Luther 16

Darras tome 33 p. 107

 

62. L'empereur avait demandé, aux princes protestants, un écrit contenant leur symbole de foi et l'indication des abus qu'ils entendaient supprimer. Cette demande était considérable ; elle mettait pour la première fois, la révolte protestante en demeure de présen­ter une confession de foi. Les confessions sont contraires au prin­cipe protestant. Le principe protestant c'est la liberté pour tous, c'est le droit personnel de faire un choix et de mettre son interpré­tation de la Bible au-dessus de l'autorité des hommes : une con­fession de foi, c'est un acte de pape. Pour accéder à la demande, sans trop déroger à leur principe, les protestants présentèrent, non pas une seulement, mais deux confessions ; l'une fondée sur le sens littéral de la Bible, l'autre, sur le sens figuratif; celle-ci rédigée par Bucer au nom de Strasbourg ; celle-là dressée par Mélanchthon, au lieu et place du pape de Wittemberg, mais sous sa dictée. La confession d'Augsbourg est la plus considérable de toutes ma­nières. Outre qu'elle fut présentée la première, souscrite par un plus grand nombre et reçue avec plus de cérémonie, elle a encore cet avantage qu'elle a été regardée dans la suite, non-seulement par Luther et Calvin, mais encore par tout le parti du sens figuré as­semblé en corps, comme une pièce commune de la réforme. Bossuet l'a étudiée longuement et montré par le détail, sur chaque point, les variations continues de la pensée protestante; il faut lire cette maîtresse analyse pour voir qu'au fond ces dogmatiseurs si affirmatifs, ne savent à quoi se prendre dans le monde mobile de leurs propres conceptions. Pour nous, ce que nous y voyons de prime abord, c'est que l'exomologèse de Mélanchthon contredit parfaitement la mission de Luther. Un homme s'est rencontré qui, prêtre de la Sainte Eglise de Jésus-Christ, s'est annoncé à l'univers comme un nouveau prophète ; il a voulu faire prévaloir son auto-

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rite contre celle de l'Église catholique. Des peuples séduits ou sur­pris ont marché à sa lumière. Aujourd'hui le disciple en qui Luther a mis son amour, l'enfant de son cœur et de ses doctrines, forcé de montrer au monde le symbole de son maître, ne sait où trouver ses oracles; après de longs jours de travail, il présente une confession qu'il a lue, relue, raturée, interlignée, surchargée. Après avoir longtemps hésité, cherché, il a dressé enfin ses articles et Luther y souscrit en fermant les yeux. On devrait naturellement présumer que le disciple n'est pas au-dessus du maître et que le travail de Mélanchthon expose fidèlement les doctrines de Luther. Cette pré­somption est le contraire de la vérité. Nous avons entendu l'Ecclésiaste de Wittemberg déclamer contre le libre arbitre. « Je n'en veux point, criait-il ; gardez-le ; si Dieu me l'offrait, je le refuse­rais. » Or Mélanchthon établit : « Qu'il faut reconnaître le libre ar­bitre dans tous les hommes qui ont l'usage de la raison, non pour les choses de Dieu, que l'on ne peut commencer et achever sans lui, mais seulement pour les choses de la vie présente et pour les devoirs de la vie civile. » Il nous souvient de cet axiome découra­geant que Luther voulait imposer de sa pleine science : « Que Dieu opère en nous le péché. » Mélanchthon confesse : Que la volonté du méchant est la cause du péché. » Emser, Cochlée, Eck, Erasme n'avaient jamais dit autre chose. Luther traitait les bonnes œuvres de péchés, même quand elles étaient opérées par une âme juste; il s'emportait comme un furieux contre l'épître de saint Jacques, qui dit formellement le contraire. Mélanchthon écrit : « Les bonnes œuvres sont dignes de louanges, elles sont nécessaires et elles mé­ritent des récompenses. » Luther a, sur le conseil du diable, aboli la messe. « Les réformés, répond Mélanchthon, n'ont pas aboli la messe ; on la célèbre parmi nous avec une extrême révérence et on y a conservé presque toutes les cérémonies ordinaires. » Luther avait traité l'Église, de Sodôme, de Gomorrhe, de grande prostituée de l'Apocalypse : « Nous ne méprisons pas l'Église catholique, con­fesse Mélanchthon, ni ne voulons soutenir les opinions impies qu'elle a condamnées ; car ce ne sont pas des passions désor­données, mais l'autorité de la parole de Dieu et de l'ancienne Église,

