Pascl II et Henri IV 1

Darras tome 25 p. 301

 

S I. L’antipape Magiluft dit  Sylvestre IV (1105).

 

   1. Nous avons voulu raconter sans interruption le règne de Baudoin I, qui eut à peu près la même durée que le pontificat de Pascal II, et auquel ce pape prit une si grande part. Le royaume des croisés à Jérusalem est à l'Église catholique ce que le royaume d'Israël fut dans le Testament Ancien. Un nouveau peuple de Dieu s'était formé autour du Saint-Sépulcre, sous la bannière triom­phante du Christ ressuscité, sous les auspices et la surveillance constante des papes. L'histoire des croisades ne saurait donc être

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p302   PONTIFICAT  DU   B.   PASCAL  II   (1099-1118).

 

détachée de celle de l'Eglise. Les ennemis du catholicisme l'ont si bien compris qu'ils ne manquent jamais de rendre l'Église respon­sable des désordres partiels ou des prétendus excès dont il leur plaît de charger, souvent sans fondement aucun, la mémoire des croisés. Nous avons donc le devoir de faire connaître ces héroïques expéditions telles qu'elles furent, et jusqu'ici notre foi chrétienne et notre patriotisme national n'y ont trouvé, sauf quelques défail­lances individuelles ou quelques fautes inhérentes à la fragilité hu­maine, que des sujets d'édification et de gloire1. Comme autrefois Moïse, les bras étendus vers le ciel, obtenait par ses prières la victoire pour son peuple combattant dans les plaines de l'Idumée, ainsi, age­nouillés au tombeau du prince des apôtres, les papes des croisades priaient pour le succès des soldats de Jésus-Christ. Urbain II l'avait fait; son successeur Pascal II continuait cet apostolat de la prière. Mais à la différence du législateur hébreu dont les bras défaillants étaient soutenus par des disciples fidèles, les papes ne trouvaient au­tour d'eux, parmi les princes de l'Europe, que des fils ingrats, toujours en révolte contrel'Église. Nous avons décrit précédemment les luttes de Pascal II contre les rois de France et d'Angleterre, Philippe et

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1 Grand nombre de lecteurs se sont épouvantés en nous voyant entrer dans cette voie, s'imaginant, que dans les proportions où la période du moyen âge grandit sous notre plume, notre oeuvre ne finirait jamais. Nous croyons devoir les rassurer en leur rappelant que notre programme consiste à insister principale­ment sur ce que les précédents historiens de l'Église n'ont pas dit. Or, aucun d'eux n'a eu le courage d'aborder le récit des croisades. C'était donc pour nous une obligation absolue de combler cette lacune. L'incroyable travail que cette tâche nous impose, Dieu seul le sait. Mais chacun pourra s'en faire une idée, en pre­nant la peine de comparer par exemple notre récit du règne de Baudoin I avec celui qu'en donne M. Michaud dans son Histoire des Croisades, livre V. Et pourtant M. Michaud dans une note préliminaire s'exprimait ainsi : « Ce cin­quième livre est celui qui nous a été le plus difficile à faire, soit pour les nom­breuses recherches qu'il nécessitait, soit pour l'ensemble qu'il fallait établir dans le récit de tant de faits et de détails qu'il n'est pas aisé de lier entre eux, et dont la multitude éparse dans les chroniques nous représente un miroir brisé en mille pièces. » Dans une autre note du même livre, renonçant à décrire les prodiges d'activité du roi Baudoin I, M. Michaud disait encore: «Nous avons évité d'entrer dans les détails de ses expéditions nombreuses et difficiles à suivre dans l'histoire du royaume de Jérusalem. Nous renvoyons pour tous ces détails  aux extraits des historiens arabes, à Guillaume de Tyr, etc.»

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p303  CH.   II.             L’ANTIPAPE  MAfilNULF   DIT   SYLVESTRE   IV  (1103).    

