Darras tome 6 p. 47
23. Sortis de Taxiles en cet équipage, les voyageurs trouvèrent dans une plaine, l'arc de triomphe élevé par Alexandre après sa victoire sur Porus2. Aux bords de l'Hyphase, ils rencontrèrent les autels que le héros consacra avec cette inscription : A mon père Ammon, à mon frère Hercule. Enfin, une stèle d’airain leur offrit ces mots, gravés par les Indiens : Ici Alexandre s'arrêta3. Les rives de l'Hyphase étaient peuplées d'onagres, portant sur le front une corne, à laquelle les Indiens attribuent des propriétés merveilleuses, entre autres celle de préserver celui qui la porte de toutes les maladies. Voilà un singulier animal ! s'écria Apollonius, à la vue d'un de ces onagres. — Mais, demanda Damis, croyez-vous à la vertu de ses cornes? — J'y croirai, répondit-il, quand on m'aura fait voir un roi de l'Inde immortel4. Une femme moitié blanche et moitié noire s'étant trouvée sur leur chemin, Damis et les autres serviteurs prirent la fuite à la vue d'un tel monstre. Mais Apollonius, souriant de leur frayeur, leur expliqua comment la déesse Vénus voulait ainsi se faire honorer, produisant dans les Indes une femme de deux couleurs, comme en Egypte le bœuf Apis 5. Après avoir quitté les plaines de l'Hyphase, ils franchirent la chaîne du Caucase, qui s'étend vers la mer Erythrée. Là ils trouvèrent le cinname, dont les pâtres se servent en ce pays pour se faire suivre des chèvres sauvages et les apprivoiser. Ils traversèrent les plantations de poivre, cultivées par une espèce de singes, dont la chair est un remède souverain pour les lions malades6. Ils assistèrent à une chasse aux dragons, serpents terribles ornés d'une barbe frisée et dorée, d'une crête ardente comme la flamme d'une lampe et de deux yeux dont la prunelle est une pierre étincelante, à laquelle sont attachées plusieurs vertus secrètes. Les chasseurs étendent devant le repaire du dragon une étoffe rouge, sur laquelle
-------------------------------
1 Philostrat., Apollon, vita, lib. II, cap, xx-xl. — 2. Id., ibid., cap. xlii. —3.ibid., cap, xliii. — 4. Id., ibid., lib. III, cap. n. — 5. Id., ibid., cap. m.
6. ibid., cap. iv.
=================================
p48 PONTIFICAT m SA [NT PIERRE (33-66).
sont tracés des caractères magiques, qui forcent le monstre à fermer sa paupière indomptable et le plongent dans un profond sommeil. Il n'est d'ailleurs pas rare, quand le charme réussit mal, que le dragon emporte au fond de sa caverne l'Indien avec sa hache et son attirail magique, en ébranlant toute la montagne 1. Après avoir franchi le Caucase, nos voyageurs arrivèrent à une grande cité, nommée Paraca. Les habitants s'y exercent à comprendre la voix et les cris des dragons, et ils y réussissent, en mangeant, soit le foie, soit le cœur de ces monstres. C'est sans doute par des moyens analogues qu'ils sont parvenus à réunir les biches en grands troupeaux qu'ils conduisent aux pâturages, en guise de brebis ou d'agneaux2. La citadelle des brachmanes est située à quatre journées de marche, au delà de Paraca. On parlait grec dans le village qui l'entoure. Cela ne surprit aucunement Damis et ses compagnons. Mais ce qui les frappa de stupeur fut de voir accourir à leur rencontre un jeune Indien, plus noir que tous ses compatriotes, et sur le front duquel une lune parfaitement blanche et très-brillante était dessinée dans l'intervalle des sourcils. Il portait à la main une ancre d'or, c'est le caducée des messagers indiens 3. Salut, Apollonius, dit-il en s'adressant au sage. —Celui-ci jeta un coup d'œil à Damis et lui dit: Nous voici chez des hommes qui possèdent réellement la science; il semble en effet qu'ils lisent dans l'avenir. — Vos compagnons, ajouta le messager, resteront ici ; mais vous, suivez-moi, les sages vous attendent4. Damis fut obligé de rester en arrière, il y perdit les plus curieux spectacles. Apollonius rencontra d'abord le puits de la Révélation, large de quatre brasses, dont le fond d'arsenic rouge renferme une eau sacrée, d'où s'élèvent continuellement des vapeurs que le soleil irise des couleurs de l'arc-en-ciel. A côté, se trouvait le Feu du Pardon, grand bassin d'où sortait une flamme plombée, sans fumée ni odeur. Un peu plus loin, deux cuves de pierre noire renfermaient, l'une la pluie, l'autre les vents. Quand la sécheresse désole les contrées de l'Inde, on ouvre la première, et aussitôt des nuées fécondes viennent arroser la terre5. Si
-----------------------
1 Philostrat., Apollon, vita, lib. III, cap. v-vin. — 2 Id., ibid., cap. ix. —3. ld., ibid., cap. x, xi. — 4.Id., ibid., cap. xn. — 5. Id., ibid., cap. xiv.
