St Jean Chrysostome 14

Darras tome 11 p. 431

 

81. Une parenthèse est ici nécessaire à ouvrir pour l'édification du lecteur. Le récit que nous venons de traduire textuellement sur le grec de l'auteur novatien Socrate, a été tellement revu, corrigé et annoté par cet écrivain qu'il nous en a laissa deux versions, la première plus abrégée et constituant le onzième chapitre du sixième livre de son Histoire ecclésiastique,  la seconde plus

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1. Socrst., Hist. ecclet., lit>. VI, eap. xi; Pair, grœc, tom. LXVH, col. 696-Î00. — Appendix ad evmdeoi librum   ibid. col. 732-736.

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étendue qui, sous forme d'appendice, est annexée à ce livre, comme chapitre supplémentaire. Nous sommes donc parfaitement certains d'avoir là tous les renseignements les plus exacts que Socrate avait pu se procurer sur un incident qui devait avoir pour l'avenir des conséquences si terribles. Car il fut réellement le point de départ des féroces vengeances que Severianus de Gabala poursuivit avec un acharnement sans égal contre l'illustre métropolitain. Cepen­dant il résulte avec la dernière évidence,  du  récit même de Socrate, c'est-à-dire d'un témoin dont le caractère personnel nous garantit la complète impartialité, il résulte, dis-je, de ce récit que saint Jean Chrysostome apporta dans cette querelle avec un prélat hypocrite et ambitieux  une  modération,  un calme,   une  douceur, une patience vraiment évangéliques. Au contraire, Severianus déploya une violence sans bornes. Son exclamation dans le chœur de la basilique était un blasphème. Quoi ! parce  qu'un diacre absorbé dans la prière ou la méditation n'avait pas remar­qué l'entrée fastueuse de cet évêque dans le sanctuaire; parce que ce diacre ne s'était pas levé en pied pour saluer cette tyrannique grandeur, il fallait que le diacre mourût excommunié, sinon le Christ n'était pas descendu des cieux. l'Eglise était renversée, la foi catholique n'était qu'un vain mot! Et c'était un évêque qui lançait de telles imprécations au pied des autels, en présence de tout un clergé, devant tout  un  peuple! Non content de cette explosion de rage, il rentre dans sa demeure, et, au mépris de toutes les lois canoniques, il dépose et excommunie ce diacre, lequel n'était pas soumis à sa juridiction, ne relevait pas de son autorité! Que ne dirait-on pas si l'on trouvait de pareils empiéte­ments à reprocher à saint Jean  Chrysostome? Mais  ce grand-homme, ce grand saint ne laissait diriger ni son esprit ni sa con­duite par des mobiles de ce genre. Une difficulté canonique surgit entre son archidiacre et un évêque. Chrysostome remet le juge­ment à un concile. L'assemblée déclare l'archidiacre innocent. Elle reconnaît  que le fait incriminé s'est produit sans prémédita­tion, fortuitement et par conséquent sans aucune faute de la part de l'accusé. Malgré ce verdict consciencieux et solennel, Chrysos-

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tome, pour ménager l'amour-propre du plaignant et lui donner une satisfaction à laquelle il n'avait pas droit, suspend de ses fonctions duraut huit jours l'innocent archidiacre. Severianus in­siste ; il veut un interdit absolu, une excommunication solennelle afin de couvrir sous l'autorité du concile la sentence irrégulière, abusive, anti-canonique qu'il a portée lui-même. Il le veut; il l'exige. Il vient proposer cette mesure aux évêques réunis et à Chrysostome leur président. Cette démarche , qu'on le com­prenne bien, était une insulte grossière, un outrage personnel et direct publiquement fait à l'autorité du métropolitain. Cependant Chrysostome subit l'injure, supporte l'outrage. Fidèle à sa devise: « il souffre et ne fait souffrir personne. » S'il eût voulu se défendre à son tour contre une attaque aussi passionnée que brutale, les raisons ne lui eussent pas fait défaut. Le droit était tout entier en sa faveur. Il pouvait avec son éloquence incomparable demander compte à Severianus de l'étrange audace avec laquelle cet évêque de Gabala, usurpant dans la capitale de l'Orient une autorité qui
n'appartenait qu'au métropolitain, s'était permis de frapper des censures ecclésiastiques un diacre du clergé de Bysance. Et quel diacre? Celui-là même qui était investi des fonctions les plus éminentes et représentait fort exactement ce que nous appelons aujourd'hui un vicaire général, c'est-à-dire, au pied de la lettre, l’alter ego du patriarche de Constantinople. Il pouvait insister sur l’affreux blasphème prononcé par Severianus, dans un accès de colère que rien ne justifiait, il pouvait, en invoquant le passé, rappeler les témoignages de confiance, d'affection, de paternelle sollicitude dont il avait comblé Severianus et mettre en opposition l’ingratitude par laquelle cet ambitieux hypocrite récompensait tant de bonté, de mansuétude et d'égards. Chrysostome ne fit rien de tout cela. Il ne voulut même pas avoir l'air de peser par sa présence sur la décision que le concile provincial jugerait à propos de prendre. Quittant le siège de la présidence, il remit à l'assemblée le soin de juger l'affaire dans l'indépendance la plus complète. Si l'on persiste àne pas voir dans toute cette conduit de Chrysostome la pratique de la charité, de la prudence, de la
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modération, du désintéressement poussé jusqu'à l'héroïsme, il faut renoncer à rien comprendre en histoire.

 

82. Le peuple de Constantinople, témoin des faits que nous racontons, n'hésista pas un seul instant à les apprécier à leur juste valeur. Il n'y eut qu'une voix pour protester contre l'arrogance de Severianus. On trouvait que Chrysostome avait poussé trop loin l'abnégation de sa personnalité et de son droit évident. En face de cette démonstration non équivoque du sentiment public, l'évêque de Gabala crut devoir enfin reprendre la route de son évêché. « Il partit donc, dit Socrate, et déjà il était à Chalcédoine, lorsque l'impératrice lui expédia l'ordre de revenir immédiatement sur ses pas. Severianus obéit de bon cœur. Mais Chrysostome refusa abso­lument de le revoir. Toutes les démarches tentées en ce sens près de l'archevêque échouèrent devant une résistance formelle. Enfin Eudoxia eut recours à un expédient désespéré. Un dimanche, du­rant la célébration de l'office solennel à la basilique des Apôtres, elle se présenta devant le trône de l'archevêque, tenant dans ses bras le jeune Théodose, son fils. Elle déposa l'enfant impérial sur les genoux de Chrysostome, et le conjura par cette tête si chère de pardonner à Severianus et de lui rendre son amitié. L'arche­vêque céda à des instances si pressantes et consentit à reprendre ses relations avec Severianus. Mais des deux côtés le cœur avait été blessé profondément ; et Severianus, à dater de cette époque, nourrit une haine mortelle contre Chrysostome. » Ainsi parle Socrate.

 

83. Il nous reste, pour contrôler son récit et en démontrer la véracité, deux monuments parallèles également précieux et égale­ment authentiques. Ce sont les deux discours que Chrysostome d'un côté, et Severianus de l'autre, prononcèrent à propos de cette réconciliation solennelle. Le peuple de Byzance ne voulait absolu­ment plus de Severianus. Les intrigues de ce misérable évêque avaient été percées à jour: son hypocrisie, sa duplicité étaient notoires. On le méprisait donc et on le détestait. Il est remar- quable que, de tous les vices, celui que les multitudes pardonnent le moins volontiers c'est l'hypocrisie. On dirait que le genre hu-

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main a conservé une horreur instinctive contre tout ce qui lui rappelle le serpent de l'Éden. Quoi qu'il en soit, Chrysostome, ré-concilié personnellement avec Severianus, voulait que la réconciliation fût complète et que les fidèles de Byzance l'acceptassent comme il l'acceptait lui-même. La tâche n'était pas facile. Voici l'allocution que l'illustre archevêque prononça en cette circonstance. Les ménagements, les précautions oratoires auxquels il fut obligé de recourir sont la meilleure preuve des obstacles qu'il avait à vaincre dans l'opinion publique. « De même, dit-il. que le corps, de toute nécessité, doit être uni à la tête, ainsi l’Église doit être unie à l'évêque, le peuple au prince. L'arbre adhère à sa ra­cine, le fleuve se rattache à sa source ; ainsi les enfants doivent se grouper autour de leur père, les disciples autour du maître. Ce n'est pas sans dessein que je rappelle à votre charité ces images familières. J'ai besoin pour ce qui me reste à dire de ne pas ren­contrer de dissidence, de ne soulever aucune objection. Il faut que votre obéissance filiale, votre soumission pour le père de vos âmes croissent avec l'affection que vous lui prodiguez. Enfants bien-aimés, j'attends aujourd'hui de vous une couronne bien précieuse et chère, celle de votre docilité. Il dépend de vous qu'on me pro­clame le plus heureux des évêques. Il vous suffira de mettre en pratique les enseignements que vous avez entendus tant de fois de ma bouche. Il vous suffira d'accomplir le précepte de l'apôtre : «Obéissez à ceux qui sont proposés à votre direction, suivez leurs conseils, parce que ce sont eux qui ont la surveillance de vos âmes et qu'ils en rendront compte au Seigneur. » Pénétrez-vous de ce commandement apostolique sous la protection duquel il convenait de placer tout d'abord ce discours. Je suis père et j'ai des conseils à donner à mes enfants ; la tendresse des pères selon la nature de­vient plus ardente encore sous le souffle de l'Esprit-Saint pour les pères selon la grâce. Je suis père, et j'éprouve à l'égard de mes fils un amour si profond que je verserais volontiers mon sang pour eux. C'est ce que firent les apôtres, c'est la parole même de Notre-Sei-

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1. Hébreux xv, IU

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gneur : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis 1. » Mais, ce que je ferais pour vous, vous devez le faire pour moi ; car le lien d'indissoluble affection qui nous unit est réciproque. C'est encore ce que nous enseigne le grand apôtre Paul, quand il salue Aquilas et Priscilla «ses coadjuteurs en Jésus-Christ, lesquels, dit-il, ont exposé leur vie pour sauver la mienne 1. » S'il est beau le pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, il n'est pas moins sublime, le troupeau qui donne sa vie pour son pasteur. Magnifique union du pasteur et du troupeau, que le loup dévorant ne peut entamer, que la mort ne peut vaincre! La charité est en effet un mur plus solide que le diamant. L'Écriture nous l'enseigne : « Le frère uni an frère, devint une forteresse inexpugnable 3. » Écoutez-moi donc dans les senti­ments de cette charité céleste et que nul d'entre vous ne songe à les troubler. C'est un sujet digne de cette église, digne de toute votre bienveillance, que j'ai à traiter en ce moment. Je viens vous parler de la paix. Et quel message saurait mieux, convenir à un ministre de Dieu près d'un peuple chrétien? D'où pourrait venir la résis­tance, quand le message est tel et quand l'ambassadeur, tout indigne qu'il puisse être, possède cependant toute votre affection? Je viens vous parler de la paix, cette paix pour laquelle le Fils de Dieu est descendu sur la terre afin de réconcilier dans son sang la terre au ciel. Je viens vous parler de la paix, cette paix pour laquelle le Fils de Dieu a souffert, pour laquelle il a été crucifié, pour laquelle il est mort; cette paix qu'il nous a léguée comme son unique héritage, qu'il a établie comme le rempart de l'Église, le bouclier contre l'ennemi, le glaive contre les démons, le port assuré du salut, la rançon du monde, la compensation pour toutes nos fautes»! Voilà le message dont je suis aujourd'hui chargé près de vous. Ne m'infligez pas la honte d'un refus, ne déshonorez pas mon ambassade. Je vous en supplie, acclamez tous ma requête. Je le confesse devant Dieu, il s'est produit de tristes incidents au sein de cette église. Je suis loin de les approuver. Non, je n'approuve pas le désordre; je n'approuve pas les mouvements séditieux!

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1. Joann., x, 11. —2. Rom.. 3VI. 3, 4. — J Provtrb., xviu. 19.

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Mais effaçons le passé; calmez vos esprits, déposez les anciens ressentiments, oubliez tous les souvenirs amers. Il suffit des maux qui ont affligé notre église. Mettons-y un terme. Que cette agitation finisse. Dieu le veut: le très-pieux empereur le dé­sire. Or il faut obéir aux princes, surtout quand ils se montrent eux-mêmes pleins de soumission aux lois ecclésiastiques. C'est le mot de saint Paul : « Soyez soumis aux rois et aux puissances1.» Les rois dont parlait l'Apôtre étaient des persécuteurs, et notre prince à nous est un serviteur de Jésus-Christ, un protecteur dé­voué de l'Église. Maintenant que j'ai préparé vos âmes à la do­cilité filiale, écoutez enfin l'objet de ma requête. Je vous demande de vouloir bien accueillir l'évêque Severianus, notre frère, au milieu de vous, » — Il paraît qu'en ce moment des applaudisse­ments unanimes éclatèrent dans l'assemhlée, et qu'à force d'élo­quence insinuante et douce l'orateur avait triomphé de toutes les résistances. En effet, Chrysostome reprit en ces termes : «  Merci de la faveur avec laquelle vous acceptez ma requête ! Vous me donnez des fruits d'obéissance. J'ai la preuve en ce moment que le bon grain semé dans vos âmes n'a point été stérile; voici que je moissonne des gerbes de salut au centuple. Que le Seigneur vous rende en grâces et en bénédictions le prix de votre miséricorde et de votre docilité ! C'est une véritable hostie de paix que vous venez d'offrir sur son autel. Personne n'a protesté en entendant le nom que j'avais à prononcer devant vous. La charité fraternelle a entouré ce nom comme d'une sauvegarde. A la voix de Jésus-Christ les haines ont disparu. Vous le recevrez donc, celui dont je parle, vous le recevrez de tout cœur, à bras ouverts. Le passé et ses tris­tesses, s'il y en a eu, ont cessé d'être. Quand la paix est conclue, il ne faut pas qu'il reste un seul vestige de l'ancienne discorde, afin que la joie soit complète au ciel, sur la terre et dans le cœur de l'Église. Prions donc maintenant, prions tous, pour que désor­mais cette sainte Église de Dieu soit fixée dans une paix inalté­rable  en Jésus-Christ Notre-Seigneur à qui soit la gloire  en

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1. Tit., m, 1.

 


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union avec Dieu le Père et l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Amen 1. »

 

84. Le lendemain Severianus, mettant à profit le pacte de récon­ciliation que l'éloquence de saint Jean Chrysostome venait de faire agréer de la sorte, parut au milieu de l'assemblée et prit à son tour la parole. On célébrait alors les fêtes de la Nativité du Sei­gneur, ou, comme on disait en Orient, la solennité des Théophanies 2. L'évêque de Gabala prit texte des leçons de l'Évangile du jour, et prononça avec prétention et emphase une allocution que nous reproduisons tout entière, afin que le lecteur en comparant les deux discours puisse mesurer la distance qui séparait le génie affectueux et paternel de Chrysostome, de la raideur hypocrite et gla­ciale de Severianus. « A l'avènement de Notre-Seigneur et Sauveur dans sa forme corporelle, disait l'évêque de Gabala, les chœurs cé­lestes des anges annoncèrent cette bonne nouvelle aux bergers. Voici que je vous annonce une grande joie, dirent-ils. Moi aussi je répète la parole évangélique. Je vous annonce aujourd'hui une grande joie. Aujourd'hui la paix règne dans l'Église et l'hérésie frémit impuissante. Aujourd'hui le vaisseau de l'Église touche le port et la barque des hérétiques reste en proie à la fureur de la tem­pête. Aujourd'hui les brebis du Seigneur sont en sûreté et les loups hurlent de rage. Aujourd'hui la vigne du Seigneur est dans l'a­bondance et les ouvriers d'iniquité sont dans la détresse. Aujour­d'hui le peuple du Christ triomphe et les ennemis de la vérité sont humiliés. Aujourd'hui le Christ est dans la joie et le démon dans le deuil. Aujourd'hui les anges sont dans l'allégresse et les puissances de l'enfer dans la confusion. Mais qu'est-il besoin de prolonger ces antithèses? En ce jour, le Christ, roi de la paix, s'est avancé dans sa paix ; il a mis en fuite la nuée des discordes, apaisé les dissentiments, calmé les agitations. Comme les rayons du soleil illuminent les cieux, ainsi la splendeur de la paix illumine l'Église. Oh ! qu'il est aimable, ce nom de la paix! La paix, le plus

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1. S. Joacn. Chryeost., De recipiendo Severiano ; Pnlrol. grœc, tonj. Llf, «ol. 423-426. — 2. Nous avons eu précédemment l'occasion d'expliquer ce terme liturgique. Cf no 50 de ce chapitre.

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inébranlable fondement de la religion chrétienne ! La paix, céleste armure de l'autel du Seigneur ! Et que pourrions-nous dire pour parler dignement de la paix, quand le Christ lui-même a voulu en porter le nom ? L'apôtre nous l'enseigne.» Le Christ est notre paix dit-il. C’est le Christ qui a réconcilié la terre et le ciel en sa per­sonne 1; » c’est lui qui a rétabli dans le monde l'harmonie détruite par l'œuvre du démon. De même donc que sur le passage d'un souverain les rues et les places se décorent, que les cités à l'envi se couvrent de tentures et de fleurs, afin que tout sourie au regard du prince; de même quand le Christ roi de paix fait son avènement parmi nous, il convient d'écarter tous les sujets de tristesse et de remplacer les ténèbres du mensonge par l'illumination de la vé­rité. La discorde s'enfuit devant les splendeurs de la paix. Vous avez pu remarquer quelque chose d'analogue dans les monnaies qui représentent l'image auguste des deux empereurs, ces frères couronnés. L'artiste a représenté la concorde sous les traits d'une femme étendant les deux mains sur leur tête, gracieux symbole qui exprime l'union de sentiments et de volonté entre deux frères séparés par la distance. C'est ainsi que la paix du Seigneur est venue s'interposer entre deux évêques, et, joignant les mains sur nos têtes, a réuni notre esprit en une même affection. Nous pou­vons donc redire le mot du prophète Zacharie : « Un conseil de paix s'établira entre l'un et l'autre2. » Hier notre père commun 3, dans son discours évangélique, a donné la préface de la paix ; au­jourd'hui j'en expose la doctrine. Hier il nous a tendu les bras pour nous accueillir avec la parole de paix, aujourd'hui c’est moi qui viens, le coeur dilaté, les mains étendues, porter au Seigneur les offrandes de la paix. La guerre a donc cessé, la radieuse paix a triomphé de tous les obstacles. Les démons pieurent, la troupe infernale pousse des lamentations ; la joie est au ciel, l'allégresse parmi les anges dont l'atmosphère est toute ce paix. Oui, les puis­sances des cieux admirent le spectacle que nous leur donnons en ce jour, elles qui vivent à la source de la paix  éternelle dont

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1 Ephes., n, 1*. — 2. Zacùar., vi, 13. —3. Severianus désigne ainsi Chrysostome.

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quelques gouttes arrivent ici-bas comme la rosée des cieux. Voici pourquoi la paix fut souhaitée à la terre sur le berceau de Jésus, pendant que la splendeur de la paix illuminait les sphères célestes. Voilà pourquoi les anges disaient aux bergers : «Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté 1 ! » La terre et le ciel se renvoient ainsi mutuellement le gage de paix. Les anges dans les cieux annoncent la paix à laterre ; les saints sur la terre glorifient le Christ qui est notre paix et le saluent de leurs mystiques acclamations : Hosanna in excelsis 1 ! Disons donc nous aussi : « Gloire dans les hauteurs célestes au Dieu » qui a humilié le démon et fait triompher son Christ ! « Gloire dans les hauteurs célestes au Dieu » qui met !a discorda en fuite et établit le règne de la paix! La discorde, c'est l'œuvre par excellence du démon. Vous connaissez en ce genre son artifice et ses ruses. Satan avait vu la solidité de notre foi, il avait vu notre fermeté reposant sur la majesté des dogmes et féconde en fruits de salut. Un pareil spectacle enflamma sa jalousie et sa rage: il voulut dans sa fureur briser les liens de notre union fraternel, déraciner la charité, détruire la paix. Ah ! puisse cette paix du Seigneur demeurer toujours avec nous en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soit la gloire avec Dieu le Père et l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Amen 3. »

 

85. Certes, il faudrait plaindre le mauvais goût de la cour d'Arcadius, si elle put hésiter un seul instant entre les deux orateurs, et surtout si elle donna jamais la préférence aux déclamations antithétiques de l'évêque de Gabala sur l'éloquence pleine de mouvement, de chaleur et de vie qui s'échappait comme un fleuve majestueux du cœur de Chrysostome. Au moment où cette scène se passait dans la basilique constantinienne, saint Porphyre, évoque de Gaza, était à Byzance. Lui du moins il était digne de com­prendre le génie et la vertu de l'illustre patriarche. Marc, son fidèle biographe et disciple, nous raconte à ce sujet des particularités qu'il importe de mettre en lumière, pour faire mieux ressortir l'auréole

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1.Luc, il, 14. — 2. Matth., xxi, 9. —  3.S. Joan. Cbry»03t., Optr., Serm» Severiani de pace ; Pair, grac, tom. cil., col. 425-428.

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de sainteté qui brillait sur le front de Chrysostome. Malgré la teneur formelle des édits impériaux promulgués l'année précédente pour la destruction des édifices idolâtriques, la ville de Gaza et la Phénicie presque entière avaient conservé les leurs. Comme tout était vénal dans l'empire d'Orient, il ne fut pas difficile aux païens d'acheter à prix d'argent la connivence des gouverneurs et des autres fonctionnaires. On ferma les yeux sur la violation flagrante des édits. On alla plus loin dans cette voie, et les adorateurs de Marnas eurent assez de crédit pour faire exclure tous les chrétiens des charges et des dignités municipales. La profession de chrétien plaçait les fidèles dans une sorte d'ilotisme politique qui les livrait à la merci de toutes les spoliations et de toutes les vengeances. Saint Porphyre, dans son humilité, se reprochait d'être la première cause de tant de désastres. Il courut a Césarée, se prosterna en pleurant devant le métropolitain son consécrateur, et lui dit: «Je suis indigne de l'épiscopat. Dieu afflige mon troupeau en punition des faiblesses du pasteur. Il m'est impossible de rester plus long­temps témoin de pareilles calamités. Acceptez ma démission ; permettez-moi d'aller dans la retraite achever mes jours et expier mes fautes par la pénitence ! — Le métropolitain de Césarée fit relever le bienheureux évêque, continue le pieux chroniqueur; il le consola, le persuada à force d'instances de rester fidèle à l'église que Jésus-Christ lui avait confiée, et s'offrit de l'accompagner à Byzance pour solliciter près de l'empereur des mesures qui pussent enfin mettre un terme aux souffrances des chrétientés phéniciennes. En conséquence, le bienheureux Porphyre m'écrivit de venir le rejoindre immédiatement, car j'étais resté à Gaza. Il m'ordonnait de lui apporter les trois livres dont il se servait habituellement, et quarante-trois pièces d'or, seule ressource que nous possédions en ce moment. J'accourus aussitôt, et les deux évêques s'embarquèrent avec moi, le vingt-troisième jour du mois de Perities (23 février 401). Dix jours après, nous abordâmes heureusement à Rhodes, où le navire devait faire relâche. Il y avait alors dans cette île un solitaire d'une sainteté éminente, nommé Procopius. Il avait le don de prophétie et ses miracles étaient aussi nombreux qu'avérés.

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Nous profitâmes de notre séjour à Rhodes pour visiter cet homme de Dieu et jouir de sa conversation vraiment angélique. Arrivés près de sa retraite, nous frappâmes à la porte, et bien qu'il eût avec lui un disciple chargé ordinairement d'ouvrir aux étrangers, il vint lui-même remplir ce devoir. A la vue des ceux saints évêques, il se prosterna et baisa leurs pieds. Puis se relevant, il m'embrassa moi-même ainsi que le diacre Eusebius dont le mé­tropolitain de Césarée s'était fait accompagner. Nous introduisant alors dans son oratoire, il fit passer devant lui les deux évêques en disant : Cet honneur vous est dû car vous êtes les ministres du Seigneur, tandis que je ne suis qu'un humble serviteur qui n'ai pas même reçu l'ordination sacerdotale. — L'Esprit-Saint avait ainsi révélé au bienheureux Procopius la qualité des hôtes qu'il recevait. En effet le solitaire n'avait jamais vu auparavant les deux évêques. Nul ne lui avait annoncé leur visite et rien dans leur costume ne pouvait faire connaître leur dignité. L'anachorète leur céda l'hon­neur de prononcer la prière d'usage. Après l'oraison, il nous fit asseoir. Un entretien spirituel commença alors, et Procopius nous dit beaucoup de choses utiles à l'âme. Après quoi, s'étant enquis du motif de notre voyage, le bienheureux Porphyre lui exposa la triste situation des chrétiens de Gaza, la fureur obstinée des idolâtres et la persécution qu'ils faisaient subir aux fidèles. Voilà pourquoi, ajouta-t-il, nous allons à Constantinople prier l'empe­reur de venir au secours de cette église désolée. — Après ce ré­cit, Procopius levant les yeux au ciel pria avec ferveur. Seigneur Jésus, dit-il, faites briller sur tant d'âmes encore ensevelies dans les ténèbres démoniaques la lumière de votre foi ! — Puis il dit aux deux évêques : Allez sans crainte, vénérables pères. Dieu connaît la droiture de vos cœurs et la pureté de votre zèle. Il vous guidera dans ce voyage et comblera tous vos vœux. Aussitôt votre arrivée à Byzance, adressez-vous tout d'abord au très-saint arche­vêque. Jean. Il unira ses prières aux vôtres et vous communiquera les moyens que Dieu lui révélera les plus propres à faire réussir votre entreprise. Il ne lui sera pas possible de se présenter lui-même au palais pour appuyer votre requête, car l'impératrice

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Eudoxia est en ce moment irritée contre lui. Mais il vous recommandera au chambellan Amantius, pieux chrétien, qui honore les évêques. Celui-ci vous introduira près de l'impératrice, laquelle vous recevra avec bienveillantce. Dans la première audience qui vous sera accordée, bornez-vous à exposer l'objet de votre voyage, puis vous prendrez congé d'Eudoxia en lui souhaitant une heu­reuse santé. Une seconde fois vous serez appelés près d'elle. Vous lui renouvellerez votre demande et vous ajouterez : Si votre majesté daigne exaucer notre prière, nous espérons que le Christ, Fils de Dieu, lui accordera le bonheur de donner le jour à un prince. — Cette parole comblera son cœur de joie, car en ce mo­ment elle entre dans le neuvième mois d'une nouvelle grossesse. Elle vous accordera ainsi, avec la grâce de Dieu, tout ce que vous lui demanderez 1. »

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon