La  Trinité 17

Daras tome 27

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LIVRE SIXIÈME

 

Saint Augustin examine en quel sens l'Apôtre appelle Jésus‑Christ la Vertu de Dieu et la sagesse de Dieu, et si le Père n'est pas lui‑même la sagesse, mais seulement le Père de la sagesse, ou si la sagesse a engendré la sagesse. Avant de décider cette question, il prouve l'unité et l'égalité du Père, du Fils et du Saint‑Esprit, et montre que toutefois ce n'est pas un Dieu triple, mais un Dieu Trinité qu'il faut croire. Enfin il explique ce mot de saint Hilaire : L'éternité est dans le Père, la ressemblance dans l'image et l'usage dans le don.

 

CHAPITRE PREMIER.

 

D'après l’Apôtre, le Fils est la vertu et la sagesse de Dieu le Père.

 

1 . Plusieurs pensent qu'il y a une difficulté à comprendre que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont égaux à cause d'un passage où il est écrit que « le Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu, » (l Cor., I, 14) ce qui ne semble pas indiquer une égalité entre eux, attendu que le Père n'est lui‑même ni vertu ni sagesse, mais seulement le Père de la vertu et de la sagesse. En effet, ce n'est pas avec un médiocre intérêt qu'on se demande ordinairement en quel sens Dieu est appelé Père de la vertu et de la sagesse. Car l'Apôtre dit que le « Christ est la vertu, la sagesse de Dieu. » Quelques‑uns des nôtres sont partis de là pour raisonner ainsi contre les Ariens, mais seulement contre ceux qui se sont d'abord élevés eux‑mêmes contre la foi catholique. Car pour ce qui est d'Arius même, on prétend qu'il a dit : S'il est Fils, il est né; s'il est né, il fut un temps où il n'était pas fils; parce qu'il ne comprenait point que, en Dieu,

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être né c'est être éternel, en sorte que le Fils est coéternel avec le Père, de même que l'éclat qui est produit par le feu et se répand partout, est contemporain du feu, et serait coéternel avec lui, si le feu lui‑même était éternel. Aussi quelques Ariens du lendemain ont‑ils rejeté cette pensée et ont‑ils reconnu que le Fils de Dieu n'a point commencé dans le temps. Mais dans les discussions que les nôtres soutenaient contre ceux qui disaient : Il fut un temps où le Fils de Dieu n'existait pas, plusieurs recouraient à cet argument: Si le Fils de Dieu est la vertu et la sagesse de Dieu et que Dieu n'ait jamais été sans sa vertu et sa sagesse, le Fils est donc coéternel avec Dieu : or, l'Apôtre dit que « le Christ est la vertu et la sagesse de Dieu, » et d'un autre côté il serait insensé de prétendre que Dieu fût un temps sans avoir sa vertu et sa sagesse, il n'y a donc point eu de temps où le Fils de Dieu n'existait point.

 

2. Ce raisonnement amène forcément à dire que Dieu le Père n'est sage que parce qu'il a la sagesse qu'il a engendrée, non pas parce qu'il est la sagesse même. Ensuite, s'il en est ainsi, comme on dit du Fils qu'il est Dieu de Dieu, lumière de lumière, il faut voir si on pourrait dire égalment de lui qu'il est sagesse de sagesse, supposé que Dieu le Père ne fût pas la sagesse même, mais fût seulement le Père de la sagesse.  Si nous acceptons cela, pourquoi ne serait‑il point le Père de sa grandeur, de sa bonté, de son éternité, de sa toute‑puissante, de manière qu'il ne fût point lui‑même sa propre grandeur, sa propre bonté, sa propre éternité, sa propre toute‑puissance, mais qu'il ne fût grand qu'en vertu de la grandeur qu'il a engendrée, bon qu'en vertu de la bonté engendrée par lui, éternel et tout‑puissant qu'en vertu de l'éternité et de la toute‑puissance nées de lui, de même qu'il n'est point lui‑même sa propre sagesse, mais n'est sage que par la sagesse engendrée par lui. Il n'y a pas à craindre certainement que nous soyons amenés à dire qu'il y a beaucoup de Fils de Dieu, je ne parle pas des êtres créés qu'il a adoptés, de fils dis‑je coéternels avec le Père, s'il est le Père de sa grandeur, de sa bonté, de son éternité et de sa toute‑puissance. En effet, il est facile de répondre à cette fausse accusation, qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'il y a beaucoup de choses de nommées, il soit le Père de beaucoup de fils coéternels, de même qu'il ne s'ensuit pas qu'il soit le Père de deux fils, parce que le Christ est appelé la vertu et la sagesse de Dieu (1 Cor., 1, 24), attendu que la vertu est la même chose que la sagesse, et la sagesse la même chose que la vertu; or, il en est de même des autres attributs, en sorte que la grandeur est la même chose que la vertu, et ainsi de tous

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p309 LIVRE VI. ‑ CHAPITRE Il

 

les autres attributs que nous avons cités plus haut ou qu'il serait encore possible de citer.

 

CHAPITRE II.

 

Ce qui se dit et ce qui ne peut se dire en même temps du Père et du Fils.

 

3. Mais, s'il n'est fait de Dieu en lui‑même d'autres affirmations que celles qui se rapportent à Fils, telles que celles de Père, d'engendreur, de principe du Fils, si en même temps l'engen­drant est nécessairement principe par rapport à celui qu'il engendre, toute autre affirmation touchant le Père s'entend avec le Fils, ou plutôt dans le Fils, soit qu'il soit dit grand de la gran­deur qu'il a engendrée, juste de la justice qu'il a mise au monde, bon de la bonté née de lui, puissant de la puissance et de la vertu qui lui doivent la vie, sage enfin de la sagesse dont il est le Père. Mais le Père n'est point appelé la grandeur même, il n'est que le Père de la gran­deur. Au contraire pour le Fils, comme c'est en lui‑même qu'il est appelé Fils, appellation qu'il ne partage point avec le Père, mais qu'il a relativement au Père, n'est pas de la même ma­nière grand en lui‑même, mais il est grand avec le Père dont il est lui‑même la grandeur. De même l'appellation de sage, il la partage avec le Père, dont il est lui‑même la sagesse; il en est également ainsi de l'appellation de sage que le Père partage avec le Fils, parce qu'il est sage de la sagesse qu'il a engendrée. Ainsi toute appellation qui a rapport à l'un et à l'autre des deux, ne se dit point de l'un sans l'autre, en d'autres termes, tout ce qui se dit selon leur substance se dit de tous les deux en même temps. S'il en est ainsi, il s'ensuit que Dieu le Père ne va point sans le Fils, et que Dieu le Fils ne va point non plus sans le Père, et que tous les deux sont Dieu en même temps. Quant à ces paroles : « Dans le principe était le Verbe, » (Jean, I, 1) elles s'entendent en ce sens: dans le Père était le Verbe, ou bien, si ces mots : «dans le principe, » sont mis pour avant toutes choses, ce qui suit : « Et le Verbe était en Dieu, » ne s'entend que du Fils, non point du Père et du Fils, comme s'ils ne faisaient ensemble qu'un seul Verbe. Il en est en effet du Verbe comme de l'image, or, ce ne sont point le Père et le Fils ensemble qui sont l'image, mais le Fils seul est l'image du Père, comme il est le Fils du Père. Quant à ces paroles qui viennent après: «Et le Verbe était en Dieu, » il y a bien des raisons pour qu'on les entende comme s'il y avait le Verbe, qui n'est autre que le Fils, était en Dieu qui n'est pas le Père seulement, mais qui est Dieu Père et Fils en même temps. Qu'y a‑t‑il de surprenant qu'on puisse parler ainsi de deux choses certainement bien

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p310 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

différentes l'une de l'autre? Y a‑t‑il en effet choses plus différentes que le corps et l'âme? Cependant on peut dire l'âme était en l'homme, c'est‑à‑dire dans l'homme, bien que l'âme ne soit point le corps, et que l'homme soit en même temps corps et âme. Ce qui vient après : « Et le Verbe était Dieu, » doit donc s'entendre aussi de cette manière : Le Verbe qui n'est point le Père, était Dieu avec le Père. Disons‑nous donc, dans le même sens, que le Père est le générateur de sa grandeur, c'est‑à‑dire le générateur de sa vertu ou le générateur de sa sagesse; tandis que le Fils est sa grandeur, sa vertu et sa sagesse, et que tous deux ensemble sont un Dieu grand, tout‑puissant et sage? Comment donc le Fils est‑il Dieu de Dieu, lumière de lumière? Car ce ne sont point le Père et le Fils qui sont en même temps Dieu de Dieu, il n'y a que le Fils qui soit Dieu de Dieu, c'est‑à‑dire qui soit du Père. Ils ne sont pas non plus tous les deux lumière de lumière, mais le Fils seul est lumière de la lumière qui est le Père. A moins peut‑être que ce soit pour insinuer et inculquer plus brièvement que le Fils est coéternel avec le Père, qu'il est dit: Dieu de Dieu, lumière de lumière, et autres choses semblables, comme s'il y avait, ce que le Fils n'est point sans le Père, il l'est de ce que le Père n'est point sans le Fils, en d'autres termes, il est lumière, laquelle lumière n'est point sans le Père, de lumière qui est le Père et laquelle lumière n'est point sans le Fils ; en sorte que, lorsqu'on dit : Dieu, ce que le Fils n'est point sans le Père, et de Dieu, ce que le Père n'est point sans le Fils, on comprend bien que l'engendrant n'a point précédé ce qu'il a engendré. S'il en est ainsi, il n'y a qu'une chose dont on ne puisse dire du Père et du Fils, ceci de cela, ç'est la chose qu'ils ne sont point l'un et l'autre en même temps. Ainsi on ne peut dire Verbe du Verbe; parce que le Père et le Fils ne sont pas Verbe tous deux ensemble, il n'y a que le Fils qui soit le Verbe. De même on ne peut pas dire image d'image, parce que le Père et le Fils ne sont pas non plus image tous deux ensemble; on n'en peut pas dire davantage Fils de Fils, parce que le Père et le Fils ne sont point Fils tous deux ensemble; voilà pourquoi il est dit : « Mon Père et moi ne faisons qu'un, » (Jean, X, 30) ces mots « ne faisons qu'un, » sont dit en ce sens : ce qu'il est, lui, je le suis également, mais selon l'essence, non pas d'une manière relative.

 

CHAPITRE III.

 

L’unité d'essence du Père et du Fils ressort de ces paroles : Nous ne faisons qu’un.

 

4. Je ne sais point si on trouve dans les Ecritures ces mots : « ne font qu'un, » appliqués à des êtres de nature différente. S'ils se trouvent

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plusieurs êtres de même nature mais de sentiments différents, ils ne font point qu'une seule et même chose, en tant qu'ils ont des sentiments différents. En effet, si ceux pour qui priait Jésus-Christ n'eussent fait qu'un, par la raison que tous étaient hommes, le Seigneur n'aurait point dit: « Qu'ils soient un, comme nous ne faisons qu'un, » quand il recommandait ses disciples à son Père. Pour ce qui est de Paul et d’Apollon, comme tous deux étaient hommes, et tous deux partageaient les mêmes sentiments, l'Apôtre a dit : « Celui qui plante et celui qui arrose ne font qu'un. » (I Cor., III, 8.) Comme il est dit ne font qu'un, sans que cet un soit défini, et comme plusieurs ne font qu'un; cela signifie qu'ils ont la même nature et la même essence, et qu'ils ne sont séparés ni de nature ni de sentiments. Mais quand cet un est défini, cela peut signifier que plusieurs êtres ont contribué à n’en faire qu'un, bien qu'ils fussent de natures différentes. Ainsi le corps et l'âme ne font certainement pas un, qu'y a‑t‑il en effet de plus différent l'un de d'autre? Si on ajoute, ou si on ne sous-entend quel est cet un, c'est‑à‑dire si c'est un homme ou un animal. Aussi l'Apôtre dit‑il : «Quiconque s'unit à une courtisane ne fait qu'un seul corps avec elle, » (I Cor., VI, 16) non pas, il ne fait qu'un, ou il n'est qu'un; mais il ajoute le mot « corps, » comme s'ils formaient l'un et l'autre par leur union, un seul corps de deux corps différents, d'un corps d'homme et d'un corps de femme. Et, continue‑t‑il : « quiconque s'attache au Seigneur ne fait qu'un esprit avec lui, » (Ibid., 17) il ne dit point quiconque s'attache au Seigneur ne fait qu'un, ou qu'un Seigneur avec lui, mais il dit ne fait «qu'un esprit.» En effet, l'esprit de l'homme et celui de Dieu diffèrent de nature, mais par l'union avec le Seigneur il se fait un seul esprit de deux esprits différents, mais dans des conditions telles que l'Esprit de Dieu soit bienheureux et parfait sans l'esprit de l'homme, tandis que l'esprit de l'homme ne l'est qu'avec Dieu. Ce n'est pas non plus sans raison, je pense, que tout en disant de telles choses dans l'Evangile, selon saint Jean, et en les répétant si souvent, au sujet de l'unité même, soit de son unité avec son Père, ou de la nôtre entre nous, le Seigneur n'a dit nulle part, afin qu'eux et nous ne soyons qu'un, mais «afin qu'ils ne soient qu'un, comme nous ne faisons qu'un nous‑mêmes. » Ainsi le Père et le Fils ne font qu'un, d'une unité de substance, mais un seul Dieu, un seul grand, un seul puissant, comme nous l'avons établi dans ce traité.