=================================
p49 CHAP. IV. — APOLLONIUS DE TYANE.
les pluies sont excessives, on lâche à volonté les vents qui dispersent les orages. Les brachmanes habitent au milieu de ces mer-veilles. Ils portent des vêtements d'un lin aussi fin que celui de la Pamphylie ; ils ont sur la tête une mitre blanche, laissent croître leur chevelure et marchent nu-pieds, si toutefois ils ne dédaignent pas de recourir à ce mode vulgaire de locomotion, car Apollonius les vit plusieurs fois s'élever en l'air, à la hauteur de deux coudées. Cette faculté est due à l'anneau et à la baguette magique qu'ils ont à la main. Ils adorent le soleil, et se vantent de tirer eux-mêmes leur origine des rayons du dieu du jour 1. Quand Apollonius parut, les brachmanes l'accueillirent en lui tendant la main. Iarchas, leur chef, était assis sur un trône d'airain noir, enrichi de ciselures d'or. Il salua Apollonius en langue grecque, et lui demanda la lettre dont le roi Phraote l'avait chargé pour lui. Apollonius, qui n'avait nulle-ment parlé de cette missive, demeura stupéfait de la prescience du Brachmane. Son étonnement redoubla quand Iarchas ajouta : Je connais cette lettre sans l'avoir vue. Nous y trouverons même une omission échappée au roi : il y manque un d. — Le fait se trouva véritable. — Que pensez-vous de nous ? demanda Iarchas. — Ce que je pense? répondit Apollonius. Ne vous l'ai-je pas assez indiqué en entreprenant, pour vous voir, un voyage qu'aucun de mes compatriotes n'a fait encore? Je crois que votre science est beaucoup plus étendue et plus divine que la mienne. — Les autres hommes, reprit Iarchas, demandent aux étrangers : Qui êtes-vous? et pourquoi venez-vous ici? Mais la première preuve de notre science, c'est que nous savons tout cela, sans avoir besoin d'interroger personne. Jugez-en vous-même. — Et le brachmane fit immédiatement toute l'histoire d'Apollonius, sans omettre le plus léger incident. Comment pouvez-vous savoir tout cela? dit ce dernier.—C'est, répondit Iarchas, par une science dont vous avez déjà les premiers éléments, mais que vous ne possédez pas tout entière. —Voudriez-vous me l'apprendre intégralement? — Oui, sans aucune réserve, car je vois que vous êtes plein de Mnémosyne, et c'est, de toutes les déesses, celle que nous honorons le plus. — Vous connaissez
-----------------------------
1 Philostrat., Apollon, vita, lib. III, cap. xv.
=================================
p50 PONTIFICAT DP, SAfNT PIERRE (33-6(5).
donc la nature de mon esprit?—Nous connaissons toutes les sortes d'esprits et une foule d'indices nous les révèlentl.
