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20. Nous devons ajouter ici un détail que le Liber Pontificalis ne mentionne pas, mais qu'Anastase nous a conservé dans la lettre dédicatoire adressée au pape Adrien pour offrir à ce pontife la tra- duction latine des actes du VIIIe concile œcuménique. «Les légats romaine, apostoliques, dit Anastase, n'entendaient point la langue des ambassadeurs bulgares, et réciproquement ceux-ci ignoraient le latin. Le dialogue eut donc lieu par interprète. Or, l'interprète qui fut employé dans cette circonstance était un officier du palais impérial. Il dénaturait sciemment les réponses si nettes et si péremptoires des légats, ne transmettant aux Bulgares que ce que son maître voulait qu'on leur dît. Ce stratagème indigne de la majesté impériale eut un plein succès. Les Bulgares qui n'avaient rien compris à la discussion historique et canonique soulevée entre les représentants du pape et les vicaires orientaux se laissèrent facilement persuader que d'un commun accord on était convenu d'attribuer la juridiction ecclésiastique de leur patrie au siège byzantin. La chancellerie impériale leur remit un acte rédigé dans ce sens et affirmant que les vicaires orientaux, arbitres entre les délégués du pape et le patriarche Ignace, avaient jugé en dernier ressort que la Bulgarie devait à l'avenir relever du patriarcat de Constantinople1. »
21. « La résistance des légats, continue le Liber Pontificalis, avait redoublé la colère de l'empereur, mais il ne voulait aucunement le laisser voir, parce qu'il avait encore d'autres trahisons en vue. Les légats furent invités en grand apparat à la table impériale ; Basile les combla de présents, reçut leurs adieux et confia au spathaire Théodose, un de ses plus intimes confidents, le soin de les escorter
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1 Anastas., Prœfal. m VHIsynod. Pair, lu!., tom. GXXIX, col, 21.
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p526 roM'iiiCAT u'adkien h (807-875).
jusqu'au port de Dyrrachium, on il devait présider à leur embarquement sur un navire de l'État. Mais le vaisseau choisi pour ce voyage était à dessein dépourvu de munitions et d'agrès. Quand il eut fait voile, emportant les délégués apostoliques, on s'aperçut qu'il ne pouvait manœuvrer. Dès le troisième jour, il était porté à la dérive sur le littoral occupé par les Slaves et tombait aux mains de ces pirates, comme une proie promise à leur cupidité et attendue par eux avec impatience. Les légats apostoliques furent dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Les Slaves se montrèrent surtout empressés à mettre la main sur les actes originaux du VIIIe concile. Les légats furent chargés de fers, on les menaça de mort et on les jeta dans un cachot. En réalité on n'en voulait point à leur vie, mais il fallait donner à ce complot sacrilège l'apparence d'une surprise et d'un acte fortuit de brigandage. Des lettres impériales arrivèrent de Constantinople, enjoignant de remettre en liberté les légats apostoliques. Ils purent donc enfin continuer leur voyage dans le plus entier dénûment, et rentrèrent à Rome le XI des calendes de janvier, indiction IVe (22 décembre 870). Ils racontèrent au souverain pontife tout ce qui s'était passé. Le très-disert Anastase, bibliothécaire du siège apostolique, avait transcrit pour son usage une copie des actes du VIIIe concile. Cette copie fut rapportée par lui à Rome ; à la demande du pape Adrien, il en fit une traduction latine très-fidèle. Le comte Suppo, ambassadeur de Louis II à Constantinople, rapporta de même les formules de foi souscrites par les évêques orientaux. Les légats apostoliques les avaient remises entre ses mains avant leur départ de Constantinople. Peut-être si l'empereur avait su que les Slaves ne trouveraient point ces documents dans le bagage des légats, ceux-ci eussent-ils pu revenir sans encombre à Rome.
22. « Deux ans auparavant, continue le Liber Pontificalis, les vénérables évêques Formosus de Porto, et Paul de Populonia, jadis envoyés par le très-saint pape Nicolas en Bulgarie, étaient revenus à Rome avec une ambassade du roi Michaël, dont le chef était précisément ce même Pierre, que nous avons vu chargé d'une mission bien différente à Constantinople, Dans les lettres royales dont il
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p527 XI. — .NOTICE DU LIDIilî l'O.Mll'IUAUS.
