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Darras tome 32 p. 586

 

27. Le Pontife déplore ensuite que l'erreur soit née chez une na­tion pour laquelle ses prédécesseurs et lui-même eurent toujours tant d'affection et de dévouement, qui donna de son côté, de si vaillants champions à l'Église catholique. Est-ce bien la Germanie, dont les saints, les docteurs et les armées ont lutté pour la religion avec tant de gloire et de persévérance, qui devait maintenant lui susciter d'implacables adversaires ? Les universités d'Erfurt, de Cologne et de Louvain, fidèles à leurs propres traditions, n'ont pas sans doute manqué de réfuter et de censurer les propositions luthé­riennes, mais sans autre résultat qu'un redoublement de fureur dans l'âme des sectaires. Après cela, c'est au Vicaire de Jésus-Christ qu'il appartient d'instruire la cause et de prononcer le jugement définitif. La Bulle cite quarante-une thèses, puisées textuellement dans les écrits de Luther. Elles portent sur l'efficacité des sacre­ments, sur les Indulgences, les excommunications, la grâce et la liberté, le mérite des œuvres, l'essence de la foi, l'autorité des conciles, le caractère sacerdotal, la juridiction et la primauté du Pape. « Après en avoir mûrement délibéré, continue Léon X, avec nos vénérables frères et dignes collaborateurs, les cardinaux de l'Église Romaine, les chefs de plusieurs Ordres religieux, les plus habiles maîtres en droit comme en théologie, nous avons trouvé ces articles absolument opposés à l'enseignement traditionnel, au vrai sens des divines Écritures,  à ce pouvoir doctrinal et permanent  dont

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saint Augustin a dit qu'il ne croirait pas à l'Évangile si préalable­ment il ne croyait aux décisions de l'Eglise catholique... Donc, par l'autorité du Dieu tout-puissant, par celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, nous condamnons, nous rejetons et réprouvons les propositions énoncées comme fausses, hérétiques et scandaleuses, offensant les oreilles pies, capables d'égarer les âmes et de les jeter dans la perdition ; nous ordonnons aux fidèles de l'un et de l'autre sexe, sans aucune exception, sous peine d'excommu-nication majeure, de les tenir pour condamnées et réprouvées... Or, comme ces erreurs et plusieurs autres sont renfermées dans les libelles de Martin Luther, nous condamnons également les écrits de ce moine rebelle... Quant à lui, nous le sommons, ainsi que ses adhérents et ses complices, de se rétracter dans l'espace de soixante jours, à compter de la date présente... Si Luther et ses adhérents, ce qu'à Dieu ne plaise, dédaignant le pouvoir des Clefs, refusaient d'obéir à nos ordres, nous enjoignons à tous les hommes constitués en dignité, princes et rois, évêques et prêtres, de fuir leur contact, d'anéantir leurs livres, de recourir à tous les moyens pour arrêter la contagion et supprimer le scandale... Donné à Rome, l'an 1520 de l'Incarnation, huitième de notre Pontilicat, 17 des calendes de juillet. »

 

28. Définitive et désormais sans ménagement pour les doctrines  erronées, la sentence est seulement comminatoire pour les personnes : elle laisse la porte ouverte au repentir. Luther ne devait plus  franchir le seuil de cette porte. Bien que son audace parût avoir atteint les dernières limites, il recourut encore à la  dissimu­lation. Pour gagner du temps et mieux préparer ses moyens de dé­fense ou de résistance, il feignit de penser et ne manqua pas de dire bien haut que la Bulle était apocryphe, que les Allemands au­raient tort de s'en émouvoir. Une lettre de cette époque nous  livre le fond de sa pensée : « Taisant le nom du Pape, j'agirai comme si cette Bulle était une pure invention, bien que je la tienne pour au­thentique et qu'elle soit marquée du sceau pontifical... Plût à Dieu que Charles fût un homme ! il tomberait, pour la gloire du Christ, sur tous ces ministres de Satan. » Cette   condamnation solennelle