24. Les initiations commencèrent et se poursuivirent pendant plusieurs semaines. Les brachmanes se parfumèrent la tête d'une lotion assez semblable à l'ambre ; ce liniment les échauffa au point qu'Apollonius vit un nuage de vapeur s'échapper de leurs corps. Ils se plongèrent ensuite dans l'eau d'une fontaine sacrée, et après ces purifications rituelles, ils s'avancèrent vers le lieu saint, la tête couronnée de fleurs et en chantant des hymnes. Formant alors un cercle autour d'Iarchas, ils frappèrent le sol du bout de leurs baguettes. En cet instant, la terre se gonfla comme les vagues de l'océan et les enleva en l'air à la hauteur de deux coudées2. Apollonius, ravi de ce début, le fut bien plus encore quand on lui déroula les mystères de la métempsycose. On lui apprit l'étonnante histoire de Gange, fondateur de l'empire indien, dont l'âme, après diverses mutations, s'était enfin unie à la personne d'Iarchas3. On lui montra, parmi les brachmanes qui l'entouraient, un jeune homme qui avait été le fameux Palamède du siège de Troie 4. Enfin, on prit la peine de le désabuser sur le sort de Tantale, que la crédulité grecque a condamné au plus affreux supplice des enfers, pendant que ce héros calomnié partage l'immortalité des dieux. En même temps, on lui montrait à sa gauche une statue, sur le socle de laquelle il lut : Tantale. La statue, haute de quatre coudées, représentait un homme de cinquante ans, vêtu à la manière des Argolides, et drapé dans un manteau thessalien. De la main droite, il présentait une coupe, pleine jusqu'aux bords d'une liqueur bouillonnante, dont cependant aucune goutte ne tombait à terre 5. Cette intéressante conversation fut interrompue par l'arrivée d'un roi, dont l'histoire ne dit pas le nom. Il venait tout étincelant d'or et de pierreries, accompagné de son frère et de son fils, pour consulter les sages6. Apollonius voulait se lever devant un tel hôte. Mais Iarchas le retint sur son siège, lui disant que ce n'était pas l'usage
--------------------
1. Philostrat, Apollon, vita, lib. III, cap. xvi. — 2. Id., ibid., cap. xvn. — 3.Id., ibid., cap. xx, xxi. — 4. Id., ibid., cap. xxn. – 5. id., ibid., cap. xxv. —6.Id., ibid., cap. xxvi.
=================================
p51 CHAP. IV. — APOLLONIUS DE TYANE.
cher eux. Les brachmanes restèrent donc assis et le roi se présenta, tendant vers eux les mains, comme un suppliant. D'un geste, ils lui firent entendre que les demandes qu'il avait à formuler étaient déjà comprises et agréées; ce qui le combla de joie. Quant à son frère et à son fils, les sages n'y firent pas plus attention que s'ils eussent été des esclaves de la suite du prince. Alors Iarchas se leva et engagea le roi à accepter une collation. Cette offre ayant été accueillie avec empressement par le monarque anonyme, on vit aussitôt quatre trépieds, semblables à ceux de Delphes, venir d'eux-mêmes se placer au milieu de l'assemblée. Sur chacun d'eux se tenaient des échansons en airain noir, dans l'attitude du Ganymède des Grecs. La terre se couvrit d'un gazon plus moelleux que tous les lits. Les légumes, le pain, les racines, les fruits mûrs se succédèrent dans un plus bel ordre que s'ils eussent été disposés par un maître d'hôtel. Deux trépieds fournirent du vin ; les deux autres donnèrent en abondance, l'un de l'eau chaude, l'autre de l'eau froide. Les échansons d'airain mêlaient l'eau et le vin, dans une mesure convenable, et présentaient la liqueur aux convives dans des coupes de saphirs et de diamants1. Cependant le frère et le fils du roi contemplaient d'un œil d'envie le festin merveilleux, mais ils n'y furent point conviés. Apollonius se pencha vers Iarchas et lui dit : Pourquoi leur refusez-vous cet honneur et cette joie?— Parce qu'ils espèrent régner un jour, répliqua le brachmane. Il est bon, qu'on les néglige pour qu'ils apprennent à ne pas négliger les autres. — Du reste, pour être plus favorisé, le roi n'en parut pas plus digne. Il s'abandonna, sans trop de ménagement, aux charmes des vins enchantés qu'on lui versait. Laissons cet homme à son ivresse, dit Apollonius en s'adressant à Iarchas, et apprenez-moi pourquoi les sages sont au nombre de dix-huit. Dix-huit n'est pas un nombre carré, ni l'un de ceux que l'on estime et honore, comme dix, douze, seize et quelques autres de même vertu.—Nous ne sommes pas les esclaves des nombres, pas plus que les nombres ne sont les nôtres, répondit Iarchas, qui prit de là occasion de faire à son hôte une
--------------------
1. Philostrat., Apollon, vita, lib. III, cap xxvn.
=================================
p52 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
dissertation critique sur l'abus d'élire au sort les dix juges des jeux éléens et des jeux olympiques1. Le repas se termina par un toast porté par Iarchas au monarque étranger. 0 roi, dit-il, buvons tous la liqueur de Tantale, c'est celle de l'amitié ! — Et le premier il ap-procha ses lèvres de la coupe de Tantale, qui suffit pour abreuver tous les convives, car elle se remplissait sans cesse comme une source intarissable 2. Le lendemain, le roi prit congé des sages, après avoir eu avec eux un entretien secret auquel Apollonius ne fut point appelé; il s'agissait sans doute de secrets d'État3. Jusque-là, le pauvre Damis, demeuré dans le village voisin, n'avait encore rien vu des miracles de la citadelle des sages. Iarchas eut compassion de lui et le fit appeler. On juge de la joie du fidèle écuyer, quand il se vit admis à pareille fête. On lui apprit que le monde, composé de cinq éléments, l'eau, l'air, la terre, le feu et l'éther, est un grand animal hermaphrodite, conduit par un nombre infini de dieux4 : que la terre, comparée à la mer, est plus grande que celle-ci, puisqu'elle la contient ; mais que comparée à toute la masse des eaux, la terre est plus petite, puisqu'elle est soutenue par les eaux5. Ces leçons de physique transcendantale émerveillèrent Damis, qui ne put retenir son admiration. Jamais, dit-il, je n'eusse pensé qu'un Indien pût s'exprimer si admirablement en grec. — Son étonnement redoubla quand il vit une pauvre femme s'approcher d'Iarchas et lui présenter, en pleurant, son fils, jeune homme de seize ans, possédé par un démon de malice et de mensonge. L'esprit l'entraîne dans des solitudes écartées, dit-elle. Il menace de le précipiter du haut des rochers dans quelque abîme, ou de le jeter à la mer. —Soyez tranquille, dit Iarchas, le démon ne tuera point votre enfant, quand il aura lu ceci. — Et il tira de son manteau une lettre qu'il donna à cette femme. La lettre était adressée au démon et contenait les menaces les plus terribles à son adresse6. On amena alors un boiteux : Iarchas le toucha et il fut guéri. Un aveugle, dont les deux yeux avaient été crevés, recouvra la vue par le même
-----------------------------------
1. Philostrat., Apollon, vita , lib. III, cap. xxx. — 2. Id., ibid., cap. xxxn. —3. la., ibid., cap. xxxiii. — 4. Id., ibid.,Càp. xxsiv. —5. id., ibid., cap. xixvii —6. Id., ïfo'rf., cap. xxxvm.
=================================
53 CHAP. IV. APOLLONIUS DE TYANE.
moyen1. Un père de famille se présenta à son tour et dit : J'avais des enfants dont la santé était parfaite, jusqu'à l'âge où on leur fit boire du vin. A cette époque, je les ai perdus successivement. Depuis huit jours, il m'est né un autre fils. Comment dois-je l'élever?— Il vaut mieux que vos autres enfants soient morts, dit larchas. S'ils avaient vécu, ils auraient eu des passions indomptables. Quant à celui qui vous reste, allez chercher des œufs de chouette, faites-les cuire convenablement et donnez-les lui à manger, cet aliment lui fera prendre le vin en horreur ; jamais de sa vie il n'en voudra boire, et vous l’élèverez parfaitement2. —Apollonius et Damis recueillaient avidement ces paroles et admiraient la science inépuisable des brachmanes. Tous deux assistaient à ces sortes d'entretiens. Mais il y avait des séances secrètes, consacrées à la science des astres, à la divination, à l'art de lire dans l'avenir et de prophétiser. On y faisait les sacrifices et les invocations les plus agréables aux dieux. A ces séances, nous dit Damis, Apollonius seul assistait, avec larchas. Il en a profité pour les quatre livres qu'il a composés sur l'astrologie et pour un traité sur les sacrifices, où il indique la manière de sacrifier la plus appropriée et la plus agréable à chaque divinité. En quatre mois, larchas apprit à Apol- lonius l'art de guérir toutes les maladies, de connaître le passé, le présent et l'avenir, d'entendre le langage des oiseaux, des pois- sons et des animaux. Enfin, il lui fit présent de sept anneaux magiques, qui portaient les noms des sept planètes, et correspondaient aux sept jours de la semaine3.