était porteur, Michaël demandait au pape de vouloir bien sacrer en qualité d'archevêque des Bulgares le diacre Marinus, dont le prince bulgare déclarait connaître personnellement et apprécier le mérite. Dans le cas où le pontife ne jugerait point à propos d'éloigner Marinus de Rome, Michaël exprimait le désir qu'on lui envoyât quelque autre des cardinaux du siège apostolique distingué par la vertu, la doctrine et l'éloquence, sur lequel les Bulgares pourraient porter leurs suffrages, et qui reviendrait ensuite se taire sacrer à Rome. A l'époque où cette missive parvint au bienheureux pape, le diacre Marinus venait de partir pour Constantinople en qualité de légat apostolique. Sans perdre une minute, le très-bienheureux Adrien répondit au roi qu'il allait s'occuper de choisir parmi le clergé romain un sujet digne d'être promu au siège métropolitain des Bulgares, ce qui ne devrait nullement empêcher le prince de faire de son côté un choix analogue parmi les prêtres missionnaires qui évangélisaient ses États. Le pape promettait de consacrer celui d'entre eux que Michaël jugerait à propos de lui envoyer. Tout était donc prévu pour que le roi bulgare ne pût accuser le siège apostolique de négligence ou de trop longs délais. Le choix du pape se fixa sur le diacre cardinal Silvestre, qu'il fit partir pour la Bulgarie, accompagné des évêques Leopardus d'Ancône et Dominique de Trévise. Mais dans l'intervalle le roi bulgare s'était, comme nous l'avons dit, adressé à l'empereur grec Basile, qui cherchait alors à faire reconnaître sa suzeraineté dans ce nouveau royaume chrétien. Les évêques et prêtres de Rome furent expulsés par Michaël, et... ‘.»
23. Ici se termine brusquement par une lacune dans les manuscrits la notice fruste que le Liber Pontificalis consacre au pontificat d'Adrien II. Les trois papes ses successeurs, plus maltraités encore par l'injure du temps, n'ont laissé que leur nom au recueil des gestes pontificaux. En ce qui concerne Adrien II, nous croyons devoir suppléer à la mutilation du document primitif par les in-
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1 Liber Pontifical'a, Ailvianus II papa 103, Pair, lui., tom. GXXVIII, ool. 1379-J39G.
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p528 roxïincAT ij'aduie.n 11 (8o7-87:^.
dications suivantes, empruntées au savant Binius, et reproduites par Labbe dans l'Histoire générale des conciles : « Le roi Lothaire sollicita du pape Adrien la faveur de venir en personne soumettre au jugement du siège apostolique l'affaire de son divorce avec Theutberga. Dès l'époque du grand pontife Nicolas Ier, le roi de Lorraine avait introduit une pareille requête, mais sans succès. Adrien lui-même hésita longtemps avant de se déterminer. II finit par accorder l'autorisation demandée. De là les plaintes des Orientaux résidant à Rome. « Si le pape cède sur ce point, disaient-ils, il cédera bientôt sur tous les autres. Les actes du saint pontife Nicolas seront annulés; le schisme de Photius se relèvera triomphant à Constantinople. » Le Liber Pontificalis nous a déjà fait connaître comment Adrien fit cesser ces rumeurs calomnieuses. — A la mort de Lothaire (8 août 869), Charles le Chauve s'empara de la Lorraine au préjudice des droits de l'empereur Louis II, son frère, qui ne fut pas même appelé au partage. Le pontife écrivit en vain à ce sujet une lettre apostolique adressée au roi Charles, aux leudes et aux évêques francs. Charles le Chauve se fit couronner roi de Lorraine par l'archevêque de Reims, Hincmar, tandis que l'empereur Louis II se faisait couronner au même titre à Rome par le souverain pontife. Ce fut à cette occasion que Louis II, notifiant le fait à Basile le Macédonien par le comte Suppo, son ambassadeur, et le diacre Anastase, bibliothécaire du saint-siége, se vit refuser par le César byzantin le titre impérial. De là l'obstination des évêques orientaux du concile œcuménique à retrancher dans le texte des actes le passage de la lettre d'Adrien relatif à l'empereur Louis II. Sous le pontificat d'Adrien, l'évêque de Nantes, Actard, l'un des personnages les plus distingués de ce temps par la piété et la science, eut la douleur de voir son église et sa ville épiscopale pillées et incendiées par les Normands. Les Bretons, toujours hostiles à tout ce qui était d'origine franque, joignirent leurs persécutions à celles des envahisseurs du Nord. Actard vint chercher un asile près du pape, qui le reçut avec une charité paternelle et voulut honorer son courage et ses malheurs en le décorant du pallium. — Après avoir siégé quatre ans dix mois et dix-sept jours, lc pape
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p529 CHAP. XI. —- ANASTASE LE BIIiLIOTIIÉCAIRE.
Adrien mourut l'an de notre Rédempteur 872, le jour des calendes de novembre 1. »
§ 13. Anastase le bibliothécaire.