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qui nous a portés à embrasser cette doctrine pour augmenter la gloire de Dieu, la doctrine des prophètes, des apôtres, des saints pères, de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Jérôme. » Luther avait réprouvé tous les papistes ; voici qu'Antoine, Bernard, Dominique et François sont tenus pour saints, enfants de la véri­table Église, par l'Apologie de Mélanchthon. Quand donc le règne de la véritable Église a-t-il pris fin ? Mélanchthon n'en sait rien, car Luther appelle un homme merveilleux en tout ce Gerson qui, à Constance, avait frappé Wiclef et Jean Huss. Mélanchthon recon­naissait encore, dans l'intérêt de la société politique et religieuse, la juridiction épiscopale. On avait chassé les évêques de leurs sièges, il consentait à ce qu'on les rétablit. « Et de quel front, di­sait-il, oserions-nous consacrer cette victoire de la force brutale, si les évêques nous laissent notre doctrine? Faut-il que je vous dise mon opinion? Eh bien! domination épiscopale et administration spirituelle, je voudrais tout leur restituer. Voyez donc l'Église que nous aurions sans administration épiscopale ! une tyrannie plus in­tolérable que celle que nous subissions. » Après avoir fait, à Camerarius, cette confidence, Mélanchthon écrivait au légat Campeggio: « Nous n'avons pas d'autre doctrine que celle de l'Église romaine, nous sommes prêts à lui obéir si elle veut étendre sur nous ces tré­sors de bienveillance dont elle est si prodigue pour ses autres en­fants (il faut retenir cet hommage) ; nous sommes prêts à nous je­ter aux pieds du pontife de Rome, et à reconnaître la hiérarchie ecclésiastique, pourvu qu'il ne nous repousse pas. Et comment re­jetterait-il la prière de suppliants? pourquoi le fer et la flamme, quand l'unité rompue est si facile à rétablir? » Mélanchthon était las de combats : il voulait la paix pour lui-même que les contro­verses prenaient fort au dépourvu ; pour l'Allemagne, qui depuis quinze ans était en proie aux divisions ; pour le chef de l'Église et pour cette sainte armée d'évêques dont la chaîne ininterrompue re­montait jusqu'au berceau du Christianisme. Malheureusement Mé­lanchthon était l'esclave de son maître et lorsque Luther, en pré­sence des confessions de son disciple, se livrait à la frénésie de ses emportements, il ne savait plus à quel saint se vouer. De plus, il y