25. Ainsi pourvu de procédés et d'instruments thaumaturgiques, Apollonius prit congé des brachmanes. Allez, lui dit larchas. Non-seulement après votre mort vous serez placé au nombre des dieux, mais, de votre vivant même, les hommes vous adoreront comme une divinité 4. — Comblés de joie par cet heureux présage, Apollonius et Damis se hâtèrent de gagner la mer Erythrée, à l'embouchure de l'Euphrate 5; ils s'embarquèrent, et après une navigation favorable, atteignirent le point où l'Euphrate se jette dans la mer
------------------------------
1 Philostrat., Apollon, viia, Mb. III, cap. xxxix. — 2 Id., ibid., cap. XL. —3. Id., ibid., cap. xli-xliv. — 4. Id., ibid., cap. L. — 5 Id., ibid., cap. lu.
================================
p54 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
Erythrée1. Remontant alors ce fleuve jusqu'à Babylone, ils repassèrent par Ninive, traversèrent toute la Syrie, et sans s'arrêter à Antioche, qu'ils trouvèrent, disent-ils, livrée à une licence excessive et sans goût pour les études des Grecs, ils prirent passage à Séleucie sur un navire qui les transporta en Chypre. Apollonius admira à Paphos la statue symbolique de Vénus. Il communiqua aux prêtres de la déesse des instructions admirables sur les rites usités dans leur sanctuaire ; ensuite il fit voile pour l'Ionie, où le bruit de sa sagesse et de son extraordinaire puissance l'avait déjà précédé2. On parlait de réponses rendues en sa faveur par l'oracle de Colophon, par celui de Didyme et de Pergame. Tous proclamaient que sa science égalait celle d'Apollon lui-même, et quand des malades venaient demander la santé aux dieux, on les renvoyait à Apollonius 3. Ce fut en de telles circonstances qu'il parut à Éphèse, et y commença à prêcher la sagesse. Un jour, il parlait dans les bosquets du Xistos, de l'obligation de s'entr'aider. Des passereaux, perchés dans les rameaux des arbres, se tenaient silencieux, lorsqu'un autre moineau vola vers eux en poussant des cris, comme pour leur communiquer quelque avertissement. Tous prirent aussitôt leur vol et suivirent le messager. Apollonius donna à son auditoire l'explication de cette petite scène : « Dans une rue voisine, dit-il, un enfant vient de laisser tomber une corbeille de blé. Le passereau qui s'en est aperçu le premier est venu convier ses frères à prendre leur part du festin. » On courut de toutes parts à la rue indiquée; le fait se trouva véritable. Et Apollonius en prit occasion de terminer son discours par cette comparaison saisissante : «Vous voyez que les petits oiseaux se prêtent mutuellement assistance. Serez-vous moins qu'eux? » Malgré ce premier succès, il ne paraît pas qu'Apollonius ait eu beaucoup à se louer des Éphésiens, car il les quitta promptement, en prononçant des paroles sinistres : 0 terre, reste telle que tu es! — On l'entendait formuler des interjections comme ceuxs-ci : Sauve ces peuples! Ici tu t'arrêteras ! — On n'y fit d'abord aucune attention, mais après son départ, la peste
--------------------------------
1. Philostrat., Apollon, vita, lit». III, cap. lviii. — 2. Id., ibid.} — 3. Id., ibvi îib. IV, cap. i.
==============================
p55 CHAP. IV. — APOLLONIUS DE TYANE.