 

Henri I1. Celle qu'il eut à soutenir contre le pseudo-empereur d'Allemagne Henri IV, durant les dernières années de ce tyran, fut une véritable persécution.

 

2. On se rappelle qu'après avoir fait élire successivement à Rome deux antipapes Théodéric et Albert, le pseudo-empereur de Germanie avait été de nouveau frappé d'anathème au concile de Latran (1102) 1. «La grande comtesse Mathilde, toujours inébranlable dans son dévouement à la sainte l'Église, dit M. de Montalembert3, renouvela en cette même année, à Canosse, entre les mains du cardinal Bernard abbé de Vallombreuse et légat du saint-siége, la donation solennelle de tous ses biens, présents et fu­turs, qu'elle avait déjà faite à saint Grégoire VII et dont elle ne voulait plus jouir que comme feudataire de l’Église1. » L'appui de l'héroïne septuagénaire était plus nécessaire que jamais au pape Pascal II. Les partisans du césar de Germanie, à Rome et dans les états de Saint-Pière, ne désarmaient point. « Il fallut, dit la notice du Codex Regius, recouvrer sur eux, après une série de combats, les cités et forteresses dont ils s'étaient emparés. Castellana (Citta di Castello), où l'antipape Clément III était mort, fut la première as­siégée et prise de vive force. Bénévent, grâce aux secours fournis par le duc d'Apulie, rentra sous l'obéissance du pape. Pierre Colonna, l'un des envahisseurs schismatiques des domaines de l'É­glise, se vit arracher les territoires usurpés et perdit même ses deux forteresses patrimoniales de Colonna et de Zagarola 5. » Ces échecs multipliés ne firent que redoubler la rage des schismatiques contre le pontife légitime. Les Annales Romani, recueil composé par un écrivain de la faction césarienne et récemment mis au jour par le docteur Watterich, nous font connaître les événements qui se passèrent alors. » Chevaliers et plébéiens, d'accord avec les clercs ennemis de Pascal II , dit l'auteur anonyme, réso­lurent de se donner un autre pape. Leur  choix s'arrêta sur Ma-

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1   Cf. Tom. XXIV de cette Histoire, cliap. m, § 7 et 8, p. 385, 500.

Ibid. § 5, p. 355-356. — 3 Moines d'Oecidenl, t. VII, p. 351.

4 Nous avons reproduit précédemment, tom." XXII de cette Histoire, p. 272, le texte authentique de la donation de Mathilde.

5 Codex Regius, Notit. Paschal. II. Le texte de cette notice est identique à celui que le docteur Watterich a publié, tom. II, VU. Rom. Pontif., p. 5.

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p304   PONTIFICAT   DU   B.   PASCAL   II   (1099-1118).

 

ginulf, archiprêtre de Saint-Ange. L'élection eut lieu, non sans grand tumulte et sédition, dans l'église de Sainte-Marie in Rotunda, et Maginulf prit le nom pontifical de Silvestre IV l. Les principaux chefs de l'entreprise étaient : Etienne dit le Normand avec ses cou­sins Nicolas fils de Cenci-Barunci et Pierre son fils 2; Romano, fils de Romano Barunci, avec ses frères et ses neveux; Henri de Saint-Eustache et ses fils; Berizzo de Sainte-Marie in Aquiro avec Etienne son frère et leurs fils, et quantité d'autres seigneurs. Ils avaient envoyé des émissaires au margrave d'Ancône, Warner, l'un des lieutenants les plus dévoués à la cause du roi Henri IV, le priant de venir en hâte les soutenir. Warner accourut en effet sans perdre une minute, et fit son entrée à la tête d'une bande de soldats teutons. A cette nouvelle, Pascal II quitta le palais patriarcal du Latran et se retira dans l'île tibérine de Lycaonie, à l'église Saint-Jean. Warner et les partisans de Maginulf installèrent en triomphe leur élu au Latran et lui firent donner la consécration pontificale dans la basilique. Cependant les défenseurs de Pascal II se for­mèrent en bataille sous la direction de Pierre, préfet de Rome. Leurs troupes composées de cavalerie et d'infanterie vinrent assail­lir le Latran, du côté de la curie, eu face de Saint-Grégoire le Grand. Le combat soutenu de part et d'autre avec un égal acharnement fut long et meurtrier. Mais enfin la victoire resta au margrave d'An­cône. Les partisans de Pascal II s'enfuirent dans toutes les direc­tions. Warner poursuivit les uns par la Via Major qui mène à l'é­glise Saint-Clément jusqu'au temple de Romulus, près de la maison habitée par le représentant de la comtesse Mathilde. Etienne le Normand poursuivit les autres dans la direction de l'église des Saint-Pierre et Marcellin jusqu'à l'Arc d'Or, et sur la route qui conduit à Saint-Etienne au Mont Cœlius, jusqu'à l'ancien temple

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1    Ou se rappelle qu'en 1045 un autre antipape avait porté le nom de Syl­vestre III. (Cf. tom. XXI de cette Histoire, p. i.) Les schismatiques de 1105 se
faisaient ainsi solidaires du schisme de 1045.

2    Fils du misérable Cencius, qui n'avait pas craint de porter une main sacrilège sur la personne Grégoire VII, (Cf. tom. XXII de cette Histoire, p. 60-65,)
et auquel le grand pape avait eu la clémence de laisser la vie. Voir le récit des derniers attentats de Cencius et sa mort foudroyante, même volume, p. 210-215.

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p305 CH. II. — l'antipape maginule dit svlyestke iv (1103).  

 

du Soleil. Quelques jours après, une seconde bataille fut livrée entre les deux partis près du Circus Major1, et se termina également par la défaite des troupes de Pascal, qui eurent un grand nombre de blessés et de morts, parmi lesquels soixante des plus illustres chevaliers. Cependant, continuent les Annales Romani, la faction victorieuse ne tarda point à délaisser Maginulf, quand celui-ci n'eut plus d'argent à distribuer. Le marquis d'Ancône quitta Rome, em­menant avec lui son pape. Il l'établit d'abord à Tivoli, puis à Osimo, sous la garde de quelques soldats germains, pour y attendre l'empe­reur Henri IV qui annonçait sa prochaine arrivée en Italie 2. »

 

   3.  Warner l'appelait de tous   ses   vœux.  II se hâta de  lui  transmettre le  récit   de  cette   brillante   expédition  dans une lettre que Sigebert de Gemblours nous a conservée, et où il s'exprimait ainsi : « J'ai la joie de pouvoir vous annoncer que, parmi les clercs de Rome, les plus religieux et les plus recommandables, ceux qui avaient jusqu'ici soutenu le parti de Hildebrand (Grégoire VII), d'Odoard (Urbain II) et de Raynier (Pascal II), ont enfin reconnu leur erreur et donné satisfaction à la sainte église. Ce qui leur a ouvert les yeux, c'est qu'ils ont pu se con­vaincre des crimes simoniaques dont Raynier s'est rendu coupable. N'étant encore qu'abbé de Saint-Laurent, il a fait marché avec un moine auquel il a vendu un prieuré, moyennant une somme de vingt solidi. C'est un fait de notoriété publique et qui se répète tout haut à Rome, sans que Raynier lui-même ait jamais pu s'en justifier. On lui reproche également d'avoir acheté le souve­rain pontificat, de s'être engagé par serment à payer au comte Grégoire de Tusculum, à son   fils Theodolus  et à Pierre Co-

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1   «Le Circus Major dit également Cirque Maxime, dans la vallée Murcia entre l'Avenlin et le Palatin, près de la Via de Crrchi qui en a conservé le nom, avait été fondé par Tarquin l'Ancien, rebâti avec une magnificence extraordinaire par Jules César et terminé par Auguste. Il pouvait contenir, d'après le témoignage de Pline, 260,000 personnes. L'église actuelle de Sainle-Marie in Cosmedin a été bâtie sur une partie de son emplacement.» (Biéser, Rome et ses Monuments pag. 75.)

2   Watterich, Vitae Roman, pontificum, tom. II, p. 90. Nous verrons bientôt que tous les combats fantastiques racontés par les Annales Romani ne coûtè­rent la vie a personne.

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p306    PONTIFICAT  DU  B.   PASCAL  II   (1009-1118).

 

lonna, s'ils favorisaient son élection , une somme de cent deniers de Pavie, plus une once d'or, et de remettre en leurs mains trois domaines (curias) appartenant à l'église de Rome, savoir : Nympha, Zibéra et Arithia. Élu en conséquence de ce pacte, il dut, pour remplir ses engagements, aliéner un calice d'or et une chasuble de pourpre (casulam purpuream) enlevés au trésor pontifical, et comme il n'en tira point les sommes nécessaires, Pierre de Léon et Albert fils d'Etienne lui fournirent le reliquat. Une livre d'or fut également donnée, pour le même motif, au scriniaire (gardien des archives apostoliques). Indignés de tant de sacrilèges, les Romains se séparèrent de la communion de Raynier. Ils se con­certèrent avec les évêques et les cardinaux pour exiger que l'in­culpé prit l'initiative de se purger des griefs articulés contre lui. Cette proposition jeta Raynier dans une véritable fureur: loin de songer à donner satisfaction, il ne parlait que de se venger de ses accusateurs par les tortures et le dernier supplice. Les Romains répondirent aux menaces de cet hérétique obstiné, de cet intrus schismatique, par une sentence de condamnation. Parmi ceux qui se distinguèrent dans cette lutte pour la vérité et la justice, l'archiprêtre Maginulf tenait le premier rang. Exemplaire dans sa con­duite et ses mœurs, profondément versé dans la science du droit canonique et civil, exerçant depuis longues années l'archipresbytérat du clergé romain, il avait l'estime et les sympathies univer­selles ; le peuple l'aimait comme un fils aime un père. Dans son zèle pour le service de Dieu, Maginulf n'avait cessé de dénoncer publique­ment les crimes de l'hérétique Raynier. Ce fut alors dans la popula­tion presque tout entière un cri unanime de réprobation contre l'in­trus. « C'est un simoniaque ! disait-on. Il faut le déposer, et faire as­seoir sur le siège apostolique le confesseur de la foi, le vénérable Maginulf.» Mais l'humble archiprêlre se déroba à ces manifestations enthousiastes, et fuyant le fardeau du pontificat il se tint caché dans une profonde retraite. Il fut enfin découvert par l'industrie de Berto, capitaine de la milice romaine, lequel s'adjoignant quelques clercs et un certain nombre de laïques fidèles, vint le trouver sous prétexte de recueillir de la bouche du saint homme les paroles de salut et

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p307 CH.  II.  — l'antipape jmaginule DIT SYLVESTRE IV (1103).  

 

de vie qu'il prêchait avec tant d'éloquence. A peine Maginulf se fut-il montré qu'on l'acclama en qualité de souverain  pontife. Élu sous le nom de Sylvestre IV, il fut sacré le 4 des nones (2 no­vembre 1103)» 1.

 

4.  Sigebert de Gemblours, chroniqueur dévoué au parti césarien  et Schismatique, éprouvait sans doute un sentiment de protonde satisfaction à reproduire la lettre où Warner, le margrave allemand d'Ancône, faisait un si pompeux éloge de Maginulf,  et dressait contre la légitimité du pontife Pascal II un réquisitoire chargé de tant de crimes. Malheureusement Sigebert vécut assez longtemps pour voir l'innocence de Pascal II unanimement reconnue, et l'u­surpation du pseudo-Sylvestre IV étouffée sous le poids du mépris public. Il le constate en cette phrase d'un laconisme attristé : « Les faits de simonie reprochés à Pascal ayant été reconnus faux, la di­gnité apostolique lui fut conservée . Maginulf fut répudié par les Romains comme un intrus: sa personne et sa mémoire s'évanoui­rent sans laisser de traces2.» Nous avons, sur l'attentat aussitôt ré­primé que commis de l'ambitieux Maginulf, deux documents plus dignes de foi que le récit du margrave d'Ancône, reproduit par Si­gebert de Gemblours. Le premier est une lettre de Pascal II, da­tée du 26 novembre II03, et adressée « aux évêques, abbés, princes, chevaliers et à tous les fidèles des Gaules3. » Elle s'ex­prime en ces termes : « Nous voulons porter à la connais­sance de votre fraternité un incident qui vient de se produire chez nous. Un officier du royaume teutonique, nommé War­ner, s'approcha de Rome avec quelques troupes, à la requête d'un certain nombre de rebelles dont les uns avaient jadis, grâce à l'influence de l'ex-roi de Germanie, envahi dans le voisinage les do­maines du saint-siége, et dont les autres, fixés à l'intérieur même de la ville, ayant renié leur Dieu et leur conscience, conspi-raient contre notre autorité apostolique, parce qu'ils ne réussissaient

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1    Sigebert. Gemblac, Chronic. ami. 1103 ; Pair, lat-, toai. CLX, col. 249.

2    Non apparente nota simonix a Romanis sibi injuste injecta, l'asekalis honoratur apostotica dignitate. Al Afaginolfus invasionis reus non mvlto posl re-
probatur a Romanis, et fama nominis ejus evanuit 
(Sigeb., Gemblac, ibid. col. 230.) — 3. Pascal II,
Epist. clxvih; Pair, lat., tom. CLXIII, col 179.

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308 PONTIFICAT   DU   B.   PASCAL   II   (1099-1118).

 

point à nous arracher des faveurs et des emplois dont ils étaient indignes. Ils se liguèrent tous avec un prêtre résidant à Rome, mais d'origine étrangère 1, ordonné on ne sait où ni par qui, mais auquel on fait, nous dit-on, une réputation de nécro­mancien. Choisissant une époque où les catholiques nos fidèles ser­viteurs observant la trêve de Dieu étaient tous désarmés, les rebelles conduisirent cet aventurier à la basilique de Latran, et convoquant tous les vieux débris de la faction de Wibert (le pseudo Clément III), ils le proclamèrent sacrilégement évêque de Rome. Nous étions alors de notre personne près de la basilique vaticane où les fêtes solennelles de la dédicace nous avaient appelé, et nous résidions depuis quelques jours près du portique du bienheureux Pierre5. Le jour où nous rentrâmes dans l'intérieur de la ville, le fantôme d'antipape s'enfuit honteusement, quitta Rome et disparut sans que nous sachions où il s'est retiré. Que votre fraternité ne s'alarme donc pas des récits mensongers qui pourraient être mis en circu­lation à ce sujet; qu'elle se tienne en garde contre les manœuvres que pourrait essayer cet imposteur. Par la grâce de Dieu, nous sommes à Rome en tout honneur et sécurité. Dans le tumulte de cette émeute passagère nous n'avons perdu aucun des nôtres. C'est ainsi que la sédition de Coré, Dathan et Abiron ne ravit à Moïse aucun des fidèles du peuple de Dieu 3. C'est ainsi que la révolte de l'ange rebelle qui voulut s'égaler au Tout-Puissant ne diminua en rien la majesté di-

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1    Le nom de Maginulf est évidemment teutonique. Il y a donc tout lieu de croire que cet obscur antipape était un clerc allemand, venu précédemment en Italie chercher fortune à la cour du schismatique Wibert.

2    On sait que la basilique vaticane de Saint-Pierre, située dans la cité Léonine, sur la rive gauche du Tibre, ne faisait point alors partie de l'enceinte fortifiée de Rome. Les papes avaient pour résidence habituelle le palais de Latran, mais dès lors un édifice spécial avait été construit à leur usage in porticu beati Pétri, pour leur offrir l'hospitalité quand les stations liturgiques ou des cérémonies exceptionnelles réclamaient leur présence et leur séjour. La dédicace solennelle dont il est question dans la lettre de Pascal II, dut être celle de quelque nouvel
autel érigé par lui à Saint-Pierre de Rome. Nous en avons vainement cherché la mention dans le Commentarius de basilica Sancti Pétri anliqna in Valicano de Pietro Mallio et de Maffei Vegio, publié par les Bollandistes, tom. VI, Jun.
II pars, p. 32-170. — 3 Numer. xvi.

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p309  CH.   II.   — NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRIMES   DE   HENRI   IV.    

 

vine 1. Que cette majesté vous protège toujours, et vous accorde la grâce de « fouler aux pieds le lion et le dragon 2. » — Cette lettre officielle et authentique de Pascal II rectifie les récits apocryphes des Annales Romani et du margrave Warner. La tentative de Magi­nulf et de ses partisans ne fut qu'un prompt avortement; elle fut étouffée sans qu'un seul fidèle perdît la vie. Le prétendu archi-prêtre de Saint-Ange, d'origine étrangère, « ordonné on ne sait où ni par qui», devait être une créature de l'antipape Wibert, des mains duquel il tenait sans doute son ordination sacrilège et son titre usurpé. La notice du Liber Poutificalis consacrée à Pascal II, retrace en quelques lignes la physionomie réelle de Maginulf et nous fait connaître sa mort impénitente. « Maginulf, dit ce do­cument, était un ambitieux qui briguait le souverain pontificat. Il ne trouva pas de meilleur moyen pour y parvenir que d'annoncer le prochain triomphe du roi Henri IV de Germanie et son arrivée à Rome. Il attribuait â des révélations surnaturelles les prophéties qu'il débitait à ce sujet ; le simple peuple les accueillait comme autant d'oracles et le prenait lui-même pour un grand nécromancien. Bientôt il compta parmi ses partisans tous les scé­lérats et tous les intrigants, auxquels un succès du césar germain eût assuré l'impunité, les honneurs et l'opulence. Ce fut l'instant que Maginulf choisit pour lever le talon contre la sainte Eglise sa mère. Mais ses rêves sataniques de pontificat n'aboutirent qu'à le faire dégrader du rang sacerdotal. Son usurpation sacrilège ne put se maintenir. Chassé misérablement de Rome, il traîna dans le dénuement et l'abandon une existence déshonorée, qui se ter­mina par une mort affreuse. On dit que, dans le délire de son agonie, il se déchirait la langue de ses dents convulsives.5 »

 

§ II. Nouveaux parjures et crimes de Henri IV.

 

5.  Les prophéties de Maginulf sur  la  prochaine   arrivée de Henri IV à Rome n'avaient rien de surnaturel ni d'invraisemblable, 

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1    Is. xiv, 12. — Dan. x, 13. — Jnd. ix. — Apoc. xu, 7.

2    Psalm. xcx, 13. — 3 Cod. Reg. Watterich, Vil. Rom. Pontifie, t. II, p. S.

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p310    POXTIFICAT   DU   B.   PASCAL   II   (1099-1118).

 

puisque, dès l'an 1101, dans une diète tenue durant les fêtes de Noël à Mayence1, le pseudo-empereur, voyant tous les princes germains s'éloigner de lui comme d'un excommunié, avait en dé­sespoir de cause «annoncé son intention de partir sur-le-champ pour Rome et d'y faire convoquer pour les prochaines calendes de février (1 février 1102) un concile général, où la paix serait définiti­vement rétablie entre le sacerdoce et l'empire 2. » Une réconcilia­tion avec Pascal II était cependant bien loin de sa pensée, ajoute le chroniqueur, « puisqu'il est de notoriété publique qu'en ce mo­ment il intriguait à Rome pour y faire élire un antipape5. » Mais le fourbe monarque avait intérêt à mettre en avant des intentions de ce genre. C'était le seul moyen qui lui restât pour relever son cré­dit en Allemagne et y recruter une armée avec laquelle il comptait passer en Italie et dicter de nouveau ses lois à Rome. Pour mieux soutenir ce rôle joué avec l'hypocrisie qui lui était familière, il imagina de réclamer l'intervention du vénérable Hugues de Cluny, le saint abbé qui l'avait levé des fonts du baptême, qui lui avait prêté son ministère et servi de caution à Canosse 4, et avec lequel depuis de longues années il avait cessé toutes relations. Voici sa lettre, chef-d'œuvre de duplicité et de bassesse. « Henri par la grâce de Dieu empereur des Romains, toujours auguste, au révé­rend Hugues, tous les vœux qu'un fils peut adresser à un père. — Il y a longtemps, seigneur et père bien-aimé, que vous n'avez visi­té, comme vous le faisiez jadis, votre infirme Spirituel, et apporté à votre pénitent la consolation et le secours de votre parole aposto­lique. Nous n'en faisons point un reproche à votre pieuse sollici­tude; nos iniquités seules nous ont valu ce traitement. Sans doute l'Esprit-Saint vous a suggéré cette conduite, ne voulant pas que votre sainteté prodiguât davantage ses soins à un arbre qui ne por­tait jamais de fruits. Mais tout change ici-bas, et s'il y a le temps de la colère du Seigneur, il y a de même celui de la miséricorde.

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1 Annal. Hildesheim., Pair, lai., tom. CXLI, col. 583. 2.  Ekkeard. Uraug., Chronic. ann. 1102. Pair, lai., tom. CLIV, col. 985. 3 « Xec hoc latet quod allerum papam ipsi domno Paschali superponere, si hoc posset, conatus sit. » (Ekkeard. Uraug., Ibid.).4. Cf. tom. XXII de celte Histoire, p. 199 et 204.

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p311 CH.   II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET CRUMES   DE  HENRI   IV.     

 

L'histoire du peuple d'Israël en fournit de nombreux exemples. Pécheurs, les enfants d'Abraham étaient châtiés; pénitents, ils rentraient en grâce devant Dieu. A la captivité sous Nabuchodonosor et aux soixante-dix années d'exil, sans roi, sans prêtres, sans sacrifices, succédait l'avènement de Cyrus; les cieux distillaient la miséricorde comme une rosée de grâces et la nation réconciliée avec le Seigneur relevait Jérusalem et le temple de leurs ruines. Hélas ! moi aussi j'ai encouru par mes entreprises contre l'Église sainte la colère du Seigneur ; je fus châtié; mais pourquoi, main­tenant que je veux réparer tant de fautes, ne me serait-il pas per­mis d'espérer un retour de miséricorde ? Je le déclare hautement à votre paternelle sérénité ; ma volonté ferme est de consacrer dé­sormais tous mes efforts et tout ce que Dieu me donnera de puis­sance à effacer les traces de la persécution dont j'eus le malheur de prendre l'initiative, à extirper le schisme, à rétablir l'unité, à relever toutes les ruines, à faire régner la justice et la paix. Aussi­tôt qu'avec la grâce de Dieu j'aurai pu terminer cette grande œuvre et réconcilier l'empire avec le sacerdoce, je me pro­pose de partir pour Jérusalem, de visiter la Terre Sainte où le Seigneur a pris notre chair mortelle et conversé avec les hommes. Mon plus ardent désir est d'aller l'adorer en ces lieux où il daigna pour notre salut subir les derniers outrages, les soufflets, les cra­chats, la flagellation, le supplice de la croix, les tortures de la pas­sion, la mort et la sépulture. Votre sainteté, nous l'en supplions, ne nous refusera point le secours de ses conseils et de ses prières; elle nous recommandera instamment aux suffrages du collège vé­nérable des religieux ses frères, afin que la miséricorde du Seigneur, qui nous a déjà prévenu par sa grâce, fasse prospérer les bonnes résolutions dont elle nous inspire en ce moment la pensée1. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon