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§ III. Deux Semaines Saintes à Milan (383-596).
8. Pendant que saint Jérôme demandait au désert un refuge pour sa vertu méconnue et outragée, saint Ambroise affrontait à Milan les persécutions et la colère de l'impératrice Justina. Tant que cette femme altière avait eu besoin du grand évêque, elle s'était soigneusement gardé de tonte démarche qui aurait pu trahir son penchant pour l'arianisme. Ainsi la lettre impériale adressée sous le nom de Valentinien II, son fils, au préfet de Rome, à l'occasion de l'avènement de Siricius au trône pontifical, était une dernière concession au crédit de saint Ambroise, que Justina avait encore intérêt à ménager. Cependant les inquiétudes causées par l'usurpation de Maxime se dissipèrent peu à peu. Un traité d'alliance fut conclu entre les deux cours de Milan et de Trêves. Valentinien II reconnaissait la souveraineté de Maxime sur la Gaule, la Germanie, l'Espagne et les iles Britanniques; de son côté, Maxime laissait à Valentinien l'Italie, l'Afrique et l’Illyrie. Les Alpes devaient séparer les deux empires; chacun des contractants s'engagea à respecter cette frontière naturelle. La politique de Justina eut lieu de s'applaudir de cet arrangement amiable, d'autant plus que Théodose, retenu en Orient par des difficultés locales, n'était pas prêt à l'expédition qu'il méditait toujours contre l'usurpateur. Le grand empereur se montra donc lui-même satisfait du traité, sans vouloir cependant y intervenir personnellement ni le ratifier par sa signature. D'ailleurs il témoignait en toute occasion son attachement pour la famille de Gratien, son bienfaiteur. Il en donna bientôt une nouvelle preuve qui combla de joie l'âme ambitieuse de Justina.
9. Avant sa promotion à l'empire, Théodose avait épousé une noble et riche patricienne, Flaccilla, dont la piété et la vertu
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étaient plus hautes encore que la naissance ou la fortune. Modèle des épouses et des mères chrétiennes, Flaceilla, en montant sur le trône, devint le modèle des impératrices. Sa charité fit l'admiration de Constantinople et du monde. On la voyait au chevet des malades qu'elle soignait de ses propres mains, les soulevant sur leur couche et leur prodiguant des soins maternels. Quand on lui faisait observer que la dignité impériale pouvait être compromise par ce dévouement excessif, et qu'il lui suffirait de se borner à des secours en argent : « De l'argent ! dit-elle, c'est le trésor de l'empire qui peut le distribuer. Moi j'offre à Dieu mon ministère de charité pour le salut de l'empereur. » La première signature que traça le jeune Arcadius, proclamé Auguste à l'âge de six ans, fut apposée au bas d'un édit qui graciait trois criminels de lèse-majesté. Flaccilla avait tenu la main du prince enfant. Heureux s'il se fût dans la suite montré digne d'une telle mère ! Souvent elle répétait à Théodose : « Songez à ce que vous êtes et à ce que vous avez été. Ainsi vous n'oublierez jamais la reconnaissance que vous devez au Seigneur, et vous ferez un pieux usage du pouvoir qu'il vous a confié! » Flaccilla donna successivement le jour à trois enfants : Arcadius, l'aîné, la princesse Pulchérie, et Honorius. Tout semblait promettre au couple impérial de longs jours de bonheur et de prospérité commune. Un premier chagrin vint l'atteindre. Le caractère d'Arcadius ne répondait ni à la sollicitude de ses augustes parents, ni au dévouement de son précepteur saint Arsène. Les enfants des rois sont tellement environnés d'une adulation mercenaire que leur éducation est presque toujours man-quée. Théodose était loin d'encourager autour de son fils les manœuvres serviles des courtisans. «Souvenez-vous, disait-il souvent à Arcadius, que vous serez plus obligé à votre précepteur qu'à moi-même. Vous tenez de moi la naissance et l'empire ; vous apprendrez de lui à être digne de l'une et de l'autre ; il sera plus votre père que moi! » Nobles paroles dont le jeune prince ne tint malheureusement pas compte. Un jour, Théodose entrant dans la chambre de travail de son fils, le trouva assis, écrivant sous la dictée d'Arsène, qui restait lui-même debout, se conformant ainsi à
