Alexandre VI (Borgia) 5

Darras tome 32 p. 187

 

3. Alexandre VI appelle Gonzalve ; celui-ci répond à l'appel et déploie son étendard à l'embouchure du Tibre: Ostie se rend. Un splendide triomphe s'improvise, Rome peut se persuader qu'elle revoit les jours des Paul Emile et des Scipions. Le Sacré-Collège, son sénat actuel, attend le triomphateur aux portes de la ville, le conduit au palais pontifical, le présente immédiatement au Pape, qui lui donne la rose d'or, avec une pompe sans exemple, ayant pour spectateurs tous les rangs confondus de la population ro­maine1. Voilà l'occasion que saisit l'historien espagnol Mariana pour mettre dans la bouche de Gonzalve un insolent discours, dans lequel il exhorte Alexandre à revenir de ses prétendus égarements, à réformer l'Eglise et lui-même2. Nul autre n'en a rien dit ; l'in­vraisemblance est manifeste : c'est une amplification de l'auteur, non certes, une inspiration du héros. Ces choses, on les signale, on ne les réfute pas; où la vraisemblance manque, inutiles sont les arguments, quand ils ne sont pas nuisibles. Avant la reddition du port romain, le sénat de Venise, imposant sa médiation aux Orsini, quand ils venaient de remporter une si complète victoire, les avait

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1 J. Mariana, Reb. Flisp. xxvi, 80, 81.

2. Paul. Jov. Viia Mag. Gonsal. lib. I, pag. 222.

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ramenés à la paix et réconciliés avec le Pape. Les clauses du traité sauvegardaient leurs intérêts,  au-delà même des justes limites ; mais elles consacraient du moins leur dépendance et sa suzerai­neté. L'autorité spirituelle n'était alors nullement en question. Bien que le duc de Gandie n'eût pas été toujours heureux dans la guerre et qu'il eût fini par succomber,  Alexandre pensa devoir récom­penser son dévouement et son courage. En le maintenant à la tête des armées pontificales, il le nomma duc de Bénévent, de Terracine et de  Ponte-Corvo,  comme  feudataire  du Saint-Siège. Il ne procéda pas à cette nomination sans  avoir consulté les cardinaux, circonstance qu'il ne faut point omettre ; et tous avaient donné leur assentiment, excepté celui  de Sienne, un vrai Piccolomini, qui fit entendre en plein consistoire les raisonnements les plus forts et les plus  courageuses protestations1. Le domaine de l'Eglise, attaqué déjà par tant d'insubordinations et d'hostilités, devait-il être scindé par ceux-là mêmes dont la mission est de le conserver intact pour le bien de la société chrétienne ?  s'écria-t-il.  On  ne répondit que par le silence, et la mesure  fut adoptée. Peut-on la justifier en principe ? Nous n'oserions l'assurer.  Quelles  devaient en être les conséquences? On n'eut pas même le temps de le savoir.

 

   4. Et la cause, c'est à Burchard  que nous la demandons, pour échapper au soupçon de l’atténuer ou d'en adoucir les teintes : «Le mercredi,14 juin 1497, le révérendissime seigneur cardinal de Valence, (ainsi désignait-on César Borgia) et l'illustre Jean Borgia, duc de Gandie dans l'Aragon, capitaine général des troupes ponti­ficales, étaient à souper chez leur mère, Vanozza, dont la maison avoisinait l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Plusieurs autres per­sonnes étaient présentes. Le repas fini, l'heure avancée, le cardinal fit remarquer à son frère qu'ils devaient rentrer au palais apostoli­que. Ils montèrent donc à cheval et partirent accompagnés d'un pe­tit nombre de serviteurs. Ils chevauchèrent ensemble jusqu'à la maison du Vice-chancelier Ascanio Sforza. Là, le duc de Gandie se sépara de César, disant qu'il ne pouvait rentrer sur l'heure et qu'il

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1 Muratori, Annal, liai, aono 1497.

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était dans l'obligation de s'absenter. Il revint donc en arrière, n'emmenant avec lui qu'un soldat attaché à son service, avec un homme masqué qui l'était venu trouver chez sa mère, et non pour la première fois ; chaque jour presque, depuis un mois environ, cet équivoque personnage se glissait au Vatican dans les appartements réservés au capitaine.  Celui-ci le fit monter en croupe et se diri­gea vers la place des Juifs.  Sur cette place, il congédia le soldat, en lui recommandant de l'attendre pour un temps déterminé, passé lequel, s'il ne voyait pas revenir son maître, il rentrerait au palais. Ces dispositions prises, le duc s'éloigna et disparut dans l'ombre avec son  mystérieux compagnon. Il ne  devait plus reparaître. Dès le jour suivant, le bruit se répandit à Rome qu'il était tombé sous le fer des assassins, et qu'on avait jeté son corps dans le Ti­bre, tout près de l'hôpital appelé Saint-Jérôme des Esclavons, lon­geant la rue qui, du pont Saint-Ange, va directement à Sainte-Marie du Peuple. C'est l'endroit où charrettes et tombereaux portent au-fleuve les immondices de la ville1. » Nous apprenons du même auteur que le pape Alexandre ayant vainement attendu toute la jour­née le retour de son neveu, dans des  angoisses inexprimables, ac­quit le soir la pleine certitude de sa mort. A la suite des recher­ches faites par son ordre, des bateliers ou des pêcheurs avaient re­trouvé le corps, percé de neuf blessures, ayant tous ses vêtements, et vingt-cinq ducats dans sa bourse ; ce qui montrait bien que le vol n'était pour rien dans ce meurtre. Devant cette triste réalité, la douleur du Pontife et son abattement n'eurent plus de bornes.

 

   5. Pendant trois jours entiers, renfermé dans sa chambre, il repoussa toute  consolation,   tout  sommeil, toute nourriture. Le samedi seulement, le dévouement et l'amitié forcèrent la porte, puis firent comprendre  au  malheureux vieillard  que sa conscience, sa haute mission, le bien de l'Eglise et du peuple, ne lui permettaient pas de s'absorber dans une stérile  désolation. En substance, voilà le récit d'un écrivain qu'on ne saurait accuser d'être l'ennemi du scandale ou l'ami des Borgia. Le vendredi,  partait de Rome, vers

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1 Bcrchabd, Vie d'Alexan. tom. II, pag. 470.

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dix heures du matin, une lettre du cardinal Ascanio à son frère Le More, où le récit du maître des cérémonies est confirmé dans les points essentiels et les principales circonstances1. Cette version, malgré certaines obscurités, inhérentes à la nature même de l'évé­nement, est la seule qui mérite l'attention de l'histoire ; à propre­ment parler, il n'en existe même pas d'autre. Rien là, pas un mot, pas une allusion, sur l'auteur présumé du crime. Ce qu'on y voit assez clairement, sans aucune affirmation directe, il est vrai, c'est une ténébreuse et misérable intrigue ourdie contre le duc ou me­née par lui-même. Dans la seconde supposition, il serait d'autant plus coupable qu'il était marié avec une noble et pieuse espagnole, dona Maria Enriquez, et déjà père de deux enfants, Juan et Isa­belle, qui se trouvaient alors dans sa terre de Gandie, ainsi que leur mère. N'est-il pas naturel de penser, dans une telle situation, que le malheureux aura rencontré son châtiment au fond de sa dé­gradation morale, comme Dieu le permet quelquefois pour empê­cher la prescription de l'injustice et de l'immoralité, pour que l'homme de bien ne puisse pas toujours dire : « Mes pieds ont chancelé dans la voie, le trouble est monté dans mon âme, quand je voyais la paix et le triomphe des pêcheurs2. » Quoi de simple comme de supposer qu'il sera tombé victime d'un rival, d'un mari, d'une vengeance féminine? Ne pouvait-on pas supposer aussi que des inimitiés ou des jalousies d'un autre genre étaient la cause de cette mort? Ce n'est pas même une pure hypothèse : de telles ru­meurs circulèrent en réalité ; on en découvre des traces dans les documents contemporains. La chronique de Naples et celle de Pérouse insinuent que le seigneur de Pesaro aurait eu la main dans cette lugubre tragédie. Celle de Florence tend à désigner les Ursins, contre lesquels le duc portait récemment les armes. Ailleurs les soupçons planent sur les Sforza de Milan.


   6. Mais les idées simples et naturelles ne sauraient prévaloir quand il s'agit de certains noms ; il faut absolument que César Borgia soit l'assassin de son frère, il faut en outre et surtout que

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1     Malipiero, Archiv. Stor. Ital. tom. VII, part. 1, ser. 3.

2     Psalm. lxxh, 2, 3.

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l'odieux atteigne le Pape, sinon par le consentement ou l'action, du moins par la complicité du silence. Rien dans Burchard, rien chez les autres, avons-nous dit, pas même une réticence qui prenne cette direction. Et qu'importe? Une lâche insinuation de Guichardin remplace toutes les preuves, anéantit toutes les probabilités. L'occasion parait trop favorable pour n'être pas avidement saisie et largement exploitée par la secte1. Comment désigne-t-elle Cé­sar? La réponse est facile : César était dégoûté du cardinalat; ne se sentant pas fait pour la carrière ecclésiastique, il aspirait à ren­trer dans l'état séculier, et son ambition était sans bornes. Un obs­tacle cependant se dressait devant lui : son frère, déjà pourvu des plus hautes dignités. Il avait donc résolu de briser cet obstacle. Au fond l'attentat ne lui sera réellement attribué que lorsqu'il aura dé­posé la pourpre, un an plus tard. Si l'induction paraît ingénieuse, elle est dénuée de tout fondement, atroce autant que gratuite. Les calomniateurs semblent l'avoir compris, et ce n'était pas difficile : l'aîné des Borgia n'obstruait nullement la route, et devait même l'ouvrir à César. La nature et le bon sens détruisaient leur hypo­thèse ; qu'ont-ils dit alors? Ce n'est pas sans répugnance ni sans horreur que nous pénétrons dans cet abîme. Force nous est d'y plonger le regard, pour obéir aux lois de l'histoire et venger l'hon­neur de l'humanité. Ils ont osé dire que les deux frères se dispu­taient, non pas seulement les faveurs de leur prétendu père, mais encore et principalement celles de leur sœur. Pour expliquer un crime, ils imaginent une infamie. La seconde accusation est-elle mieux établie que la première? Il le faudrait bien, puisqu'on la donne en preuve. Elle l'est beaucoup moins et ne peut manquer de l'être, ne serait-ce qu'à raison de l'énormité. Nous n'avons pas à démontrer l'innocence, tant que les détracteurs n'essaient même pas de justifier leurs incriminations ; mais nous verrons bientôt si le caractère de Lucrèce peut leur donner le moindre point d'appui,

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1 Le sceptique Bayle et le protestant Grégorovius, à la suite du compilateur Moréri, se prononcent pour le fratricide ; et le lourd teuton, entraîné pas ses instincts de sectaire, n'a pas l'air de se douter qu'il ruine par la base son apologie de Lucrèce Borgia.

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si l'inceste autorise le fratricide. Constatons en attendant l'audace dans la pénurie.  On va redisant toujours la même chose, et le fa­meux précepte de Voltaire est toujours réalisé. Impossible d'en si­gnaler un plus éclatant exemple.