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avait près des princes des conseillers qui devaient, à la révolte, une brillante existence et qui s'opposaient à toute pacification pour garder ce despotisme spirituel que leur octroyait si bénévolement la réforme. Toute pensée de paix était, aux yeux de Luther, une impiété, un sacrilège. Pendant que Melanchthon, dans ses confé­rences avec les théologiens catholiques, usait ses forces, ses ar­deurs de tête et de plume, et jusqu'à ses larmes, pour opérer un rapprochement, Luther faisait un appel à la haine, soulevait les colères des princes allemands contre la papauté et offrait son sang en holocauste, au triomphe de ses passions. Cependant Mélanchton n'était pas seul : Spalatin inclinait à rétablir le sacrement de l'Eu­charistie ; Justus Jonas opinait pour la restitution des biens ecclé­siastiques : la réforme reniait Luther et ne conservait plus, contre les doctrines catholiques, que les vieilles rancunes qu'il coûtait trop de désavouer à l'amour-propre de ses théologiens. Ces rappro­chements n'exaspèrent que plus les passions de Luther. Ni le sang qui a coulé en Allemagne pour le triomphe de ses doctrines, ni le sang qui coulera dans un avenir prochain, rien ne le trouble. Il veut écraser le catholicisme. Les conférences avaient duré assez longtemps entre les docteurs Eck, Cochlée, Faber, Wimpina, d'un côté, et de l'autre, Melanchthon, Jonas, Spalatin. Charles-Quint sa­tisfait exprima le désir de voir les princes protestants rentrer dans l'Eglise, sinon, comme protecteur de l'Eglise, il serait obligé d'agir en conscience. Cette déclaration excita des mécontentements et Philippe de Hesse se retira. Dans les conférences, Eck avait appuyé trop peu sur l'infaillibilité de l'Eglise et avait fait des concessions regrettables, par exemple la communion sous les deux espèces. Quant à Melanchthon, il était tout romain ou à peu près ; mais quand il eut entendu les colères de Cobourg, il rebroussa chemin et cédant aux reproches des villes luthériennes, il laissa tomber tout espoir d'entente. L'empereur termina la diète par un édit où il dé­clarait les protestants confondus et ordonnait, en attendant la cé­lébration du concile, de rétablir partout l'ancienne religion. S'il eut tenu vigoureusement à l'exécution de ses ordres, c'eût été pro­bablement la fin du protestantisme. Malheureusement l'empereur,

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menacé par les Turcs, avait besoin, pour sa défense, du concours des princes protestants; et les princes catholiques n'osaient agir, dans la crainte d'allumer la guerre civile. Dans ces incertitudes et ces craintes, deux ans après, dans l'attente du concile, à la diète de Nuremberg, on déclara laisser les choses dans le statu quo ante.

63. Les efforts de Mélanchthon pour donner la paix religieuse à l'Allemagne avaient échoué contre les fureurs de Luther. Après la diète, le Saxon ne peut plus se contenir : c'est un fou furieux. Dans ses gloses sur la diète, il s'écrie : « Malheur à vous tous qui avez soutenu le papisme à Augsbourg, honte sur vos têtes. La postérité rougira de vous, elle ne pourra croire qu'elle a eu de sem­blables ancêtres. Oh ! Diète infâme, qui n'as jamais eu, qui n'auras jamais ta pareille, tu as couvert d'opprobres nos princes et notre pays ; tu as marqué ton sceau sur le front de nos Allemands, de­vant Dieu et devant les hommes. Que dira le Turc au bruit d'un tel scandale ? » On lui demande si l'on peut faire la guerre à l'em­pereur : c'était une question précise : voici la réponse : « Quand des égorgeurs et des chiens de sang n'ont qu'un désir : de tuer, de brûler, de rôtir, il n'y a pas de mal à s'insurger, à opposer la force à la force, le glaive au glaive. Il ne faut pas traiter de rébellion ce que ces chiens de sang appellent rébellion. Ils voudraient bien nous fermer la bouche et la main, et empêcher qu'on employât contre eux le poing ou la parole... Qui s'élève contre le droit ne se ré­volte pas. Il y a révolte seulement quand on ne peut souffrir ni ma­gistrature, ni justice, qu'on les attaque ouvertement, qu'on veut s'ériger en maître et en droit vivant, comme l'a fait Munzer : Autre est l'envahisseur, autre le transgresseur : voilà le crime. Donc ré­sister à ces chiens de meurtriers, ce n'est pas faire de la rébellion ; qui dit papiste, dit oppresseur. » Un catholique de Dresde osa dé­noncer à l'Allemagne ces doctrines séditieuses ; il vit, dans des termes habilement voilés, mais assez transparents, un appel à la ré­volte, Luther lui répond: «Quand mon adversaire dit que je pousse les Allemands à la révolte, il ment comme un fieffé coquin, comme un vrai papiste. Qu'ai-je dit: Que si l'Empereur veut faire la guerre

