Denys l’Aréopagite 7

Darras tome 6 p. 426

 

   100. Pour donner à ces preuves intrinsèques un dernier degré d'évidence, nous allons un instant nous placer dans l'hypothèse du P. Sirmond, et admettre avec lui qu'Hilduin a seul imaginé cette fiction de l'aréopagitisme, que nul avant lui ne l'avait soupçonnée, et qu'il fut le premier à l'enseigner au monde. Nous supposons donc, comme un fait avéré, que Louis le Débonnaire n'a jamais connu la tradition de l'aréopagitisme, lorsqu'il reçoit, en 837, la lettre d'Hilduin : et nous demandons comment l'auteur de cette invention peut avoir l'assurance de lui écrire, dès le début, une affirmation de ce genre : « La noblesse de la naissance de saint Denys, l'éclat de la haute magistrature qu'il remplit à Athènes, nous sont attestés par les Actes des apôtres et les autres histoires; les siècles passés et le nôtre en sont assez instruits1. » — Eh quoi! n'eût pas manqué de répondre Louis le Débonnaire, vous me parlez de saint Denys l'Aréopagite, quand je vous demande l'histoire de saint Denys de Paris ! Les siècles passés pas plus que le nôtre n'ont jamais songé à les confondre. — Et si l'empereur lui-même n'eût pas fait cette réponse, croit-on que, parmi les religieux au sein desquels Hilduin venait d'introduire la réforme monastique, il ne se fût pas trouvé mille contradicteurs, qui n'auraient pas eu assez

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1. Génère siquidem eurnnubilissimum et philosophiœ rnagisterio itisignem aima    | Athenas claruisse, et aliurum  historiarum, et Actuum apostolorum tcitimmio, tœcula nrisca seu instantia coqnoverunt. (Hilduini. Rescriptum ad innierutorcm.    

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d'anathèmes pour l'audacieux novateur, pour l'ambitieux abbé qui voulait grandir, par une fraude historique, la gloire de son couvent et l'éclat de sa dignité personnelle? Que n’eussent-ils pas opposé de dénégations à cet autre passage où Hilduin invoque le témoignage des livres composés en grec par son saint patron? — Toute la France croit, l'Église tout entière sait, lui eût-on répondu, que saint Denys de Paris n'a jamais écrit d'ouvrages : et vous osez nous donner sous son nom des livres universellement reconnus pour l'œuvre de l'Aréopagite ! Est-ce ainsi que vous vous jouez des traditions les plus saintes et les plus respectables? Est-ce ainsi qu'après avoir semé le trouble dans les monastères, et violenté les consciences, vous portez le désordre dans l'histoire et renversez les croyances les plus sacrées et les plus authentiques? Enfin, comme si ces impossibilités n'étaient pas encore suffisantes, Hilduin prend plaisir à leur en ajouter une autre non moins insurmontable.  «Tous ces monuments que nous vous adressons, dit-il à Louis le Débonnaire, ont été relevés sur les antiques manuscrits des archives de l'Église de Paris. » Il aura donc fallu qu'Hilduin trouvât le temps de faire une copie spéciale de ces diverses inventions pour l'introduire furtivement dans le trésor des archives de l'Eglise de Paris ! Il aura fallu qu'il trouvât des subalternes pour prêter leur concours mercenaire à cette fraude impie; et, par une merveille non moins surprenante, parmi tant de copistes frauduleusement employés, parmi tant de moines témoins journaliers de la conduite de leur abbé, parmi les gardiens des archives, il aura fallu ren-contrer la même discrétion, le même silence, la même complicité. En vérité, nous ne croyons pas à de tels miracles. Et, s'il faut le dire, nous avons pour les rejeter des preuves plus démonstratives encore que ne peuvent l'être ces accumulations d'impossibilités matérielles et morales. Si quelqu'un devait être prémuni contre une supercherie de ce genre, ce dût être l'évêque de Paris lui-même, gardien-né des archives de son Église, les ayant sous la main, et pouvant, par une simple inspection, se convaincre de l'exactitude des citations d'Hilduin. Or, vers 830, c'est-à-dire environ douze ans après l'apparition du livre d'Hilduin, Énée, évêque

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de Paris, écrivait, contre les iconoclastes grecs, un traité dont voici les premières paroles : « Énée, évêque de la ville de Paris, siège où s'assit, le premier, saint Denys, placé par l'apôtre saint Paul à la tête de l'Église d'Athènes, et plus tard envoyé par saint Clément pour évangéliser les Gaules, aux fidèles catholiques paix et gloire1. » Il faut convenir que la prétendue imposture d'Hilduin aurait eu un privilège unique dans l'histoire, celui de frapper d'aveuglement un empereur qui aurait cru voir ce qu'il ne voyait point en réalité, et un évêque de Paris, qui aurait lu dans les archives de son Église ce que ces archives ne contenaient pas.