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l'obsède cependant la nuit et le jour ; il ne peut longtemps garder le silence. Au bout de trois mois, il éclate : « Enfin j'ai pu la voir cette fameuse Bulle lancée contre moi, cet oiseau sinistre dont le vol plane sur toute la Germanie. Ce ne peut être là que l'œuvre de Jean Eckius, de cet abominable hérétique, gonflé d'orgueil, respi­rant la haine et la vengeance... » Il se trompait, ou bien il voulait tromper les autres. Le docteur d'Ingolstadt n'était pas le rédacteur de la Bulle ; il était seulement chargé par Léon X, avec le titre de nonce apostolique, de l'intimer et de la publier. Au paroxysme de la rage, Luther continue : « Quel que soit l'auteur de cette Bulle, je le regarde comme l'Antéchrist ; je la maudis comme un tissu de blasphèmes. Amen! Je reconnais, je proclame comme autant de vérités les propositions qu'elle censure. Amen! Je voue aux flammes éternelles tout chrétien qui l'admettra, cette Bulle infâme. Amen! Voilà comment je me rétracte. » Un peu plus loin, il exhale de nouveau ses appels homicides: « Où donc êtes vous, empereur, rois et princes de la terre ? Enrôlés sous le drapeau de Jésus-Christ, ré­générés dans son baptême, vous tolérez ces abominations, vous ne tenterez rien pour étouffer cette parole infernale ? Où donc êtes-vous, dignitaires ecclésiastiques, docteurs d'Israël, prédicateurs de l'Évangile? Resterez-vous muets devant ce prodige d'impiété? Mal­heureuse Église, devenue le jouet et la proie de Satan?... » Il se­rait au moins inutile, il nous répugnerait par trop de compléter la citation de tels blasphèmes. Ceux d'Ulric Hutten les avaient pré­cédés et même dépassés ; ils sont encore plus intraduisibles. Disons seulement que le hideux lansquenet propose d'en finir par les armes avec son imprudent bienfaiteur, l'archevêque Albert de Mayence, et le chef de la chrétienté Léon X.

 

   29. La guerre ne se borne pas à de simples paroles, bien qu'elles suent le sang et respirent la flamme. Luther se souvient que son devancier Jérôme de Prague avait publiquement brûlé la sentence conciliaire qui condamna Jean Huss ; il ne veut pas rester au-des­sous de son modèle. A Wittemberg, sa Rome à lui, le 10 décembre, s'élevait un immense bûcher, entouré d'estrades à plusieurs rangs, où s'était entassée la tumultueuse et bruyante population des écoles

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et de la ville, que l'habit noir des Augustins bariolait de distance en distance. A dix heures du matin parut le docteur revêtu de ses insignes universitaires, portant sous le bras un exemplaire de la Bulle, les Décrétales de Clément VI et d'autres œuvres pontificales. A sa suite marchaient des écoliers, étalant aux regards de la mul­titude les écrits d'Emser, de Priérias et d'Eckius. Tout cela fut jeté dans les flammes, aux acclamations des spectateurs, qui descen­dirent de leurs stalles pour danser autour du bûcher. Après les abondantes libations dont le moine donnait toujours l'exemple, la scène se renouvela dans la soirée1. Ni l'électeur de Saxe, adroite­ment absent, ni les bourgmestres, prudemment renfermés dans leurs maisons, n'avaient mis obstacle à cette orgie. Le lendemain, l'Erostrate moderne lançait du haut de la chaire une déclaration dont les termes ne peuvent être exagérés, en passant dans une autre langue, mais ne doivent pas non plus être atténués : « C'est peu d'avoir brûlé les livres, disait-il, l'important serait de brûler aussi le Pape. » Il est vrai qu'il ajoutait par une restriction ironique : « Je veux dire le trône papal3. » Et, comme à son ordinaire, mais avec plus de fureur que jamais, il tonna pendant tout le reste du sermon contre le Pape, les cardinaux et l'Eglise Romaine. La scis­sion était irrémédiablement accomplie, la guerre hautement décla­rée : l'une et l'autre se déchaîneront parmi les dissidents. L'Alle­magne en sera d'abord le théâtre. On y verra couler le sang avec une telle abondance qu'un navire à trois ponts y pourrait voguer, selon l'expression de Voltaire. Luther en eut le vague pressenti­ment ; ce qui ne l'empêcha pas de pousser un cri de victoire. II ré­digea l'acte public de son auto-da-fé, pour l'envoyer à tous les peuples germaniques. Franz de Sickingen et son digne émule Syl­vestre de Schaumbourg, à l'exemple d'Ulric de Hutten, entendirent le sinistre appel du moine.