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à Dieu on doit lui dénier obéissance. Et après? Il traduit cela comme si j'avais enseigné qu'on doit dans tous les cas refuser d'obéir à l'empereur et aux puissances. Quand Luther parle de dé­sobéir, c'est aux tyrans qui s'élèvent contre Dieu. » Luther di­vague et équivoque, il ne s'agit pas de savoir si l'on doit refuser d'obéir à la tyrannie, mais si l'on doit s'insurger contre l'Empereur par les armes et défendre l'évangile de Luther avec le glaive. Luther laisse deviner sa pensée plus qu'il ne l'explique ; il confesse qu'il ne peut plus prier sans maudire et déclare que le protestant ne doit pas se laisser tuer comme une brebis qu'on mène à l'abattoir. On ne fut pas dupe en Allemagne de cet artiste en injures qui traitait la casuistique avec un appareil de mots grossiers ; on lui posa de nouveau la question : Peut-on faire la guerre à l'Empereur ? « Si l'empereur, répond-il, nous fait la guerre, il veut détruire notre re­ligion ou en proscrire le libre exercice. Si tel est son dessein, Charles perd son droit d'empereur, ce n'est plus qu'un tyran. » Alors tout citoyen a le droit de se révolter? Luther répond à Linck : « Non, mon ami, je n'ai pas donné de consultation, à ceux qui me demandaient si l'on peut résister à César, » et à Sprengler : « Ren­dez à César ce qui est à César ; or ce qui est à César, c'est de lui résister quand il prescrit des choses injustes;» et plus tard : « S'il est permis de faire la guerre aux Turcs, à plus forte raison au Pape, qui est pis que le Turc. Or, si César vient s'enrôler dans la milice turque ou papiste, qu'il s'attende à ce qu'il mérite1. » Luther n'osait pas le dire cruement, mais il voulait la guerre : elle va venir là d'où il ne songe pas à l'attendre.

 

64. Pendant que Luther était enfermé à la Wartbourg, l'évangile de Wittemberg  s'était   introduit  à  Zwickau en  Saxe. Bientôt quelques hommes de cette ville déclarèrent insuffisants les chan­gements opérés par Luther et se prirent, suivant son exemple, à dogmatiser. L'un de ces imitateurs de l'Ecclésiaste de Wittemberg fut Nicolas Storck: à l'exemple du Sauveur, il s'entoura de douze apôtres, de soixante-douze disciples, et se dit chargé par l'Esprit-

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1. Œuvres de Luther en allemand, t. XX ; et ses lettres, t. III.