 

   101. Hilduin n'a donc pas inventé l'aréopagitisme. Les preuves extrinsèques qu'il nous reste à exposer mettront cette vérité hors de doute. Ce ne sont point seulement la Gaule, l'Italie, l'Espagne, la Germanie qui reconnaissent l'identité de saint Denys de Paris avec l'Aréopagite. L'Église grecque n'a pas un autre enseignement. Voici les paroles des Menées : « Denys, illustre par les richesses, la gloire, la science et la sagesse, un des sénateurs de l'Aréopage, fut pris, comme une noble proie, dans le filet de la prédication du grand Paul, qui le baptisa et l'ordonna évêque. Initié par le sage Hiérothée aux mystères de la plus haute théologie, il a laissé des écrits d'une doctrine merveilleuse et sublime....... Après avoir terminé ses ouvrages sur la forme de la constitution ecclésiastique, il se rendit dans les régions occidentales, sous le règne de Domitien, et après avoir illustré la ville de Paris par de nombreux miracles, il fut décapité. Par un prodige qui frappa d'admiration tous les assistants, il porta lui-même sa tête dans les mains, l'espace de deux milles, jusqu'à ce qu'il la remit comme un trésor inestimable à une pieuse femme, nommée Catulla. Rustique et Éleuthère, ses disciples, subirent avec lui le supplice de la décapitation 2. » Les Menées sont le Martyrologe de l'Église grecque,

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1.  D'Aeîiery, Veterum aliquot scriptorum qui in Gallice biblioihecis, maxime Benedictinorum, latuerant, Spicilegium (1653-1C77), in-4°, tom. VII; Mïïœas Parisieusis episcopi, Liber adversus Grcecos; Patrol. Int., tom. CXXI, p. 68fi.

2.  Outoç Tt)vOÛT(i) v.aX 66^, xal auvécret, xaî ffoçîa rtov âTiâvriov ÛTtepé^wv, twv èv xtj> Apeît<) Tiâtut 6ou>>£utûv eï; yjv xal àypeuBsk Otto toû [izy&kov naOXow, xal Pa7rttff6el«,

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et leur témoignage est celui de la tradition immémoriale de l'Orient. Ce qu'elles nous disent de saint Denys l'Àréopagite se retrouve sous la plume de Michel Syncelle, prêtre de Jérusalem, qui florissait sous le règne de l'empereur iconoclaste Théophile (829-842). Dans son éloge de saint Denys l'Aréopagite, en langue grecque, Michel Syncelle s'exprime ainsi : « Denys s'était fait remarquer entre tous les hommes les plus distingués de la Grèce par son zèle religieux; sénateur de l'Aréopage, il avait plus ennobli cette dignité qu'elle ne l'avait honoré lui-même. A la voix de saint Paul, il abandonna les régions empoisonnées de l'erreur, pour suivre la bonne odeur de Jésus-Christ. Jugé digne du sublime honneur du ministère sacré, il fut ordonné par l'Apôtre, premier évêque d'Athènes... Abeille de la sagesse, il emprunta les ornements de la philosophie profane pour les faire servir à la divine théologie; s'inspirant de l'Esprit-Saint, source de la céleste lumière, il composa ses magnifiques ouvrages de théologie, qui ravissent les âmes par leur splendeur... Les persécuteurs le découvrirent dans une petite cité des Gaules, nommée Paris, et le saisirent... D'un coup de sabre, ils firent tomber cette tête sacrée, que le bienheureux apôtre avait inclinée devant eux... 0 cité de Paris! la plus petite des villes de la Gaule, quel n'est pas ton glorieux privilège de posséder, dans un tel apôtre, le plus inappréciable des trésors ! »

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y_e'.ooTOVctxai imav.QTZoz, xà àTïâpprjTa |AW,8stç \mb tou aoçov 'IspoôÉoy, xaî G\>yyç>â\j.- jiaTa y.aTa).£),o'.irw; 7rapâoo!;a, xaî 6aufjiaerrà te xaî \j<\n)\ôia.ta.,__  Aùtoç toîvvv xaî Tr,i £y.y.).7iffiaGTiy.rjç y.afacTàcEwç ép^vEua-aç tov tjtiov, [aetk Taû-ra y.aTa/.aëàv xà 'EcTîc'pta fiipv] etù xïjc (3a<ri).s(a<; Aofjt,STiavoû, xaî iro),Xà 8aû(xava ÈTtiSEiïjàfAsvo?, èv 17a- picîa xr, it6).ei, tt]v y.£ça),?iv àTcoxÉpETai • y.aî Tavvrçv îSîaiç X£P<7'V ùttoô'e&xjxsvo;, {AÉ^pt ôuo ixsHwv ÈëdStas, 9aû[jt,a xoïç opweriv £VcrTr,càjXEVOç xaî où 7Tp6xEpov Taùxrçv àvrjxe, Ttpîv 5te f^vaiy.î àv6|j.aTt KaxoOXa uTïavTYiaaç, xaî xaxà Oewv TrâvTw; avayzQsïi xpôvoiav, xaïç èy.EiVYjç 7ra).à[j.aiç oïov xi'va ôria-aupàv EvanÉâExo. 'Qa-aÙTcoç 'Pouorixôç «.ai 'E).E'j6Éptoç xapaToixoîJvxat, ot aÙTov çoiT7ira(. [Vita et Eucomium L. Dionysii Areopogitœ.ExMenœis Grœcis, mensis octob., die 3; Patrol. grœc, toai. IV, col. 585-588.)

1. Outo; Èariv, à twv y.aô' 'EXXàSa XoyàSwv xaî £U7raTptôc5v EÙy.Xsî'GTaTOi;,  xaî iï|? 'ApE(i)^aYÎTi6oî pouXrjç Èço^wTaTO; • où [/.Èv togovtov èx ttj; àijîaç rapixXuTo; auoçav- 6sî;, Ô70v aÙTo; exeiv/jv raptcpavECTÉpav àTC£ÇT)vEv..... Aùti'xa  Aiovùcioç  àTiéazri tJjç j3op§opcooouç ty,; ElStoXo^aviaç XifAV/jç y.aî IJaùXio tw tt/Éovti 9s£av EÙwSîav sxoXXJjÔy).... Kaî paOjxoù  toù  tvîç Eepap/îa; â;ioç xpiÔsî;, TîpôJio; 'A9-ovcôv  èmaxo'noî ùrc' aùtov

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p430 PONTIFICAT DE  SATNT CLÉMENT I  (67-76).

 

L'historien Nicéphore, saint Méthodius, dans sa Passion de saint Denys, Siméon Métaphraste, dans ses Vies des Saints, tiennent le même langage. A qui fera-t-on croire que la fraude d'Hilduin ait pu inspirer des écrivains dont les uns lui sont antérieurs et dont les autres n'eurent jamais connaissance de ses ouvrages ? Voici par exemple les paroles d'un Synaxaire grec, remontant, de l'aveu de tous, à la plus haute antiquité : « Combat de notre saint Père Denys l'Aréopagite, évêque d'Athènes. Converti dans sa ville natale à la voix de l'apôtre saint Paul, il ouvrit les yeux à la lumière de la vérité et embrassa la foi de Jésus-Christ. Il fut ordonné par l'Apôtre évêque d'Athènes. Il fut exposé aux flammes par les Athéniens, qui le voulaient brûler en même temps que ses écrits. Se dirigeant alors vers les contrées occidentales, sous le règne de Domitien, après y avoir opéré plusieurs miracles, il eut la tête tranchée avec Rustique et Éleuthère. Après son supplice, il porta quelque temps dans ses mains sa tête coupée1

 

   102. Ce dernier témoignage a une importance capitale dans la question qui nous occupe. Les Actes latins de saint Denys, universellement reconnus comme authentiques, par les partisans aussi bien que par les adversaires de l'aréopagitisme, débutent par ces paroles : « Saint Denys, qui avait reçu du bienheureux Clément, successeur de l'apôtre Pierre, les semences de la parole divine à distribuer aux gentils, se dirigea, dans toute l'ardeur et l'intrépidité de sa foi, vers les contrées qu'on lui indiqua comme les plus atta-

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npoye.içi^exa.1.... KaÔàuep ooçri (AeXCrra, Ta t9;ç xoctw xaXXtaTEVfiaTa vr\ ÔEta xal oùpo vîco Y.aïliEçr\oa.ç, xaî Ttpoç tïjç âeap^txwTàTriç cptoxoëXuataç TcXrçpuiÔEtç Èjj.itvE'JffEcoç, XeXâ- Xr]xs re xaï TeOeoXôfrixe, xal avvTÉTa^E Ta voùv anavra xaTanXYiTTOvTa.... Kal 8^ xaTap.7ivu8évTOç àuTOv toïç StwxTatç 07tàp/eiv èv naptaioiç (TtokiyyQ ôutw xaXovf/iv-fl) SpojAodooç eîff£>.ct(7avT£i;, èxeïae xaTÉXaëov àviTÔv... Ta Jjîçy] crrca(7(xp.evoi, toù xpt<rf/.axa- pfou Gîox^puxoç Tàv a.\iyéva 7ipoGûfj.wç ixxsîvavxoç,  tï]v ûet'av xai roxvtEpov xeçaXfy/ àir£T£[xov___ MaxapicTeov toivvv tvjv tcôXiv, x. t. X. cQç àX^Otoç fAE^axàptorat ITapiata, •f) t?i (xèv titiXixotïiti Twv xaxà raXXîav (/.txpÔTSpa TtôXewv, tw x£xXï]ptôff6ai Se as, twv SiSacrxâXwv w xpéxpixe, ÔYiaaijptana TtavToç aîcôiqTOû hXoûtov Ttfj.aXç£<TT£pov. (Mich. Syncel., Vita S. Dionys. Areop.; Patrol. grœc, tom. IV, col. 621, 623, 633, 637, 659. 664, 666.)

1. Voir le texte même du Synaxaire rapporté en entier par la P. Sirmond, Dissert, de duob. Dionysiis.

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p431 CHAP.   VI.   —  ARÉOPAGITISME   DE  SAINT DENTS  DE  PARIS.        

 

chées aux erreurs de la gentilité. Sous la conduite du Seigneur, il parvint jusqu'à la cité des Parisii, ne craignant pas d'affronter la férocité d'une nation infidèle; car le souvenir des tourments qu'il avait précédemment endurés fortifiait son courage, et lui, qui avait déjà mérité d'être confesseur, n'hésita pas à se faire le prédicateur de ces peuples cruels1. » Que signifient ces expressions : « Le souvenir des tourments qu'il avait précédemment endurés fortifiait son courage, et lui, qui avait déjà mérité le titre de confesseur, n'hésita point à se faire le prédicateur de ces peuples cruels? » Il ne peut être simplement question ici des labeurs ordinaires inséparables du ministère apostolique. Il s'agit évidemment de supplices endurés pour le nom de Jésus-Christ; il s'agit d'une confession glorieuse de ce saint nom, en face des bourreaux et des ins-truments de torture. Les premières paroles que nous avons citées ne sont pas les seules qui fassent allusion à une persécution anté-rieure, soufferte pour la foi chrétienne. Après avoir raconté l'arrivée de l'illustre étranger dans la ville de Lutèce, l'auteur des Actes revient encore à l'idée déjà exprimée : « Tel fut, dit-il, le lieu que saint Denys choisit pour le théâtre de son zèle. Armé de sa foi, aguerri contre les dangers par l'intrépidité de la confession précédente du nom de Jésus-Christ, il y établit une Église. » On le voit, ce n'est point à la légère que le titre de confesseur avait été d'abord donné à saint Denys; ce n'est point une vaine formule que celle qui rappelle son courage dans les tourments déjà endurés par lui sous d'autres cieux : et les Actes latins qui ne racontent son histoire que depuis son arrivée dans notre patrie, supposent évidemment d'autres Actes qui ont fait connaître les faits antérieurs de sa vie, et les persécutions déjà affrontées par le saint martyr. En sorte que leur texte suppose celui du Synaxaire et des Menées.

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1. Sanctus igitur Dionysius, qui, tradente beato Clémente Pétri apostoli successore, verbi divini semina genlibus erognnda susceperat, quo amplius gentilitatis fervere cognovit errorem, illuc intrepidus et calore fidei inflammatus accessit; Parisios, ducente Domino, pervertit, non veritus incrédules gentis expetere feritntem, quia virtutem suam prœterUarum pœnarum recordatio roberabnt ; et qui meruerat esse con/essor non cunctatus est trucibus populis accedere prœdicator.

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   Après sa confession glorieuse à Athènes, saint Denys vient recevoir la couronne du martyre à Paris. Tel est le sens des Actes, ou ils n'en ont point. Par là aussi s'explique la double mention de saint Denys l'Aréopagite, le 3 et le 9 octobre dans certains Martyrologes. La confession du saint évêque d'Athènes et son martyre à Paris ont laissé leur souvenir distinct dans la tradition.

 

   103. Voilà pourquoi les Martyrologes de Wandalbert, les œuvres de Raban-Maur, les lettres d'Hincmar, et celles d'Anastase le Bibliothécaire sont unanimes à proclamer l'aréopagitisme de saint Denys de Paris. On possédait de leur temps dans les archives des monastères d'Italie, de France et de Germanie des documents authentiques que certes Hilduin n'avait pu y introduire subreptice-ment. C'est ainsi qu'Anastase le Bibliothécaire retrouvait à Rome le texte de la Passion de saint Denys par saint Méthodius, apporté de Constantinople en 818, et affirmant l'aréopagitisme. De même Hincmar, le savant archevêque de Reims, préservait de la destruction causée par les ravages des Normands les Actes de saint Sanctin, évêque de Meaux, disciple de saint Denys l'Aréopagite. Nous avons eu le bonheur de retrouver naguère, à la Bibliothèque impé-riale de Paris, la lettre d'Anastase le Bibliothécaire annonçant sa découverte à Charles le Chauve, et le texte de la Passion de saint Denys par saint Méthodius, qu'on croyait perdu pour jamais. Le manuscrit 5549, qui renferme ces précieux documents, faisait partie de la bibliothèque d'Hincmar, et il contient la copie faite par ce grand homme des Actes de saint Sanctin, dont la composition remonte à la plus haute antiquité. Enfin l'érudition moderne vient de remettre en lumière et de démontrer l'authenticité d'une hymne composée en 650, par saint Eugène, évêque de Tolède, en l'honneur de saint Denys l'Aréopagite. En voici les paroles :

 

« Habitants des cieux, unissez vos chants à l'allégresse de la terre, illuminée en ce jour par la grâce céleste!

« C'est en ce jour que la palme du triomphe récompensa la foi courageuse du martyr et la vie sainte du pontife, dans la personne de Denys.

« Denys, le sage païen, la perle de l'aréopage d'Athènes, est

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p433 CHAP.   VI.   —  ARÉOrAGITISJlE DE  SAINT DENïS  DE PARIS.       

 

devenu l'un des plus beaux fleurons de la couronne du roi des cieux.

« A la voix de saint Paul, la foi du Christ compte un modèle de plus pour les fidèles; le paganisme rencontre un adversaire dans celui qui avait été son rempart.

« La Grèce fut illuminée par l'éclat de sa science admirable; l'illustre Pontife la quitta pour venir à Rome.

« Un ordre de Clément, le Pontife romain, l'envoya dans les Gaules; comme le soleil éclate à son midi, ainsi brilla le saint par l'éclat de ses miracles et de sa doctrine.

« Enfin après avoir renversé le règne du démon, et élevé un saint ouvrage, le martyr, après les plus cruels tourments, eut la tête tranchée et monta aux cieux « . »

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1 Nous donnons ici le texte latin de l'hymne, d'après la copie exacte du manuscrit 2832 de la Bibliothèque Impériale.

 

Ymnus Eugenii Epi de Sco Dionisio.

 

Celi cives applaudite                               Cui jubar solis splendidi

 

Muudi jocuudo lumini,                           Inluxit signis, famine

 

Quo inlustratur celitus                               Tandem repulso demone,

 

Hujus diei gracia.                                    Constructo sacro opère,

 

Prccelsa fides martyris,                       Pénis affectus maximis

 

Sacrique vita antistitis,                           Cesà cervice cclum petit.

 

Dionisii nobilis                                           Ave, Pater scandons polum

 

Ilodie palmam suscepit.                          Ave, pie visens solum,

 

Areopago Athense                                 Annua festi munera

 

Régis sumpsit diadema                           Tua sacrans presencia

 

Celeslis, gemmam fulgidam,                      Offer, sacerdos optime,

 

Dionisiuin sophistam.                              Gemitus nostros et preces;

 

Panlo docente, spéculum                    Firma fidem, martyr Dei,

 

Habet tides fidelium,                               Moresque nostros corrige.

 

Et spiculuir, genillii&s                                Ope guberna fragiles

 

Quem ante murum noverat.                   In mundi hujus pelago;

 

Miro clarescens dogmate                     Atque exutos corpore,

 

Inlumiuavit Greciam,                             Pie, benignus suseipe.

 

VA hielitus hiuc pontifex                            Quo, siae fine, gloriam

 

UrliCin Romanam adiit.                           Deo Patri cum Fiiio,

 

Clémente Romce presule                      Una cum sancto Spiritu,

 

Jubente, venit Galliam,                           Tecum canamus perpetim. Amen»

 

(Voir Bonnetty, Ann. de Philos, chrét., juillet 1855).

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p434     PONTIFICAT DE SAINT  CLÉMENT T  (67-76).

 

   Nous terminerons, par ce dernier monument, les citations que nous voulions mettre sous les yeux du lecteur. On pourrait suivre la tradition aréopagitique depuis le IVe siècle, où elle s'affirme par les Menées et les Actes latins de saint  Denys et ceux de saint Sanctin de Meaux, jusqu'aux XVIe et XVIIe, où elle se retrouve sous la plume de Génébrard, de Baronius et de Bellarmin 1. Mais il nous semble que tout esprit impartial a pu se convaincre que l'aréopagitisme était antérieur à Hilduin; qu'il est complètement étranger, par son origine, aux influences ambitieuses, aux vanités locales de quelques moines; que les générations contemporaines d'Hilduin, aussi bien que celles qui les ont suivies, ont conservé la croyance à l'aréopagitisme, et que la prédominance de l'opinion contraire est relativement nouvelle; enfin que les témoignages de l'Orient et de l'Occident en faveur de cette tradition sont nombreux, authentiques, décisifs, et que le mot du P. H. de Sainte-Marie est vrai : « Quoi que puissent faire les adversaires de l'aréo-pagitisme, les témoignages sont contre eux. » Or, en fait de tradition, les témoignages, quand ils sont contrôlés les uns par les autres; quand ils sont confrontés avec soin par la critique; quand ils sont désintéressés, impartiaux, spontanés ; qu'ils proviennent des sources les plus diverses, des contrées les plus lointaines, en sorte qu'on ne puisse les soupçonner d'être l'œuvre d'une fraude locale ou d'une intrigue de clocher, les témoignages, dis-je, sont l'unique, la seule preuve de la vérité. Ils sont unanimes en faveur de l'aréo-pagitisme. Cette unanimité est telle, cet accord est si saisissant, que je ne sache pas un seul point d'histoire, soumis à une discussion aussi minutieuse, aussi détaillée, on pourrait dire aussi exagérée, qui présentât, à l'appui de son authenticité, un pareil ensemble d'arguments et de preuves. Nous savons donc désormais pourquoi l'Église romaine, gardienne des traditions, a conservé celle-ci dans sa liturgie. Elle ne peut pas, elle ne doit pas s'associer au revirement d'opinion qui s'est manifesté en France, et dé-

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1. Nous prenons la liberté de renvoyer les lecteurs qui désireraient poursuivre cet examen, à l'ouvrage que nous avons publié sous le titre de : Saint Denys l'Aréopagite, premier évêque de Paris, 1 vol. in-8°. Paris, L. Vives, 1863.

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p435 CHAP.   VI. —  FIN  DU  PONTIFICAT  DE  SAINT  CLÉMENT.           

 

veloppé sous l'influence de Launoy. Tant que les adversaires de l'aréopagitisme n'auront pas détruit tous les monuments de cette tradition, et qu'ils ne les auront pas remplacés par d'autres monuments aussi nombreux, aussi authentiques, et affirmant unanime-ment que saint Denys de Paris n'était pas l'Aréopagite, leur négation pourra être violente, acerbe, passionnée; leur ironie pourra être spirituelle, légère, mordante, mais elles n'auront ni l'une ni l'autre entamé, sur la base des siècles, cette grande colonne de la tradition aréopagitique. Voilà pourquoi l'Église romaine avait le droit, et c'était pour elle un devoir de maintenir dans sa liturgie la mention de saint Denys l'Aréopagite, premier évêque de Paris. Par la voix des souverains Pontifes, nous entendons l'Orient et l'Occident, la tradition grecque et latine, l'écho de tous les siècles, proclamer que la foi chrétienne fut apportée à Lutèce des Parisii par le converti de l'Aréopage, le disciple de saint Paul, le premier évêque d'Athènes, envoyé par saint Clément dans les Gaules.

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