Darras tome 14 p. 583
13. « Lorsque les disciples de saint Benoît vinrent fixer leur séjour en Gaule, continue M. de Montalembert, la plupart de provinces offraient un même et triste aspect, la tyrannie et la fiscalité romaines d'abord, puis les ravages des invasions barbares, avaient rendu au désert, à la solitude, des contrées entières. Tel pagus qui, du temps de César, avait fourni des milliers de combattants, n'offrait plus que quelques populations éparses à travers des campagnes livrées à elles-mêmes, qu'une végétation spontanée et sauvage venait chaque jour disputer à la culture, et qui se transformaient graduellement en forêts. Ces forêts nouvelles rejoignaient peu à peu les immenses massifs de bois sombres et impénétrables qui avaient de tout temps couvert une portion importante du sol de la Gaule. Un exemple entre mille constate ces envahissements de la solitude. Sur la rive droite de la Loire, à cinq lieues en aval d'Orléans, dans cette contrée qui est aujourd'hui le jardin de la
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1 Eccli, xxxil, 1. — 2. Moines d'Occident, totn. Il, pag. 295-298.
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France, le castrum gallo-romain de Magdunum, qui occupait le site de la ville actuelle de Meung, avait complètement disparu sous les bois, quand le moine Liéphard vint au VIe siècle, accompagné d'un seul disciple, y porter ses pas. A la place des nombreuses populations qu'on y avait vues jadis, il n'y avait plus que des arbres dont les tiges et les branches entrelacées formaient une sorte d'impénétrable retranchement. Les régions intermédiaires entre les grandes forêts et les champs, entre les hautes montagnes et les plaines cultivées, étaient qualifiées trop justement de déserts, parce que la population les avait abandonnées, en attendant que les moines y eussent ramené la fertilité et la vie. Dans la seule partie du pays occupé par les Burgondes, au nord du Rhône, on comptait six grands déserts : le désert de Reomaus entre Tonnerre et Montbard, le désert du Morvan, le désert du Jura, le désert des Vosges où Luxeuil et Lure allaient prendre naissance, le désert de Suisse entre Brienz et Lucerne, enfin le désert de la Gruyère entre la Savine et l'Aar. Il faut donc se figurer la Gaule entière et toutes les contrées voisines, toute la France actuelle, la Suisse, la Belgique et les deux rives du Rhin, c'est-à-dire les contrées les plus riches et les plus populeuses de l'Europe moderne, couvertes de ces forêts comme on en voit à peine encore en Amérique et comme il n'en reste plus le moindre vestige dans l'ancien monde. Dans ce qu'il reste aujourd'hui de déserts à conquérir en Amérique, l'homme moderne pénètre armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, pourvu de toutes les ressources de la vie nouvelle, soutenu par la certitude du succès et comme poussé par le poids immense de la civilisation du monde qui le suit et le soutient. Mais alors rien de tout cela ne venait au secours du moine, qui abordait sans armes, sans outils suffisants, sans aucun compagnon, ces profondeurs sylvestres. Mais aussi il y portait une force que rien ne surpasse ni n'égale, la force que donne la foi. Il approchait à genoux d'un repaire dont les bêtes fauves elles-mêmes redoutaient l'entrée. C'est ainsi que le prêtre burgonde Sequanus adressait à Dieu cette prière : «Seigneur, qui as créé le ciel et la terre, qui te rends propice aux vœux de celui qui t'implore, de qui dérive tout
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bien, et sans lequel sont inutiles tous les efforts de la faiblesse humaine, si tu m'ordonnes de me fixer dans cette solitude, fais-le moi connaître et mène à bien les commencements que tu as déjà accordés à ma dévotion. » Puis, se sentant inspiré et consolé par sa prière, il commença, à cette place même, la cellule qui fut le berceau de l'abbaye et du bourg actuel de Saint-Seine. On l'avait prévenu qu'une bande d'assassins occupait la forêt où il venait s'établir. «N'importe, dit-il, si la grâce de Dieu est avec moi, toute leur férocité se changera en la douceur de la colombe. » En effet, dès que les brigands eurent appris qu'il s'était fixé près de leurs cavernes, et qu'ils eurent été le voir, de loups ils devinrent agneaux ; ils se firent eux-mêmes ouvriers pour le servir, pour l'aider, lui et les siens, à abattre les arbres, à creuser les fondations et à élever les murs de son monastère. Parfois, l'avenir des grandes œuvres dont ils jetaient à leur insu la semence sur la terre, se révélait instinctivement à la pensée de ces moines. Le noble Himerius (saint Imier), issu d'une famille patricienne de Basilœa (Bâle), après un pèlerinage à Jérusalem, revint chercher une retraite inaccessible dans les montagnes de son pays natal. Une nuit, il entendit d'avance retentir le son des cloches du monastère qui devait un jour remplacer son ermitage. Frère, dit-il à son unique compagnon, n'entends-tu pas cette cloche lointaine qui m'a déjà trois fois réveillé? — Non, répond le serviteur. Mais Himerius se leva, et, guidé par le son mystérieux, se dirigea à travers les hauts plateaux et les gorges étroites de la vallée du Doubs jusqu'à la fontaine jaillissante où il se fixa et qui a gardé son nom jusqu'à nos jours. Ailleurs et dans ce pays de Limoges, longtemps célèbre par le nombre et l'austérité de ses solitaires, Junianus (saint Junien), fils d'un compagnon de Clovis, dès l'âge de quinze ans avait tout abandonné pour se réfugier dans une cellule ignorée aux bords de la Vienne: il n'en sortait que pour aller prier au fond du bois, à l'ombre d'une immense aubépine. C'est sous cet arbre en fleur qu'on l'enterra, après quarante ans de cette vie sainte et rude, et l'aubépine ne disparut que pour faire place à un monastère, qui a servi de berceau à la ville actuelle de Saint-Junien. Le but prin-
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cipal de tous ces religieux n'était cependant point de former des communautés au sein des forêts. Ils n'y cherchaient que la solitude, ils y voulaient vivre en anachorètes plutôt qu'en cénobites. Mais ils étaient poursuivis par une multitude de disciples ambitieux de vivre comme eux de silence et de prière. Les populations elles-mêmes affluaient, riches et pauvres, implorant la miséricorde de Dieu par l'intercession de ces thaumaturges. Les solitaires se dérobaient avec modestie à l'exercice de la puissance miraculeuse qu'on leur attribuait. Quand l'abbé Launomar, qui de berger était devenu étudiant, puis cellerier d'un monastère de Chartres, et enfin anachorète au fond de ce grand désert du Perche [Perticus), qui attirait alors tant d'amants de la solitude, fut atteint et découvert par une foule de solliciteurs, parmi lesquels un père désolé qui lui présentait son fils estropié à guérir. Vous en demandoz trop, dit-il, à un homme pécheur. — Et comme le malheureux père insistait : Prenez ces eulogies (pain bénit), et ramenez votre fils dans votre demeure. — Au retour, le jeune infirme était guéri. Les mêmes sentiments d'humilité inspiraient le noble Magloire, l'un des missionnaires bretons, successeur de Samson sur le siège de Dol. Lorsque, après avoir abdiqué son évêché pour vivre en ermite dans l'île de Jersey, dont Childebert l'avait mis en possession, le seigneur d'une île voisine, riche à cent charrues, disent les actes, et pourvu d'innombrables bateaux de pêche, vint lui demander de rendre la parole à sa fille unique qui, malgré son riche héritage et sa rare beauté, ne pouvait trouver de mari, parce qu'elle était muette : « Mon fils, lui répondit Magloire, ne me tourmentez pas : ce que vous exigez n'est pas du ressort de notre fragilité. Quand je suis malade moi-même, je ne sais si c'est pour en mourir ou non. Comment donc, n'ayant aucun pouvoir sur ma propre vie, pourrais-je éloigner d'autrui les calamités permises par le Seigneur? Retournez chez vous, et offrez à Dieu d'abondantes aumônes pour obtenir de lui la guérison de votre fille. » Il finit cependant par céder aux instances de ce père, et la parole fut miraculeusement rendue à la fille. — Les bandits ne manquaient pas plus dans les forêts du Perche ou de la Neustrie que dans celles des Burgondes. L'abbé Launomar
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se vit un matin entouré d'une troupe de brigands qui avaient passé toute la nuit à le chercher. Mais en le voyant paraître sur le seuil de sa hutte de branchages, ils furent effrayés et tombèrent à ses pieds en lui criant merci. Mes enfants, leur dit-il, pourquoi m'implorez-vous? Que venez-vous chercher ici? — Et lorsqu'ils lui eurent confessé leur intention homicide, il leur dit : Que Dieu ait pitié de vous. Allez en paix; renoncez à vos brigandages, afin de mériter la merci de Dieu. Quant à moi, je n'ai point de trésor ici-bas. C'est le Christ qui est mon seul trésor. — Ebrulf (saint Evroul), noble seigneur neustrien, avait renoncé à la vie conjugale et à la faveur des rois pour s'enfoncer clans les sauvages solitudes de la forêt d'Ouche (Uticum), dans le pagus Oximensis (pays Hiesmois), qui servait de repaire à de nombreux brigands. Un de ceux-ci le rencontra. 0 moine, lui dit-il, que venez-vous faire dans cette solitude? Ne voyez-vous pas qu'elle est faite pour des bandits et non pour des ermites? Pour habiter ici, il faut vivre de rapine et du bien d'autrui ; nous n'y souffririons point ceux qui veulent vivre de leur propre travail, et d'ailleurs le sol est trop stérile. Vous aurez beau le cultiver, il ne vous donnera rien. —J'y suis venu, répondit le saint, pour y pleurer mes péchés. Sous la garde de Dieu, je ne crains les menaces d'aucun homme, ni la rudesse d'aucun labeur. Le Seigneur saura bien dresser dans ce désert une table pour ses serviteurs, et toi-même tu pourras, si tu veux, t'y asseoir avec moi. — Le brigand se tut et s'éloigna, mais il revint le lendemain, avec trois pains cuits sous la cendre et un rayon de miel, rejoindre Ebrulf. Lui et ses compagnons devinrent les premiers moines du nouveau monastère, depuis célèbre sous le nom du saint fondateur1. Ce lieu que chacun fuyait fut bientôt le refuge de l'indigence; l'aumône y régna au lieu de la rapine, et à tel point que, comme un jour un pauvre avait dû être repoussé parce qu'il ne restait à la naissante communauté que la moitié d'un pain, Ebrulf fit courir après, pour lui porter cette moitié, comptant pour lui
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1 Ouche ou Saint-Evroul, au diocèse de Lisieux; en latin, Uticum, monasterium Uticense. (Note de M. de Moctalembert.)
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et ses frères sur les
aumônes du ciel. Elles lui manquèrent si peu, qu'il put encore fonder et
gouverner quinze autres monastères 1. »
14. L'attrait de la solitude religieuse appelait au désert non-seulement les patriciens gaulois et les seigneurs francs, mais les reines elles-mêmes. Nous avons vu comment la noble orpheline de Thuringe, Radegonde, était devenue malgré elle l'épouse de Clotaire I. « Contrainte de s'unir au prince de la terre, disent les actes, elle ne voulut cependant point se séparer du Roi du ciel. Quand on lui apportait les tributs de sa mense royale, elle commençait par en offrir la dîme aux églises, et employait presque tout le reste à des aumônes aux divers monastères. Ses dons allaient surprendre au loin des communautés où elle ne pouvait se rendre elle-même, des ermites qui ne l'avaient jamais vue, des pauvres dont elle s'enquérait avec une sollicitude infatigable. Les pauvres étaient ses bien-aimés, jamais aucun n'éprouva de sa bouche un refus. Elle honorait et soulageait en eux les membres du Christ ; elle croyait perdu tout ce qu'elle ne leur donnait pas. Elle fit construire à Athies un hospice pourvu de lits propres et commodes. Là elle réunit de pauvres femmes et des vieillards indigents. Des thermes furent adjoints à cette maison. La pieuse reine baignait elle-même et pansait de ses mains les plaies des malades ; elle servait le repas de la communauté. Elle s'échappait plus d'une fois des festins royaux pour venir se livrer à ces humbles offices. Elle en demandait gracieusement la permission à Clotaire, et, sortant d'un cœur plein d'allégresse, chantant des psaumes, elle courait près de ses chers indigents. La nuit, quand son époux dormait, elle quittait le lit conjugal, se prosternait sur un cilice et priait longtemps. Il lui arriva, durant les froids de l'hiver, d'être tellement glacée, qu'on avait peine à la réchauffer. Ce n'est pas une reine que j'ai là, disait Clotaire, c'est une religieuse! — Il s'irritait parfois et lui faisait de violentes querelles, mais elle parvenait d'ordinaire à l'apaiser. Durant le carême, elle portait sous ses royales
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1 Moines d'Occident, tom. H, liv. VI-VIII passim.
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parures un cilice que lui envoyait secrètement chaque année une vénérable religieuse d'un monastère voisin, nommée Pia. L'instrument de pénitence était renfermé dans une élégante cassette soigneusement scellée. Après les jours de la sainte quarantaine, Radegonde le retournait de la même manière à sa pieuse correspondante. Elle se préoccupait avec une sollicitude toute particulière des flambeaux qui devaient brûler nuit et jour dans les oratoires et les lieux saints. Elle préparait elle-même des cierges pour cet objet. Le soir, quand le roi l'appelait pour l'heure du repas, il arrivait souvent qu'absorbée par les soins de la maison de Dieu, elle se faisait attendre. Clotaire n'épargnait pas alors les reproches, mais elle lui faisait payer par autant d'aumônes chacune des paroles injurieuses qui lui échappaient. Si l'on annonçait l'arrivée de quelque serviteur de Dieu, mandé par le roi ou venu pour affaires à la cour, le visage de Radegonde s'animait d'une joie céleste. Après l'office du soir, elle se rendait avec quelques pieuses compagnes, à travers la neige, la boue ou la poussière du chemin, près du saint homme. Elle se prosternait devant lui, malgré sa résistance, lui lavait les pieds, et lui offrait la coupe de l'hospitalité. Le lendemain, laissant à ses intendantes [credilariis) les soins domestiques du palais, elle se livrait tout entière au bonheur d'entendre les paroles de son hôte et de conférer avec lui des choses de la vie céleste. C'était surtout lorsqu'un pontife se présentait à son audience, qu'elle témoignait le plus religieux empressement. Elle ne s'en séparait qu'après l'avoir comblé d'offrandes, et se retirait tristement ensuite avec ses propres pensées. Tout dans sa vie révélait l'empire absolu de la foi du Christ sur son âme. S'il advenait que les jeunes filles de son entourage admirassent la beauté de quelque nouvelle coiffure ornée de pierreries, la reine détachait aussitôt cet ornement, dont elle se disait indigne, et courait le déposer sur l'autel de l'église la plus voisine, pour qu'il fût consacré au service du Seigneur. Lorsque le roi prononçait une sentence capitale contre quelque criminel, la très-sainte Radegonde n'avait plus de repos jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la commutation de peine. On la voyait alors parcourir tout le palais,
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sollicitant elle-même l'intervention des grands, des leudes, des serviteurs mêmes. Avec de douces paroles, elle inclinait leur cœur à la pitié; tous ensemble ils imploraient la miséricorde de Clotaire jusqu'à ce que les lèvres royales, qui avaient porté l'arrêt de mort, eussent prononcé la parole de salut. Tant d'œuvres saintes, accomplies avec une persévérance infatigable dans le palais des Francs, obtinrent à la pieuse reine le don des miracles. Un jour qu'après le repas elle se promenait dans les jardins de la villa de Péronne (Perunna villa), des captifs l'aperçurent par les fenêtres grillées de leur cachot. A grands cris ils invoquèrent son intercession, la priant de les faire mettre en liberté. Radegonde envoya demander ce que c'était. Les serviteurs revinrent en disant que les prisonniers sollicitaient quelques aumônes de sa munificence. C'était un mensonge. La reine se hâta de leur faire disiribuer des secours, et le geôlier imposant silence aux captifs, on n'entendit plus rien. Mais la nuit suivante, comme Radegonde récitait l'office (dum diceret sibi cursum), on lui présenta les malheureux qui venaient d'être miraculeusement délivrés. Les chaînes étaient tombées de leurs mains; les portes du cachot s'étaient ouvertes d'elles-mêmes, et ils venaient rendre grâces à leur sainte avocate, lui expliquant le mensonge dont on avait cherché à les rendre victimes1. Un autre jour, la bienheureuse reine avait été invitée à un festin par une noble matrone nommée Sifride. J'y étais, dit la pieuse Raudonivia, dont nous traduisons le récit; j'ai vu de mes yeux ce que je raconte. La reine se mit en chemin, avec son cortège de nobles dames. Sur la route, elle aperçut un fanum (temple païen) en grande vénération chez les idolâtres. Radegonde donna aussitôt l'ordre d'y mettre le feu. Nous ne saurions, dit-elle, laisser ces trophées diaboliques souiller le territoire des Francs. — Cependant, la multitude des païens accourut en armes, vociférant des injures et brandissant leurs framées. La reine vint se placer à cheval au milieu de ces frénétiques. D'un regard elle dompta leur courroux : avec ses douces
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1 Fortunat., Vit. S. Radegund., cap. m-xi; Pairol. lat., tom. LXXXVIlf,
col. 499-502.
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paroles elle toucha leurs âmes; l'édifice païen fut brûlé et la multitude convertie escorta de ses bénédictions la courageuse reine 1. »
13. Après six ans de mariage, Clotaire, on ne sait pour quelle raison, fit mettre à mort le frère de Radegonde, ce jeune prince amené comme elle en captivité sur la terre des Francs, après la conquête de la Thuringe. Peut-être l'existence de cet héritier d'une famille injustement spoliée troublait-elle la politique ombrageuse de Clotaire. « Le jour où ce meurtre fut accompli, écrivait plus tard Radegonde, je me suis sentie deux fois esclave ; devant le cadavre de mon frère, j'ai cru subir de nouveau le joug ennemi 2. » — «Nul ne nous a dit, fait observer M. de Montalembert, ce qui se passa à cette occasion entre la reine et son cruel époux. Nous voyons seulement que ce crime fut le signal de sa délivrance. Avec la permission de son mari, obtenue on ne sait comment, elle quitta la résidence royale de Soissons et vint à Noviomagus (Noyon). » — « Là, continuent les actes, elle supplia instamment l'évêque de cette ville, le bienheureux Médard, de la consacrer au Seigneur en lui donnant l'habit de religieuse. Non, répondit l'évêque, je ne dois point le faire. La parole de l'Apôtre est formelle : La femme unie à un époux ne peut rompre ses liens 3. —Et il repoussait les prières de la reine. Les seigneurs francs qui remplissaient la basilique entourèrent le pontife, ils le firent descendre violemment de l'autel en criant: Ne donnez pas le voile à l'épouse de notre roi. Un évêque ne peut entreprendre à ce point sur les droits du prince, et nous ravir une reine légitime ! — Cependant la très-sainte Radegonde était entrée dans le sacrarium. Elle s'y revêtit elle-même d'un habit de religieuse, et revenant vers l'autel elle dit au bienheureux Médard : Si vous tardez plus longtemps à me consacrer au Seigneur, si vous craignez plus un homme que vous ne craignez
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1 Baudonivia, Vit. S.
Radegund., lib. II, cap. n; Patrol. lai., tom. LXXII,
col. 665.
2 Quœ semel excessi pairiam, bis capta remansi,
Atque hostes iterum, fratre j'acente tuli.
(Fortunat., De excid. Thuring.)
3 I Cor., vu, 10.
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Dieu, le Bon Pasteur vous demandera compte de l'âme de sa brebis. — En prononçant ces paroles, Radegonde avait une telle majesté que l'assemblée demeura stupéfaite, comme si la foudre eût éclaté sur toutes les têtes. Le pontife imposa les mains à Radegonde et la consacra diaconesse 1. La nouvelle religieuse déposa sur l'autel ses plus riches parures, ses étoffes de soie, son diadème orné de perles. Elle fit briser sa ceinture d'or et la distribua aux pauvres. » — « Clotaire lui-même n'osa pas d'abord revenir sur ce qui avait été fait. La nouvelle religieuse, sa liberté reconquise, allait de sanctuaire en sanctuaire, semant partout en guise d'offrandes ses bijoux, ses ornements de reine2. » Elle s'embarqua sur la Loire et aborda heureusement à Tours (544). Sainte Clotilde vivait encore et reçut dans ses bras sa généreuse belle-fille. Prosternées ensemble au tombeau de saint Martin, elles mêlaient leurs larmes et leurs prières, ne pouvant se rassasier des choses du ciel. Radegonde voulut faire le pèlerinage du viens Condatensis (Cande), illustre par la mort du grand évêque. Puis elle se fixa dans le domaine de Suedœ (Saix) qui lui avait été donné par Clotaire. « Là, vivant en vraie recluse, cette jeune reine, à peine âgée de vingt-quatre ans, se mit à pratiquer les plus rigoureuses austérités, mais surtout à se prodiguer aux pauvres et aux malades et leur rendre les services les plus rebutants. Après avoir baigné elle-même les lépreuses, elle baisait leurs plaies dégoûtantes. Très-sainte dame, lui dit une de ses suivantes, qui voudra vous embrasser, si vous embrassez ainsi ces lépreux? — Eh bien, répondit-elle en souriant,
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1 On a beaucoup disserté sur la légitimité de la séparation de sainte Radegonde qui brisait le lien solennel du mariage. Il s'est trouvé des historiens qui ont incriminé le rôle de saiut Médard en cette circonstance, et lui ont reproché d'avoir enfreint les règles canoniques. Nous ne voulons pas traiter à fond une question que les Bollandistes ont complètement élucidée. Deux faits principaux dominent toute la controverse. D'une part, Clotaire avait donué son consentement. Le texte de Fortunat ne permet pas de s'y méprendre : Directa igitur a rege ventl ad teatum Medardum Noviomago. D'autre part, le mariage de sainte Radegonde avait été une violence ouverte, un abus de la force, qui permettrait aujourd'hui même de casser sans difficulté une alliance ainsi contractée.
2. Moines d'Occident, tom. II, pag. 342.
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593 CHAP. VIII. — hagiographie des gaules.
si tu ne m'embrasses plus jamais, j'en suis déjà consolée. — Cependant Clotaire avait changé de sentiments. Il se reprochait comme le plus grand des malheurs d'avoir laissé une telle épouse s'éloigner de lui. On apprit bientôt qu'il était en route pour venir la reprendre. A cette nouvelle, Radegonde fut dans la consternation. Elle enveloppa ses membres délicats du plus rude cilice; elle s'imposa non plus un jeûne mais les tortures de la faim, passant les nuits en prières, songeant parfois à prendre de nouveau la fuite et à s'exiler du monde entier pour demeurer fidèle à Jésus-Christ. Il lui restait de ses anciennes splendeurs un manteau brodé d'or et de perles, qui valait mille solidi d'or : elle le remit à une de ses plus fidèles compagnes, Fredovigia, et le fit porter au vénérable Jean, reclus alors à Chinon [Castellum-Caïnonis), lui demandant de prier avec ardeur pour qu'elle ne fût pas contrainte à retourner dans le monde. J'aime mieux mourir, disait-elle, plutôt que d'être livrée à ce roi d'ici-bas, après avoir été unie au roi des eieux. — Le saint ermite pria pour elle, et lui fit dire le lendemain que le jugement de Dieu frapperait son époux avant qu'il eût pu réaliser ses desseins. — Radegonde crut prudent de quitter sa villa isolée et vint se réfugier à Poitiers près du tombeau de saint Hilaire. Le roi, subitement touché par un mouvement de la grâce, non-seulement abandonna sa poursuite, mais fit dire à la noble fugitive qu'il lui permettait de construire à Poitiers même un monastère et de s'y renfermer. Quand l'édifice claustral fut achevé, elle y entra triomphalement, au milieu de la joie populaire, en fendant les flots des spectateurs, qui, après avoir inondé les places et les rues, couvraient encore les toits des maisons d'où ils pouvaient la voir passer1. »