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Saint de régénérer le monde. Dans le monde régénéré par Storck devait régner le plus sale communisme ; l'adhésion à cette crapu­leuse utopie se manifestait par la collation aux adultes d'un  se­cond baptême, suivant cette parole : « Celui qui aura cru et aura été baptisé, sera sauvé. » Luther cria haro contre les anabaptistes et la promiscuité des sexes ; une dispute des plus  chaleureuses  s'en­suivit pour savoir si la foi doit précéder le baptême ; elle  se ter­mina par des sévices des plus forts contre les plus faibles et par des arrêts de proscription. Les anabaptistes, frustrés par la force de leur droit au libre  examen, se firent pendant la guerre des paysans, chefs de bandes insurgées. Après la bataille de Frankenhausen, Storck alla mourir à Munich, pendant que ses principaux
disciples Hubmayer, Stubner, Itink, Hoffman  visitaient la Suisse, la Silésie et la Livonie. Chassé de ce dernier pays, Hoffman vint à Strasbourg et y trouva, dans Mathisson, un fervent disciple. Mathisson envoya, en Westphalie, Bockelsohn qui devint  Jean  de Leyde. La capitale de la Westphalie, Munster, avait  été  gagnée à la réforme par un jeune prédicateur. Bernard Rothmann était un
des mille théologiens nés au soleil de cette nouvelle Sion des temps modernes, que saluaient dans leurs rêves tous ces fanatiques dont Luther avait troublé le cerveau. Rotthmann remplaçait son défaut d'instruction par une grande somme de fanatisme. Le soir, il se réunissait volontiers avec quelques disciples, dans les jardins du syndic, pour deviser avec emphase de la Jérusalem céleste dont Dieu lui réservait l'empire. Parmi les auditeurs était la femme  du syndic, qui se prit d'une véritable passion pour Rothmann, qu'elle épousa après avoir empoisonné son mari. Cependant  les anabap­tistes, venus à Munster, eurent plusieurs  conférences avec Roth­mann, qui, vaincu par leurs arguments ou irrité contre Luther, se convertit à l'anabaptisme. Cette nouvelle apostasie fit tort à sa for­tune. Le brasseur de Harlem, Mathisson et Bockelsohn, le tailleur
de Leyde, qui se vantaient d'un commerce intime avec la divinité, devinrent bientôt l'idole de la populace. Comme Hoffman, venu au rendez-vous de Munster, avait la parole facile et ornée, Bockelsohn le choisit pour orateur. Un moine de  Harlem donna le  signal de
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ces accès d'épilepsie, où les malheureux habitants de Munster de­vaient voir si longtemps des manifestations divines. Se rouler à terre, rugir, écumer, appeler le Christ était, à leurs yeux, les moyens de faire redescendre Dieu sur la terre. La crise passée, le démoniaque annonçait que Dieu venait de lui apparaître et que le moment était venu de faire pénitence. Faire pénitence, c'était démo­lir les églises, raser les monastères, briser les images, fondre les vases sacrés pour en distribuer le produit aux pauvres ; c'était en­core piller les riches et accélérer par le brigandage l'approche du temps où les enfants de Dieu partageraient le même pain et la même femme. Un autre prophète tomba bientôt la face contre terre, et du ruisseau où il se roulait, il déclara que Dieu ordonnait au peuple de Munster de se choisir pour chef Jean de Leyde et Jean de Leyde fut déclaré roi. Jean de Leyde eut bientôt une mai­son royale, une couronne, une épée, un bourreau, et pour sa quote-part, vingt-trois femmes. Le 27 février 1534, le prophète eut une vision qui lui ordonnait de chasser les enfants d'Esaü ; il expulsa de la ville tous les habitants réfractaires à l'anabaptisme et fit con­fisquer, aux portes de la cité, tout ce qu'ils emportaient. Aussitôt un édit parut qui ordonnait de raser toutes les églises ; le peuple obéit, se rua sur les églises, brisa, saccagea, brûla et accomplit dans le saint lieu, à la lumière des cierges, le précepte donné à nos premiers pères de croître et de multiplier. Un rescrit, affiché dans la nouvelle Sion, décida qu'il n'y avait qu'un livre nécessaire au salut et qu'il fallait brûler tous les autres comme inutiles ou dan­gereux ; deux heures après périssait une riche bibliothèque. Après celte double victoire, les anabaptistes songèrent à organiser la commune. Un ordre du prophète, crié dans les rues, enjoignit, à chaque habitant, d'apporter, comme une offrande au Seigneur, tout son or et tout son argent. Tous les biens étaient en commun ; la femme était considérée comme un trésor dont chaque membre avait la jouissance. A midi et le soir, de vastes tables étaient pré­parées où l'on mangeait en commun. On lisait la Bible pendant le repas. Cependant quelques restes de bourgeoisie voulurent organi­ser un semblant d'opposition ; les ouvriers  qui  avaient  goûté  les