 

30. Cette voix partie de  Wittemberg retentit jusqu'en Espagne. Charles-Quint résolut alors d'aller  prendre possession de son em-

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1. Ulehbero, Vita et Gesta Lutnert, pag. j8.     Worms.

2.       « Paruni esse hoc  deflagrationis negocium ; ex re fore ut   papa  quoque,
hoc est sedes pnpalis, concremaretur. »
Luther, Opéra, lova. II, pag. 320.

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pire, dans l'espoir d'y ramener l'ordre et la paix. Il se mit en route, accompagné de son fidèle ministre Guillaume de Croï, après avoir convoqué la diète impériale à Worms 1. Pompeuse et solennelle fut son entrée dans la vieille cité, mais nul enthousiasme de la part des Allemands. Ils ne virent pas sans répulsion et sans défiance les figures étrangères dont le prince était entouré ; lui-même leur pa­rut trop sérieux pour son âge. La plupart des grands vassaux ap­portaient à la réunion des antipathies préconçues, avec un exem­plaire du violent appel récemment adressé par Luther à la noblesse allemande. L'hérésiarque élevait là ce qu'il appelle trois murs de séparation: prééminence du pouvoir civil sur la puissance spiri­tuelle, sacerdoce égal de tous les chrétiens, indiction des conciles par les empereurs et les rois. Venait ensuite une charge à fond, contre Rome, au nom et dans l'intérêt de la Germanie. Le libelle avait pour but d'exalter en les faussant les instincts patriotiques : il ne manquait pas son effet. Pour défendre la cause de l'Église et pour le bien d'une nation qu'il aimait, le Pape s'était fait représen­ter à la diète par le cardinal Caraccioli, son premier nonce, et Jac­ques Aléandro, l'un des humanistes et des savants les plus distin­gués de l'époque2. L'assemblée s'ouvrit le 28 janvier 1521. Le jour n'avait pas été choisi sans intention : c'était l'anniversaire de la naissance de Charles Ier, de l'immortel empereur Charlemagne. Son héritier prononça le discours habituel, mais avec une habileté peu commune2. Il exalta d'abord la gloire de l'empire romain, dont ensuite il retraça la déchéance, les récents malheurs, les discus­sions actuelles. Il venait, lui, pour lui rendre son éclat et son anti­que puissance. Dieu aidant, il mettrait au service de cette inspira­tion, et les ressources de ses autres royaumes, et le concours des princes allemands, les illustres feudataires de sa couronne, non moins intéressés que lui-même à la réalisation de ses projets, à l'accomplissement de ses espérances. Il finissait en demandant aux Etats les subsides nécessaires et l'armée dont il avait besoin pour aller à Rome recevoir l'onction sacrée  des  mains du Souverain

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1     Roberison, Hist. de Charles-Quint, tom. I, pag. 327 et seq.

2     Tiraboechi, Stor. Letter. Uni. tom. VII, pag. 28S et seq.

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Pontife.  La péroraison  gâtait le préambule et le corps du  dis­cours.

 

31. Les séances suivantes se traînèrent sur des considérations et  des incidents pénibles ou  secondaires. Il fallait aborder la grande question du moment, la question religieuse, l'homme  de la situa­tion, Martin Luther. C'est le nonce Aleandro qui rompit la glace et porta la discussion  sur ce terrain. Dans un long  discours, où la force de la logique et l'enchaînement des  faits le disputaient à la beauté du langage, il prit à partie le novateur, dont les téméraires doctrines, en  attaquant la  papauté, jetaient la perturbation dans le monde  germanique  et l'ébranlaient jusqu'en  ses  fondements. « La question n'est pas seulement religieuse, disait l'orateur, elle est politique et sociale. Il suffit d'ouvrir les yeux pour en être plei­nement persuadé. Des quarante  propositions condamnées  par la Bulle, il en est peu qui touchent au pouvoir spirituel du Souverain Pontife ; la plupart intéressent les princes séculiers et la chrétienté tout entière. Luther nie la nécessité des œuvres pour le salut, il dé­truit radicalement la liberté de l'homme. Trouvez-vous que la pa­pauté seule ait le devoir de combattre ces maximes, d'arrêter un pareil enseignement ? Conséquent une fois avec lui-même, il n'a pas craint d'affirmer que la  conscience défend de résister aux ar­mes des Turcs, Dieu nous visitant par ces Infidèles, comme il nous visite par les maladies, auxquelles apparemment nous ne devrons plus opposer les remèdes ! César, et vous nobles seigneurs, n'admirez-vous pas la religion  du moine et le patriotisme du Saxon ? Il aimerait mieux voir l'Allemagne, sa grande patrie, lacérée par les chiens de Constantinople que gardée par le Pasteur de Rome ! » Les calomnies, les  outrages, les erreurs  dont Luther a rempli ses publications diverses, Aleandro les anéantit,  au courant de sa brillante et solide argumentation, avec  autant de vigueur que de dextérité. Il en démontre les fatales  conséquences dans l'Église et dans l'État. Il rappelle ensuite les efforts tentés par le Saint-Siège pour  dissiper  les préventions et toucher le cœur du nouvel Arius. Que reste-t-il à faire, si ce n'est à dompter l'obstination par l'emploi des moyens coercitifs ? Le nonce ne demande pas la mort

