La Trinité 33

Daras tome 27

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CHAPITRE IV.

 

On doit chercher l'image de Dieu dans l’âme immortelle et raisonnable de l'homme.

 

De même que c'est dans une certaine mesure que l'âme est dite immortelle, car elle a aussi sa mort quand elle manque de la vie bienheureuse qui est ce qu'on doit proprement appeler la vie de l'âme, mais elle est dite immortelle parce que, même au comble du malheur, elle ne laisse point de vivre d'une certaine vie; ainsi bien que la raison ou l'intelligence tantôt soit endormie en elle, tantôt paraisse plus ou moins grande, cependant jamais l'âme humaine n'est sans être raisonnable et intelligente, d'où il suit que si c'est en tant que telle qu'elle a été faite à l'image de Dieu, c'est‑à‑dire en tant qu'elle peut se servir de sa raison ou de son intelligence pour comprendre et considérer Dieu, il est certain que depuis le premier moment de l'existence d'une nature si grande et si merveilleuse, quand même cette image serait tellement affaiblie qu'elle n'existerait presque plus, ou bien obscure et difforme, ou brillante et parfaite, elle ne laisse point d'être cette image. Aussi la divine Ecriture, ayant pitié de sa difformité, dit‑elle : « Quoique l'homme passe comme une image, néanmoins il ne laisse point de se troubler en vain, il amasse des trésors et il ne sait point pour qui il les accumule. » (Ps. XXXVIII, 7 et 8.) Elle ne dirait point de l'image de Dieu qu'elle se trouble en vain, si elle ne la voyait devenue difforme, mais elle montre assez clairement que cette difformité ne saurait avoir la force de lui enlever ce qui fait qu'elle est l'image de Dieu, quand elle dit: « Quoique l'homme passe comme une image. » Cette pensée peut donc s'entendre

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de deux manières, car de même qu'il a été dit: «Quoique l'homme passe comme une image, » ainsi on pourrait dire : Quoique l'homme ne laisse point de se troubler en vain, cependant il passe comme une image. En effet, bien que sa nature soit grande, néanmoins elle a pu être viciée parce qu'elle n'est suprême, et quoiqu'elle ait pu être viciée, parce qu'elle n'est point la nature suprême, cependant étant capable de la nature suprême et d'en être faite participante, elle est une grande nature. Cherchons donc dans cette image de Dieu, une trinité de son genre, avec le secours de celui qui nous a faits à son image. Car nous ne pourrons autrement chercher ces choses d'une manière utile au salut, ni rien trouver selon la sagesse qui vient de lui. Mais si le lecteur a encore présent à la mémoire et se rappelle tout ce que j'ai écrit de l'esprit ou de l'âme de l'homme, dans les livres précédents, et particulièrement dans le dixième, ou s'il prend la peine de se reporter à l'endroit où j'en ai parlé, il ne sentira point ici le besoin d'un travail plus long sur la recherche d'une chose de cette importance.

 

 7. Nous avons donc dit, entre autres choses, dans le livre dixième, que l'âme de l'homme se connaît elle‑même. En effet, elle ne connaît rien tant que ce qui lui est présent à elle‑même : or, rien n'est plus présent à l'âme que l'âme même. J'ai produit d'autres arguments encore, tant qu'il m'a paru nécessaire, pour le prouver d'une manière bien certaine.

 

CHAPITRE V.

 

L'âme des enfants se connait‑elle elle‑même?

 

Que dirons‑nous donc de l'âme des enfants quand ils sont encore si petits et plongés dans une si complète ignorance de toutes choses que tout homme, pour peu qu'il ait quelques connaissances, a horreur des ténèbres où se trouve plongée l'âme de ces enfants? Faut‑il croire qu'elle se connaît aussi elle‑même, mais qu'étant par trop attentive aux choses qu'elle commence à sentir par le moyen des sens corporels, avec un plaisir d'autant plus grand qu'il est plus nouveau, si elle ne peut s'ignorer elle‑même, du moins elle ne peut point se penser elle‑même ? Quant à la violence avec laquelle elle est absorbée par les choses sensibles du dehors, on peut s'en faire une idée par ce fait qu'elle est si avide de boire, par les yeux, la lumière qui nous éclaire, que si, par mégarde ou par ignorance de ce qui peut en résulter, on place un flambeau, pendant la nuit, dans un endroit où se trouve couché un enfant, et du côté où il peut tourner les yeux, bien qu'il ne puisse tourner la tête de ce même côté, il sera tellement impossible de détourner ses yeux de cette lumière que nous savons que plusieurs enfants sont devenus louches parce que

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leurs yeux ont conservé la direction que l'habitude leur a fait prendre quand ils étaient tendres et mous. Il en est de même des autres sens, autant que cet âge le permet, l'âme des petits enfants s'y emprisonne si je puis parler ainsi, à tel point que tout ce qui peut ou les blesser ou les flatter par le corps, est pour eux l'unique objet d'une violente répulsion ou d'un vif élan, et qu'ils ne pensent point à ce qui est au dedans d'eux, et ne sauraient être avertis d'y faire attention parce qu'ils ne connaissent pas même les signes par lesquels ils pourraient être avertis; or, parmi ces signes la parole se place au premier rang, et ils l'ignorent absolument comme tout le reste. Nous avons déjà montré dans le même livre (v. liv. X, chap. V), qu'il y a une différence entre ne se point connaitre et ne se point imaginer soi‑même.

 

8. Mais laissons de côté un âge qu'on ne peut questionner sur ce qui se passe au dedans de lui, et dont nous n'avons conservé nous‑mêmes aucun souvenir. Qu'il nous suffise à ce sujet de la certitude que dès qu'un homme pourra avoir quelques pensées sur la nature de son âme, et trouver ce qui est la vérité, il ne le trouvera point ailleurs qu'en lui. Or, il ne trouvera point alors quelque chose qu'il ne connaissait point, mais une chose à laquelle il ne pensait point. En effet, que savons‑nous si nous ne savons point ce qu'il y a dans notre âme, puisque tout ce que nous savons nous ne pouvons le savoir que par l'âme ?

 

CHAPITRE VI.

 

  Toutefois, telle est la force de la pensée que l'âme ne se place en quelque façon devant elle, que quand elle se pense elle‑même. D'où il suit qu'il est si vrai qu'il n'y a point autre chose dans les yeux de l'esprit que ce qu'il pense, que l'âme même qui pense toutes nos pensées, ne saurait être présente à elle-même autrement qu'en se pensant. Mais comment se fait‑il que lorsqu'elle ne se pense point, elle ne soit point présente à elle‑même, quand elle ne peut jamais être sans elle, comme si elle était une chose et la vue d'elle‑même une autre chose, c'est ce que je ne puis trouver. On peut bien dire, sans ab­surdité, qu'il en est ainsi de l'œil du corps, at­tendu que l’oeil est attaché à sa place dans le corps, tandis que son regard se porte vers les choses qui sont hors de lui, et s'élève même jus­qu'aux astres. L'œil n'est point en sa propre pré­sence, puisqu'il ne se voit point lui‑même, à moins qu'il ne se regarde dans un miroir, comme je l'ai déjà dit. Or, il n'en est pas ainsi quand l'âme par sa pensée se place elle‑même sous ses propres regards. Est‑ce à dire que c'est une partie de l'âme qui voit une autre partie d'elle­ même, quand elle se voit par la pensée, de même que c'est par d'autres membres de notre corps,

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et ces membres sont nos yeux, que nous voyons nos autres membres qui peuvent se trouver en notre présence? Se peut‑il dire ou penser rien de plus absurde? Où donc l'âme va‑t‑elle se prendre, si ce n'est en elle? et en quel lieu se place‑t‑elle en sa propre présence, si ce n'est encore en elle ? Elle ne serait donc point là où elle était quand elle n'était point en sa présence, puisque placée en tel endroit elle en aurait été tirée pour un autre. Mais si elle change de place en tant qu'elle doit se voir, où demeurera‑t‑elle en tant qu'elle se regarde? Serait‑elle donc comme double pour être ici et là, c'est‑à‑dire ici pour être vue, et là pour être voyant, en sorte qu'en elle, elle est ce qui voit, et, devant elle, elle est ce qui est vu? Si on consulte la vérité, elle ne nous répond rien de pareil, attendu que quand nous pensons de cette manière, nous ne nous représentons point autre chose que des images feintes du corps; car il est bien certain pour un grand nombre d'âmes, que l'âme n'est point un corps, et on peut sur ce point leur demander la vérité. Par conséquent, il ne reste plus à dire que la vue de l'âme est quelque chose qui se rapporte à sa nature, et que c'est vers elle qu'elle se porte par une sorte de retour incorporel, et non point comme dans un espace matériel. Quand elle se pense elle‑même et quand elle ne se pense point, elle n'est point certainement en sa propre présence, et sa vue ne se forme point sur elle‑même, cependant elle se connait comme étant à elle‑même sa propre mémoire. De même l'homme très‑versé dans plusieurs connaissances a dans sa mémoire tout ce qu'il sait, mais n'a présent à son esprit que ce à quoi il pense, tout le reste est caché dans une sorte de notion mystérieuse qu'on appelle la mémoire. Voici donc comment nous voyions là une trinité et placions dans la mémoire ce dont se forme le regard de la pensée; venait ensuite la forme même, cette sorte d'image imprimée par l'objet informant, puis ce qui unit l'un à l'autre, l'amour ou la volonté. Lors donc que l'âme se considère dans sa propre pensée, elle se comprend et se reconnait, elle engendre dans sa propre intelligence et sa propre connaissance. Car c'est parce qu'elle est connue qu'une chose incorporelle est vue, et elle n'est connue que parce qu'elle est comprise. Certainement quand l'âme se voit elle‑même comprise par elle‑même dans sa pensée, elle n'engendre point la connaissance de soi qu'elle a alors, comme si elle eût été inconnue à elle‑même auparavant, mais elle ne se connaissait que comme on connait les trois choses qui se trouvent renfermées dans la mémoire, quand bien même on ne penserait point à ces choses; nous disons, en effet, d'un homme qu'il connait les lettres même quand

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au lieu de penser aux lettres il pense à tout autre chose. Or, ces deux choses, l'engendrant et l’engendré, se trouvent unies par la charité troisième, qui n'est que la volonté recherchant et retenant l'objet dont elle doit jouir. Aussi ai‑je pensé à désigner la trinité de l'âme par les trois mots : mémoire, intelligence et volonté.

 

9. Mais comme vers la fin du même dixième livre, j'ai dit que l'âme se souvient toujours d'elle‑même, se comprend et s'aime toujours, bien qu'elle ne se pense pas toujours distincte des choses qui ne sont point elle, il faut chercher de quelle manière l'intelligence se rapporte à la pensée. Quant à la connaissance dans l'âme d'une chose quelconque, même quand elle ne pense pas à cette chose‑là, il faut voir aussi comment elle se rapporte à la mémoire; car s'il en est ainsi, elle n'avait point les trois choses qui consistent pour elle à se souvenir d'elle‑même, à se comprendre et à s'aimer elle-même: mais elle se souvenait seulement d'elle-même, et ce n'est que plus tard, quand elle a commencé à se penser, qu'elle s'est comprise et aimée.

 

CHAPITRE VII.

 

Exemple pour éclaircir le fait avancé plus haut.

 

Considérons donc, avec beaucoup de soin, l'exemple que j'ai cité plus haut, pour montrer qu'autre chose est ne pas connaître, autre chose ne point penser, et qu'il peut arriver qu'un homme connaisse quelque chose qu'il ne pense pas, quand d'ailleurs il ne pense point à cette chose. Ainsi un homme versé dans une ou plusieurs connaissances, ne laisse point, quand il ne pense qu'à l'une d'elles, de posséder l'autre ou les autres connaissances qu'il a. Mais pouvons‑nous dire avec justesse : tel musicien connaît certainement la musique, mais il ne la comprend pas en ce moment, parce qu'il ne pense pas musique, et il aime la géométrie à cette heure, parce qu'il pense géométrie en ce moment; est‑ce que cela n'est pas également absurde? Nous dirons fort bien : un tel que vous voyez disputer sur la géométrie est aussi un musicien consommé; car il se souvient de son art, il le comprend et l'aime; mais bien qu'il le connaisse et l'aime, il n'y pense point en ce moment, puisque sa pensée est à la géométrie dont il parle. Cela nous apprend qu'il se trouve dans un endroit caché de notre âme certaines connaissances de diverses choses qui se produisent au dehors d'une certaine manière, et se placent en quelque sorte d'une façon plus ouverte en présence de l'âme quand on pense à elles; en effet, l'âme trouve alors qu'elle se rappelle, qu'elle comprend et qu'elle aime ces choses même auxquelles elle ne pensait point quand sa pensée était occupée ailleurs. Mais pour ce qui est des choses auxquelles nous ne pensons point depuis