se déclara dans la cité, avec une violence épouvantable. De toutes parts le peuple invoquait le secours d'Apollonius. Une députation alla le chercher à Smyrne, où il s'était rendu. A peine les messagers l'eurent-ils aperçu qu'il s'écria : Allons ! — Et au même instant, il fut transporté sur la place publique d'Éphèse, ayant ainsi, en un clin d'œil, franchi une distance de soixante kilomètres. Rassurez-vous, dit-il aux habitants. Je vais arrêter le fléau. En parlant ainsi il désignait du geste un vieux mendiant, vêtu de haillons, assis sur les marches du théâtre. Entourez cet ennemi, s'écria Apollonius, et lapidez-le ! — La foule se rua sur le misérable. Quelques esprits plus scrupuleux trouvèrent pourtant la sentence d'Apollonius trop cruelle. Mais le mendiant, dont le regard avait paru jusque-là terne et effacé, roulait des yeux si étincelants que tous reconnurent en lui un démon. Il fut promptement écrasé, sous un monceau de pierres lancées par des milliers de bras. Quand tout fut achevé, Apollonius fit écarter les pierres, et au lieu du cadavre du men-diant, la foule trouva un molosse énorme, de la taille d'un lion, la gueule remplie d'écume comme un chien enragé. C'était le démon de la peste qui venait d'être lapidé, la ville fut sauvée, et Apollonius, comblé d'honneurs, retourna à Smyrne.
20. On n'attend pas de nous la critique détaillée de ces folies, décorées par Philostrate du nom de Vie d'Apollonius. Nous ne les aurions pas même mentionnées, si le rationalisme moderne n'affichait la prétention de mettre un tel roman en parallèle avec l'Évangile de Jésus-Christ. Pour renverser ce ridicule échafaudage d'anachronismes, de contradictions, d'erreurs historiques et géo-graphiques, il suffit de le regarder en face. Voilà pourquoi nous avons analysé avec une certaine étendue le roman de Philostrate, laissant aux lecteurs sérieux le soin de juger une pareille œuvre. « En vérité, dit M. Freppel, si Cervantes avait eu besoin de trouver quelque part le type de don Quichotte et de Sancho Pança, il n'aurait eu qu'à choisir Apollonius de Tyane et Damis1. Est-ce à dire cependant, qu'en rejetant comme faux et controu-
---------------------------------
1. M. l'abbé Freppel, Les apologistes chrétiens an IIe siècle, pag. 102.
==============================
p56 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
vés les miracles proprement dits, attribués à Apollonius, on ne doive admettre quelque chose d'extraordinaire dans ses prestiges et ses sortilèges? Je ne le pense pas. Il y a, si je ne me trompe, sur cette figure grimaçante du magicien de Tyane, le reflet d'une puissance surnaturelle qui se complaît à contrefaire l'œuvre de Dieu. Ceux qui suppriment sans motif le rôle que joue cette puissance dans les destinées humaines ne sauraient voir dans le héros de Philostrate qu'un fourbe et un imposteur; pour nous qui, appuyé sur l'autorité de la révélation et sur l'étude de l'histoire, faisons une large part au jeu de ce pouvoir invisible, nous sommes disposé à chercher un trait de plus dans une physionomie si étrange, surtout lorsque nous considérons à quelle époque elle a paru : au moment où la vérité s'était manifestée au monde sous une forme visible, où le bien avait remporté son triomphe définitif dans la personne de l'Homme-Dieu. Or, dans ce choc suprême de la vérité avec l'erreur, du bien avec le mal, Satan ramassait toute sa puissance pour tenter un dernier effort. Il cherchait à opposer aux œuvres de Dieu le prestige des siennes, au vrai surnaturel un surnaturel faux, les apparences du miracle au miracle lui-même, la divination à la prophétie; partout l'illusion à la réalité. Dans Lucain comme dans Tacite, chez Apulée aussi bien que chez Philostrate, il n'est question que de songes, d'apparitions, d'évocations de morts, d'enchantements, de sorcellerie, de magie. Ce serait avoir jeté un coup d'œil bien superficiel sur l'histoire de ce temps-là que de réduire à la supercherie tout cet ensemble de phé-nomènes, et de prétendre que l'esprit humain n'a été dupe que de ses propres inventions. Il est trop évident qu'à ce moment si décisif pour l'humanité une force invisible essayait de lutter avec la puissance divine, et que le faux surnaturel se jetait au travers du surnaturel véritable, pour en combattre l'effet par le prestige de ses contretaçons. De là cette multitude de magiciens, de devins, d'hommes adonnés à la théurgie et à la goétie, que la prédication évangéhque rencontrait sur ses pas 1.»
----------------------
1. M. l'abbé Freppel, Les apologistes chrétiens au n« siècle, pag. 106, l97.