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de l'hérésiarque ; il veut seulement qu'il soit mis dans l'impossibi­lité d'accomplir ses desseins et de continuer son œuvre. Il faut adop­ter cette énergique résolution, à moins qu'on ne se résigne à voir la Germanie devenir, sous la brûlante parole du rebelle, ce qu'est devenue l'Asie sous le glaive de Mahomet. — L'électeur de Saxe, mesurant d'un regard, devant un tel réquisitoire, la périlleuse situation de son protégé, ne put garder le silence. Après avoir pro­testé de sa parfaite soumission aux enseignements de l'Eglise Ro­maine, il insinua que Luther n'était peut-être pas coupable des er­reurs répandues sous son nom, qu'il importait de ne pas le condam­ner sans l'entendre, et conclut en demandant que le moine accusé fût libre de venir s'expliquer devant la diète.

   32. L'empereur avait antérieurement manifesté le même désir, sur le bruit qui se faisait autour de cet homme ; et cependant il ne comprenait pas alors la raison de cette équivoque renommée : il l'entrevoyait maintenant. La résolution fut aussitôt prise. Charles-Quint écrivit à Luther pour le mander en sa présence, mais en lui garantissant, sur sa parole impériale, une complète sécurité. Deux saufs-conduits accompagnaient la lettre, l'un signé par l'électeur Frédéric, l'autre par l'empereur lui-même. Ce luxe de précautions, c'est le moine qui l'avait exigé. Ses dernières témérités doctrinales, concernant le sacrement des autels et le célibat ecclésiastique, le rendaient plus soupçonneux. A ses dignes disciples, qui témoi­gnaient encore des appréhensions, il adressait en partant des mots empreints d'un ridicule héroïsme. « J'affronte les ministres de Sa­tan, le généralissime des homicides. Vivant, je les dédaigne et les défie ; mort, je les entraîne avec moi dans la tombe... Oui, je dois aller à Worms, alors même que j'y rencontrerais autant de diables qu'il y a de tuiles sur ses maisons1.» Le 16 avril, il faisait son en­trée dans l'antique cité rhénane, sur un char dont l'avait gratifié le sénat de Wittemberg. A côté du moine, oublieux de son état, avaient pris place deux théologiens ses amis, et deux juristes qui devaient lui servir de conseillers et d'avocats. Instruit de son ap-

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1 Seckesdorf, Comment, tom. I, pag. 162.

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proche, le peuple entier de Worms, pauvres et riches, artisans et grands seigneurs, religieux et laïques, était accouru, se pressait sur son passage, le recevait comme un triomphateur. Moins nom­breuse et moins empressée était la foule qui peu de jours aupara­vant accueillait le chef de l'empire. Partout l'attendaient, non point les légions diaboliques dont il rêvait à son départ, mais un enthou­siasme de commande, un silence respectueux, ou des acclamations sympathiques. Le lendemain, à l'heure indiquée pour l'audience, il fut conduit devant l'empereur assis sur son trône dans tout l'appa­reil de sa dignité, entouré de ses hauts feudataires, au-dessus des­quels on distinguait les nonces apostoliques. Au premier abord, en entrant dans la salle, Luther ne put se défendre d'une vive émo­tion, malgré les paroles d'encouragement que lui glissaient à l'o­reille quelques-uns de ses partisans. L'assemblée se leva comme un seul homme. Il passa la main sur son front et reprit possession de lui-même, dès qu'il eut occupé le siège préparé pour lui devant ses juges.

 

33. Un instant après, Jean d'Eck, officiai de l'archevêque de Trêves, qui ne doit pas être confondu avec son homonyme le vainqueur de Leipzig, posa comme interprète de l'empereur et des princes deux questions à Luther : Se reconnaissait-il l'auteur des ouvrages publiés sous son nom et qui lui étaient attribués par l'o­pinion publique ? Consentait-il à rétracter les doctrines erronées qu'ils renfermaient et déjà condamnés par le Pape? L'un des avo­cats du prévenu demanda qu'on lût les titres de ces mêmes ou­vrages, ce qui lui fut accordé. Le prévenu lui-même dut alors ré­pondre. Il avoue sans hésitation et sans détour que les livres incri­minés étaient bien de lui, qu'il ne les reniait en aucune sorte et ne les renierait jamais. Sa réponse à la seconde question fut loin d'être aussi nette ; disons mieux, elle fut proprement évasive. Après bien des circonlocutions, le moine finit par supplier sa majesté, dans une attitude fort humble, de lui donner un jour pour réfléchir à ce qu'il devait dire1, comme s'il n'avait pas eu le temps de prévoir la

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1 Cochl-e. Acta et mores Lutkeri, pag. 56.

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question et de préparer la réponse. Chez un homme qui se préten­dait inspiré, qui récemment disait dans une lettre : « Je sens Dieu, l'Esprit-Saint me domine et me pousse, » ce délai demandé parut un désaveu ; c'était du moins une misérable défaillance. Grande fut la déception de ses adhérents secrets ou connus. Les catholiques triomphaient d'avance. Le jeune empereur dit avec un geste de pi­tié : «Cet homme ne me rendra pas hérétique. » Les conseils de la nuit, et sans doute aussi ceux des complices rendirent le sang-froid à Luther. Dans sa seconde audience, il établit d'abord de subtiles distinctions, lança contre les Romains de violentes diatribes, tout en avouant le tort d'avoir peut-être excédé les bornes dans ses pré­cédents combats, fit entendre aux représentants de la puissance temporelle des leçons mal déguisées et d'indirectes menaces, puis déclara qu'il ne pouvait ni ne voulait se rétracter, à moins d'être convaincu d'erreur ou d'hérésie par des arguments dont lui-même déterminait la base. Deux jours après, les dignitaires de l'empire étant de nouveau réunis, le secrétaire de la diète lut un message impérial, écouté debout par tous les Ordres. Charles-Quint y pro­clamait son invariable résolution de soutenir la foi catholique par tous les moyens en son pouvoir, au péril même de sa personne, à l'exemple de ses aïeux, les rois d'Espagne, les empereurs germains, les ducs d'Autriche et de Bourgogne ; il défendait à Martin Luther, l'hérétique opiniâtre, de reparaître désormais devant lui, le som­mait de s'éloigner immédiatement, sur la foi de sa parole, le sauf-conduit devant être respecté jusqu'au bout, mais à la condition ex­presse que le moine apostat le respecterait lui-même en s'interdisant toute prédication et toute menée dans le cours de son voyage. Il autorisa cependant, à la prière de son confesseur, l'archevêque de Trêves à tenter un dernier effort pour vaincre l'obstination de Luther par les voies de la persuasion. Les conférences privées n'eurent pas un meilleur résultat que les séances publiques. C'en était trop ; l'apostat fut mis au ban de l'empire. Le sauf-conduit expirait le 15 mai; l'édit impérial devenait exécutoire à partir de ce jour. Il défendait sous les peines les plus sévères de donner asile à Luther, de vendre ou de publier ses libelles. Il commandait aux

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magistrats d'avoir recours à tous les moyens pour s'emparer de sa personne. La justice devait avoir son cours, quand on avait peut-être dépassé les bornes de l'indulgence.

 

34. Avant l'émission de l'édit, Frédéric de Saxe s'était empressé de disparaître, pour n'avoir pas à le signer. Le comte Palatin avait agi de même. Tous les autres électeurs y donnèrent une pleine adhésion. Luther à son tour quittait Worms le 26 avril et repre­nait le chemin de Wittemberg, non sans avoir reçu dans sa petite chambre les encouragements et les adieux de plusieurs importants personnages, parmi lesquels il faut distinguer le landgrave Philippe de Hesse, qui sera magnifiquement récompensé de cette obsé­quieuse démarche envers le docteur insurgé. Celui-ci ne manqua pas d'oublier ses promesses et de trahir ses engagements, en exer­çant le ministère de la parole, et de braver ainsi les deux autorités. Lui-même ne s'en défendra pas dans ses relations écrites. Aux environs du château d'Altenstein, comme il venait de se remettre en route, des chevaliers masqués sortirent tout à coup d'une forêt, dispersèrent la faible escorte, s'emparèrent de Luther, substituè­rent une cotte de mailles à son habit monastique et, l'entraînant avec eux sur un cheval préparé d'avance, s'enfoncèrent de nouveau dans l'épaisseur du bois. Après une longue marche, la nuit venue, on frappait à la porte du château de La Wartbourg, une de ces vieilles citadelles qui s'élevaient de toutes parts et dont les ruines existent encore, principalement sur les bords du Rhin, dans l'Alle­magne féodale. Nous ne voyons pas que Luther ait opposé la moindre résistance ou fait entendre une protestation. A l'exemple de tant d'autres, l'enlèvement était évidemment concerté. La forte­resse appartenait à l'électeur de Saxe. En supposant d'ailleurs que ce fût une prison, elle était commode et splendide ; le captif y trouva les soins, les attentions et l'abondance d'une large hospita­lité. Dérisoires pour lui-même, les précautions qui l'entouraient n'avaient d'autre but que sa sécurité personnelle ; elles le mettaient à l'abri des attaques ou des surprises extérieures. Il correspondait librement avec ses amis ; plusieurs avaient accès dans sa re­traite. Par eux et ses écrits, il continuait de remuer le monde ger-

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manique, de saper le monde romain. Cette solitude, qu'il nommait sa Pathmos, redevint une place de guerre beaucoup plus formidadable qu'elle ne l'avait jamais été. Une détente semblait néanmoins s'être d'abord opérée dans son caractère ; mais ce n'était là qu'une dérivation : les entraînements de la mollesse et les instincts de la chair gagnaient sur cette indomptable nature, s'apprêtaient à punir cet orgueil non moins indomptable, en vertu de l'éternelle loi, de la fatale logique, rappelée plus haut. L'hérésiarque ne dissi­mule pas ses hideuses tentations, et laisse éclater sa fureur contre la virginité sacerdotale. Obéissant à la même loi, poussé par la même logique, il s'en prend à l'autel, il démolit le Saint Sacrifice, en attaquant directement les messes privées. Dans ce travail de dé­molition, il a besoin d'un auxiliaire : Satan répond à son appel, et fréquente sa menteuse prison, mais sous des formes tellement igno­bles et ridicules que le tableau déconcerte l'historien et répugne à la dignité de l'histoire1. C'est celui qui fut homicide dès le com­mencement, c'est le maître fourbe, l'ennemi du genre humain, qui lui fournit contre le dogme et la morale catholiques, ses meilleurs arguments, dans des conférences suivies, dans une série de discus­sions, où l'on ne sait qu'admirer le plus, de l'audace ou de l'ineptie du sectaire. Tout cela transpirait au dehors : Carlostad se char­geait d'en tirer les conséquences ; il détruisait à Wittemberg les images et les plus augustes cérémonies du culte, en allumant les flambeaux de l'hyménée, selon le langage païen, et l'incendie de l'Allemagne. Luther tonnait dans ses solitaires hauteurs, contre de pareilles imprudences, furieux d'être devancé, quoique prétendant toujours venger les saines doctrines. Au sortir de sa prétendue cap­tivité, qui doit durer jusqu'à la mort de Léon X, c'est-à-dire, jus­qu'à la fin de cette même année 1521, il fera payer cher à son an­cien maitre, devenu son  disciple, puis son contradicteur, cette té-

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1 On a montré depuis, on montre encore aux pèlerins une tache d'encre, religieusement laissée sur le mur ; et sérieusement on vous raconte que, le diable ayant eu ce jour-là l'ingénieuse idée de se déguiser en mouche, Luther lui lança son encrier !

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méraire initiative. A lui seul le droit et l'honneur d'interpréter le maître, d'exécuter les leçons de Satan !

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