 

5. D'où vient donc que le Père est plus grand que le Fils ? S'il est plus grand, c'est par sa grandeur qu'il l'est, mais comme sa grandeur c'est son Fils; or, certainement il n'est pas plus grand que Celui qui l'a engendré, ni plus grand que la grandeur par laquelle il est grand; il est donc égal au Père; mais d'où lui vient cette égalité, sinon de Celui par qui il est, et pour qui

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p312  QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

être n'est pas autre chose que d'être grand? Ou si c'est par l'éternité que le Père est plus grand, le Fils ne lui est point égal en toute chose. En effet, d'où lui viendrait son égalité? Si on me dit que c'est de sa grandeur, il n'y a point de grandeur égale, là où elle est moins éternelle, et ainsi du reste. Est‑ce par hasard par la vertu qu'il est égal au Père, et ne le serait‑il point en sagesse ? Mais comment une vertu moins sage peut‑elle être égale à une vertu plus sage? Est-ce en sagesse qu'il égale le Père, sans l'égaler en vertu ? Mais comment une sagesse qui a moins de vertu peut‑elle égaler celle qui en a plus? Il ne reste donc à dire que ceci, c'est que, s'il y a une seule chose où il ne soit égal au Père, il ne saurait lui être égal en toutes choses. Mais l'Ecriture nous crie; «Il n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu. » (Philipp., II, 6.) Quelque ennemi qu'on soit de la vérité, pour peu qu'on se sente retenu par l'autorité de l'Apôtre, on est forcé de confesser que le Fils est égal à Dieu le Père en toutes choses. Choisissez la chose que vous voudrez, on vous montrera par ce même raisonnement qu'il est égal dans toutes les choses qui s'affirment de sa substance.

 

CHAPITRE IV.

 

6. En effet, il en est de même des vertus qui se rencontrent dans l'âme de l'homme, quand même on les entendrait les uns d'une manière et les autres de l'autre, cependant elles sont inséparables entre elles, en sorte que tous ceux qui sont égaux par exemple en force, sont égaux en prudence, en tempérance et en justice. En effet, si on dit que tels hommes sont égaux en force, mais que l'un d'eux l'emporte en pru­dence sur l'autre, il s'ensuit que la force de celui‑là est moins prudente que la force de celui­-ci, et, par conséquent, que ces deux hommes ne sont point égaux en force, puisque la force de l'un est plus prudente que la force de l'autre. On trouverait qu'il en est de même des autres vertus, si on les passait toutes en revue de la même manière, car il n'est pas question des forces du corps, mais de la force de l'âme. A

combien plus forte raison, par conséquent, en est‑il ainsi, dans la substance immuable et éter­nelle, qui est incomparablement plus simple que l'âme humaine? Car, pour l'âme de l'homme ce n'est pas la même chose d'être et d'être forte, prudente, juste ou tempérante; elle peut en effet exister en tant qu'âme, et n'avoir aucune de ces vertus. Mais pour Dieu c'est tout un, d'être et d'être fort, juste ou sage, et tout ce qu'on peut affirmer de cette multiplicité simple ou de cette multiple simplicité, qui en désigne la substance.

C'est pourquoi on pourrait dire Dieu de Dieu, en

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un tel sens que cette manière de parler convînt à chacune des deux personnes, non point pourtant en ce sens que le Père et le Fils fussent tous les deux à la fois deux Dieux, mais en ce sens qu'ils ne font qu'un seul Dieu. En effet, ils sont unis l'un à l'autre au point de ne faire qu'un, comme il arrive même à des substances diverses et distantes, ainsi que l’Apôtre l'affirme. En effet, seul le Seigneur est un Esprit, et, de son côté, l'esprit seul de l'homme est aussi un esprit, cependant si ce dernier s'attache au Seigneur, il ne fait qu'un seul esprit avec lui (I Cor. , VI, 17); à combien plus forte raison là où existe une union tout à fait inséparable et éternelle, ne semblerait‑il point absurde de dire le Fils des deux en quelque sorte, quand on dit le Fils de Dieu? Si ce qui est appelé Dieu, ne se dit que de l'un et de l'autre en même temps, soit que ce qui est dit de Dieu indiquant sa substance, n'est dit que des deux en même temps, ou de la Trinité même. Que ce soit donc ou ceci ou cela, qui soit à discuter maintenant avec soin, c'est assez pour le moment de voir que le Fils n’est pas du tout égal au Père, s'il lui est trouvé inégal, en quoi que ce soit qui ait rapport à la désignation de sa substance, comme nous l'avons déjà montré. Mais l'Apôtre dit qu'il est égal en toutes choses à son Père (Philipp., II, 6), et qu'il est d'une seule et même substance avec lui.

 

CHAPITRE V.

 

Le Saint‑Esprit est aussi égal au Père et au Fils en toutes choses.

 

7. C'est pourquoi le Saint‑Esprit aussi se trouve dans la même unité et la même égalité de substance. En effet, qu'il s'agisse soit de l'unité, soit de la sainteté, soit de la charité des deux premières personnes, ou qu'il y ait unité parce qu'il y a charité, et qu'il y ait charité parce qu'il y a sainteté, il est manifeste qu'il n'y a point une des deux personnes qui soit celle par laquelle l'une est unie à l'autre, par laquelle l'engendré soit aimé de l'engendrant et aime celui qui l’a engendré, et par laquelle ces deux personnes conservent non par participation, mais par leur essence, non par un don d'un supérieur quelconque, mais par leur propre don, l'unité d'esprit dans le lien de la paix. (Ephés., IV, 3.) C'est ce qu'il nous est ordonné d’imiter par la grâce, par rapport à Dieu et par rapport à nous‑mêmes. C'est dans ces deux préceptes que se trouvent la loi tout entière et les prophètes. (Matth., XXII, 40.) Ces trois êtres sont donc ainsi un seul Dieu unique, grand, sage, saint et bienheureux; quant à nous c'est de lui, par lui et en lui que nous sommes heureux; car c'est par sa grâce que nous ne faisons qu'un entre nous, et que nous ne sommes qu'un même esprit avec lui,

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p314 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

c'est parce que notre âme est attachée à lui. Or, ce nous est un bien d'être attachés à Dieu, car il perdra tous ceux qui s'éloignent de lui. (Ps. LXXII, 28.) L'Esprit saint a donc quelque chose de commun avec le Père et le Fils, quelle que soit cette chose. Mais cette communion est consubstantielle et coéternelle; s'il était plus exact de lui donner le nom d'amitié, je le veux bien, mais il serait plus juste de l'appeler charité. Elle est aussi une substance, attendu que Dieu est une substance et que «Dieu est charité,» (I Jean, IV, 16) ainsi qu'il est écrit. Mais comme la substance est en même temps avec le Père et le Fils, de même aussi elle est en même temps grande, en même temps bonne, en même temps sainte, et tout ce qu'on pourrait encore affirmer de ces deux personnes en elles‑mêmes; attendu que pour Dieu ce ne sont point deux choses d'être et d'être grand, bon, et le reste, comme nous l'avons montré plus haut. En effet, si la charité se trouve là moins grande que la sagesse, la sagesse est aimée moins qu'elle n'est. Il s'ensuit donc qu'elle est égale, en sorte que la sagesse est aimée autant qu'elle est. Or, la sagesse est égale au Père, comme nous l'avons établi plus haut, il s'ensuit donc que le Saint‑Esprit est aussi égal au Père. Mais s'il lui est égal, il le lui est en toutes choses, à cause de la souveraine simplicité de cette substance. Ils ne sont donc pas plus que trois, l'un aimant celui qui est de lui, l'autre aimant celui de qui il est, puis la charité même. En effet, si la charité n'était rien, comment serait‑il dit que « Dieu est charité ? » (I Jean, IV, 16.) Si ce n'est point une substance, comment Dieu est‑il une substance?

 

CHAPITRE VI.

 

Comment Dieu est‑il une substance simple et multiple.

 

8. Si on me demande comment il se fait que cette substance est en même temps simple et multiple, on devra remarquer avant tout pourquoi la créature est multiple, non point véritablement simple. Et d'abord le corps universel se compose de parties, en sorte qu'il s'y trouve des parties plus grandes et des parties plus petites les unes que les autres, et que le tout est plus grand que quelque partie que ce soit, si grande qu'elle soit. En effet, le ciel et la terre sont des parties de la masse du monde, de l'univers; et la terre toute seule, ainsi que le ciel tout seul, se composent de parties innombrables; le tiers de la terre est moindre que le reste, et la moitié est moindre que le tout. Le corps entier du monde, ainsi qu'on appelle ordinairement les deux parties dont il se compose, je veux dire le ciel et la terre, est plus grand que le ciel seul ou que la terre seule. Puis dans chaque corps, autre chose est la grandeur, autre chose la couleur, autre chose encore la figure. En effet, la

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grandeur peut diminuer pendant que la couleur demeure la même, ainsi que la figure; et la couleur peut changer, bien que la grandeur et la figure demeurent sans changement; de même la figure peut ne pas rester la même, le tout demeurant aussi grand et de la même couleur qu'auparavant. Il en est de même de toutes les autres propriétés qui s'affirment simultanément d'un même corps, elles peuvent changer toutes ensemble, ou chacune en particulier et séparément les unes des autres. Voilà ce qui prouve que la nature des corps est multiple et n'est aucunement simple. Quant à la créature spirituelle, telle que l'âme, il est vrai qu'elle est beaucoup plus simple en comparaison du corps, mais elle est multiple sans comparaison avec le corps, et n'est point non plus simple elle‑même. Si elle est plus simple que le corps, c'est parce qu'elle ne se répand point dans l'espace comme le corps, mais qu'elle est dans chaque corps en particulier, tout entière dans chaque corps tout entier, et tout entière dans chaque partie du corps. Aussi quand il se fait quelque chose dans la moindre partie du corps, dont l'âme puisse s'apercevoir, s'en aperçoit‑elle tout entière, bien que cela ne se passe point dans le corps tout entier, c'est qu'il ne peut échapper à elle tout entière. Et cependant comme pour l’âme ce n'est point la même chose d'être ingénieuse, inhabile, douée de pénétration ou de mémoire, et que pour elle autre chose soit la cupidité, autre chose la crainte, autre chose la joie, autre chose la tristesse, et que parmi ces choses les unes puissent se trouver sans les autres, plus que les autres, ou moins que les autres, qu'il puisse s'en rencontrer d'innombrables et d'une manière innombrable dans la nature de l'âme, il est manifeste que cette nature n'est pas simple, mais qu'elle est multiple, attendu que rien de ce qui est simple n'est sujet au changement, et que toute créature y est sujette.

 

CHAPITRE VII.

 

Quant à Dieu, il est appelé il est vrai d'une manière multiple, grand, bon, sage, bienheureux, vrai, et de tous autres noms qui ne semblent point indignes de lui être donnés; toutefois sa grandeur n'est autre que sa sagesse, car s'il est grand, ce n'est point par sa masse, mais par sa vertu. Sa bonté aussi est la même chose que sa sagesse et que sa grandeur, de même que sa vérité n'est point différente de tous ses autres attributs; en lui il n'y a point de différence entre être heureux, être grand, être sage, être vrai, être bon, et être simplement.

 

9. Mais, de ce que Dieu est Trinité il ne s'ensuit pas qu'il soit triple pour cela; car, s'il en était ainsi, le Père seul, ou le Fils seul, seraient moindres que le Père et le Fils ensemble. Il est vrai qu'on ne voit pas comment on pourrait dire le Fils seul ou le Père seul, puisque le Père est

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p316 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

toujours, et d'une manière inséparable avec le Fils, et le Fils avec le Père, non pas que tous les deux soient le Père, ou tous les deux le Fils, mais parce qu'ils sont toujours l'un par rapport à l'autre, et jamais ni l'un ni l'autre n'est seul. Mais comme nous disons que la Trinité même ne fait qu'un seul Dieu, bien qu'elle ne laisse point d'être constamment avec les saints esprits et les saintes âmes, et que nous disons seulement qu'elle est Dieu, attendu que ces esprits et ces âmes ne font point un Dieu avec lui, ainsi nous disons que le Père seul est Père, non point parce qu'il est séparé du Fils; mais parce qu'ils ne sont point tous les deux ensemble le Père.

 

CHAPITRE VIII.

 

Quoique le Père seul, le Fils seul, ou le Saint-Esprit également seul, soient aussi grands que le Père, le Fils et le Saint‑Esprit ensemble, on ne doit pas dire que Dieu est triple. En effet, si les corps grandissent par voie d'adjonction, et si celui qui s'attache à sa femme ne fait plus qu'un seul corps avec elle, cependant ce corps est plus grand que le corps de l'homme seul ou de la femme seule. Dans les choses spirituelles, quand le moindre s'attache au plus grand, comme serait la créature par rapport au Créateur, l'un devient plus grand qu'il n'était, mais non pas l'autre, attendu que dans les choses qui ne sont point grandes par leur masse, être plus grand c'est être meilleur. Or, l'âme d'une créature devient meilleure quand elle s'attache au Créateur que lorsqu'elle ne s'y attache point, et elle est plus grande dans ce cas, parce qu'elle est meilleure. « Celui donc qui s'attache au Seigneur ne fait qu'un seul esprit avec lui, » (I Cor., VI, 17) mais pour cela le Seigneur ne devient pas plus grand, bien que celui qui s'attache à lui le devienne. Dans Dieu même, quand le Fils qui est égal au Père s'attache au Père qui est égal au Fils, ou quand le Saint‑Esprit, qui est égal au Père et au Fils, s'attache au Père et au Fils, il n'en résulte pas un Dieu plus grand que chacune des trois personnes, attendu qu'il n'y a pas moyen que cette perfection s'accroisse. Or, tant le Père que le Fils ou le Saint‑Esprit est parfait, et le Père, le Fils et le Saint‑Esprit ne font qu'un Dieu parfait, un Dieu Trinité, plutôt qu'un Dieu triple.

 

CHAPITRE IX.

 

Quand on dit un seul Dieu, est‑ce une seule personne ou sont‑ce trois personnes.

 

10. Comme nous avons montré comment on peut dire que le Père seul est Père, attendu que dans le Père il n'y a que le Père, il faut examiner cette proposition, que le seul vrai Dieu n'est pas seulement le Père, mais est le Père, le Fils et le Saint‑Esprit. En effet, à cette question,

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p317 LIVRE VI. ‑ CHAPITRE IX

 

le Père seul est‑il Dieu? comment répondrait-on négativement, si on ne disait que le Père certainement est Dieu, mais qu'il n'est point seul Dieu, que le seul Dieu est Père, Fils et Saint‑Esprit. Mais que faisons‑nous de ce témoignage du Seigneur qui disait au Père, et ne s'adressait qu'à lui qu'il nommait par son nom de Père : « Or, la vie éternelle la voici, c'est de vous connaître vous qui êtes le seul vrai Dieu?» Les Ariens entendent ordinairement ces paroles en ce sens, que le Fils de Dieu n'est pas vrai Dieu. Si nous les écartons, il nous faut voir si nous sommes obligés de comprendre ces paroles adressées au Père, « c'est de vous connaître vous qui êtes le seul vrai Dieu, » comme si le Fils avait voulu insinuer qu'il n'y a que le Père qui soit vrai Dieu, de peur que nous ne comprenions que Dieu, ce n'est autre chose que les trois personnes ensemble, le Père, le Fils et le Saint‑Esprit. Est‑ce que ce n'est pas sur la parole du Seigneur que nous disons que le Père est un vrai Dieu, que le Fils est un vrai Dieu, et que le Saint‑Esprit est aussi un vrai Dieu, et que le Père, le Fils et le Saint‑Esprit tout ensemble, c'est‑à‑dire la Trinité même à la fois, sont non pas trois vrais Dieux, mais un seul vrai Dieu? Est‑ce que, parce qu'il a ajouté: «Et Jésus‑Christ que vous avez envoyé, » il faut sous‑entendre ces mots: Est aussi un vrai Dieu, et que l'ordre de la phrase serait : « C'est de vous connaître, vous, et Jésus‑Christ que vous avez envoyé pour un vrai Dieu ? » Pourquoi donc ne dit‑il rien du Saint‑Esprit? serait‑ce parce qu'il s'ensuit de ce que partout où il est parlé de l'un qui est attaché à l'autre, dans une union si grande que par elle, les deux ne font plus qu'un, il faille entendre par cela même le lien de paix même qui fait cette union, bien qu'il n'en soit pas fait mention? Et en effet, dans cet endroit, l'Apôtre semble comme passer aussi le Saint‑Esprit sous silence, et pourtant il ne laisse point d'être entendu qu'il est aussi parlé de lui, là où il dit: « Tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu, » (I Cor., III, 22) et ailleurs : « Le chef de la femme c'est l'homme, le chef de l'homme c'est le Christ, et le chef du Christ c'est Dieu. » (I Cor., XI, 3.) Mais si Dieu ne se conçoit autrement que dans les trois personnes ensemble, comment le chef du Christ est‑il Dieu, c'est‑à-dire comment ce chef du Christ est‑il la Trinité, puisque le Christ est dans la Trinité pour qu'elle soit Trinité? Est‑ce que ce qui est le Père avec le Fils, est chef par rapport à ce qui est le Fils seul? Car c'est avec le Fils que le Père est Dieu, et il n'y a que le Fils dans le Christ, d'autant plus que c'est le Verbe fait chair qui parle, dans

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p318 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITE.

 

l'abaissement selon lequel le Père est plus grand que lui, comme il le dit lui‑même : «Mon Père est plus grand que moi, » (Jean, XIV, 28) en sorte que, être Dieu même, ce qui est un pour lui avec le Père, ce soit être le chef de l'homme Médiateur (I Tim., 11, 5), ce qu'il est seul lui-même. Car, si nous disons avec raison que l'âme est le principal dans l'homme, c'est‑à‑dire comme le chef, la tête de la substance de l'homme, quoique l'homme même ne soit homme qu'avec son âme, pourquoi ne serait‑il pas beaucoup plus juste et beaucoup plus utile de dire que le Verbe, qui avec le Père est Dieu, est le chef du Christ, bien que l'Homme‑Christ ne puisse s'entendre que du Verbe qui s'est fait chair? Mais, comme je l'ai déjà dit, nous étudierons cela plus tard, avec plus de soin. Pour ce moment, nous avons démontré, aussi brièvement que nous l'avons pu, l'égalité et l'unité identique de substance de la Trinité, afin que, de quelque manière que cette question que nous avons réservée pour une discussion plus profonde et plus attentive se trouve résolue, rien ne nous empêche de proclamer l'égalité du Père, du Fils et du Saint‑Esprit.

 

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