Arius (St Hilaire) 14

Darras tome 9 p. 462

18. Quand Hilaire détournait de sa fille bien-aimée son regard attendri, pour le reporter sur la nouvelle épouse, l'Eglise catholique, dont il venait d'être constitué le pontife, il éprouvait des alarmes mille fois plus cruelles et qui ne devaient se dissiper ni si promptement, ni si heureusement: Les violences exercées au nom de l'empereur contre le clergé et les évêques fidèles; les

------------------------

1. S. Hilarii, Hymnus ad filiam. Aller hymnusperperam Ililario tributus; Pain laU, tom. X, -j>\. 551-554.

=================================

 

p463 CHAP.   VI.   —  SAINT   UILAIRE.   ÉVÉQUE  DE  POITIERS.           

 

schismes qui éclataient de toutes parts ; les invasions d'intrus à main armée ; les scandales des prélats courtisans; les immixtions des tribunaux civils jugeant en matière de foi et condamnant à la torture, à la flagellation, à l'exil, tous ceux qui gardaient inviolable la doctrine de Nicée ; ce lamentable spectacle arrachait au cœur du grand évêque une plainte éloquente et indignée qu'il adressa courageusement à Constance. « Ce n'est plus avec des paroles, c'est avec des larmes, disait-il, que nous venons vous conjurer, très-religieux Auguste, de mettre un terme à l'inique oppression qui pèse en ce moment sur l'Église, d'arrêter les intolérables persécutions, les sanglants outrages, dont nous accablent les faux frères. Veuillez enfin donner l'ordre aux gouverneurs, magistrats et juges de vos provinces d'avoir à se renfermer dans les limites de leurs attributions; de ne plus intenter aux évêques et aux clercs de procès en matière dogmatique; de cesser d'employer la violence, la torture, le glaive ou l'exil, contre des innocents dont la vie est sainte et la foi intègre. Les désastres ne seront réparés, les divisions et les schismes ne pourront disparaître qu'à cette unique condition. Écoutez la voix de ces multitudes d'opprimés qui vous crient : Je suis catholique, je ne veux pas donner mon nom à l'hérésie. Je suis chrétien, non arien. Plutôt la mort que de céder aux pouvoirs humains et d'apostasier la foi ! Ne comprenez-vous pas, très-glorieux empereur, que c'est le comble de l'injustice d'arracher les troupeaux de Jésus-Christ à leurs légitimes pasteurs; de rompre par l'épée des liens que la charité catholique a formés dans l'Esprit-Saint? Vous voulez la paix, dites-vous. Ne contraignez donc pas les consciences fidèles à une alliance impossible entre la vérité et l'erreur, entre les ténèbres et la lumière, entre la nuit et le jour. La paix, si l'on peut appeler de ce nom le triomphe de la brutalité et de la force, n'existe que pour vos fauteurs de l'Arianisme. Eux seuls ont la liberté de propager partout le venin de leurs erreurs. Cependant les plus illustres d'entre les pontifes, de vénérables évêques dont la sainteté et le courage sont admirés de tout l'univers, languissent dans l'exil, relégués au désert, déportés chez les rations barbares. Pour que la liberté

=================================

 

p464 PONTIFICAT   DE   SAINT   LIBERIUS   (332-358).

 

fût égale, il faudrait commencer par rappeler sur leurs sièges ces glorieux confesseurs de la foi. Quel droit, quel privilège peuvent donc revendiquer les Ariens? Il y a quatre cents ans bientôt que le Fils unique de Dieu daigna descendre du ciel pour racheter le genre humain. Depuis lors, les apôtres, les docteurs, les martyrs, n'ont pas manqué dans l'Eglise. Jamais cependant on n'y connut la doctrine arienne, avant l'apparition de cette peste nouvelle qui s'est produite de nos jours, plus funeste que les plus horribles épidémies. Tous les noms des fauteurs de l'Arianisme sont des noms contemporains : les deux Eusèbe de Nicomédie et de Césarée, Narcisse de Néroniade, Théodore d'Héraclée, Etienne d'Antioche, Acace de Césarée, Menophante d'Éphèse. Faut-il y joindre ces deux jeunes téméraires, dont l'ignorance égale la présomption, Ursace et Valens, dont les doubles et triples rétractations courent le monde, pendant que leurs auteurs continuent à blasphémer le nom de Jésus-Christ, associant à leur communion les complices de leurs crimes, devançant par les malédictions qui les accompagnent ici-bas la sentence de condamnation solennelle du souverain Juge ! N'oubliez pas, auguste empereur, que notre Dieu ne veut pas d'hommages forcés. La foi qu'il demande ne saurait s'exiger par des tortures. Il repousse les adorations hypocrites. Nul n'a le droit de me contraindre à le reconnaître; c'est mon cœur qu'il veut, c'est mon amour dont il se montre jaloux? Que signifient donc les fers dont on charge les mains de prêtres vénérables, pour les forcer à croire, ou à ne croire pas? Les évêques sont jetés au fond des cachots; les fidèles sont gardés à vue par une soldatesque armée; les vierges du Seigneur sont livrées aux brutalités de la foule; on appelle à ces spectacles qui font rougir la pudeur une multitude avinée. Que leur demande-t-on cependant? Etes-vous chrétiens? Non. Mais : Êtes-vous ariens? Toutes ces atrocités se commettent au nom de l'empereur: Les bourreaux ont rétabli les chevalets; les juges prononcent des sentences de mort; ce sont des évêques qui requièrent contre nous les tortures! Si du moins la cause n'avait pas été déjà vingt fois instruite et définie , il y aurait lieu de suspendre son jugement et d'attendre

=================================

 p465 CHAP.  VI.  —  SAINT  BILAIRE,   ÉVÊQUE  DE  POITIERS.        

 

un nouvel examen. Mais l'Arianisme a été solennellement condamné. Les griefs qu'on articule contre Athanase ont été, à plusieurs reprises, dans les assemblées les plus diverses et les plus impartiales, reconnus comme d'infâmes calomnies. D'où vient donc cette recrudescence de haines, de violences, d'iniquités et de sacrilèges? Si j'entre dans le détail des faits récents dont nous avons été les témoins et les victimes, quelle scélératesse et quelle hypocrisie! Eusèbe de Verceil, cet évêque selon le cœur de Dieu, dont toute la vie est une suite de saintes œuvres, fut traîne du conciliabule d'Arles (353) au synode de Milan (333). En cette dernière ville se trouvait réunie toute la synagogue des pervers, conjurée contre la résistance héroïque de ce grand homme. Il remplit avec Lucifer évêque de Sardaigne et les clercs romains Pancratius et Hilaire, la charge de légat apostolique. On le somma de souscrire à la condamnation d'Athanase. « Il s'agit de la foi, non des personnes! » répondit le confesseur. Et déroulant le parchemin qui renfermait le symbole de Nicée, il le présenta à la signature des assistants. L'évêque de Milan, Denys, prit le parchemin et s'apprêtait à le souscrire. Valens se jeta sur lui, lui arracha la plume, déchira le parchemin, en s'écriant : « Ce n'est point ainsi qu'il faut procéder. La question de personnes passe avant celle de la doctrine. » Cependant le peuple fidèle, instruit de ces violences, remplit de clameurs la place publique. On transféra le concile, de l'Église de Milan au palais impérial, et Eusèbe, chargé de fers, fut remis à une escouade de soldats qui le conduisirent en exil1. » Ici s'arrête brusquement interrompu, le manuscrit unique qui nous a conservé la première Épître adressée par saint Hilaire de Poitiers à l'empereur Constance.

 

19. Ce prince recevait en même temps, du vénérable Osius de Cordoue, une protestation non moins énergique, mais plus touchante encore. Elle était ainsi conçue : « Osius à Constance Auguste, salut dans le Seigneur. J'ai commencé à confesser la foi

----------------

1. S. Hilarii, Ad  Constant. Auguit.  lib. privtut; Patr, iat., tûm.  X., Cul. 557-564.

=============================

 

p466    PONTIFICAT DE  SAINT LIBERIUS   (352-3o8).

 

de Jésus-Christ durant la persécution de votre aïeul Maximien 1. Si vous êtes disposé à renouveler cette ère sanglante, je suis encore prêt à mourir plutôt que de trahir la cause de l'innocence et de la vérité. N’attendez de moi ni une approbation, ni une faiblesse. Cessez d'écrire sur ce ton; abandonnez l'erreur arienne, les subterfuges des Orientaux, les hypocrisies d'Ursace et de Valens. II vous parlent d'Athanase; c'est un leurre. Leur but réel est de subsltituer l'hérésie à la foi. Mes cheveux blancs me donnent le droit de vous parler comme à un fils. Constance, croyez à mes paroles. Je présidai jadis le concile de Sardique, à l'époque où de concert avec votre frère Constant, de bienheureuse mémoire, vous fîtes appel à tous les évêques de la catholicité. Ce fut moi qui adressai aux ennemis d'Athanase la sommation d'avoir à se présenter dans l'église où se tenaient les séances, pour y soutenir les accusations qu'ils formulaient contre ce grand évêque. Je leur donnai un sauf-conduit en règle; j'engageai ma parole d'honneur qu'ils pouvaient venir en toute sécurité et que le jugement rendu serait impartial. A deux reprises différentes, je renouvelai, sans aucun succès, mes instances. Enfin je leur proposai un moyen terme. S'il vous répugne, leur disais-je, de vous présenter au concile, remettez-moi en particulier toutes les pièces que vous avez à produire contre Athanase. Je vous jure que si la culpabilité du patriarche est établie, nous le condamnerons. S'il est innocent, pour vous éviter la flétrissure qu'entraînerait une accusation reconnue calomnieuse, je vous promets de déterminer Athanase à quitter pour jamais l'Afrique et à venir avec moi en Espagne. Or, Athanase lui-même avait souscrit à ces conditions. Cependant ses adversaires ne répondirent que par un refus obstiné. Depuis, le patriarche s'est rendu près de vous, à Antioche, après les invitations pressantes que vous lui aviez adressées. Là il publia une protestation par laquelle il invitait tous ses ennemis à venir en votre présence subir avec lui une confrontation, afin de prouver une bonne fois leurs

---------------------------------------

1. Fausta, fille de Maximien Hercule et seconde femme de Constantin le Grand, était en effet la mère de l'empereur Constance.

================================

 

p467 .   VI.   —  SAINT  E.ILAIRE,   ÛTÊQUE  DE  POITIERS

 

accusations. Ils s'y refusèrent. Vous ne l'avez pas oublié. Pourquoi donc aujourd'hui prêtez-vous l'oreille à ses détracteurs? Pourquoi donc avez-vous rendu votre confiance à Ursace et Valens, dont la rétractation écrite est encore entre vos mains? Lorsqu'ils la rédigèrent cette première rétractation, qu'ils prétendent maintenant désavouer, aucune violence ne les y contraignit. Ils n'étaient pas entourés d'une soldatesque forcenée qui leur mettait la plume à la main. Non, votre auguste frère Constant ne commit jamais de tels abus de pouvoir ; ils étaient réservés à notre époque infortunée. Ce fut spontanément qu'Ursace et Valens se rendirent à Rome. Là en présence du Pontife et devant tout le clergé de la métropole, ils souscrivirent un acte par lequel ils reconnaissaient avoir calomnié Athanase. Leur démarche était tellement libre et spontanée, qu'avant même de quitter la Pannonie, ils avaient adressé au patriarche lui-même une lettre d'excuses. Mais enfin s'ils persistent à soutenir qu'ils ont dû céder à la violence; ils reconnaissent donc qu'en matière de foi la violence est illicite et nulle. Dès lors il vous est interdit à vous-même d'user de ce moyen de coaction. Cessez donc de nous adresser des épîtres pleines de menaces; de nous envoyer des comtes, des patriciens, des palatins, pour nous signifier l'exil ou la mort. Constant, votre auguste frère, agissait-il ainsi? Où sont les évêques qu'il a exilés? Quand l'a-t-on vu présider des conciles et dicter des sentences ecclésiastiques? Quel courtisan se vanta jamais sous son règne de faire souscrire à coups de sabre des professions de foi? Mon fils, rompez, je vous en conjure, avec cette politique désastreuse. Souvenez-vous que vous êtes un homme mortel; craignez le jugement final ; songez à paraître innocent devant le juge des justices. Ne vous immiscez point dans les affaires ecclésiastiques; ne nous imposez pas vos décisions en des matières que vous devez apprendre de nous, et non définir. Dieu vous a donné l'empire; il nous a confié la direction de son Église. Un sujet qui se révolte contre votre pouvoir est condamné par la lui divine. Mais si vous usurpez sur le domaine des consciences, vous vous chargez vous-même d'un crime. Il est écrit en effet : «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à

