l'argent : il manda aussitôt les nouveaux convertis à son tribunal, et à force de menaces il réussit à en faire apostasier quelques-uns. Parmi ceux que la terreur ne put vaincre, se trouvait un jeune homme dont la conversion avait été déterminée par un prodige éclatant. Sur son chemin, il avait vu apparaître dans une auréole de gloire un personnage jeune encore, à qui il demanda : « D'où êtes-vous? Qui êtes-vous? — Je suis, répondit l'apparition, un juif converti à la foi du Christ. Mon nom est Etienne, le premier des martyrs. Je viens du ciel t'avertir de renoncer à la superstition judaïque. Fais-toi baptiser au nom du Christ, et porte désormais mon nom. » Ayant ainsi parlé, la vision disparut, et le jeune homme reçut le baptême. Son père en conçut un vif ressentiment. Il vint trouver le roi, le suppliant d'user de son autorité souveraine pour ramener à l'obéissance un fils dont les chrétiens, disait-il, avaient séduit l'inexpérience. Guillaume écouta la plainte dans le plus profond silence, et ne répondit pas un seul mot. Il semblait ne rien comprendre aux doléances qui lui étaient faites avec tant de larmes et de supplications. Le juif s'aperçut bientôt de ce qui manquait à sa requête; il promit à Guillaume
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p143 CHAP. I. — LE COMTE ROGER, LÉGAT DU SAINT-SIÈGE.
soixante marcs d'argent, s'il contraignait son fils à revenir au judaïsme. A l'instant même le roi manda le jeune homme et lui dit : « Ton père se plaint de ce que sans son autorisation tu te sois fait chrétien. Si cela est vrai, je t'enjoins de lui donner sur-le-champ satisfaction en retournant au judaïsme. — Seigneur roi, répondit le confesseur, je crois que votre majesté se veut jouer de son humble serviteur. — Me jouer de toi, vil avorton ! s'écria Guillaume indigné 1. Va-t-en, et songe à exécuter au plus tôt mes ordres. Sinon, par le saint Voult de Lucques, je te ferai arracher les deux yeux. » Le jeune chrétien, conservant tout le calme de son âme en présence de cette explosion de fureur, lui répondit : « Je n'en ferai rien. Si vous étiez un vrai chrétien, jamais de telles paroles ne fussent tombées de vos lèvres. Le devoir d'un chrétien est d'amener les incrédules à Jésus-Christ, non de lui ravir ceux qui ont embrassé sa foi. » Ces paroles achevèrent d'exaspérer Guillaume, qui fit jeter par ses gardes le confesseur hors du palais. Cependant le père attendait à la porte extérieure le résultat de l'audience royale. En l'apercevant, Etienne à son tour ne put réprimer un mouvement d'indignation. «Tison d'enfer, lui dit-il, ne vous suffit-il pas de courir seul à la damnation éternelle, voulez-vous m'y entraîner à votre suite? Jésus-Christ mon Dieu s'est manifesté à moi ; je lui serai fidèle. Quant à vous, je cesse de me considérer comme votre fils, puisque vous avez pris le diable pour père!» En cet instant, on vint chercher le juif de la part du roi. « J'ai fait ce que vous me demandiez, lui dit Guillaume, payez-moi le prix convenu. — Mais, répondit le juif, mon fils persiste plus que jamais dans sa croyance au Christ et dans sa haine contre moi. J'avais promis soixante marcs d'argent si vous le contraigniez à revenir au judaïsme. Exécutez la condition et je paierai la somme convenue. — Je prétends bien, s'écria Guillaume, n'avoir pas travaillé pour rien. » Le débat se prolongea sur ce ton de marchands vulgaires : enfin le juif s'en tira en payant trente marcs, moitié de la somme convenue. — Les
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1 Tecwn jocarer, stercoris fili ?
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autres détails qui nous arrivaient de toutes parts, continue Eadmer, n'étaient pas moins révoltants. Guillaume ne souffrait plus qu'on se recommandât à l'intercession des saints, qu'on invoquât, par exemple, le secours du bienheureux Pierre. « Les saints, disait-il, n'ont aucun pouvoir, et Dieu fait ce qu'il veut. » La cruauté du roi impie ne connaissait plus de bornes. Il restait en Angleterre un certain nombre de descendants de l'antique noblesse indigène. Bien que fort déchus de la splendeur de leurs aïeux, ils avaient conservé quelques débris de la fortune passée. Ces minces dépouilles éveillèrent la cupidité de Guillaume. Cinquante d'entre eux furent saisis et jetés en prison, sous l'inculpation mensongère d'avoir pris à la chasse, tué et mangé quelques chevreuils appartenant aux forets de la couronne. Leur procès s'instruisit : les gentilshommes nièrent absolument les faits articulés contre eux et s'offrirent de prouver leur innocence par l'épreuve du fer rouge. Le roi agréa cette épreuve formidable, et le jour fut pris où les malheureux devaient la subir. Ce fut un spectacle qui arracha des larmes à tous les assistants, lorsque les nobles victimes durent l'un après l'autre appliquer leurs mains nues sur le fer incandescent. La toute-puissance de Dieu éclata d'une manière visible; les cinquante accusés subirent victorieusement l'épreuve. Pas un seul n'eut la moindre brûlure. On vint le dire à Guillaume, qui éclata en imprécations. « Est-ce que les prétendus jugements de Dieu prouvent quelque chose? s'écria-t-il. Périsse quiconque oserait le soutenir ! Désormais mon jugement en tiendra lieu, car les siens, on les plie à volonté. » — Tels étaient entre beaucoup d'autres les excès auxquels la tyrannie du roi d'Angleterre s'était livrée depuis notre départ, conclut le chroniqueur; Anselme espérait en les signalant au souverain pontife obtenir l'autorisation d'abdiquer le gouvernement d'une église livrée à un si affreux despotisme 1.»