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l'étiquette de la cour byzantine. L'empereur témoigna vivement son indignation d'un tel manque de respect pour le caractère et l'autorité du précepteur. Il intervertit les rôles : « Ici, dit-il au jeune prince, vous n'êtes qu'un disciple, rien de plus ! » Et pour prévenir le retour d'un pareil désordre, il régla que l'enfant ne porterait jamais la pourpre ni les insignes d'Auguste durant les heures de leçons et d'études. Cela était fort sage ; mais Théodose ne pouvait ni tout savoir, ni tout prévenir. Ce qu'ignorent le plus les souverains, c'est leur histoire domestique. Devant eux, tout s'incline dans un respectueux silence. Absents, leurs ordres les plus formels sont éludés par le dernier des valets. Arsène ne souffrit pas plus longtemps cette tyrannie subalterne, qui paralysait chaque jour les efforts de son zèle et pervertissait le cœur de son élève. Une voix divine l'appelait au désert : « Arsène, fuis les hommes ! disait cette voix. Tu trouveras le salut, la grâce et la paix dans la solitude. » Il obéit à l'attrait céleste. Une nuit, il disparut soudainement du palais. Après de longues recherches, on sut qu'il était allé au désert syrien prendre l'habit de moine et embrasser la vie érémitique. Rien ne put le déterminer à changer de résolution ; jamais plus il ne quitta le désert que pour aller, après quatre-vingts ans d'une sainte vie, recevoir au ciel la récompense de ses vertus.
10. Cet incident attrista Théodose. D'autres et plus cruelles épreuves l'attendaient. La princesse Pulchérie fut enlevée en quelques jours à sa tendresse. Ce deuil compromit la santé de l'impératrice, qui allaitait en ce moment le jeune Honorius. Les eaux thermales de Thrace auxquelles Flaccilla fut envoyée ne lui procurèrent aucun soulagement. Le 14 septembre 385, elle expirait. Son corps fut rapporté à Constantinople et déposé près de celui de Pulchérie. Saint Grégoire de Nysse prononça l'éloge funèbre de la mère et de la fille. En parlant de la jeune enfant si prématurément ravie, à la fleur de l'âge, il disait : « Vous l'avez tous vue et admirée, cette tendre colombe, nourrie dans le nid royal! Elle essayait déjà ses blanches ailes. Vous savez comment elle a pris son vol vers les cieux. Pareille à la fleur qui s'entr'ouvre pour laisser épanouir sa
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corolle, elle brillait du double éclat du présent et de l'avenir. Mais voilà que la rose s'est effeuillée, avant d'avoir répandu tous ses parfums. Nulle main humaine ne l'a cueillie; on ne l'a point séparée de sa tige, pour l'entrelacer dans nne couronne; le ciel l'a prise. J'ai vu le palmier vigoureux, je veux dire l'empereur dans sa puissance, lui qui étend sur le monde ses vertus souveraines comme de vastes rameaux et qui domine tous les autres arbres; je l'ai vu succombant à la douleur, s'incliner vers la terre pour pleurer la plus gracieuse fleur de sa couronne. » — Passant, ensuite de la fille à la mère, Grégoire de Nysse reprenait : « A son tour j'ai vu tomber et disparaître la vigne féconde qui avait uni son feuillage au royal palmier. Elle n'est plus, cette parure de l'empire, ce miroir de l'amour conjugal, ce sanctuaire de modestie et de pudeur! Elle n'est plus, cette dignité si aimable et cette douceur si imposante ! C'en est fait de la colonne de l'Église, de l'ornement de nos autels, du trésor de nos pauvres, de l'asile de tous les naufragés et de tous les malheureux! En mourant, elle a donné à son illustre époux un dernier gage de sa tendresse. Au moment où se rompait le lien terrestre de leur union, il fallait partager entre eux les plus précieux de leurs biens. Comment a-t-elle fait ce partage? Ils avaient trois enfants. Quels trésors plus chers que ceux-là? Laissant au père les deux fils qui feront le soutien de son trône, la mère a réclamé sa fille pour son unique part, elle l'a suivie dans la mort. Dirai-je, en terminant, le plus grand mérite de Flaccilla? Ce fut la foi, la foi intègre, pure et efficace, qui ne s'égara jamais. Elle adora en esprit et en vérité la Trinité auguste, Père, Fils et Saint-Esprit. C'est dans cette foi qu'elle a vécu; c'est dans cette foi qu'elle a voulu mourir; c'est pour cette foi qu'elle a été introduite au sein d'Abraham, près des fontaines du paradis fermées aux infidèles, sous les ombrages de l'arbre de vie planté au bord des sources éternelles 1 ! »
11. Théodose pleura amèrement la compagne fidèle de ses
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1 S. Gregor. Nyss., Orat. in fun. Pulcherùs; In fuit. Flacill. passien; Patr. grœc.