24. Anastase, le bibliothécaire du siège apostolique, providentiellement envoyé à Constantinople au moment où la mauvaise foi des
Grecs se préparait à altérer les actes du VIIIe concile œcuménique, n'est autre que ce célèbre Anastase auquel depuis trois siècles on s'obstinait à attribuer la composition du Liber Pontificalis. Encore maintenant ce préjugé historique dont l'érudition des bénédictins de Solesmes a fait justice depuis plus de trente ans2 persévère chez les docteurs d'outre-Rhin, et l'on peut le voir affirmé à chaque page dans l'Histoire des conciles, de Mgr Héfélé. Par une inconséquence assez étrange, Mgr Héfélé, qui attribue au biliothécaire Anastase la rédaction du Liber Pontifîcalis, ajoute que cet auteur a dû emprunter à la notice biographique d'Adrien les détails qu'il donne sur la conférence tenue à Constantinople entre les députés bulgares, les légats apostoliques et les vicaires orientaux. «Anastase, dit-il, a dû puiser dans cette biographie d'Adrien II pour donner les détails que nous trouvons dans la préface de sa traduction des actes 3. » Mais, dirons-nous, si Anastase était l'auteur de la notice biographique d'Adrien insérée au Liber Pontifîcalis, il se serait reproduit lui-même, et dans la biographie et dans la préface des actes, sans rien emprunter à d'autres qu'à lui-même, ce qui est certes permis à tous les auteurs. Or il se trouve que tous les détails fournis par Anastase sur la conférence avec les Bulgares dans la préface des actes du VIIIe concile œcuménique manquent précisément dans la notice biographique d'Adrien II au Liber Pontificalis. Ces détails, que nous avons reproduits plus haut, sont relatifs à l'infidélité de l'interprète grec et aux manœuvres concertées par l'empereur pour surprendre la bonne foi des envoyés bulgares. Le
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1 Binius., Vit. Adrian. Il, Pair, lat., tom. CXXII, col. 12J5-1216. ' Cf., Origines de l'Église romaine pur les membres de la communauté de Solesmes, tom. I. p. 33. et suiv., in-l° 1S36. 3 Mgr Héfélé, Hist. des conciles, tom, V, p. 661, traduct. Delarc.
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p530 PONTIFICAT D'AMUEX II (807-872).
Liber Pontificalis n'en dit pas un mot; par conséquent ce n'est point au Liber Pontificalis que les a pris Anastase pour les transporter dans la préface des actes. Il y a plus, cette préface des actes du VIIIe concile œcuménique ou plutôt de la version latine que le savant bibliothécaire en a donné porte la dédicace suivante : « Au seigneur saint et angélique père des pères, Adrien, souverain pontife et pape universel, moi, votre serviteur, Anastase, humble pécheur et abbé, bibliothécaire de votre siège suprême et apostolique. » Ainsi la préface des actes du VIIIe concile œcuménique est dédiée à Adrien II, et l'on voudrait que les détails contenus dans cette préface fussent empruntés à la notice biographique que le Liber Pontificalis consacre à ce pape, notice qui ne put être rédigée qu'après la mort d'Adrien II. Nous n'insistons pas davantage sur ce point. En le relevant parmi une infinité d'autres qu'on pourrait signaler, notre but est de mettre en garde les lecteurs impartiaux contre l'engouement qui s'est produit de nos jours en faveur de la prétendue érudition germanique. La supériorité qu'on attribuait à la science allemande n'est nullement justifiée.
25. Le bibliothécaire Anastase a rendu à l'histoire, à la théologie au droit canonique, à l'Eglise tout entière un service immense en recueillant avec une scrupuleuse exactitude, le texte des diverses notices biographiques rédigées par la chancellerie pontificale immédiatement après le mort de chaque pape. Le plus habile et le plus consciencieux de nos modernes paléographes ne pourrait apporter à un travail de ce genre ni plus de science ni plus de respect pour les monuments antiques. Partout où le texte était défectueux, Anastase reproduisait fidèlement ses défauts; quand le texte est inexact, mensonger même ou visiblement interpolé, Anastase transcrit purement et simplement l'inexactitude, l'interpolation ou l'erreur, sans chercher à rectifier les unes, ni à expliquer ou corriger les autres. Il a un texte ancien sous les yeux, il le reproduit fidèlement; si le texte est fruste, il ne supplée point aux lacunes; s'il est d'une latinité barbare, le barbarisme est conservé, s'il est d'un style ampoulé, sou emphase est respectée. Aucune addition, aucune correction arbitraire ne se mêle à la
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p531 CHAP. XI. — ANASTASE LE BIBLIOTHÉCAIRE.
rédaction primitive. Telle est la grande œuvre d'Anastase le Bibliothécaire. Il a recueilli dans un volume auquel il donna le titre de Liber Pontificalis toutes les notices officielles rédigées après la mort de chaque pape. Mais il n'est point l'auteur de ces notices. Une seule, celle de saint Nicolas le Grand, lui est attribuée non sans quelque vraisemblance par le savant Schelstrate. Anastase, en effet, était déjà bibliothécaire du siège apostolique sous le pontificat de Nicolas Ier; il paraît donc fort naturel qu'on l'ait désigné à la mort de ce pape pour composer la notice officielle qui devait lui être consacrée. Quant à celle d'Adrien II, évidemment Anastase n'en fut point l'auteur. Jamais il n'eût parlé de lui-même en employant les flatteuses expressions de disertissimus, eloquentissimus Anastasim, et tous les autres éloges du même genre que le lecteur a pu remarquer précédemment. Plus il méritait ces éloges, moins il eût voulu se les décerner à lui-même. Après Anastase, les notices pontificales continuèrent àêtre rédigées suivant la coutume de l'Eglise romaine, et ce ne fut qu'au Xe siècle, parmi les sombres ténèbres et les décadences de cette époque néfaste qu'on cessa de les recueillir.
26. Si nous sommes aujourd'hui complétement édifiés sur la valeur du monument traditionnel auquel le savant bibliothécaire a attaché son nom, il n'en est pas de même pour sa propre histoire que dans sa modestie il a voulu laisser dans l'ombre. La date de sa naissance est restée inconnue. « On sait seulement, dit Spanheim, qu'il était déjà en un poste éminent sous le pontificat de Léon IV (847-8oo). 1.» Il nous apprend lui-même qu'étant encore enfant, adhuc puer, il avait eu l'occasion de lire dans le texte grec la passio de saint Denys l'Aréopagite, premier évêque de Paris, rapportée d'Orient pas saint Méthodius. Or, saint Méthodius qui fut plus tard patriarche de Constantinople et mourut en 846, avait été député à Rome par saint Nicéphore près du pape Pascal Ier en l'an 82?. Anastase devait donc avoir à cette époque une quinzaine d'années.
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1 Claruit jam sufc Lcom IV, eut a secrttU fuit. (Spanhemius. Disquisitio kislnric, % l-V, |i. 271.
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p532 roxTincAT d'adrien il (867-872).
car on sait que le mots des Latins puer se prenait dans un sens plus large que notre expression française équivalente. Vers l'an 876, Anastase envoyait à Charles le Chauve une traduction latine des actes de saint Denys l'Aréopagite par Méthodius 1. Nous avons ainsi approximativement entre les deux dates de 805 et 880 la période dans laquelle s'écoula l'existence du savant bibliothécaire. Un autre document émané de sa plume nous apprend le nom du monastère dont il était abbé. Dans une lettre à « Ursus, vénérable sous-diacre de la sainte Eglise romaine, médecin domestique de notre seigneur le très-saint pape Nicolas, » Anastase s'intitule lui-même « humble abbé du monastère de la Sainte-Vierge Marie, mère de Dieu, trans Tiberim, où jadis vers l'époque de la naissance de Notre Seigneur surgit une fontaine d'huile 2.» Quelques auteurs supposent que ce monastère appartenait à l'ordre bénédictin. Nous croirions plus volontiers qu'il était affecté aux religieux basiliens chassés d'Orient par la persécution iconoclaste, et nous nous expliquerions ainsi d'un côté la profonde connaissance de la langue grecque que tous les contemporains d'Anastase s'accordent à lui reconnaître, de l'autre, la part qu'il prit d'abord avec tous les Orientaux résidant à Rome à l'espèce de résistance que le pape Adrien II rencontra au début de son règne, et dont il triompha par l'acte d'humilité sublime que le Liber Pontificalis nous a fait connaître.
Darras tome 18 p.539
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p539 CHAI'. XI. — VIIIe CONCILE OECUMÉNIQUE. IVe DE CONSTANT1NOPLE.
tienté tout entière. Quelques historiens, obéissant trop évidemment à des calculs de parti, ont voulu reprocher ici à Adrien II de s'être immiscé, contrairement à tout droit, dans une question du domaine temporel complètement étrangère à sa compétence. Le pape ne sortit point de la limite de son devoir en prenant en mains la cause de la justice et du droit. L'empereur lui-même l'avait chargé de ses intérêts. Si l'on se fût remis au jugement du saint-siége, on eût évité de grands désordres et épargné des flots de sang. Quoi qu'il en soit, une lutte s'éleva de nouveau à ce sujet entre le saint-siége et l'archevêque Hincmar, qui ne sut pas, une fois encore, se tenir dans les bornes de la soumission et du respect du à la suprématie apostolique. Charles le Chauve essaya vainement de faire approuver par le pape son usurpation, que la force seule put maintenir. Mais des affaires plus essentielles à la paix de l'Église attiraient l'attention d'Adrien sur l'Orident.