==============================

 

p468                    PONTIFICAT   DE  SAISI'  UBERllii   {^o2-oj8y.

 

Dieu. » De même qu'il nous est interdit, à nous évêques, d'usurper sur votre pouvoir temporel, ainsi il vous est défendu de porter la main à l'encensoir. C'est l'intérêt de votre salut qui m'inspire ces paroles. Quant à la sommation que vous m'adressez, voici ma réponse : Je ne puis communiquer avec les Ariens; j'anathématise leurs erreurs. Je ne souscrirai point la condamnation d'Athanase, reconnu innocent par la sainte Église romaine, par trois conciles et par moi-même. Veuillez réfléchir que vous avez personnellement reconnu son innocence, alors que vous l'avez rappelé de son exil, et renvoyé comblé d'honneurs et de présents à son Église et à sa patrie. Quel motif avez-vous pour justifier un revirement si étrange? Les ennemis d'Athanase ne sont-ils pas aujourd'hui les mêmes que ceux d'hier? Les calomnies qu'ils vont chuchotant à l'oreille, car ils n'osent les articuler en face de ce grand homme, n'ont pas changé. Ils murmuraient déjà les mêmes griefs, absurdes autant qu'invraisemblables, durant la tenue du concile de Sardique, sans jamais en administrer la moindre preuve. Qui donc a pu vous faire oublier en si peu de temps vos promesses verbales et écrites? Revenez, je vous en conjure, à la modération et au calme. Fermez l'oreille aux calomnies des méchants. On devient complice des infamies qu'on tolère. Un jour vous rendrez compte des injustices que les Ariens commettent en votre nom. Ils couvrent du manteau impérial leurs sinistres vengeances, ils se servent de votre bras pour porter à l'Église des coups mortels. La plus vulgaire prudence comprendrait que c'est une folie de se jeter soi-même dans l'a- bîme, pour satisfaire la passion d'autrui. Revenez donc à vous-même, Constance, mon fils. En vous écrivant de la sorte, j'ai fait mon devoir; faites le vôtre, en m'écoutant 1. » — Le fils de Fausta était Indigne d'avoir de pareils amis. Il crut faire beaucoup en ne répondant point encore à Hilaire ni à Osius par un ordre d'exil. On s'étonna singulièrement à la cour de cette rare mansuétude, qui déplaisait d'ailleurs, on le conçoit, à Ursace et Valens, les deux favoris du moment. La mention faite de ces deux person-

--------------------------------

vcius, Epistt ad Constant. August. ; Patn. lat., tom. V11I, coi. 1328.

=================================

 

p469 CHAP.   VI.   — SYNCHRONISME.                             

 

nages dans les lettres des évêques de Poitiers et de Cordoue n'était pas de nature à leur être fort agréable. Ce fut peut-être un motif pour Constance de se montrer plus indulgent. Les princes faibles aiment assez à voir humilier leurs propres créatures. C'est un travers d'esprit qui s'allie bien avec la lâcheté. Quoi qu'il en soit, il se trouvait parmi l'entourage de Constance des courtisans subalternes qui comprirent la situation et se crurent fort habiles en essayant de réveiller la colère endormie de César. L'un d'eux lui dit : « Rien n’est plus doux que l'abeille. Cependant Votre Éternité n'ignore pas que l'abeille n'épargne pas ceux qui viennent troubler sa ruche. » Les chroniqueurs ne nous ont pas conservé le nom du byzantin qui tenait ce langage. Nous ne pouvons donc le désigner à l'opprobre de la postérité. Nous savons seulement que Constance répondit avec une intention philosophique qui fut saisie par toute l'assistance : « Il est vrai que l'abeille pique, mais un coup d'aiguillon lui coûte la vie. »

 

§ IV. Synchronisme.