 

   7. Pour la plupart des auteurs,  philosophes, historiens, dramaturges, c'est un fait acquis, un axiome invariable, pas d'autre coupable que César ; la discussion est désormais inutile. Je me trompe cependant ; le réquisitoire immole aussi le Pape. Ses ennemis ont dit qu'il s'était abstenu de rechercher les auteurs du meurtre, ou qu'il s'était arrêté dans cette recherche, de peur d'aboutir. Erreur matérielle, évidente perfidie : par l'ordre d'Alexandre, furent minu­tieusement interrogés les bateliers du Tibre, qui ne purent donner aucun éclaircissement, aucune indication d'une valeur quelcon­que; on retrouva le soldat qui suivait le duc de Gandie dans cette nuit fatale : épuisé de sang, n'ayant pu recouvré sa connaissance, il emporta son secret, au désespoir du Pontife. Le chroniqueur Burchard et le Vice-chancelier Ascanio sont encore ici nos témoins. « On fait toutes les diligences, dit ce dernier à son frère, pour arri­ver à la connaissance de la vérité. Dès qu'on saura quelque chose, je m'empresserai de vous le mander.» Le moderne apologiste de Lucrèce n'en écrit pas moins, sans invoquer le moindre témoi­gnage, sans aucune citation, avec une merveilleuse assurance: « Selon l'opinion générale du temps, par des raisons entièrement plausibles, je n'hésite pas à déclarer que César était le vrai coupa­ble. Du moment où, le crime étant consommé, le pape Alexandre n'en poursuit pas l'instruction, il en devient le complice moral. » A quelques pages de distance, l'auteur se contredit, puisqu'il ajoute : « La mort d'Alphonse d'Aragon et celle du prince de Gan­die restent plongées dans un profond mystère, dont le voile n'a jamais été soulevé. » L'ignoble romancier se réfutant ainsi lui-même, par le cynisme de son assertion d'abord, par celui de sa contradiction ensuite, avons-nous besoin de le discuter ? Il est an­nihilé d'avance par son coreligionnaire, l'anglais Roscoë, un véri­table historien celui-là, qui s'étonne et s'indigne des fables accu­mulées sur la tête d'un homme, sans documents dignes de ce nom.

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Avec une droiture qui l'honore par un élan spontané de justice et de bon sens, il venge ici le Pontife1 qu'il ne ménage pas du reste dans d'autres occasions.

 

8. Un fait vaut mieux qu'une appréciation  historique. Après avoir donné les premiers jours à la douleur de son veuvage, Maria Enriquez remplit  courageusement ses  devoirs  de mère. Elle présenta son fils âgé de trois ans au gouverneur de Valence, pour obtenir que cet enfant succédât à son père  comme duc de Gandie. Juan II épousera Jeanne d'Aragon, et de ce mariage naîtra François de Borgia, qui dans le monde occupera les plus hautes dignités, sera même vice-roi de Catalogne  sous  l'empereur Charles-Quint, puis, ayant perdu sa femme, la noble portugaise, Eléonore de Castro, se jettera dans la naissante  milice des Jésuites, y  donnera l'exemple de toutes les vertus et gagnera l'immortelle auréole de la sainteté. Quand elle eut réglé ses affaires en Espagne, la veuve de Juan Ier se rendit à Rome avec ses deux  enfants,  allant recueillir en leur nom et pour elle-même l'héritage du prince assassiné. Que le Pape les ait pris sous sa tutelle, cela ne saurait nous étonner ; mais ce qui mérite une attention spéciale, c'est que la mère et toute la fa­mille aient accepté César pour leur protecteur. Voilà le fait indis­cutable, appuyé sur les plus graves autorités.  Ajoutons avec la même certitude que César remplit ces  délicates fonctions avec la sollicitude et le désintéressement d'un second père. Aux détracteurs acharnés de mettre en harmonie sa conduite présente et les antécé­dents dont ils l'ont gratifié. Or, cette étude psychologique, ils ne l'ont pas même tentée, que nous sachions. Ils ont mieux aimé calomnier les larmes du Pape ; pour eux, elles sont la preuve indubitable, le signe certain de la paternité naturelle. Un chef d'état, un oncle dévoué, jaloux des intérêts de sa famille, un père spirituel, un prêtre justement inquiet du salut éternel de son enfant, ne pourrait-il pas également déplorer sa mort temporelle?  Les terribles et mysté­rieuses circonstances dans lesquelles avait disparu le duc de Gan­die, répondent à cette  question. Une telle douleur ne l'emporte-t-

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1. Wil. Roscok, Vie et Pontificat de Léon X, tom. I, pag. 290.

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p194        PONTIFICAT D'ALEXANDRE VI  (1492-1303).

 

elle pas sur toutes les autres? Le  cardinal  exilé, Julien de la Rovère, quand à peine il venait de perdre Ostie, n'en jugea pas au­trement. Saisi d'une magnanime  émotion, il écrivit au Pape, une lettre qu'il faut  intégralement citer. Il n'est pas de pièce plus im­portante, selon  nous, dans le procès fait à la mémoire d'Alexan­dre VI ; il n'en est pas  de plus honorable pour celui qui l'a ré­digée.

 

   9. Les adversaires l'ignorent ou la taisent ;  la voici : « Aujourd'hui même, comme je partais pour l'Italie, au moment où je me mettais en route, on est venu m'annoncer la mort si lamentable du seigneur duc de Gandie.  Cette  nouvelle m'a jeté dans une acca­blante tristesse, non seulement à cause de Votre Sainteté, mais en­core à la pensée de cet horrible meurtre et des circonstances atro­ces dans lesquelles il s'est accompli. En frappant un tel personnage, le capitaine général des armées de l'Eglise Romaine, nul n'en sau­rait douter, le coup atteint la majesté même du Siège Apostolique. La douleur que j'en ressens n'aurait pas été dépassée par celle dont m'eût accablé la mort du Préfet de Rome,  mon frère bien-aimé. Cette douleur s'aggrave de toute celle où je vois d'ici plongé le vé­nérable Chef de l'Eglise catholique. Connaissant  néanmoins l'iné­branlable constance et la suprême modération de Votre Sainteté dans cette vie terrestre,  son sublime et  divin génie, j'ai la conviction qu'elle supporte ces malheurs inhérents à la nature humaine, sans y rien laisser de sa grandeur et de son énergie. Elle aura conformé sa volonté aux mystérieux desseins  de Celui dont elle occupe la place sur la terre. Elle aura dit sans restriction cette parole de Job, l'éternel modèle de la patience : « Dieu me l'avait donné, Dieu me l'a retiré ; que le nom  du Seigneur soit béni. » Je n'irai donc pas me répandre  en d'inutiles  discours,   en vaines consolations, comme pour alimenter la source où nous devons tous puiser. Je me renferme dans une  prière ; je ne cesserai  de  demander au Très-Haut de conserver longtemps à sa sainte Eglise, plein de force et de santé, le Pasteur que sa miséricorde a daigné lui donner1. » Julien

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1 Est. Biblioth. Marciana, cod. l, 175.

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p195 CHAP. IV. JEAN B0RGIA DUC DE GA.ND1E.      

 

de la Rovère était  alors à Carpentras, et sa lettre  est datée du 10 juillet 1497. Elle n'a besoin ni de réflexions ni de commentaires, par la raison qu'elle les provoque abondamment dans l'esprit du lecteur. Cet éloge d'Alexandre rappelle ceux qui lui furent décer­nes par les AEnéas Sylvius et les Jacques Aminanati. Dans la situa­tion présente et par rapport à l'auteur, il acquiert des proportions vraiment incomparables.  A quoi  se réduisent les accusations en présence  d'un  tel document ?  On a dit, on va redisant encore — toujours de pures  assertions, jamais aucune preuve — que le mal­heur ouvrit les yeux de  Borgia, qu'il eut  un moment la pensée de se démettre, ou forma sérieusement la  résolution de procéder à la réforme de l'Eglise. Et cette  double  inspiration nous est constam­ment donnée comme celle d'une conscience coupable, qui se débat sous l'étreinte du remords, dans la perspective des jugements di­vins. Il est aisé de répondre: Nulle part nous ne voyons la trace d'une démission projetée. Existerait-elle?  Viendrait-on à la décou­vrir, elle militerait en faveur d'Alexandre, loin de faire présumer sa culpabilité. L'histoire ne signale qu'une démission de ce genre, et ce fut celle d'un saint.

 

10. Quant à la réforme, le Pape n'avait pas attendu les rudes leçons de l'infortune, pour la  résoudre et  la  commencer.  Peut-on oublier, à si peu de distance, les sévères avertissements qu'il adres­sait au Sacré-Collège, le jour même de son élection ? Dans ce court intervalle, ni les occupations ni les préoccupations n'avaient assu­rément manqué. Il revient maintenant à sa pensée première, et c'est tout. Après avoir empoisonné ses larmes, fallait-il empoison­ner ses meilleures déterminations? Fournissons des éléments à la haine : rien n'est plus vrai, Alexandre nommait alors une commis­sion cardinalice dans l'unique but de travailler à la restauration de la discipline, à l'extinction des hérésies, à la réformation des mœurs. Il en donnait la présidence à celui des cardinaux qui seul, dans une circonstance toute récente, n'avait pas craint de lui faire opposition. C'est assez désigner l'austère et courageux Piccolomini1. Le Pontife passait donc sur toute considération personnelle,

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1 Petr. Delph. Epist. v, 38.

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p196       pontificat d'alexandre vi (1492-1503).

 

quand il était question du bien général. L'ardeur de son zèle et  la sincérité de ses intentions se manifestaient également dans le choix des quatre membres du Sacré- Collège qui formaient cette commis­sion. Elle se mit immédiatement à l'œuvre ; des  actes de vigueur furent posés, et dans l'entourage même du Pape : le secrétaire des Brefs apostoliques,  Bartholomeo Florida,  convaincu,  sur une plainte du roi d'Espagne, d'en avoir falsifié plusieurs, se vit con­damner à la détention perpétuelle, et perdit son titre d'archevê­que de Cosenza. Accusé de judaïsme, l'espagnol  Pierre d'Aranda, évêque de Calahorra, invoque des témoignages qui se tournent contre lui ; membre important de la curie romaine, il est renfermé pour toujours, lui aussi, dans le château Saint-Ange. En ce même temps, l'immortel archevêque de Tolède, François Ximénès,  dont nous esquisserons la vie, quand nous le retrouverons à l'apogée de sa gloire, consacrait à la réformation  du clergé,  pour arriver à celle de la nation, les inépuisables ressources de son intelligence et les énergies non moins inépuisables de sa volonté.  Certains  digni­taires ecclésiastiques, loin de le seconder, lui suscitaient des  obs­tacles,  en opposant à son  action des privilèges mal interprétés qu'ils avaient  obtenus de  Rome : toutes  les exemptions furent anéanties par Alexandre VI, et tous les pouvoirs donnés au primat pour l'accomplissement de son œuvre. Le mouvement réparateur était partout l'objet de la même sollicitude. Nicolas V, Pie II,  In­nocent VIII, semblaient les modèles adoptés par le Pape  actuel : il approuvait solennellement l'ordre des Minimes que Saint  Fran­çois de Paule avait depuis quelques années fondé dans la Calabre, ainsi que nous l'avons dit ; il approuvera bientôt celui des Annonciades, quand à peine l'aura mis au jour en France Sainte Jeanne de Valois. Il opposait les plus sages mesures aux écarts  désordon­nés de l'imprimerie, une vigoureuse répression,  un enseignement permanent aux erreurs anciennes et nouvelles.

 

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