Hagiographie des Gaules 15

Darras tome 17 p. 54

 

§ III. Hagiographie des Gaules.

 

   26. Les grandes actions de Charles Martel et ses fautes non moins éclatantes ont suscité à sa mémoire des apologistes en thousiastes   et des détracteurs passionnés. Nous ne ferons pas au héros l’injure rétrospective de dire qu’il a mérité les éloges d’écrivains notoirement hostiles à l’Église, lesquels en ces derniers temps ont voulu faire de lui un précurseur de la libre pensée, un aïeul anticlérical2. Nous ne citerons non plus que pour mémoire la légende de saint Eucher d’Orléans, la vision dans laquelle cet illustre proscrit, après la mort de Charles Martel, aurait vu l’âme  du prince tourmentée en enfer par les démons1 . Le bollandiste Henschenius a nettement saisi le caractère de ce récit apo-

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1. Dans son Histoire du royaume d’Austrasie, pag. CLIX, M. Digot, s'appuyant de la double autorité du « docte Repsaêl, qui a le premier, dit-il, traité à fond cette grande question et de M. Beugnot dont le travail est encore tout récent, » croit qu'il est « démontré qu'aucun écrivain contemporain n'a accusé Charles Martel d'avoir spolié l'Église et que, pour découvrir le germe de ces incriminations, il faut descendre jusqu'à la seconde moitié du IXe siècle. » Nous prenons la liberté de signaler à M. Digot la lettre de saint Doniface à Daniel de Winchester. Cette lettre, la XIIe des épitres de l'illustre apôtre de la Germanie, fut écrite en l'an 723; elle est par conséquent fort antérieure à la seconde moitié du IXe siècle. Nous en avons reproduit quelques fragments très-significatifs, tom. XVI de celte Histoire, pag. 039-640.

5. M. Michelet, Histoire de France, tom. I, pag. 288, se montre fier de pouvoir affirmer le paganisme de Charles Martel. La conduite de ce prince envers l'Église, le surnom de Marteau dans lequel l'écrivain trouve, on ne sait pourquoi, un hommage au dieu Mars, sont à ses yeux des preuves irrécusables.

1 Surins, Vit. S. Eucher., 20 Febr.

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cryphe, « imaginé, dit-il, pour mettre un frein à la licence militaire des leudes et aux convoitises sacrilèges des rois francs2.» Les actes authentiques de saint Eucher ne mentionnent pas la vision prétendue; c'est donc à juste titre que Mabillon l'a répudiée comme indigne de figurer dans les Acta sanctorum ordinis benedictini. Mais entre le dénigrement de parti-pris et l'apologie exagérée, l'historien doit rétablir dans son milieu véritable la grande personnalité de Charles Martel. Les rapports de ce héros et de sa famille avec les saints qui illustrèrent alors l'église de France sont de nature à jeter quelque lumière sur un certain nombre de faits jusqu'ici mal connus. La naissance illégitime de Charles Martel fut pour une grande part dans les difficultés que sa politique eut à vaincre, et dans l'aversion prononcée du clergé à son endroit. Plus tard, quand la dynastie carlovingienne, sous Pépin le Bref et Charlemagne, fut parvenue à un degré de puissance et de majesté qui semblait défier toutes les vicissitudes humaines, les chroniqueurs n'osèrent plus rappeler la tache originelle qui souillait le berceau de la famille impériale. La plume tremblait dans leur main, quand ils étaient obligés d'y faire l'allusion même la plus voilée. Ce vice d'origine fut peut-être, dans les conseils de la Providence, la cause cachée mais profonde de la rapide décadence des carlovingiens.

 

    27. Deux femmes, l'une légitime, l'autre conthoralis, comme on disait alors par un euphémisme de cour que l'Église frappait d'anathème, s'étaient partagé l'affection et le cœur de Pépin d'Héristal. Nous avons déjà plusieurs fois eu l'occasion d'en faire la remarque : De toutes les prescriptions que la morale catholique eut à imposer au monde, l'unité et la sainteté du mariage chrétien furent les plus difficiles à établir. Les mérovingiens ne s'y soumirent presque jamais, les carlovingiens y résistèrent avec la même énergie, les antres dynasties souveraines jusqu'à nos jours y furent constamment rebelles. L'Angleterre n'est protestante que parce qu'un roi débauché, Henri VIII, se heurta de front contre

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1 Bolland., Act. Sanct., 20 Febr.

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cette règle inflexible ; l'histoire de Luther n'est elle-même qu'une question matrimoniale, absolument comme le schisme des Grecs ou celui du clergé russe, et comme la grande polygamie musulmane. Ce sera l'éternel honneur de la papauté d'avoir seule maintenu, sans la laisser jamais flétrir, la sainteté du mariage, sacrement institué par Jésus-Christ pour réhabiliter à sa source le genre humain déchu, et préparer les âmes à la régénération baptismale. Un jour viendra où les passions feront silence, où les origines seront mieux connues, l'histoire vraie plus approfondie. Alors, des rives de la Neva, des bords de la Vistule ou de la Tamise jusqu'aux sables brûlants de la Mecque et aux rivages de l'Euphrate et du Tigre, les esclaves d'une concupiscence abrutissante rougiront d'eux-mêmes. Ils compteront les flots de sang et de honte accumulés depuis des siècles par une volupté rebelle ; ils seront forcés de s'agenouiller aux pieds du vicaire de Jésus-Christ, sous peine de voir tarir comme un fleuve desséché la fécondité des races humaines, sous peine de disparaître et de mourir. Pépin d'Héristal, prince d'ailleurs incliné à la foi chrétienne et aux saintes œuvres, était loin de soupçonner la conséquence extrême de ses désordres personnels. S'il était un seul lecteur qui fût tenté de lui en faire un crime irrémissible, il n'aurait qu'à jeter un regard sur le spectacle de dégradation morale offert par le matérialisme et l'athéisme actuels. Avant de nous scandaliser des fautes qui se commettaient au CIIIe siècle et dont on savait se repentir, commençons par voir les crimes sans nom dans lesquels se plonge notre génération présente et dont elle refuse absolument de faire pénitence. Pépin d'Héristal avait épousé en légitime mariage Plechtrudis ou Plectrude, fille d'un seigneur appelé Hugobertus, dont un diplôme de l'abbaye d'Epternach nous donne le nom sans nous faire connaître son origine. Une statue de Plectrude, au chevet de l'église Sainte-Marie-du-Capitole à Cologne, nous la représente d'une taille élancée, d'un visage majestueux et ferme, aux traits réguliers, à la physionomie pleine de pudeur à la fois et de noble énergie. La tête, encadrée dans un voile, est décorée d'une auréole, emblème de gloire céleste, et surmontée  d'une inscription qui donne  à  la pieuse  duchesse

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d'Austrasie le titre de sainte : s. PLECTRVDIS. Les plis d'une draperie, qui rappellent l'art antique dans son plus beau style, enveloppent tout le corps. La main droite est levée comme pour bénir, la gauche tient une bande de parchemin à demi déroulée, sur laquelle on lit ces mots : DOMINE DILEXI DECOREM DOMVS TVE. Ce verset du psaume résume très-parfaitement ce que l'histoire nous apprend de la vie de Plectrude. Avec le vénérable prêtre Beregisus (saint Bergis), elle fonda dans la forêt des Ardennes le monastère d'Andaïn 1, si célèbre depuis sous le nom de Saint-Hubert, lorsque les reliques de ce thaumaturge y furent transférées. A Cologne, le monastère de Sainte-Marie-du-Capitole où elle fut enterrée, et celui de Saint-Martin étaient son ouvrage. L'abbaye de Saint-Trudo (Saint-Tron) conserva longtemps un autel d'or massif, don royal de Plectrude 1. En 691, le 20 février, Plectrude s'associait à Pépin d'Héristal pour céder, par un diplôme que nous avons encore, la villa de Nugaretum (Norroy), près de Metz, à l'abbaye de Saint-Arnoul 3. Le 16 mai 702, elle intervenait dans une donation de ce genre à l'église de Saint-Viton, à Verdun4. Les historiographes des XVIIe et XVIIIe siècles, le savant Le Cointe entre autres, ont enregistré soigneusement ces diplômes, où le nom de Pépin d'Héristal est associé à celui de Plectrude toujours désignée avec sa qualification inlustris uxor. Ce n'était nullement pour relever la munificence et les pieuses libéralités de Plectrude, que les savants critiques prenaient un pareil souci ; ils se préoccupaient exclusivement de prouver que Pépin d'Héristal, aux diverses dates de ces pièces cancellaresques, était un modèle de fidélité conjugale. Il avait en effet de sa noble épouse deux enfants, Drogo et Grimoald.

 

   28. Mais tous ces diplômes et toutes les dissertations des érudits ne sauraient effacer le fait incontestable de la naissance de Charles Martel et de son frère Hildebrand (683-687), tous deux fils de la      conthoralis Alpaïde, sœur du leude austrasien Dodo, intendant des

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1 Bolland., Ad. S. Beregisi, 2 octobre.

2. Cf. Vit. S. Trudon. confessor. ; Mabillon, Ad. SS. ord. Benedidin., saec. IL

3. Pair, lai., tom. LXXXVHI, col. 1219. —

4.  Ibid., col. 1216.

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domaines que Pépin d'Héristal possédait aux environs de Trajectum ad Mosam (Maastricht). Le contraste entre la vertueuse Plectrude et l'arrogante Alpaïde rappela celui de Frédégonde et de Brunehaut. Il y eut un évêque qui osa anathématiser le duc Pépin d'Iléristal et sa concubine ; il paya de sa vie, comme autrefois saint Jean-Baptise, cette héroïque liberté. Les actes en font foi. Or, il importait, sous le règne de Louis XIV, de dissimuler et même de nier carrément des faits de ce genre. Quel trouble à la cour de Versailles, si un évêque avait anathématisé l'adultère couronné, comme jadis saint Lambert de Maastricht excommunia Alpaïde et Pépin ! Voilà pourquoi les savants officiels dépensaient toutes les ressources de leur érudition à prouver que Pépin d'Héristal, coupable seulement d'une faiblesse passagère, avait rompu dès l'an 090 toute espèce de relations avec Alpaïde. Dès lors le martyre de saint Lambert, qui n'eut lieu qu'en 709, ne pouvait nullement avoir eu pour cause la courageuse conduite de cet évêque vis à vis d'un désordre princier qui n'existait plus depuis vingt ans. Les diplômes de 691 et 702, où le nom de Plectrude se trouve associé à celui de Pépin d'Héristal, semblaient une preuve irrécusable de la bonne intelligence rétablie entre les deux époux. Ainsi, au nom de la chronologie, les actes de saint Lambert étaient atteints et convaincus de calomnie et d'erreur. Un pareil raisonnement nous fait aujourd'hui sourire. Le Cointe avait sous les yeux la série des reines de la main gauche, qui se succédaient à la cour de Louis XIV, sans que leur présence officiellement imposée empêchât la femme légitime, Marie-Thérèse d'Autriche, de voir son nom associé dans tous les actes publics à celui de son royal et trop infidèle époux.

 

   29. Les historiens de nos jours ont fait justice de cette thèse impossible, et les plus fervents apologistes de Charles Martel n'osent plus la soutenir 1. Lambert, évoque de Trajectum ad Mosam (Maës-tricht) ou plutôt, comme le désignent les actes, évêque de Tongres (Tungrensis), ville épiscopale ruinée par les Huns, dont le titre

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1 Cf. Digot. Hist. du royaume d'Justrasie, tom. IV, png. 111.

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avait été transféré à Trajectum, naquit vers l'an 636 au pagus Tungrensis, d'une famille illustre. Le nom de Land-Bert (patriœ miles) lui fut donné par ses parents comme une allusion au rôle que sa naissance l'appelait à remplir dans la carrière des armes : mais par un mystérieux dessein de la grâce divine, il devait s'appliquer beaucoup mieux à la mission supérieure qui attendait cet enfant prédestiné. « Dès son premier âge, disent les actes, il fut confié à la direction d'hommes sages et versés dans l'étude de l'histoire, viros sapientes et historicos, lesquels le formèrent à la science et aux lettres sacrées 1. » Il passa quelques années dans la-demeure du prêtre romain Landoald 2, envoyé par le pape Martin I pour aider dans leurs travaux apostoliques saint Aubert évêque de Cambrai et saint Remaclius de Maëstricht. Les merveilles de docilité que l'histoire raconte du jeune Maurus à Subiaco se renouvelèrent entre saint Landoald et son disciple. Lambert acheva son éducation à l'école palatine que saint Théodard, successeur de Remaclius, établit dans son palais épiscopal à la demande de Childéric II. Là, nulle distinction n'existait entre les fils des leudes, destinés à remplir les grandes charges civiles et militaires de la cour mérovingienne, et les jeunes clercs, appelés dans l'avenir soit à la vie du cloître, soit aux fonctions ecclésiastiques. La discipline de l'école palatine était celle d'un monastère : monasticis disciplinis in aula regia erudiendus, disent les actes. Lambert y acquit la double science des lettres humaines et de la vertu. « On admirait, dit l'hagiographe, la sagesse profonde de cet adolescent, le charme de sa noble figure, la douceur de sa parole. Il se fit chérir dans la maison du pontife, aussi bien qu'à la cour du roi, où il commença le service des armes. Sa vigueur corporelle, son adresse, son courage furent signalés dans plusieurs expéditions guerrières; mais la vie des camps n'altérait en rien sa piété profonde; il restait chaste, humble, assidu à l'oraison et à la lecture des saints livres. Théodard l'apprécia tellement qu'il songeait à en

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1 Bolland., Aet. S. Lambert, 17 sept. — 2. Saint Landoald, mort vers l'an 6GS à Winlershowen, est honoré le 19 mars.

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faire son fils adoptif ; il l'aurait désigné comme son successeur, si les lois canoniques le lui eussent permis 1. » Or il advint que le saint évêque dut faire un voyage en Alsace, où se trouvait alors Chil-déric II, pour revendiquer près du roi mérovingien des domaines injustement ravis à l'église de Trajectum par quelques leudes spoliateurs. Arrivé avec son escorte au territoire des Némètes (Spire), comme il traversait la forêt de Benaltum (Menait), des sicaires apostés par les spoliateurs fondirent sur Théodard et le massacrèrent. « Dans leur rage, dit l'hagiographe, les meurtriers brisèrent en morceaux la tête de leur victime, que l'huile sainte avait sacrée ; ils coupèrent l'un après l'autre les membres du martyr (10 septembre 668). » Toute l'escorte s'était enfuie ; seul, un des serviteurs, dissimulé dans l'épaisseur d'un fourré voisin, resta témoin du crime. Après le départ des bourreaux, il s'approcha en pleurant et rassembla les restes mutilés de son vénérable maître. Mais les brigands s'étaient emparés de tous les bagages, de toutes les bêtes de somme. Le serviteur désolé ne pouvait emporter seul les sanglantes dépouilles qu'il vénérait comme des reliques; il ne voulait pas non plus les abandonner. Dans cette perplexité, il aperçut à quelque distance une villa, où il courut chercher du secours. Sur la route, il rencontra une bergère qui filait, en gardant ses moutons. Elle lui prêta sa fusée afin qu'il pût, avec le fil, lier ensemble les membres épars du saint martyr ; elle-même alla prévenir les habitants de la villa, qui accoururent sur le théâtre du crime. Avec des éponges et des linges, ils recueillirent le sang épanché à grands flots. Une femme aveugle recouvra subitement la vue, au contact de ces reliques du serviteur de Dieu. Ce miracle, bientôt connu dans le voisinage, amena une foule de nouveaux visiteurs. Des voiles précieux furent apportés pour servir de linceul ; le corps fut déposé sur un gestatorium que chacun des assistants sollicitait la faveur de porter. Ce cortège funèbre, ou plutôt cette rustique  ovation  décernée  à un  saint   par   une   populu-

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1 Bolland., îoc. cit., pag. 574. Allusion au principe du droit canoniqua qui interdit aux évêques le choix de leur successeur.

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tion qui ne l'avait jamais connu, arriva ainsi à la villa de Nec1. La femme miraculeusement guérie offrit le tombeau de sa famille pour y recevoir le dépôt sacré. Quand la sépulture fut convenablement préparée, une multitude immense se réunit de toute la province de Nemetum et des Wangiones (Spire et Worms). Les infirmes, aveugles, boiteux, paralytiques, fébricitants, arrivèrent par milliers. L'ombre du cercueil de Théodard, comme jadis celle de saint Pierre, guérissait toutes les maladies. L'évêque de Worms, à la juridiction duquel appartenait le territoire de Nec, songeait à transférer dans sa ville épiscopale le pieux trésor 1.

 

  30. Cependant la sinistre nouvelle était arrivée à Trajectum, où elle jeta la consternation. « Lambert sur qui reposaient toutes les espérances, dit l'hagiographe, fut délégué par l'acclamation unanime pour aller chercher les précieux restes d'un maître qu'il pleurait plus que tous, parce qu'il en avait été le plus aimé 3. Il vint donc à cette petite villa qui renfermait le précieux tombeau. Prosterné à deux genoux, il versa un torrent de larmes, et quand il eut épanché sa douleur, comme un fils sur la tombe de son père, il exposa aux assistants l'objet de son voyage, les suppliant de rendre à la cité de Trajectum les reliques de son ancien évêque. D'une commune voix, tous refusèrent. C'est Dieu lui-même, disaient-ils, qui nous a envoyé Théodard pour patron. Les miracles sans nombre qu'il opère chez nous le prouvent assez. — Lambert dut céder aux instances de cette pieuse et reconnaissante population. II revint désespéré à Trajectum, sans y rapporter les restes de l'évêque mort; mais il y ramenait à son insu un êvêque vivant. C'était lui-même : car, durant son voyage, le clergé et les fidèles l'avaient unanimement élu. Le martyr de la veille avait ainsi pour

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1.   Les Bollandistes insèrent, à propos de cette localité, la mention suivante fournie par le p. Gamans, dans une lettre datée du 2 avril 1618 : Explomti etinveni locum martyrii S. Theodardi episcopi Ttmgrensis, ni fallunt omnia, hodienum solemnissime votivum, «c proprio sacello rurali ad viam publicam consecratum circa Landaviam (Landau), impériale oppidum diœcesis Spirensis.

2.   Bolland., Act. S. Theodard., 17 septembre.

3.   Ihc plus omnibus mortem magistri dcflebal, quia plus omnibus magister eum amaverat. (Bolland., Act. S. Theodard., 17 septembr.)

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successeur le martyr du lendemain. Toutes les précautions furent prises  en   l'absence de Lambert.   Les  optimates  les   «  hommes illustres qui avaient alors la puissance au palais, obtinrent l'assentiment du glorieux roi Childéric1. »  En sorte que, malgré sa résistance, Lambert dut incliner les épaules sous  le  fardeau que l'amour de tout un peuple lui imposait : il n'avait alors que trente-deux ans  (669).   Cependant la cité  de   Trojectum  voulait toujours que le fils vivant lui rapportât les restes du père mort. Lambert dut  retourner à la villa de Nec ;   mais, cette fuis, il y revenait avec la splendeur de l'épiscopat et tout l'éclat d'une renommée qui formait comme une auréole à son  front.  « Il s'était muni,  dit l'hagiographe,  d'or, d'argent, de bijoux   de toute sorte : un magnifique collège,  pourvu  de vivres  et de tous les objets nécessaires au voyage, l'accompagnait. Les populations surprises de son prompt retour l'accueillirent avec la révérence due à sa nouvelle dignité,  et lui  prodiguèrent leurs hommages. Lambert voulait obtenir de leur piété seule ce qu'il pouvait exiger à titre juridique, ou acheter au poids de l'or. Il commença par d'humbles prières, leur représentant avec larmes que le corps  d'un  père, d'un évêque, ne pouvait être refusé aux vœux de  ses fidèles, de ses fils. Il ajouta que leur terre n'en serait pas moins illustrée à jamais par le sang d'un martyr; que  le  patronage  de saint  Théodard resterait pour toujours acquis à ceux qui lui avaient donné les premiers la sépulture. Son angélique visage, le miel de sa parole captivèrent toutes les âmes, domptèrent toutes les résistances. Alors seulement, vainqueur par la persuasion, il ouvrit à ce peuple des mains pleines de largesses. Il leur fit les présents qui convenaient à la situation de chacun. La foule des pèlerins et des pauvres ne fut pas oubliée; chaque vieillard, chaque infirme, chaque enfant reçut de lui une somme d'argent. La somme était double pour les femmes enceintes.  Il put donc emporter son  pieux  trésor,   non-seulement sans résistance de leur part, mais avec le concours empressé que tous lui prêtèrent, malgré la douleur profonde qui se

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1. BollanJ., Ad. S. Lambert., Î7 aept.

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trahissait par leurs larmes. Les restes du bienheureux Théodard furent ainsi transférés par Lambert non loin de Trajectum, à la villa de Legia ou Leodium (Liège), son domaine paternel 1. » Le jeune évêque prit dès lors l'habitude de venir passer la nuit en prières sur la tombe de son prédécesseur. Accompagné de ses clercs, il y récitait l'office des matines et ne s'accordait un peu de sommeil qu'après avoir prolongé, autant que ses forces le lui permettaient, ses veilles saintes, ses méditations ferventes. Dans ce commerce avec le ciel, il puisait une sagesse et une science qui lui valurent la première place dans les conseils de Childéric II. Mais ce malheureux prince ne tarda point, nous l'avons dit, à tomber sous le poignard de Bodilo. Ébroïn, redevenu tout-puissant, persécuta le saint évêque de Trajectum, comme il persécutait Léodégar d'Autun. Saint Lambert fut proscrit et relégué au monastère de Stavelo. Pharamond, un soldat couvert de sang et de rapines, s'installa de force sur le siège de Maëstricht 2. De même que saint Léger à Luxeuil3, Lambert à Stavelo voulut suivre la règle monastique dans toute son austérité. Deux de ses clercs consentirent à partager les saintes rigueurs d'une réclusion qui dura sept années. L'un d'eux se nommait Audoenus. » Il m'a souvent raconté, dit l'hagiographe, entre autres exemples de vertu pratiquée jusqu'à l'héroïsme par son angélique évêque, le trait suivant. Lambert n'avait pas voulu de cellule séparée, il couchait dans le dortoir commun. Pendant une nuit d'hiver, il lui arriva de se lever avant l'heure des matines, dans l'intention de prier à genoux au bord de sa couche, comme il avait l'habitude de le faire en attendant le signal qui devait appeler la communauté à la psalmodie nocturne. Il évitait soigneusement le moindre bruit, qui aurait, en troublant le sommeil des frères, trahi le secret de ses humbles et silencieuses mortifications. Mais l'une de ses sandales tomba sur le parquet retentissant. Réveillé à ce bruit, le père abbé, qui n'en connaissait pas la cause, prononça ces mots : Le frère qui a commis

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1. Bolland., Act. S. Theodard., 10 septembr. — 2. Cf. tom. XVI de celte His¬toire, pag. 219. — 3. CI. tom. XVI de cette Histoire, pag. 217,

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la faute va se rendre au pied de la croix, pour y faire amende honorable. — Or, cette croix était placée à l'extérieur, dans le jardin du monastère. Le saint évêque, pieds nus, de peur de prolonger le bruit, sans autre vêtement que le cilice qui lui couvrait le corps, alla faire la pénitence indiquée ; il sortit du dortoir dans le plus profond silence et ne fut reconnu de personne. La neige tombait à gros flocons : il vint se placer devant la croix, et, les bras étendus, commença la récitation des psaumes de la pénitence. La neige s'amoncela bientôt sur ses pieds nus, et les couvrit jusqu'à la cheville. Au moment où il prononçait le verset du XLI psaume : Quando veniam et apparebo ante faciem Dei, le coq chanta pour la première fois. C'était le signal des matines. Lambert aurait pu dès lors mettre fin à son héroïque expiation, et se rendre avec les autres à la chapelle du monastère. Il n'en fit rien, voulant garder le poste où un ordre l'avait envoyé, jusqu'à ce qu'un nouvel ordre l'en rappelât. Les matines s'achevèrent sans lui. Quand toute la communauté fut réunie dans la grande salle, autour du feu que la rigueur de la saison avait fait allumer, le père abbé, inquiet de ne le pas voir, demanda où était le saint évêque. Nul ne le savait. Cependant un des religieux répondit : Père, je vous ai entendu cette nuit prescrire à quelqu'un d'entre nous d'aller faire amende honorable à la croix de pénitence; mais je ne sais sur qui tombait votre ordre. — Comme il parlait encore, un frère se précipita dans la salle : Je viens, dit-il, d'apercevoir le seigneur Lambert, pieds nus dans la neige, debout devant la croix. — Épouvanté à cette nouvelle, l'abbé dit à deux de ses moines : Courez près du saint évêque, et suppliez-le humblement de revenir. — Ils le trouvèrent debout, immobile, les bras en croix, la tête et les épaules couvertes de neige; ses lèvres prononçaient en ce moment le verset du psaume : Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. Seigneur, lui dirent-ils, notre père et tous les frères vous supplient de rentrer près d'eux. — Lambert obéit aussitôt. L'abbé se précipita aux genoux du pontife : Pardonnez-moi, disait-il, révérendissime père, pardonnez-moi ma faute. J'ai péché sans le savoir, mais ma négligence n'en est pas moins criminelle. Laissez tomber de vos lèvres sacrées une parole d'indul-

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p65   CHAP.  I.   — HAGIOGRAPHIE DES  GAULES.

 

gence. — Vous n'êtes nullement coupable, répondit l'homme de Dieu, vous avez au contraire fort prudemment agi : de mon côté, je puis dire avec saint Paul : « Je sers le Christ mon Dieu in frigore et nuditate 1.» — Cependant on avait préparé dans l’hospitium un bain chaud pour l'héroïque pénitent; les religieux, empressés à le servir , lui baisaient respectueusement les mains et les pieds 2. »

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