 

   20. Les événements, plus que sa volonté peut-être, imposaient  cette circonspection au faible empereur. Au nombre de ses prétentions, l’histoire a enregistré celle de se croire le génie de l'administration. Il aimait à dire qu'il cédait volontiers à Constantin le Grand, son père, la gloire des armes; mais qu'il ne redoutait point le parallèle avec lui pour les finesses et l'habileté de la diplomatie. En réalité le règne de Constance, comme celui de tous les princes nonchalants et lâches, ne fut qu'une suite de conjurations civiles ou militaires dont il triompha moins par la sagesse de ses mesures que par le prestige qui s'attachait à la personne du dernier descendant direct de Constantin le Grand. Il était passé en proverbe, dans le langage des courtisans, que Constance avait l'art de dominer la fortune ; cette réputation le servit quelquefois, mais lui fit commettre par forfanterie des fautes énormes. Une des plus grossières et des plus désastreuses fut sans contredit le choix qu'il avait fait de sa sœur Constantina pour épouse du jeune César

=================================

 

p470 TIFICAT  DE  SAINT UBERIUS   (352-358J,1

 

Gallus. En même temps qu'il plaçait cette princesse sur le trône d'Orient, il se mariait lui-même à une patricienne nommée Eusebia, fille d'un consulaire, d'une beauté rare mais d'une fierté et d'une arrogance qui lui aliénèrent tous les cœurs. Malgré sa jeunesse, Eusebia n'eut jamais d'enfants. Elle se consola de cette disgrâce en se substituant à son mari pour le gouvernement de l'empire. Les évêques ariens, qui peut-être l'avaient désignée au choix de Constance, épuisèrent près de cette femme hautaine toutes les inventions du plus dégradant servilisme. Elle leur rendait en dédains ce qu'ils lui prodiguaient en bassesses. On cite pourtant, à l'honneur de l'un d'entre eux, un trait qui mérite d'être rapporté, parce qu'il donne une idée assez exacte de l'abaissement des caractères produit par l'Arianisme, en même temps qu'il nous fait connaître les mœurs des premiers chrétiens. Durant le conciliabule d'Arles, les évêques hérétiques venaient chaque matin se prosterner devant le trône de l'impératrice Eusebia, pour prendre ses instructions et ses ordres. Seul Leontius, évêque de Tripoli, arien comme les autres, se dispensa de ces hommages. On ne le vit point une seule fois au palais. Piquée de cette conduite, Eusebia lui en fit adresser des reproches. Elle s'offrit à ériger une basilique dans la ville épiscopale de Tripoli, si Leontius consentait à lui rendre visite. « Dites à l'impératrice, répondit-il, qu'en exécutant ce qu’il lui plaît de promettre, elle ne ferait rien pour moi; ses bienfaits tourneraient à l'avantage de son âme. Elle désire de moi une visite, qu'elle la reçoive donc avec les égards dûs à un évêque. Quand j'entrerai, qu'elle se lève de son siège pour me recevoir et qu'elle s'incline sous ma bénédiction. Je m'asseoirai ensuite et elle se tiendra modestement debout jusqu'à ce que je lui fasse signe de s'asseoir. A ces conditions, je lui rendrai la visite qu'elle demande. Toute sa puissance ne me fera pas trahir la dignité de mon caractère épiscopal. » Assurément ni le pape Liberius, ni saint Athanase ne se fussent montrés si rigoureux sur une question d'étiquette. Il leur eût suffi de trouver dans le cœur de la souveraine un attachement sincère à la foi véritable, et ils eussent fait bon marché du cérémonial. Mais la réponse de Leontius n'en est pas moins précieuse pour l'histoire.