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douceurs d'une vie sans travail, les livrèrent au  bourreau. D'autre part le prophète, pour convertir le monde à l'anabaptisme, en­voyait des apôtres à Osnabruck, à Warenboug, Susat, Coiffeld. Hé­ritiers à plus d'un titre des  anciens gnostiques, aspirant à un spi­ritualisme aussi faux qu'exagéré, rejetant toute doctrine  positive pour ne croire qu'aux révélations intérieures et aux utopies millé­naires, on ne voit pas bien ce que ces apôtres à rebours pouvaient prêcher. Du moment que le ciel nous éclaire, nous n'avons nul be­soin de prédicateur. A l'arrivée des forcenés de l'anabaptisme, les prêtres, les nobles avaient  quitté Munster ; le prince évêque, François de Waldeck, avec les exilés et les proscrits, au premier effort pour reprendre sa ville, avait éprouvé un  échec, mais il ne s'était point découragé et revint faire le siège de Munster. Ces  fa­natiques se défendirent longtemps ; ni le sang versé, ni la résurrec­tion espérée des morts ne  purent les secourir. Munster dut se rendre ; le prophète, pour prolonger ses jours, proposait à l'évêque d'enfermer Jean de Leyde dans une cage et de le promener  dans l'Europe, pour trouver, par cette exhibition d'une bête curieuse, un moyen de payer ses dettes. On le réserva, lui et quelques chefs, pour le dernier supplice. Le peuple accourait des campagnes  afin de voir les vaincus et de les conspuer. Pour étancher leur soif, un homme du peuple leur offrit une fiole pleine de  sang. Les  prédicants Luthériens faisaient quelquefois arrêter le cortège, pour offrir à ces malheureux une dispute publique. Il y en eut une sur la plu­ralité des femmes où Jean de Leyde produisit les arguments qu'ac­cepteront Mélanchthon  et  Luther pour obliger le landgrave  de Hesse. Rothmann était mort pendant le siège. Jean de Leyde fut en­voyé à l'échafand avec son premier ministre, le bourreau Knipper-dolling et Krechtingk. L'échafaud s'élevait sur la place du marché, en face même du palais ou Jean de Leyde, entouré de son sérail, pa­raissait autrefois dans la splendeur de ses vêtements royaux de pro­phète ; pour qu'on le vît de plus loin, il était élevé entre  ses deux complices. Le bourreau lui déchira les chairs avec  des tenailles ardentes ; ce supplice dura près d'une heure ; puis un coup  d'épée perça le corps d'outre en outre. Les deux compagnons périrent du

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même supplice; leurs cendres furent jetées au vent. Ce qui restait de Jean de Leyde fut enfermé dans une cage de fer et fut suspendu à la Tour de Saint-Lambert, pour servir d'épouvante aux anabap­tistes. La réforme ne put cacher sa joie de la chute de l'anabap-tisme à Munster : elle croyait prendre possession des ruines de cette ville infortunée ; mais le vieux culte qui avait tant souffert dans cette lutte fut, par décision de la diète de Worms, réintégré dans tous ses droits : les excès de l'anabaptisme avaient couvert le luthéranisme d'opprobre. Du reste, si Luther n'avait pas arboré l'étendard de la révolte, il n'aurait pas eu Storch pour imitateur ; et s'il avait ménagé Storck et ses disciples, il est probable que, libres de dogmatiser à leur aise, ils ne se fussent pas poussés à de si exécra­bles déportements. L'Eglise seule a le droit de condamner et Storck et Luther ; au tribunal de Luther vient tout simplement un chré­tien qui se trompe, non un hérétique punissable surtout par le fer et le feu. Deux disciples de Storck, Jacob Hutter et Gabriel Scherding, réunirent les restes de l'anabaptisme en Moravie et y for­mèrent des communautés de Huttérites qu'il ne faut pas confondre avec les Hernhutter, restes des Hussites établis également dans la Moravie, au village de Hernhut, par le comté de Zinzindorf. Les Huttérites vivaient paisiblement de leur travail, lorsque l'Empereur lança contre eux un édit de bannissement, qui fut bientôt rap­porté, à condition qu'ils n'entreprendraient rien contre les mœurs, la paix publique et le Christianisme. Un historien rapporte que, retournés à cette condition en Moravie, ils s'appliquaient au tra­vail des champs et menaient une vie quasi-monastique. Cet âge d'or dura peu : Hutter et Scherding se prirent de querelle et for­mèrent deux partis hostiles. Le luxe vint les prendre à revers. Les chefs moururent loin de leurs disciples ; plusieurs communautés retournèrent dans leur pays d'origine ; un siècle plus tard, il ne restait rien des Huttérites en Moravie. Les descendants de ces sec­taires sont restés, comme leurs aïeux, avec leurs croyances et usages particuliers, inoffensifs et simples de mœurs, braves gens  qui, étant ce qu’ils sont, devraient être des nôtres.

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