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longtemps et auxquelles nous ne pouvons penser que lorsque nous sommes excités à le faire, je ne sais point de quelle même et étonnante manière il se fait, si je puis parler ainsi, que nous ne savons point que nous les savons. Enfin celui qui remet un autre en mémoire, peut dire, sans crainte de se tromper, à celui qu'il remet en mémoire : Vous savez cela, mais vous ne savez pas que vous le savez; je vais vous le rappeler et vous allez voir que vous savez ce que vous pensiez ne point savoir. C'est ce que font les lettres d'un écrit au sujet de choses que le lecteur, guidé par la raison, trouve vraies, quand il les lit, non point qu'il croit vraies sur la foi de celui qui les lui raconte, comme quand on lit une histoire; mais qu'il trouve vraies, soit en lui-même, soit dans la lumière de l'âme qui n'est autre que la vérité. Tout homme qui ne peut, même quand on l'avertit, voir ces choses, est plongé bien avant dans un grand aveuglement du cœur, dans les ténèbres de l’ignorance, et a besoin d'un secours étonnant de Dieu pour pouvoir parvenir à la vraie sagesse.

 

10. Voilà donc pourquoi j'ai voulu apporter un exemple, pour montrer comment la vue du souvenir se forme sur les choses qui sont conservées dans la mémoire, et qu'il se produit, dès que l'homme pense quelque chose de semblable à ce qui était en lui, là où il se souvenait avant de penser; parce qu'on saisit plus facilement ce qui se passe dans le temps, et, quand le père précède d'un espace de temps, ce qui naît de lui. Car si nous nous reportons à la mémoire intérieure de l'âme par laquelle elle se souvient d'elle‑même, et à son intelligence intérieure par laquelle elle se comprend, et à sa volonté intérieure par laquelle elle s'aime, là où ces trois choses sont toujours ensemble, et n'ont cessé d'être depuis qu'elles ont commencé d'être, soit qu'il fût pensé à elles, soit qu'il n'y fût point pensé, on verra que l'image de cette trinité se rapporte à la mémoire. Mais comme il ne saurait y avoir verbe sans pensée, nous pensons en effet tout ce que nous disons, même dans un langage intérieur qui n'appartient à la langue d'aucun peuple, c'est plutôt dans ces trois phénomènes que se reconnaît cette image, je veux dire, dans la mémoire, dans l'intelligence et dans la volonté. Par intelligence, j'entends, en ce moment, la faculté par laquelle nous comprenons en tant qu'être pensant, c'est‑à‑dire quand notre pensée se trouve formée par le retour des choses qui étaient dans notre mémoire, mais auxquelles nous ne pensions point. Par volonté, amour ou dilection, j'entends ce qui unit le produit de la mémoire à celui de l'intelligence et qui est, en quelque sorte, commun à l'une à l'autre. Par ce moyen‑là, il est arrivé que j'ai pu dans mon

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p483 LIVRE XIV. ‑ CHAPITRE VIII.     

 

onzième livre diriger la marche un peu lente du lecteur, au moyen des objets extérieurs qu'on voit des yeux du corps, et, ensuite, entrer avec lui dans la puissance de l'homme intérieur par laquelle il raisonne des choses temporelles, en la distinguant de celle bien supérieure, par laquelle il contemple les choses éternelles. Voilà ce que j'ai fait dans deux livres; dans le douzième, j'ai fait voir la différence qu'il y a entre l'une et l'autre aptitude de l'homme, dont l'une est supérieure et l'autre inférieure et doit se soumettre à la supérieure. Dans le treizième livre, j'ai traité, avec autant de vérité et aussi brièvement que j'ai pu, du rôle de la faculté inférieure qui consiste à recueillir la science salutaire des choses humaines pour agir dans cette vie mortelle de manière à obtenir la vie éternelle; car je n'ai point renfermé dans un seul livre quelque chose d'aussi multiple, d'aussi abondant, et qui a été traité dans de longues et nombreuses discussions par tant et de si grands auteurs, et j'ai fait voir que là aussi se trouve une trinité, mais non pas encore celle qu'on peut appeler l'image de Dieu.

 

CHAPITRE VIII.

 

Il faut maintenant rechercher dans la principale partie de l'âme quelle est l'image de la Trinité.

 

Il. Nous sommes arrivés maintenant à ce point de notre travail, où nous avons à étudier ce qu'il y a de principal dans l'âme de l'homme, ce par quoi il connaît ou peut connaître Dieu, afin d'y trouver l'image de ce dernier. Car bien que l'âme humaine ne soit point de la même na­ture que Dieu, cependant l'image de sa nature, en comparaison de laquelle nulle n'est meilleure, doit se chercher et se trouver en nous, dans cette partie de notre nature au prix de laquelle nous n'avons non plus rien de meilleur en nous. Mais auparavant il nous faut considérer l'âme en elle­ même avant qu'elle participe à Dieu, et c'est en elle que nous devons trouver son image, car nous avons déjà dit plus haut que pour avoir perdu sa participation à Dieu, l'âme n'en a pas moins conservé l'image de Dieu, bien que affaiblie et défigurée. Car si elle est l'âme de Dieu, c'est précisément en ce qu'elle est capable de lui, et qu'elle peut participer à lui, bien tellement grand qu'il ne peut exister que parce qu'elle est son image. Ainsi donc il est établi que l'âme se souvient d'elle, qu'elle se comprend et s'aime; si nous saisissons cela nous saisissons la trinité, non point celle qui est Dieu, mais celle qui déjà est l'image de Dieu. Ce n'est point du dehors que la mémoire a reçu ce qu'elle retient, ce n'est point non plus au dehors que l'intelligence a trouvé ce qu'elle pût regarder, comme il arrive pour l'œil du corps, et ce n'est

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pas davantage au dehors d'elle que la volonté unit ces deux phénomènes, comme elle unit la forme du corps et celle produite d'après celle‑là dans l’œil de l'homme qui regarde. Et la pensée, quand elle s'est tournée vers l'image de l'objet corporel vu au dehors, ne l'a point trouvée, si je puis parler ainsi, prise ailleurs et renfermée dans la mémoire, pour en former ensuite la vue du souvenir par le fait de la volonté troisième venant unir l'une et l'autre ensemble, comme nous avons montré que cela se passait dans les trinités qui se remarquent dans les choses corporelles, ou qui se trouvent en quelque sorte transportées, par les sens du corps, des objets corporels au dedans de l'âme, toutes choses dont j'ai parlé dans le livre onzième; elle ne l'a point non plus trouvée telle qu'elle était ou paraissait être quand nous traitions de la science déjà passée dans les oeuvres de l'homme intérieur, et qu'il a fallu distinguer de la sagesse; aussi ce que nous savons est‑il comme adventice dans l'âme, soit qu'il y soit apporté par les connaissances historiques, tels que les actes et les paroles qui se produisent dans le temps et passent, soit qu'il se rencontre à son lieu et à sa place dans la nature des choses, soit qu'il naisse dans l'homme même où il n'était point auparavant, par l'enseignement des autres ou par nos propres pensées, comme la foi dont nous avons beaucoup parlé dans le livre treizième, et comme les vertus par lesquelles, si elles sont vraies, on vit bien dans cette vie mortelle pour vivre heureux dans l'immortelle qui nous est promise d'en haut. Toutes ces choses‑là et les choses semblables ont, dans le temps, leur ordre dans lequel nous apparaissait plus aisément la trinité de la mémoire, de la vision et de l'amour. Quelques‑unes de ces choses arrivent avant d'être connues de ceux qui les apprennent, car elles sont cognoscibles avant d'être connues et elles produisent dans ceux qui les apprennent la connaissance d'elles‑mêmes. Mais les choses qui ont passé avec le temps, existent à leur place, bien que les choses passées ne soient plus, et qu'il ne reste plus que certains signes de leur passage, qu'on ne peut voir ou entendre sans qu'elles soient connues en tant qu'ayant été et étant passées. Quant à ces signes mêmes, ils sont aussi soit à leur place, comme les monuments funèbres des morts et autres semblables, soit dans des écrits dignes de foi, telle que toute histoire d'une autorité grave et estimée, soit dans l'âme de ceux qui les connaissent; ils sont déjà connus pour eux, et ils sont cognoscibles pour les autres dont ils ont prévenu la science, et qui peuvent les apprendre de la bouche de ceux à qui ils sont connus. Toutes ces choses, même quand on les apprend, font une sorte de trinité, par leur forme qui était cognoscible avant d'être connue, et par la connaissance de quiconque les

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apprend, unie à cette forme, connaissance qui

commence à être quand cette forme est apprise, et par la volonté troisième, qui unit la forme et la connaissance. Mais lorsqu'elles sont connues, il se produit encore une autre trinité quand elles sont rappelées par le souvenir; il se produit alors au dedans de l'âme, par les images impri­mées dans la mémoire, pendant que ces choses s'apprenaient, puis par l'information de la pen­sée quand la mémoire replie son regard vers ces mêmes choses et enfin par la volonté qui, elle troisième, vient réunir les deux premières. Quant aux choses naissant dans l'âme où elles n'étaient point auparavant, comme la foi et les autres choses semblables, bien qu'elles semblent ad­ventices, puisqu'elles sont semées dans l'âme par l'enseignement, cependant elles ne sont ni placées ni faites au dehors comme le sont les choses crues, mais elles ont commencé absolu­ment au dedans de l'âme. En effet, la foi n'est point ce qui est cru, mais ce par quoi il est cru. L'un est cru, l'autre est vu. Cependant comme elle a commencé dans l'âme qui était âme avant que la foi eût commencé à se trouver en elle, la foi semble être quelque chose d'adventice, et elle sera rangée au nombre des choses passées, lorsque la claire vue lui succédant, elle cessera d'exister elle‑même. Maintenant par sa présence, et en tant qu'elle est retenue dans l'âme, qu'elle y est vue, et aimée, elle produit une trinité, elle en produira alors une autre, par une sorte de vestige d'elle‑même qu'elle aura laissé dans l'âme en passant, comme je l'ai déjà dit plus haut.

 

CHAPITRE IX.

 

La justice et les autres vertus cessent‑elles de subsister dans la vie future?

 

12. C'est une question de savoir si les vertus par lesquelles il est bien vécu dans cette vie mortelle, cessent aussi d'exister quand elles ont conduit l'âme aux biens éternels, par la raison qu'elles commencent à exister dans cette dernière, qui bien qu'étant avant elles et sans elles n'en était pas moins une âme. Il a semblé à plusieurs qu'elles devaient cesser, et quand on affirme qu'il en sera ainsi au moins pour trois d'entre elles, pour la prudence, la force et la tempérance, il ne semble pas que cette opinion doive être comptée pour rien. Quant à la justice elle est immortelle, et au lieu de cesser en nous elle s'y perfectionnera plutôt. Cependant en parlant de ces quatre vertus, un homme d'une grande éloquence, Tullius, dit dans son Hortensius : « S'il nous est donné, quand nous quitterons cette vie, d'en vivre une autre éternelle dans les îles fortunées, comme les fables nous le disent, à quoi pourrait servir l'éloquence puisqu'il n'y aura plus de jugements, de quoi même serviraient les vertus mêmes? Nous n'au-

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rons plus besoin, en effet, de la vertu de force, puisque nous ne nous trouverons plus en présence d'aucune peine ni d'aucun péril; nous n'aurons que faire de la vertu de justice, puisqu'il n'y aura plus rien à envier au prochain; ni de la tempérance pour régler des passions qui n'existeront plus, ni de la prudence même puisqu'il n'y aura plus à choisir entre les biens et les maux. Nous serons donc heureux par la connaissance de la nature et par la science qui seule rend la vie des dieux mêmes digne de louanges. On peut comprendre par là que tout le reste se rapporte à la nécessité et que cela seul dépend de la volonté. » (CiCÉRON, Hortensius.) Voilà comment ce grand orateur, en prêchant la philosophie, rappelait ce qu'il avait appris de la bouche des philosophes, l'expliquait avec autant de clarté que de douceur et ne trouvait les quatre vertus nécessaires que dans cette vie pleine de peines et d'erreurs, mais il n'en voit plus aucune de nécessaire après elle, s'il nous est donné de vivre où l'on jouit de la vie bienheureuse; les âmes des bons seront heureuses par la connaissance seule et par la science, c'est‑à-dire par la contemplation de la nature, en comparaison de laquelle il n'y a rien de meilleur, rien de plus aimable. Cette nature c'est celle qui a créé et fait toutes les autres natures. Mais si se montrer soumis à la conduite de cette nature est le propre de la justice, la justice est tout à fait immortelle, et elle ne cessera point d'exister même dans la vie bienheureuse, elle sera telle et si grande qu'elle ne saurait être ni plus parfaite ni plus grande. Peut‑être bien y aura‑t‑il place aussi dans cette vie bienheureuse, pour les trois autres vertus, pour la prudence bien qu'il n'y ait plus aucun danger d'erreur, pour la force bien qu'il n'y ait plus de maux à supporter, pour la tempérance bien qu'il n'y ait plus de luttes de la part des passions, et dans ce cas, la prudence consisterait à ne préférer, à n'égaler même aucun bien à Dieu, la force à s'attacher très fermement à lui, la tempérance à ne trouver de charme dans aucune jouissance mauvaise. Pour ce qui est des fonctions présentes de la justice qui consistent à secourir les malheureux, de celles de la prudence à éviter les embûches, de la force à supporter les maux de la vie, de la tempérance à réprimer les mouvements désordonnés, elles n'existeront plus là où il n'y aura plus absolument rien de mal. Par conséquent les œuvres de ces vertus nécessaires à la vie présente, de même que la foi à laquelle on doit les rapporter passeront au rang des choses qui ont été. Mais elles font une autre trinité maintenant que nous les possédons, les voyons et les aimons présentes; elles en feront une autre quand nous trouverons, par certains vestiges d'elles‑mêmes qu'elles auront laissés dans la mémoire, en passant, qu'elles ne sont plus, mais qu’elles ont

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p487 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

été, attendu qu'il y aura alors trinité quand ces vestiges, quels qu'ils soient, seront retenus par la mémoire, reconnus avec vérité, et que ces deux phénomènes seront unis par la volonté troisième.

 

CHAPITRE X.

 

Comment se produit une trinité dans l’âme qui se souvient d'elle‑même, qui se comprend et s'aime elle-même.

 

13. Dans la science de toutes les choses temporelles dont nous venons de parler, certains cognoscibles précèdent la connaissance dans l'ordre des temps. Par exemple, les objet sensibles au nombre des choses existantes avant d'être connus, et ce qui s'apprend par l'histoire: il y en a qui commencent d'être en même temps que d'être connus, par exemple, quand un objet visible qui n'existait point du tout auparavant, naît sous nos yeux, il est évident qu’il ne précède point la connaissance que nous en avons, ou le son produit où il a quelqu'un pour l'entendre, car le son et l'audition dans ce cas commencent et cessent ensemble. Cependant ce sont les cognoscibles, tant ceux qui précèdent, dans l'ordre des temps, la connaissance que nous en avons, que ceux qui commencent simultanément avec elle, qui engendrent la connaissance, non point la connaissance qui engendre les cognoscibles. La connaissance produite, si nous repassons, dans notre mémoire où elles sont déposées, les choses que nous connaissons, il n'est personne qui ne voie que le fait de leur retenue dans la mémoire est antérieure à la vision du souvenir, et à l'union que la volonté troisième fait de l'une et de l'autre. Or, dans l'âme il n'en est pas ainsi; car elle n'est point adventice pour elle, comme si cette âme même qui ne serait point encore âme venait d'ailleurs dans cette même âme qui serait déjà âme, ou si elle ne venait point d'ailleurs, passait du non être à l'être en elle‑même existant déjà, ou bien encore si elle se voyait elle‑même placée dans sa propre mémoire, en se souvenant d'elle‑même, après s'être connue, comme si elle ne s'était point trouvée en elle avant de se connaître, tandis que certainement, depuis qu'elle a commencé d'être, elle n'a jamais cessé ni de se souvenir d'elle-même ni de se  comprendre, et de s'aimer elle-même, comme nous l'avons déjà fait voir. Par conséquent, lorsque par la pensée, elle se replie sur elle, il se produit une trinité dans laquelle on peut déjà connaître le verbe, car elle se forme de la pensée, par l'opération de la volonté unissant la pensée au souvenir. C'est donc là de préférence qu'on doit reconnaître l'image que nous cherchons.

 

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