=================================

 

p471 CHAP.   VI.   — SYNCHRONISME.                                 

 

Elle constate, en dépit des récriminations protestantes, les honneurs dont le caractère épiscopal était entouré dans les premiers siècles. Eusebia se montra tout naturellement fort irritée de ce qu'elle appelait l'insolence du prélat. Elle en fit  à son impérial époux des plaintes amères. Constance ne le prit pas sur ce ton. «Ce qui vous semble une dureté intolérable, lui dit-il, me paraît à moi la véritable indépendance du caractère apostolique. » A quelques jours de là, l'empereur réunissait les évêques pour leur faire donner lecture de certains règlements ecclésiastiques dont il lui avait pris fantaisie d'enrichir le code des lois romaines. Un concert d'éloges accueillit son projet. Seul, Leontius garda le silence. Le César, avide de louanges, lui en demanda la cause. « Je m'étonne, répondit Leontius, de ce singulier changement de rôle. Vous faites la guerre; vous êtes chargé de l'administration civile de l'État; et vous prétendez encore régler la conduite et la foi des évêques en matière de dogme et de discipline 1. » C'était bien là le même langage que tenaient Liberius, Hilaire de Poitiers et Osius de Cordoue. Mais dans leur bouche la vérité était blessante; elle irritait au lieu de convaincre. Dans celle d'un évêque arien dont l'accession était précieuse pour le parti, elle était facilement acceptée. Constance ne parla plus de ses règlements ecclésiastiques; il n'osa plus faire de leçon aux évêques ariens.

 

   21. Sa préoccupation la plus grave en ce moment était de sévir contre les partisans de Magnence. L'eunuque Eusèbe, son favori, et le comte Paulus, auquel sa cruauté valut le surnom de Catena (la Chaîne), inondèrent de sang l'Italie et la Gaule. Rome se révolta deux fois. Les populations des bords de la Durance se soulevèrent. Les Juifs, fixés en grand nombre dans cette contrée où la présence de la cour favorisait leurs instincts mercantiles, ne furent pas étrangers à cette insurrection, qui coïncidait d'ailleurs avec un soulèvement analogue de leurs coreligionnaires en Palestine. Diocésarée, Diospolis et Tibériade se donnèrent un roi nommé Patricius, qui devait relever le trône de David. Gallus accourut d'Antioche, passa

--------------------------

1. Suidas. Aeôvtioc.

================================

 

p472 PONTIFICAT  DE  SAINT  LIBERIUS   (352-358).

 

au fil de l'épée les rebelles enfants de Jacob et livra aux flammes les trois malheureuses cités. Paulus, sur les rives de la Durance, ne fut pas moins heureux. Il put à son aise se baigner dans le sang et confisquer à son profit les biens des vaincus. Cependant l'étincelle de la rébellion se rallumait à mesure qu'on croyait l'éteindre. L'Orient surtout était en fermentation. Gallus, caractère mou et sans énergie, se laissait gouverner exclusivement par Constantina, femme orgueilleuse et cruelle dont Libanius, avec quelque exagération peut-être, a dit: « C'est une furie altérée de sang humain! » Aussi avare qu'impitoyable, elle vendait la conscience de son mari et dressait chaque jour des listes de proscription contre les plus riches et les plus vertueux citoyens. Clematius d'Alexandrie, ancien gouverneur de Palestine, sur une accusation calomnieuse, fut traîné devant un tribunal composé de juges mercenaires qui avaient reçu l'ordre de voter sa mort. Ils obéirent, Clematius fut exécuté et ses biens allèrent grossir le trésor de César (353). Ce premier pas dans la voie du crime fut le signal d'une véritable débauche de cruautés. Le plus léger soupçon devint un prétexte à toutes les violences. On n’observa bientôt plus les formes de la justice. Sans accusation, sans jugement, sur un ordre parti de la cour, les patriciens étaient traînés au supplice et leurs familles déportées sur les côtes de Perse, ou dans les sables du désert Arabique. Antioche, où Gallus faisait sa résidence habituelle, était devenue une arène sanglante; la moitié des habitants s'acharnait par ses délations à faire massacrer l'autre. Constance avait placé près du jeune César, en qualité de surveillant occulte, et avec le titre de préfet du prétoire d'Orient, un de ses affidés, Thalassius, personnage dur, impérieux et cupide. Il affectait vis à vis de Gallus un ton de censeur et de maître qui ne faisait qu'irriter le prince et le pousser davantage vers l'abîme. La correspondance régulière de Thalassius avec Constance était remplie de détails odieux et mal-heureusement trop vrais sur les déportements du César et de sa femme. Il se formait ainsi, par l'intermédiaire de Thalassius, entre l'empereur et son lieutenant, une antipathie qui ne devait pas tarder à éclater en orage. Gallus s'était donné pour favori un

=================================

 

p573 CHAP.   VI,   —  SYNCURONlSME.

 

aventurier de bas-étage dont le nom prit dans la suite une notoriété funeste. Aétius, fils d'un soldat condamné à mort pour fait de désertion, était né à Antioche. Réduit dans son enfance à une profonde misère, il se fit ouvrier fondeur, puis orfèvre. Une fraude considérable l'obligea de quitter cette dernière profession, où il avait voulu s'enrichir trop vite. Pour se tirer d'embarras, il parcourut les campagnes en exerçant l'ignoble métier de saltimbanque et de charlatan. Il en était là quand l'idée lui vint d'étudier les lettres, persuadé que cette, carrière lui rouvrirait les portes de la fortune. Il se mit au service d'un grammairien auquel il ne demanda d'autres gages que ses leçons. Après quelques années de vie commune, le serviteur en sut autant que le maître. Aétius se crut alors en mesure de briller sur un plus grand théâtre. Il s'attacha à l'évêque arien d'Anazarbe, affecta le zèle le plus ardent pour la secte en même temps que la plus fervente piété. Recommandé par ce noviciat près de Léonce, évêque arien d'Antioche, il revint dans cette dernière ville. On y avait oublié les scandales de l'orfèvre, ou peut-être, grâce au crédit de la faction arienne, il ne fut plus permis à personne de s'en souvenir. Aétius devint le diacre et le bras droit de Léonce. Tel était le sage directeur que choisit Gallus pour lui remettre le gouvernement des affaires ecclésiastiques en Orient. Aétius crut devoir renchérir sur l'impiété de la secte ; il soutenait, comme Arius, que le Fils était une créature, mais il ajoutait qu'au lieu d'être tiré du néant il avait été formé d'une substance matérielle préexistante. On donna à ce système nouveau le nom d'Athéisme arien. Ces blasphèmes soulevèrent d'abord quelques réclamations, mais les consciences étaient déjà si abaissées dans l'empire byzantin qu'on en prit facilement son parti. Aétius avait d'ailleurs assez habilement inauguré le crédit dont il jouissait près du prince. Depuis la conversion de Constantin le Grand, on avait laissé subsister à Daphné, le faubourg d'Antioche, le fameux lucus idolâtrique déjà célèbre sous les Lagides, où les mystères les plus impurs du paganisme se célébraient à l'ombre des lauriers et des orangers toujours verts. Aétius fit détruire ce dernier asile des superstitions mythologiques,

=================================

 

p474          PONTiFICAT DE SArHT  LIBEMUS   (332-358).

 

ou plutôt il lui assigna une destination chrétienne en y transférant les reliques de saint Babylas, évêque d'Antiocbe. La solennité qui eut lieu à cette occasion se fit avec une pompe extraordinaire. Gallus et son frère Julien voulurent y assister. Ce dernier méditait déjà son apostasie, mais il n'osait encore s'en ouvrir que dans  l’intimité. Gallus, qui reçut ses premières confidences, lui écrivit une lettre pour le détourner de ce projet; il crut tout gagner en le mettant en rapport avec Aétius, auquel il confia la mission d'éclairer l'intelligence de son frère. C'était charger le loup de garder le renard.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon