Augustin 37

7. Après la mort d'Innocent, Augustin écrivit en son nom et au nom d'Alype à Paulin, évêque de Nole, une lettre (2), où il attaque plus ouvertement et avec plus de force la nouvelle hérésie.  « Pélage en est l'auteur, dit-il, et on l'a surnommé le Breton, pour le distinguer sans doute de Pélage de Tarente, que j'affectionne avec vous comme un fidèle serviteur de Dieu. » Il envoya donc à Paulin les lettres des deux conciles d'Afrique et des cinq évêques, adressées à ce sujet au pape Innocent, ainsi que ses réponses ; et il ajouta, les actes du synode de Palestine, « d'où, dit-il, il ne serait pas sorti sans être condamné, s'il n'eût condamné lui-même les objections contre la grâce de Dieu, qu'il ne pouvait sauver à la faveur de l'obscurité du langage (3). » Cependant, d'après les derniers livres publiés par Pélage depuis ce jugement, il est aisé de voir que ses opinions sur le secours de la grâce divine sont fausses : parfois, il tient la balance si égale, qu'il suppose que la volonté par ses seules forces, peut aller jusqu'à ne pas pécher; et, ailleurs, il avoue que nous avons besoin tous les jours de la grâce de Dieu, tout en supposant que nous avons assez de forces dans le libre arbitre pour ne point pécher. Le secours de la grâce, d'après lui, nous semble donné comme par surabondance, de telle sorte que ce que nous aurions pu faire pour (par) le libre arbitre, la grâce nous aide à le remplir plus facilement. Augustin, de plus avait entendu dire que, dans la ville de Nole, il y avait des gens qui soutenaient avec opiniâtreté : que les enfants sans baptême allaient au ciel, et que, plutôt que de renoncer à cette erreur, ils se sépareraient de Pélage. D'autres gens professent une autre erreur sur le baptême des enfants, en disant que, ceux qui meurent sans baptême, sont responsables des fautes qu'ils ont commises par l'usage du libre arbitre ; ainsi, ils croient que ces enfants qui ne peuvent avoir ni bonne ni mauvaise pensée, peuvent, par leur libre arbitre, mériter une peine ou le secours de la grâce. C'est là une doctrine inepte, ridicule même; mais pourquoi la passer sous silence? « Car, dit-il, ce qu'ont pu penser de grands et perçants génies, mérite qu'on y réponde; fuir la discussion, serait une défaite, dédaigner d'y entrer, ce serait de l'orgueil (4). » Douze ans après environ, ceux qui s'étaient mis dans l'esprit de relever les restes de l'hérésie de Pelage, au lieu de reconnaître la doctrine catholique, sur la prédestination et le don de la persévérance, blâmèrent plusieurs passages de cette lettre (5). En la terminant, Auguste(in) cite douze erreurs que Pélage a dû condamner au synode de Palestine, et y ajoute les douze opinions contraires qu'a toujours professées l'Église catholique. Le livre fait sur ce passage de la lettre se trouve dans le code des canons de l'Eglise romaine (6). Et il est très probable, comme l'a remarqué un homme d'une grande tradition (7), qu'afin d'exposer clairement ce que devaient confesser Célestius ou Pélage et ses disciples, ce petit livre fut envoyé au pape Zozime par les évêques du concile de Carthage tenu cette année ; car il ne leur paraissait pas suffisant de se déclarer d'accord avec la doctrine du siège apostolique (8).

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      (1) RetraCt., ]IV. 11, Gh.      ~2) Lelire CLXXXVII, rI. 25- (3) ibid, n. 31. (4) Ibid , il. 13. (5) ,';u (ioil ("', / n. 55 (6)Code -~es c            xiii ch. XXi.~~8)ÙOntre les let. de Péiaq- liv. il, ri. 5.

 XVII1-~1)YUFSN1EL T. 11;

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CHAPITRE XII

 

VIE DE SAINT AUGUSTIN.

 

1. Célestius va à Rome ; Zozime le traite avec beaucoup de douceur, et écrit pour lui aux évêques africains. - 2. On remet, à Zozime une lettre de Pélage adressée à Innocent ; il se laisse prendre aussi à ses paroles ambiguës, et écrit en sa faveur en Afrique. - 3. Les 214 évêques du Concile de Carthage répondent à Zozime et maintiennent la sentence portée par Innocent contre les hérétiques. -4. Zozime leur récrit qu'après la lecture de leur lettre, il n'a rien changé à cette sentence. Le concile général d'Afrique lance 8 ou 9 canons contre les pélagiens. - 5. Le même concile sanctionne plusieurs autres décrets relatifs aux donatistes. - 6. Le pape Zozime et l'empereur Honorius condamnent les pélagiens. - 7. Tous les évêques à l'exception de dix-huit qui en appellent à un synode général, souscrivent à leur condamnation. - 8. Grâce aux immenses travaux d'Augustin, l'Eglise triomphe des pélagiens. - 9. Augustin écrit à Pinien deux livres contre Pélage.

 

1. Pélage et Célestius n'ignorèrent pas longtemps la sentence portée contre eux, tant par l'Église d’Afrique que par le siège apostolique, et ils se virent dans la nécessité de se défendre sans retard. Célestius se rendit à Rame, alla trouver Zozime, successeur d'Innocent, et se plaignit du jugement prononcé, contre lui en Afrique, soutenant que le siége apostolique le soupçonnait faussement d'erreur, puis il présenta un petit livre renfermant sa profession de foi, et rédigé de manière à ne pouvoir être rejeté par Zozime : il ne voulait, disait-il que s'instruire, et il disait au pontife : « Si quelque méprise causée par l’ignorance se répand parmi les hommes, corrigez-les par votre sentence (1). » Non content de cela, Zozime sonda par différentes interrogations le cœur de Célestius, et le pressa de questions pour le faire consentir à la lettre d'Innocent (2). L'hérétique fut forcé de répondre que d'après la sentence du pape d'heureuse mémoire (3), il condamnait toutes les questions posées, et il promit de rejeter tout ce que pourrait condamner le siége apostolique (4). De semblables réponses déterminèrent le pape, sinon à lever immédiatement l'excommunication, du moins à traiter l'accusé avec beaucoup d'égards. Deux mois devaient s'écouler avant qu'on ne répondît d'Afrique, et pendant ce temps, la douceur qui résultait de la sentence ne pouvait que favoriser le retour à la vérité. Le pontife fit plus encore après son entretien avec Célestius ; il envoya une lettre remplie de bienveillance pour lui à Aurèle et aux autres évêques africains, où il semble accuser leur jugement de trop de précipitation; il va même jusqu'à traiter durement ses accusateurs et à les frapper d'excommunication. La lettre porte la date de l'an du Christ 417, mais elle n'indique pas le jour (5).

       2. Pélage se trouvait alors en Palestine; il entreprit aussi de se justifier en envoyant une lettre à Innocent dont il ignorait la mort (6). On remit cette lettre à son successeur Zozime, avec le résumé de sa foi, qu'il envoyait en même temps, et dont la fin était ainsi conçue : « Telle est la foi, bienheureux pape, que nous avons apprise dans l'Église catholique, que nous avons toujours eue et que nous conservons encore. Si, cependant, il s'y trouvait quelque chose de trop libre ou de peu prudent, daignez le rectifier, vous qui possédez la foi et le siège de Pierre, etc. (7). » Zozime se laissa tromper par lui, comme par Célestius, et il écrivit en sa faveur, cette même année, le 11 des calendes d'octobre, une seconde lettre aux évêques africains, lettre où il traitait encore bien plus durement que dans la première, Héros et Lazare. Il ose se promettre que les prélats d'Afrique, persuadés comme il l'est lui-même, regarderont comme catholiques Pélage et Célestius, puisque tous deux condamnent ce qu'on doit condamner, et suivent ce qu'il faut suivre, et qu'ils regarderont non pas comme revivant et étant retrouvés, par leur retour à la foi, mais comme n'étant jamais morts et n'ayant jamais péri, ces hommes sur le compte desquels on avait répandu des calomnies.

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(1) Du péché orig. n. 26. (2) Co,ilre lee deux lettres de Pélaq, liv. ii, n. 5. (3) Iiiid., n. 6. (4) Du péclié orig. n. 8.

 (5) App. du tome X. 2* partie, lettre de zoziwe aux Eveque~ d'A ' frique sur la cause de Celest. (6) De la grâce du Christ. 11. 32. (7) App. (lu toni X. 21 partie abrégé de la foi de Pelay. ete. n. 14.

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3. Faut-il maintenant s'étonner que Pélage en ait imposé à Zozime? Il avait disposé ses paroles avec tant d'adresse, il avait entouré la vérité d'un brouillard d'équivoques si habiles, que, quand le pontife eut envoyé son livre écrit en Afrique, peu s'en fallut qu'Augustin lui-même ne le jugeât catholique et ne se réjouit du retour de Pélage à la vraie foi (1). Mais le poison qu'il avait remarqué dans les livres plus étendus, lui fit suspecter cet abrégé : il l'examina avec la plus grande attention, et en découvrit enfin le vice et la fourberie. Quant à Célestius, dit Augustin, les prélats d'Afrique répondirent qu’il ne lui suffisait pas de se déclarer d'accord sur la généralité de la doctrine avec la lettre de l'évêque Innocent, mais qu'il devait anathématiser tout ce qu'il avait écrit de mauvais dans son libelle (2). C'est Prosper qui rapporte le décret suivant extrait de la lettre écrite à Zosime par les deux cent quatorze évêques réunis en concile : «  Nous établissons que la sentence prononcée contre Pélage et Célestins par le vénérable évêque Innocent, du haut du siège du bienheureux apôtre Pierre, demeure toujours, jusqu'à ce qu'ils déclarent par un aveu public, que la grâce de Dieu nous aide, par Jésus-Christ Notre Seigneur, dans chacun de nos actes, non seulement à connaître, mais encore à opérer la justice, en sorte que sans elle, nous ne pouvons ni penser, ni dire, ne rien posséder de la véritable et sainte piété (3). »

4. Ce ne fut que l'année suivante, le 12 des calendes d'avril, que Zozime répondit aux évêques d'Afrique. Il leur apprenait dans sa lettre, qu'il n'y avait rien de changé depuis leur réponse, et que, selon leur désir, il avait laissé les choses dans l'état où elles étaient (4). Il n'avait point tenu à lui d'instruire plus promptement la cause de Célestius, selon leur volonté et leur conseil. Car au moment où on réclamait la présence de l'accusé pour juger, d'après des réponses claires et nettes, de sa fourberie, ou de son retour, et ne plus laisser de doutes, il avait refusé de se laisser interroger et avait disparu (5). Pour Pélage, bien qu'il parut alors ne professer que les dogmes de la foi chrétienne, il ne lui fut point donné de tromper toujours le siège de Rome (6). Après la réponse du concile de l'Afrique, les fidèles découvrirent dans Rome même, où ce Pélage avait longtemps vécu, et où il avait d'abord prononcé plusieurs discours et tenu plusieurs assemblées, non seulement les dogmes pestilentiels répandus en Afrique, mais encore plusieurs autres de la doctrine de cet hérétique. Zozime alors ordonna à tous les évêques de les rejeter. Cette dernière lettre parvint en Afrique le 3 des calendes de mai, époque où les évêques arrivaient à Carthage pour assister au concile qui fût tenu dans cette ville aux calendes de mai, et qu'Augustin appelle le concile général de toute l'Afrique (7). Il fut lancé contre l'hérésie pélagienne huit ou neuf canons, faussement attribués au synode de Milève (8).