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bons et de ses mauvais jours. Cependant la raison d'état, comme on dirait aujourd'hui, ne lui permettait guère de rester veuf à trente-six ans. Il dut songer à une nouvelle alliance ; son choix se fixa sur la princesse Galla, sœur de Valentinien II. Le mariage n'eut lieu que deux ans après la mort de Flaccilla; mais les ouvertures en furent faites presque aussitôt à la cour de Milan. L'impératrice arienne Justina les accueillit avec transport. Elle se crut désormais assez forte pour outrager impunément la foi catholique et saint Ambroise, son énergique défenseur. Elle avait amené à Milan un évêque de la secte, le goth Mercurin. Dans les dépendances des écuries impériales, on avait disposé une sorte d'oratoire où l'impératrice et ses adhérents assistaient aux offices ariens. Cette installation ridicule faisait dire à saint Ambroise : « Les Goths ne connurent longtemps d'autres demeures que leurs chariots nomades; ceux-ci ressemblent à leurs pères; une écurie leur suffit pour église 1 ! » Mais Justina ne prétendait pas s'en tenir à cette situation provisoire. Par ses intrigues, le noyau d'ariens qui avait survécu dans la ville de Milan à l'hérétique Auxence, se groupa peu à peu autour de Mercurin. Ils le supplièrent de quitter son nom idolâtre pour faire revivre celui de son hérétique prédécesseur, en se faisant appeler Auxence II. Bientôt la chapelle domestique des écuries impériales ne suffit plus à contenir la foule des courtisans qui se faisaient gloire de suivre Justina dans ses erreurs, afin de se ménager une meilleure part dans ses largesses. Le jeudi avant les Rameaux (3 avril 383), l'impératrice, voulant réintégrer le culte arien à Milan pour la solennité pascale, obtint du conseil un décret qui enlevait à la juridiction de saint Ambroise la basilique Portiana, et la remettait au nouvel Auxence, Affiché immédiatement aux portes du palais, et proclamé dans toute la ville, l'édit produisit une sensation immense. Des groupes se formèrent, les esprits étaient en fermentation. L'émotion générale redoubla lorsqu'on vit une escouade de soldats se rendre près de saint Ambroise et le conduire au palais. Justina voulait signifier au grand
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1. S. Ambros., Epist. xi.
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archevêque la détermination qu'elle venait de prendre et dont elle n'avait pas jugé à propos de l'informer auparavant. La demeure impériale était remplie d'hommes de guerre, armés comme pour une bataille. Ambroise traversa leurs rangs pressés, avec un calme imperturbable. Il écouta la lecture de l'édit sans faire paraître la plus légère émotion, et quand l'impératrice l'eut sommé d'obéir, il répondit avec le même sang-froid : « A aucun prix, pour aucune cause, jamais je ne céderai à l'erreur un pouce du terrain consacré à la vérité!» Un murmure improbateur accueillit cette parole. Les conseillers impériaux criaient déjà qu'Ambroise était un rebelle, lorsque le peuple envahit simultanément les cours du palais, redemandant son archevêque. L'irruption avait été si rapide que les officiers des gardes n'eurent pas le temps de faire sortir leurs troupes pour les ranger en bataille. La foule menaçait de rompre les portes. Justina passa subitement de l'arrogance à la prière : elle se jeta aux genoux d'Ambroise, lui demandant pardon et le suppliant de l'arracher, elle et son fils, au danger qui les menaçait. L'homme de Dieu se présenta aussitôt à la foule, qui applaudit à sa vue. Il fit signe qu'il voulait parler : un silence solennel s'établit parmi cette multitude ardente. « Rassurez-vous, dit Ambroise. On m'a juré qu'on ne vous enlèverait aucune de vos églises! » Des transports et des cris d'allégresse ébranlèrent les voûtes du palais; le peuple se retira paisiblement. Ambroise lui-même sortit, comblé de témoignages de gratitude par le jeune Valentinien et sa mère.
12. Leur reconnaissance ne dura pas une nuit. Les ariens et leur nouvel Auxence, revenant à la charge, présentèrent les événements de la journée comme une scène arrangée d'avance et soudoyée par Ambroise, qui voulait, disait-on, s'arroger à Milan la puissance d'intimider l'empereur lui-même. Il fallait répondre à cet excès d'audace par un coup d'autorité souveraine. En conséquence, le lendemain, 4 avril 385, un nouveau décret impérial donnait aux ariens non plus la basilique Portiana, petite église peu importante, située à l'extrémité de la ville, mais la métropole nouvelle que saint Ambroise vêtait de faire construire lui-même au centre de la cité, à côté de sa
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propre demeure. Déjà il avait commencé, bien qu'elle ne fût pas encore solennellement consacrée, à y officier et prêcher chaque dimanche. Un officier fut dépêché à Ambroise pour lui communiquer la décision. «Telle est, dit-il, la volonté irrévocable de l'empereur. Ayez soin de vous y conformer, et faites en sorte qu'il n'y ait pas d'émotion dans le peuple. — Allez dire à votre maître, répondit Ambroise, qu'un évêque ne livrera jamais le temple de Dieu ! » Le lendemain samedi, veille des Rameaux, la foule remplit la basilique neuve, résolue de la défendre jusqu'à la mort. Ambroise, de son côté, s'y rendit pour les offices ordianires. Justina commençait à désespérer de vaincre la résistance de tout un peuple; elle adressa un nouveau message à Ambroise. Le préfet du prétoire vint trouver le saint archevêque, au milieu même de la métropole. « L'empereur a changé de sentiments, lui dit-il. Il se contentera de l'abandon de la petite basilique Portiana : cédez-la lui, et je me charge du reste. » — Bien que cette proposition fût faite à voix basse, la foule en devina le sens général et se mit à crier : « Ambroise, n'abandonnez rien !» — Le préfet sortit, en murmurant des menaces terribles. On s'attendait pour le dimanche, fête des Rameaux, à une attaque à main armée. Ambroise acheva de donner les dernières instructions aux catéchumènes qui devaient recevoir le baptême dans la nuit de Pâques. Il se préparait à célébrer les saints mystères, lorsque le bruit se répandit dans l'assemblée que la basilique Portiana venait d'être occupée par les tapissiers de la cour, qui y dressaient des tentures pour que l'évêque arien pût y officier avec plus de pompe. «En un instant, dit Ambroise, le peuple entier m'abandonna. Tous volèrent à la défense du temple menacé. Je restai seul, avec mes prêtres et mes diacres. Les nouvelles les plus sinistres me parvenaient à chaque instant; on m'annonça que le peuple venait de s'emparer d'un prêtre arien, Cartulus. Tout faisait craindre qu'on ne se portât à des violences. Je commençai la messe (missam facere cœpi), et poursuivis l'oblation, en versant des larmes amères. Je priais Dieu de venir à notre aide, afin que le sang ne coulût point pour la cause de l'Église. Je le suppliais de prendre plutôt ma vie pour le
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salut du peuple entier. J'envoyai des prêtres et des diacres, qui furent assez heureux pour arracher Cartulus à la violence populaire. Cependant, je songeais avec effroi aux scènes de désordre dont la basilique Portiana pouvait être le théâtre. On me dit que la cour faisait marcher à la fois des troupes sur ce point et sur la métropole. Je craignais un massacre général dans la ville; et je demandais à Dieu de ne pas survivre à tant d'horreurs1. » Les extrémités sanglantes que redoutait saint Ambroise n'eurent pas lieu. L'impératrice recula devant la responsabilité de tant de désastres; elle se contenta de faire cerner les deux basiliques Portiana et Ambrosienne. Les trois premiers jours de la Semaine Sainte s'écoulèrent ainsi, au milieu de l'anxiété générale. Des arrestations nombreuses avaient été faites dans l'intervalle : une taxe de deux cents livres d'or fut imposée à tous les marchands de la ville, pour les punir de leur attachement à la foi catholique et à leur évêque. C'était violer ouvertement les lois de Gratien, des deux Valentinien et de Théodose, qui non-seulement interdisaient toutes poursuites judiciaires ou criminelles, mais qui consacraient des immunités en faveur des criminels, durant les jours de la solennité pascale.
13. Au milieu de l'anxiété générale, on atteignit le Mercredi Saint. Les tentatives près d'Ambroise s'étaient renouvelées sans interruption, mais toujours avec le même résultat. « Quoi! répondait-il aux officiers de Justina, l'empereur n'a pas même le droit de violer le domicile d'un simple particulier, et il prétend envahir la maison de Dieu ! Qu'il confisque tout ce qui m'appartient: argent, maisons, fonds de terre, je lui céderai tout, bien que cela soit plutôt le domaine des pauvres que ma propriété personnelle. Mais enfin, mon patrimoine est à sa disposition : je le lui offre de bon cœnr et le laisserai volontiers saisir. Quant à ce qui appartient à l'Église et à Dieu, jamais je ne l'abandonnerai ! Il est écrit : Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu. !— On lui demandait de calmer l'effervescence du peuple. « Si vous croyez, répondit-il, que c'est moi qui l'excite, rien n'est
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1 S. Ambros., Epist. xx.
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plus facile à l'empereur que de se débarrasser de ma personne. Je suis prêt à me rendre en exil ! » — Pour mieux prouver son désir d'éviter toutes les occasions de trouble, le Mercredi Saint, au lieu d'aller officier dans la métropole, il se rendit à une vieille chapelle-abandonnée, et annonça qu'il y célébrerait les saints mystères, durant le reste de la semaine. Au moment où, monté à l'ambon, il faisait l'homélie sur la leçon du jour, tirée du livre de Job, on vint lui annoncer que les soldats pénétraient dans les deux basiliques menacées, celle de Portiana et celle de la métropole. Sans s'émouvoir, Ambroise dit aux clercs : « Allez dénoncer aux violateurs du temple saint que l'évêque de Milan excommunie tous ceux qui prendront part au sacrilège !» L'ordre fut exécuté sur-le-champ et saint Ambroise poursuivit son discours. Quelques instants après, l'oratoire où il parlait fut envahi par une troupe de soldats. Un premier mouvement eut lieu, plein de tumulte et d'effroi. Les femmes éperdues poussaient de grands cris : les hommes se préparaient à une vigoureuse défense. Mais on se méprenait sur la véritable intention des soldats. Quand les envoyés de saint Ambroise leur avaient fait connaître l'excommunication qu'ils allaient encourir, ils s'étaient subitement arrêtés et avaient refusé de pénétrer dans les deux basiliques. Vainement les officiers avaient voulu se prévaloir des ordres de Justina. On ne les écouta point. « L'empereur va venir se mettre à votre tête et vous commander en personne ! disaient-ils.— Qu'il vienne ! répondirent les soldats. S'il veut se réunir aux catholiques, nous le suivrons. De ce pas, nous allons porter à Ambroise l'assurance de notre hommage et de notre foi. » — En effet, arrivés dans la chapelle où prêchait le saint évêque, ils s'agenouillèrent devant lui, le suppliant de les bénir et de lever l'excommunication qui pouvait peser sur eux. Une foule immense les suivait, criant : « Ambroise! Où est Ambroise? Qu'il vienne officier dans la métropole! Nous voulons tous l'entendre! Qu'il vienne nous expliquer la parole de Dieu! » Le saint évêque ne se prêta point aux désirs de la multitude; il se contenta d'envoyer quelques-uns de ses prêtres officier à sa place dans la métropole. « Je ne veux, s'écria-t-il, ni céder une église aux ariens, ni com-
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battre l'empereur! Les prêtres sont plus accoutumés à subir la tyrannie qu'à l'exercer. Aux jours anciens, ce furent les prêtres qui conféraient l'empire; tant ils étaient loin de vouloir l'usurper! Jésus-Christ a pris la fuite de peur de se laisser faire roi. On trouve facilement des souverains qui ont usurpé sur le sacerdoce ; on ne voit point d'évêques qui aient usurpé sur les souverains. Qu'on demande à Maxime si je suis le tyran de Valentinien ! Maxime répondra que, sans moi, il aurait lui-même, depuis longtemps, franchi les Alpes 1 ! » — Justina n'osa point cette fois, donner suite à ses projets hostiles. Le lendemain, Jeudi Saint, elle envoya dire à saint Ambroise qu'elle renonçait à toute prétention sur les deux basiliques, qu'elle rendait la liberté aux captifs et qu'elle faisait remise des amendes précédemment imposées sur les catholiques de Milan. Cette nouvelle fut accueilîie par des acclamations de joie. Le peuple porta son évêque en triomphe à la métropole, où les offices de la solennité pascale furent célébrés avec une pompe inouïe (383).