5. Cependant la cause des pélagiens ne fut pas la seule qui occupa le nombre immense d'évêques réunis dans ce concile, car on y trouve aussi plusieurs canons sur ce qui concernait l'affaire des donatistes. Déjà le synode général tenu à Carthage en 407 avait décrété que les églises et les peuples qui avaient quitté le schisme des donatistes avant la loi portée par Honorius en 405, seraient compris dans le diocèse de l'évêque qui les avait ramenés à la vraie foi; pour les autres, ils étaient du ressort de l'évêque dont ils dépendaient, alors qu'ils étaient attachés au parti schismatique (9). Par suite de cette disposition, des procès sur les limites des diocèses s'étaient élevés entre les évêques, et c'est ce qui engagea le concile de cette année à apporter quelques modifications à ce décret (10). De plus, après le zèle qu'avaient mis les prélats d'Afrique pour anéantir le schisme des donatistes, plusieurs d'entre eux, montraient trop peu d'empressement à convertir ceux qu'ils savaient se trouver parmi le peuple confié à leurs soins. Le concile les réprimanda

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(1) Du péché orig. n. 20. (2) Contre les deux lettres Pélag. ch. in. (3) PAospEFL, CentConf, n. 15.

 (4) Append. du tome X. 2- partia, lettre de Zozime aux Evêq. d'Afrique sur la cause de Celest.-(5) Contre les deux lettre, Pélag. liv. He cli. 111. (6) Du péché orig. ch. xxi, n. 24. (7) Lettre ccxv, n. n, 2. (8) Voyez la préf. du tom. X. (9' Code des canons dAfrique. can. xcviii-xcix. (10) Canons cxvir, et suivants. TOM. 1.

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vivement, et ordonna d'en frapper plusieurs d'excommunication pour négligence de leurs devoirs sur ce point (1). Et comme il y avait encore bien des affaires qui, pour être traitées, demandaient assez de temps, afin de ne point retenir plus longtemps à Carthage un si grand nombre d'évêques, ou en choisit trois, par province, pour arrêter avec Aurèle, ce qui resterait à décider. En Numidie, on choisit Augustin avec Alype et Restitut (2), et en conséquence Augustin demeura à Carthage au milieu d'affaires nombreuses qui le retinrent fort occupé, jusqu'à son départ pour la Mauritanie, où il se trouvait le 14 et le 12 des calendes d'octobre (3).

6. Augustin n'avait point encore quitté Carthage, lorsqu'arriva en Afrique la nouvelle de la loi de l'empereur et du décret du Siège Apostolique qui condamnaient les pélagiens. La loi d'Honorius portée la veille des calendes de mai de l'année 418, ordonnait de chasser de Rome, s'ils s'y trouvaient, Pélage et Célestius, auteurs d'une doctrine impie et sacrilège; et partout où l'on rencontrerait des partisans de cette hérésie, s'ils étaient convaincus d'erreur de les condamner à l'exil. Les empereurs, en portant cette loi, déclarent dans les lettres qu'ils écrivent eux-mêmes à Aurèle et à Augustin le 5 des ides de juin 419, n'avoir suivi que le jugement rendu par les deux prélats (4). Ils parlent en effet du jugement du concile africain tenu l’année précédente contre les pélagiens, concile qui, comme celui de l'année précédente, dit Prosper dans ses Poésies, « eut pour président Aurèle, et pour âme Augustin (5).» D'un autre côté, le sentiment et l'autorité de ces évêques ne contribuèrent pas peu à déterminer Zozime à prononcer la sentence d'excommunication contre ces hérétiques. Par cette sentence, il condamnait dans tout l'univers chrétien, s'ils ne rétractaient et faisaient pénitence, Pélage et Célestius, les auteurs ou du moins les défenseurs les plus ardents et les plus connus de cette nouvelle hérésie (6). Il écrivit à ce sujet une lettre particulière aux évêques africains et une autre générale pour tous les évêques du monde; et dans celle envoyée à tout l'univers catholique, il ajoutait qu'il fallait rejeter avec horreur les dogmes de Pélage et de Célestius (7). Le clergé romain se rangea avec empressement à la décision du souverain pontife; et nous en trouvons la preuve chez les pélagiens eux-mêmes qui accusent les prêtres de n'avoir point eu honte de participer au crime de prévarication (8). On vit même Sixte, prêtre de l'Église romaine, qui avait favorisé les ennemis de la grâce divine, et avait été un de leurs plus chauds défenseurs (9), renoncer le premier à leur doctrine avant la promulgation de la sentence d'excommunication, et les anathématiser au milieu d'une assemblée immense (10). Augustin, nous l'avons dit, était resté à Carthage depuis le concile des calendes de Mai, et ce fut avant son départ, qu'il apprit, avec une joie inexprimable, cette agréable nouvelle, non seulement par la renommée, mais encore par une lettre de Sixte à Aurèle, apportée par l'acolyte Léon. Dans cette lettre, Sixte exposait en peu de mots combien il réprouvait la doctrine sacrilège de Pélage et les ennemis de la grâce de Dieu, et les évêques présents se hâtèrent d'en prendre copie, tant était grande leur joie et tant ils avaient hâte de la montrer à tous.

7. Les évêques catholiques souscrivirent à la condamnation de l'hérésie pélagienne, et les hérétiques s'en plaignirent en disant : « que, chacun en particulier sans être réunis en synode, avait signé dans son diocèse (11). »Toutefois dix-huit prélats refusèrent de donner leur signature. À leur tête était Julien, évêque, qui fut condamné par Zozime (12), et qui se sépara avec tout son peuple de l'Église catholique, annonçant qu'ils avaient résolu de ne point pactiser avec les manichéens (13). Les évêques pélagiens envoyèrent une brochure à Zozime pour se défendre, en appelant à un concile général (14). Ils demandèrent même à

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(1) Canon ciiii(2) Canon cxxvii. (3) Des gestes avec Emérite, n.l. (4) D. AuG. Lett. G ci, n. 1. (5) Pliosp., Poésie, I, eh. 111. (6) Lettre cxc, u. 22; Du péché origin., eh. xxii. (7) Du péche orz*g.,ch. xxi, (8) Contre les den let. Pét.~ Me eh. 111. (9) Le ttres cxivc et cxic, n. 1. (10) Id. (11) Contre deux Lettres Pélag.,IV, n. 34.(12) CoWN Jul., 1, n. 13. (13) Serïn., CLXXXI, n. 3. Contre les deux lettres de Pélag., n. 41-42.

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l’empereur de leur donner des juges pour les interroger. « Mais, dit Augustin, les puissances chrétiennes de la république terrestre, ne doutent point de l'antique foi catholique, au point d'aller accorder à ses ennemis, sous prétexte de les juger, quelque temps de repos. Car, dans leur orgueil, ils n'aspirent qu'à la gloire de faire réunir, à cause d'eux, un concile général de l’Orient et de l'Occident. Ne pouvant, grâce au secours de Dieu, corrompre tout l'univers catholique, ils veulent le remuer. Que le zèle et la vigilance des pasteurs, après le jugement décisif porté contre eux par une autorité compétente, veillent donc plutôt à dompter ces loups, partout où ils les trouvent, soit pour les guérir et les ramener, soit pour sauver et confirmer les autres en éloignant l'hérésie (1). » Une lettre écrite par dix-huit prélats pélagiens, au nombre desquels était Julien, à Rufus, évêque de Thessalonique, lettre où les hérétiques demandaient son aide et celui des autres évêques d'Orient contre l'hérésie impie des manichéens, nous montre comment par cette demande d'un concile général aux Églises d'Orient, ils s'efforçaient de les entraîner dans leur parti. C'est qu'en effet toute leur force et toutes leurs ressources consistaient à accuser les orthodoxes d'une hérésie infâme, pour mieux voiler leurs propres erreurs, et condamner la grâce sous le voile de la nature, de la loi et du libre arbitre (2). Julien se reconnut et se proclama l'auteur de cette lettre qu'Augustin réfuta plus tard dans trois livres adressés à Boniface (3).

8. Prosper (4) raconte à bon droit que la gloire de la victoire remportée sur les pélagiens appartient principalement à Augustin; car, parmi tous ceux qui s'occupèrent à anéantir ces hérétiques, nul ne déploya plus d'habileté et d'activité que ce saint homme. Du reste, il ne remporta pas cette victoire au prix seulement d'immenses travaux, mais encore par bien des soucis et des contrariétés. C'est Jérôme lui-même qui le proclama en termes magnifiques dans une lettre qu'il lui envoya vers cette époque (5). Après avoir montré tout ce que la vérité avait eu à souffrir à Rome même: « Vous êtes, lui dit-il, demeuré ferme, avec l'ardeur de la foi, contre les vents déchaînés. » Il y déclare aussi tout le courageux mépris de l'invincible défenseur de la grâce pour les menaces faites contre lui par les fauteurs de Pélage et de Célestius, lorsqu'il ajoute: « Vous avez mieux aimé, autant qu'il a été en votre pouvoir, vous sauver seul de Sodome que de rester avec ceux qui périssaient. Votre sagesse me comprend.» Puis poursuivant en ces belles et célèbres paroles : « Courage, sécrie-t-il ; votre nom est illustre dans l'univers entier; les catholiques vous vénèrent et vous admirent comme le restaurateur de l'ancienne foi ; et ce qui est le signe de la plus grande gloire, vous êtes détesté par les hérétiques. Ils me poursuivent d'une égale haine, et ne pouvant nous faire périr par l'épée, ils nous tuent par leurs malédictions (6). » Dans une autre lettre, il le félicite de nouveau d'avoir vaincu l'hérésie de Célestius (7).

9. Après la condamnation de l'hérésie pélagienne et de leurs auteurs par le pape Zozime et l'empereur Honorius, Augustin écrivit contre les auteurs mêmes de l'hérésie deux livres dédiés à Pinien, à Albine, sa belle-mère, et à Mélanie, son épouse (8). Ces saints personnages avaient conseillé à Pélage, avec qui ils se trouvaient en Palestine, de condamner dans un écrit tout ce qu'on disait contre lui et il leur avait répondu avec cette habileté, à laquelle se laissaient prendre tous ceux dont l'esprit n'allait point au fond des choses, qu'il ne professait rien que de sain et de catholique (9). Du reste il déclarait anathème quiconque prétendait que la grâce de Dieu, par laquelle Jésus-Christ est venu dans ce monde racheter les pêcheurs, n'était point nécessaire à tout moment et pour toutes les actions (4 0). Il reconnaissait qu'il n'y avait qu’un seul et même baptême, et qu'on devait le donner aux en-

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(1) Contre les deux leltres Péi., iii.

 (5) Dans Augustin r ei 4. (2) Id., IV, ch. ix. (3) OuV. inach., 11, ch. CLXXVIII. (4) Cür~ par. 1,, ch., e . cvc. (6) Id. (7) Dans Augustin., Lett. coii, n. 2. (8) Relract, 11, eh.. L; Du péché orig., n, 18. (9) Voyez la préface du tome X) cil, xx. (10) De la grdce du Christ, n. 2.

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fants avec les mêmes paroles qu'aux adultes (4). Pressé encore de répondre, il avouait que les enfants recevaient le baptême pour la rémission des péchés ; il lut même sa doctrine sur le baptême des enfants, tirée du livre qu’il avait envoyé à Rome (2), et il ajoutait qu'il ne devait pas être compris dans la sentence portée contre Célestius, lui dont l'innocence avait été proclamée dans le synode même de Palestine (3). Cette profession de foi de Pélage, tout en remplissant de joie les pieux solitaires, ne les empêcha pas cependant de consulter Augustin (4). Ils lui écrivirent donc ensemble une lettre dans laquelle ils lui demandaient son avis sur les paroles de Pélage. Le porteur de cette lettre trouva le saint évêque à Carthage, et malgré ses nombreuses occupations, il en reçut une réponse assez longue (5). Car Augustin apprenant que ces saints désiraient ardemment, mais en vain, pouvoir lire les préceptes propres à l'édification et à la confirmation de leur foi (6), n’hésita point à leur envoyer deux volumes, l'un sur la grâce du Christ, l'autre sur le péché originel. Dans ces livres, il découvrait, d'après les oeuvres mêmes de Pélage, d'où il avait extrait quelques passages pour écrire sa lettre de justification à Innocent, quel est le véritable sentiment de cet hérétique sur ces deux questions.

 

CHAPITRE XIII

 

1. Augustin va à Césarée pour les affaires de 1’Eglise. - 2. Emérite vient dans cette ville pour discuter avec lui : Il ne répond point à un discours d'Augustin. - 3. Le lendemain même silence: Le saint évêque s'en sert habilement pour le bien de sa cause. - 4. Dans un discours au peuple, il abolit une honteuse coutume des habitants de Césarée. - 6. Sa réponse à Mercator. -7. À Célestin ainsi qu'à Sixte. - 8. Il écrit à Asellicus contre Optus pour se mettre en garde contre le judaïsme.

 

1. Le saint prélat quitta les grandes affaires qu'il traitait à Carthage, non point pour se reposer, mais pour entreprendre de nouveaux travaux et montrer ainsi son zèle pour l'Église. Au sortir de cette ville, il prit le chemin de Césarée, en Mauritanie, et s'y trouva le 14 et le 12 des calendes d'octobre de cette même année (7). Cette ville, qui au dire de tous, est aujourd'hui Alger, est située à environ 120 lieues d'Hippone la Royale : il dut donc traverser sa chère ville épiscopale, mais d'après une lettre à Mercator il est probable qu'il n'y fit pas un long séjour (8). Il allait à Césarée avec quelques autres évêques (9), pour terminer, sur l'invitation du pape Zozime, quelques affaires importantes. Nous ignorons ce que cette lettre du pontife contenait : ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne parlait en rien des donatistes (10). Les paroles suivantes semblent dire qu'il traversa tout le pays : « En traversant ces contrées, des affaires de toutes sortes venaient s'emparer de mon âme et la tirailler en tous sens.» Que fit-il à Césarée ? aucun document ne nous l'indique ; tout ce que nous savons, c'est que plusieurs évêques s'y trouvèrent avec lui entre autres Deutérius, évêque de cette ville, qui portait le nom  peu ordinaire en Afrique, de métropolitain, Alype, évêque de Tagaste, Possidius de Calame, Rustien de Caslènes, Palladius de Tigabit - les noms des autres n'ont pas été consignés (11). Les évêques de la province étaient également présents (12).

2. Emérite, que nous avons cité plusieurs fois, était le chef des donatistes de Césarée : il s'était rendu déjà célèbre par sa conduite au colloque de Carthage. Depuis, il avait regagné Césarée, et, persévérant dans le schisme, il avait lancé plusieurs paroles qui ne faisaient que rehausser la victoire remportée par l'Église (13). Augustin lui avait envoyé un écrit que le temps a détruit, et qui certainement était d'une grande valeur, car le saint prélat y avait, en quelques mots, rassemblé tout ce qui pouvait terminer le différend. Cet écrit avait été composé vers l'an 416, car Augustin le place, avec le livre sur les actes de Pélage entre les lettres adressées à Jérôme l'an 415 (14). Emérite le refusa

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., n. 35. (2) D?í pé-1,é orig., n. 1. (3) Id., n. g. (4) Id., n5. (5) De la gráce du Chrígt, n. 1. (6) Du hé orig., n. 48. (7) Acte3 avec Emérite, n. 1. (8) Lettre exeiii, n.(9) Lettre cxc, n. 1 (10)POSSID., Vìe dAUg., 1j1) Id

 U. 16, (11) Actes a,,-,-      i. EOle'i-fle, D - 1. (12) lZét"act., 1, eh. Li.(13) Aetes avee Eúié,1te, Ti.. 3, (il) RéIpa, I., II, eh, XLVI.

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avec colère et le retourna à son auteur. Mais les donatistes de Césarée n'imitèrent point leur prélat : presque tous, en effet, étaient revenus dans le sein de l'Église, et c'est à peine si, dans l'un ou dans l'autre sexe, quelques-uns doutaient encore de la vérité ou restaient opiniâtrement attachés au schisme (1). Or, pour éclairer les uns et pour convaincre les autres, Dieu permit ce que nous allons rapporter. À l'arrivée d'Augustin, Emérite s'était caché sans doute pour éviter d'être pris. Mais bientôt il vint de lui-même le 14 des calendes d'octobre pour faire examiner sa cause: le saint évêque, averti, accourut sur-le-champ pour le voir. Il le rencontra sur une place, et après les premiers compliments d'usage, lui représentant que ce lieu n'était ni commode ni convenable, il le prie de venir avec lui dans l'Église. Émérite accepte avec empressement : ce qui fit espérer à Augustin qu'il reviendrait bientôt et de grand cœur à la communion catholique : le bruit même s'était répandu que c'était déjà fait (2). Si ce retour avait lieu, le siège de Césarée devait être laissé à Émérite, fort aimé des habitants, d'après la promesse qu'en avaient faite les catholiques aux donatistes avant la conférence. Deutérius lui-même, était tout disposé à se retirer, et Augustin affirme connaître l'esprit de ce prélat qui n’eut jamais voulu préférer son utilité à celui de l'Église (3). Mais Émérite ne lui permit pas de donner cette preuve de sa vertu. Il se rendit avec Augustin dans l'Église où accoururent bientôt les partisans des deux communions (4). À peine arrivé, et à la première interrogation, Emérite répondit par ces paroles ambiguës : « Je ne puis pas ne pas vouloir ce que vous voulez, mais je puis vouloir ce que je veux (5). » Et ne pouvant rien ajouter ni pour sa défense ni pour celle des siens, il persista à refuser la communion. Il n'était venu sans doute que pour se faire l'avocat de son schisme. Mais avant qu'il ne pût prononcer son discours préparé, Augustin détruisit si bien toutes ses raisons, qu'il ne trouva rien à répondre (6). Alors voyant les choses traîner en longueur, et Emérite persister au sein de l'Église même, dans son schisme et dans son hérésie, Augustin adressa ces paroles au peuple présent: «  J'ai longuement parlé sur la paix, sur la charité, sur l'unité de la sainte Eglise catholique, unité que Dieu a promise et réalisée. Dans mes paroles, je vous pressais, j'excusais votre pasteur, et autant que le pouvait ma charité, je m'efforçais d'obéir à Dieu et de rendre à la vie ceux dont l'âme était en péril (7).» Dans toute la suite de son discours le pieux prélat montra plusieurs fois l'espoir de voir Emérite revenir de son erreur par la clémence divine. Mais, quel que fut son zèle, quelque ingénieux que furent les moyens déployés par sa charité, l'hérétique n'en persista pas moins (par) dans son obstination et pourtant Augustin ne désespéra pas encore; il alla même jusqu'à lui désigner un endroit de la ville, dans lequel il serait en sûreté (8).

3. Deux jours après, c'est-à-dire, le vendredi 12 des calendes d'octobre de l'an 418, les évêques, les prêtres, les diacres, tout le clergé, et une foule immense étaient réunis dans la cathédrale de Césarée, sous la présidence de Deutérius. Emérite était présent : on désigna des écrivains, chargés de recueillir sur des tablettes tout ce qui se disait (9). Emérite et plusieurs personnes de son parti se plaignaient de ce que dans la conférence de Carthage, l'autorité de Marcellin les avait empêchés d'exposer tout ce qu'ils avaient à dire pour leur défense (10). Augustin, persuadé qu'il fallait beaucoup de prudence, sinon pour le salut d’Emérite, au moins pour le bien de ceux qui avaient besoin d'un exposé clair et précis du débat, repassa tous les actes de cette célèbre réunion, et pria Émérite de dire tout ce qu'il jugerait utile à sa cause : lui disant qu'il était prêt à lui répondre, que cette discussion, sans porter préjudice à qui que ce soit des deux partis, ne serait cependant pas sans fruit pour le peuple présent, que pour lui, Émérite, loin d'avoir

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   (1) Actes av ec Emér., n. 1-2 (2) ContreGaudens, VI, u, 1. (4) Contre Gaudens, 1, n. 15. et Poss.,       d'Auqit.giz*lt

 (6) Contre Gaudens, 1, n. 15. (7) Actes avec Emérii~, n. 1 Al. 1. (10) POSSID., Vie il'Aug. , ch. xiv. 1. n. 15. (3) Sermon au peuple de l'Eqlise (le Césaïée ch. XIV, (5 , ~ Sermon au peuple de Césarée, n. 1.

(8) Contre Gaudëne I, n. 15. (9) A~tes at-ec F,,mét,.

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rien à craindre, il n'avait que de la gloire à attendre, soit qu'en présence de ses concitoyens, il sorte vainqueur, soit qu'il cède devant la vérité triomphante. Émérite répondit que d'après les faits qui s'étaient passés à la conférence de Carthage il pouvait facilement comprendre s'il sortirait vainqueur et si, vaincu, il devait céder à la violence plutôt qu'à la vérité. Augustin lui demanda alors pourquoi il était venu, s'il était décidé à ne rien dire. Pour dire, dit-il, ce que je demande, et le saint homme le presse encore sur le motif de sa présence. « Va, écris, répondit-il à l'écrivain qui attendait sa réponse (1).» Mais après cette parole, comme s'il fût devenu muet, il ne put ni ne voulut dire un seul mot. Augustin lui donna néanmoins le temps de parler, mais le voyant persister dans son silence, il poursuivit le cours de son sermon au peuple, et il parla de la conférence de Carthage. Il fit lire par Alype la lettre par laquelle les évêques catholiques avaient, en faveur de la paix et de l'unité, offert volontairement aux donatistes l'abdication de toutes leurs dignités. Il accompagna cette lecture de remarques et d'exemples touchants de charité et d'humilité chrétiennes (2). Enfin, il détruisit le schisme jusque dans ses fondements, en racontant l'histoire des maximianistes, sur laquelle il s'étendit longuement sans pouvoir arracher une parole à Emérite comme s'il eût conversé avec un homme privé de la parole (3). Ce fut en vain que les parents et les concitoyens d'Émérite, dès le début de l'entretien, le supplièrent instamment de se défendre, lui assurant, s'il battait les catholiques, qu'au péril de leurs biens et de leur vie même, ils n’hésiteraient point à embrasser sa communion. Mais une si grande défiance s'était emparée de son esprit, qu'il ne put que balbutier ou garder le silence (4). « Ce silence, dit Augustin, servait autant à sa perte et à son châtiment qu'à la confirmation et au salut des autres. Si, en effet, on avait vu Émérite discuter avec nous, on l'eût pris peut-être pour un homme redoutable, mais lorsqu'on le vit demeurer dans le schisme de Donat sans pouvoir nous répondre, son silence même accusait hautement les siens. Cet Émérite, notre ennemi, ce prélat muet, s'il avait usé de la liberté de la parole, n'aurait-il pas été pour votre cause un défenseur bien utile (5). On renvoya donc Émérite sans lui adresser aucune parole injurieuse, comme il convenait à la douceur de I'Église et au triomphe de la vérité, et le lendemain on ne le trouva plus (6). Augustin cita plus tard les écrits et les actes des sujets discutés en cette circonstance le 1er des calendes d'octobre (7); et pour prouver à tous que le manque de raisons était la cause du silence d'Émérite, il défit Gaudens, évêque de Thamugade, homme d'une grande autorité auprès des donatistes, de lui répondre (8).

4. Pouvons-nous, après ce récit, passer sous silence le bien immense que fit Augustin aux habitants de Césarée : « Je dissuadais, dit-il lui-même, le peuple de Césarée, en Mauritanie, de s'élever à la guerre civile, ou pour mieux dire à une lutte fratricide. Non seulement les citoyens, mais encore les proches, les pères, les parents, les enfants, partagés en deux camps, se battaient à certaines fêtes pendant plusieurs jours, à coups de pierres, et cet acharnement allait jusqu’à la mort. Je m'efforçais d'arrache par ma parole de leur âme et de leurs mœurs cette sentence barbare et invétérée. Eux répondaient à mes prières par des acclamations, mais si elles étaient pour moi, la preuve qu'ils étaient saisis par la vérité, quel fruit en pouvais-je espérer ? je n'en voulais qu'à leurs larmes, et quand je les vis couler, mais alors seulement, mon âme comprit que ces luttes funestes que leurs ancêtres leur avaient léguées depuis des siècles étaient vaincues, maître de leurs coeurs et de leurs lèvres, je fis rendre à Dieu de solennelles actions de grâce, et voilà huit ans et plus que, par la faveur du Christ, on n'a vu se reproduire ces luttes impies (9). »

5. Pendant son voyage à Césarée, un peu

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(1) Actes avec Emér., n. 2-3, et POSSID., Vie d'Aug., ch. xiv. (2) Actes avec Hmér., n. 4. (3) Retract., Il, ch. LI ' (4) POSSID., Vie a',lUg. ch. xiv. (5) CoWre Gaudens, 1, n. 15. (6) Id., ri. 41. (7) Rétract., II, eh. LI. (8) Contre Gaudm 1, n. 1~. (9) De 7a Doctrine chrét., IV, n. 53.

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après son départ de cette ville, il écrivit à l'évêque Optat une lettre sur l'origine de l'âme (4). Ce prélat désirait savoir si l'âme descendait par la loi de génération de celle créée par Dieu et donnée à Adam, ou si Dieu créait pour chaque homme une âme particulière ; c'était cette dernière opinion qui lui paraissait la plus vraisemblable. Il avait fait paraître un opuscule sur ce sujet et écrit des lettres qu'il destinait à plusieurs de ses amis les plus intimes. Quelques-unes parvinrent à Césarée et furent remises à Augustin par un serviteur de Dieu du nom de Rénatus. Celui-ci pressa tellement le saint docteur d'y répondre que, malgré ses occupations présentes, il ne put refuser de le faire. Optat, dans sa lettre, demandait l'avis du saint docteur afin d'être rassuré sur cette matière. Un certain Muressis, ami d'Optat, vint aussi vers cette époque à Césarée, dit avoir reçu une lettre sur le même sujet, demanda à Augustin de lui dire son avis soit de vive voix, soit par écrit, afin qu'il pût donner réponse à Optat. Le saint docteur ne répondit qu'après son départ de Césarée, comme l'indiquent ces paroles: « Lorsque nous étions dans la même ville.» La question lui paraissait ne rien offrir de certain, les preuves étant également fortes des deux côtés : il fallait seulement veiller à ce que personne n'abusât de cette question pour douter du péché originel, qui est un dogme constant de l'Eglise, et n'embrassât impudemment la nouvelle hérésie de Pélage et de Célestius qu'avaient condamnée récemment les conciles et les papes Innocent et Zozime. Il envoyait en même temps à Optat les lettres des souverains Pontifes, ou du moins celle du dernier, en cas qu'il ne les eût point encore reçues. Optat ne fut sans doute point satisfait de cette réponse, car Augustin lui envoya, sur la même question, deux oeuvres que le temps a malheureusement détruites. Fulgence loue l'érudition et la force de caractère que déploya le saint docteur dans ces trois lettres et dans ses autres ouvrages au sujet de cette question, et il exalte surtout sa modestie, qui l’empêchait de se prononcer sur une matière si grave et si mystérieuse : «Voyant, dit-il, qu'il ne pouvait sonder la profondeur de cette question, il ne voulait affirmer aucun sentiment, jugeant inconvenant de donner comme certaine une chose qu'un autre pourrait démontrer fausse. » Deux opinions étaient en présence : celle de Jérôme qui pour éviter les erreurs d'Origène, des manichéens, des priscillianistes et de Tertullien, prétendait que les âmes étaient créées pour chaque homme, et celle qui pour combattre les erreurs des hérétiques sur la nature de l'âme voulait qu'elle découlât par génération de l'âme d'Adam. Fallait-il sontenir l'une ou l'autre ? Augustin ne le croyait ni possible, ni prudent, et sa sagesse ne se trouve pas peu confirmée par ces admirables paroles que nous lisons dans une lettre du pape Célestin « Quant aux parties plus obscures et plus difficiles de ces questions, que les adversaires des hérétiques ont traitées tout au long, je n’ose pas plus les condamner que les discuter (12). » Plus tard le synode des évêques africains exilés marchait sur les traces de ce pape si prudent, et tout en donnant les règles de la foi catholique sur la grâce, il ajoutait: « Nous pouvons passer sous silence la question de l'âme, ou bien nous abstenir de toute discussion sur ce sujet (3). » Telle était la conduite d'Augustin lorsque, discutant avec les pélagiens, il touchait à des questions que la révélation divine n'avait point encore expliquées, et voilà pourquoi il évita de rien décider quand on lui demanda à plusieurs reprises si, à la venue du Christ, pour la fin du monde, les vivants passeraient de cette vie à l'autre sans goûter de la mort (4).

6. De retour à Hippone, Augustin se hâta d'écrire à Mercator. Il en avait reçu une lettre à Carthage, avant son voyage à Césarée ; mais accablé d'affaires importantes, et manquant souvent de courrier, il n'avait pu encore lui répondre. Mercator, que les écrits nous montrent emporté et bouillant, ne recevant point de réponse avait écrit à Augustin une seconde

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(1) Lettre cxà. (2) Lettre LXVI, n. 8-28. (3) Id., Syn. des évégues d'Afr., 16. (4) Lettre cxcu, n. 9 et suivants; de la Cité de Dieu~ XX, eh. xx.

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lettre, où il se plaignait de son indifférence et de sa négligence envers lui : il lui envoyait en même temps à examiner et à approuver un opuscule contre les nouveaux hérétiques, les pélagiens. Après avoir lu cette lettre, le saint docteur, non seulement ne prit pas en mauvaise part le mécontentement que laissait voir Mercator, mais même il s'en réjouit, et regarda ses plaintes comme l'indice de sa sincérité et de sa charité, et non comme une preuve de colère et de haine. Aussi, ayant l'occasion de lui écrire par Albin, acolyte de l’Église romaine. lui envoya-t-il avec ses excuses une longue réponse digne de sa bonté et de sa profonde humilité. Il répondait à une question posée par Mercator. Les pélagiens prétendaient que la mort n'était point la suite et le châtiment du péché, et ils donnaient pour exemple Enoch et Elie qui n'étaient pas morts. Paul assurait de son côté que les vivants, à la venue du Christ, ne périraient point, mais iraient à sa rencontre dans les airs. Donc, puisque tous les hommes ne sont point soumis à la mort, ne  pouvait-on pas conclure qu'ils naissent sans le péché originel, ce que les catholiques prétendent n'être vrai que pour le Christ, ou bien que la mort n'est point un châtiment du péché ? Augustin tourne en dérision cette objection, parce que, dit-il, s'il est certain que, quelques hommes seront exempts de la nécessité de mourir, on peut concevoir aisément que Dieu, par un étonnant privilège, peut les exempter de cette peine, tout aussi bien qu'il ne les exempte pas de beaucoup d'autres. Il termine sa lettre par cet aveu si cher à son humilité, qu'il aime mieux apprendre des autres la solution des questions obscures que de la leur donner lui-même : « J'aime mieux, dit-il, apprendre qu'enseigner. Lorsque nous nous instruisons, c'est la douceur de la vérité qui nous attire vers elle, tandis que la charité seule peut nous obliger à instruire les autres (1). »

7. Albin, le porteur de la lettre précédente, en avait deux autres : l'une (2) était adressée à Célestin, alors diacre de l'Église romaine, et plus tard Pontife souverain de l'Église. Augustin l'envoyait en réponse à celle arrivée à Hippone pendant son absence pour témoigner à Célestin ses sentiments de bienveillance et de gratitude ; l'autre (3) était destinée à Sixte, prêtre de la même Église, et qui fut successeur de Célestin. Augustin le félicitait, comme nous l'avons déjà dit, d'avoir pris la défense de la grâce contre les pélagiens, dont on disait qu'il favorisait la doctrine, et il lui promettait de lui en envoyer une plus longue, qu'il remit en effet peu de temps après au prêtre Firmus (4). C'est cette lettre qu'Augustin avait en vue plus tard, lorsque combattant encore les ennemis de la grâce, il disait : « Qu'ils lisent ma lettre à Sixte, prêtre de l'Église romaine, pendant notre discussion si acharnée contre les pélagiens (5). Après avoir fermé aux pélagiens toute issue possible et renversé toutes leurs objections contre la grâce, il y demande à Sixte de lui faire savoir tout ce qu'ils pourraient tenter contre la foi catholique, et en même temps ce qu'il avait fait lui-même contre eux en faveur de la vérité (6).

8. Ainsi Augustin saisissait avec empressement et avec habileté toutes les occasions de combattre la nouvelle erreur. Un certain Aptus, peut-être ce même évêque donatiste de Turussite (7) qui avait eu à la conférence pour adversaire Asselicus, voulait qu'on l'appelât toujours juif ou israélite, et enseignait que les chrétiens devaient judaïser, c'est-à-dire s'abstenir des viandes défendues par la loi et observer les autres rites judaïques (8). Asselicus, évêque catholique de la même ville de Turussite écrivit alors (418) à Donatien, primat de la province de Bizacene,  au sujet de ces discussions judaïques; et celui-ci fit parvenir cette lettre à Augustin, avec prière de lui répondre (9). La réponse ne se fit pas attendre ; Augustin démontra que les chrétiens étaient réellement les Juifs et les Israélites, et les fils d'Abraham et de Sara non par la chair mais par l'esprit; que toutefois on ne devait em-

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(1) Lettre exem, n. 13. (2) Id., exeii, n. 1. (3) Ibirl., exei. (4) Ibid., exeiv, n. 1. (5) Du don de la persévérance, n. 55. (6) Lettre eXe1v~ n. 47. (7) Conf, de Carth. eh. exx. (8) Lettre cxcvi, n. 16. (9) Id., n. I.

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ployer ces mots que fort rarement, dans la crainte d'aller contre l'usage reçu et de confondre ainsi les chrétiens avec les Juifs descendant par la chair de la race d'Abraham (1). Depuis l'apparition du nouveau Testament, les œuvres de la Loi et les sacrements anciens ont cessé d'être de précepte, et si dans les prescriptions de la Loi, quelque point peut servir à former les mœurs des fidèles, il faut le recevoir et l'observer de manière que tout le bien que chacun en retire, il l'attribue non pas à lui-même, mais à la grâce (2). « Pour ceux, dit le saint docteur, qui se disent chrétiens et qui comprennent si peu la grâce du Christ, qu'ils pensent accomplir les ordres divins par les seules forces humaines, ils partagent non seulement le nom, mais encore l'erreur des Juifs. Cette race d'hommes a pour chefs Pélage et Célestius, défenseurs acharnés de cette impiété. Dieu a permis que par un récent décret, rendu par ses fervents et fidèles serviteurs, ils soient exclus de la communion catholique, et néanmoins leur cœur endurci s'obstine encore sous le coup de cette condamnation (3). »


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