Grégoire VII 3

Darras tome 21 p. 311

 

33. Le titulaire de Cologne était alors Annon, dont la sainteté personnelle reconnue de son vivant même fut plus tard confirmée par les honneurs de la canonisation. «Il fut, dit l’hagiographe con­temporain 1, la gloire de la patrie allemande : le soleil à son midi ne brille pas d'un éclat plus radieux. Son père Walter et sa mère Engela, de race teutonique, comptaient parmi les plus nobles et les plus grands selon le siècle; mais ils avaient devant Dieu une no­blesse plus haute encore, celle de la vertu généreuse et de la vive foi. Leur famille fut nombreuse comme celle des patriarches; tous leurs enfants se distinguèrent dans les carrières diverses qu'ils eu­rent à suivre. Mais Annon les surpassa tous. Un charme précoce, une grâce inexprimable, une angélique pureté attiraient à lui tous les coeurs. Son père lui fit donner l'éducation d'un chevalier. Les exercices militaires, la plus noble des disciplines, disciplinarum nobillisima, plaisaient à l'adolescent par leur austérité même. Il éprouvait d'ineffables jouissances dans les privations de la vie de soldat. Les longues veilles sous les armes, le froid, le chaud, la faim, la soif, les marches forcées, tout ce qui dompte la nature lui sem-

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1. S. Annonia Colon.   Vita. Pair. Lat. Xom. CXL1II.  col. 1517 et sep.

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blait un  gain pour le ciel.   Sous la cuirasse militaire c'était le Christ qu'il voulait servir; sous l'étendard d'un empereur mortel il faisait dans sa pensée le noviciat de la  milice du Seigneur. Un de ses oncles, chanoine de la collégiale de Bamberg, étant venu visiter sa famille lui demanda un jour quel maître il voulait servir. — Jésus-Christ seul, répondit Annon. La milice du siècle n'est pour moi qu'un apprentissage de celle de la cléricature. — Le lende­main avant l'aurore, à l'insu de tous, l'oncle et le neveu se rendi­rent ensemble à Bamberg, dont l'école épiscopale était alors floris­sante. Annon s'y distingua bientôt par son génie vraiment extraor­dinaire. Les lettres divines et humaines, la science du droit canonique et civil, l'art oratoire et ce qui vaut mieux que l'art, le souffle inspiré de l'éloquence, transformèrent le jeune chevalier et en firent un éminent docteur. Il conquit sur tous ses rivaux  d’école la palme qu'il avait accoutumé de remporter, la lance au poing, dans les tournois. On le fit écolâtre de Bamberg, magister scolarum. Les princes, les évêques venaient le consulter. L'empereur Henri III voulut connaître ce docteur dont il entendait de toutes parts vanter la vertu et la science. Il l'attacha au clergé de sa chapelle palatine. Sur ce nouveau théâtre Annon se distingua bientôt entre tous par la sainteté de sa vie, un désintéressement absolu, un esprit de mor­tification qui lui faisait passer les nuits en prières, les jours dans le jeûne et l'abstinence. Loin d'imiter les courtisans qui trouvent dans l'adulation un moyen d'arriver à la faveur, il servait unique­ment les intérêts de la justice sans se préoccuper des siens propres. Henri le Noir frappé d'un tel mérite le prit en affection singulière et le nomma au siège primatial de Cologne, devenu vacant en 1035 par la mort de l'archevêque Hermann. La résistance d'Annon, ses larmes, ses prières ne changèrent rien à la résolution de l'empe­reur. L'humble clerc dut se soumettre : le jour de son sacre, jour d'allégresse pour tous les autres, fut pour lui un jour de crucifie­ment; il le passa tout entier dans les larmes. Ses prédécesseurs avaient paru au milieu de leurs diocésains dans l'éclat d'un appa­reil quasi impérial; Annon s'y moutra couvert d'un cilice, visitant pieds nus les églises, les hôpitaux, les maisons des pauvres, passant

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le jour à rendre la justice et la nuit à prier. Sa charité était inépui­sable; ses mortifications, ses pénitences aussi humbles qu'édifian­tes. Chaque soir il confessait ses fautes, et se faisait donner la dis­cipline par un de ses clercs. L'empereur Henri III, patrice des Ro­mains, avait lui-même une coutume semblable. Aux grandes solen­nités lorsqu'il devait revêtir la trabea (robe de pourpre blanche traversée de bandes rouges) insigne de la majesté impériale, non content de s'y préparer par la réception du sacrement de pénitence, il exigeait de plus que l'évêque ou le prêtre auquel il s'était con­fessé lui donnât la discipline. Un jour il s'adressa pour ce minis­tère au vénérable archevêque de Cologne. Celui-ci s'en acquitta avec une liberté tout apostolique. Il signala à l'empereur les injus­tices, les abus, les désordres de son administration, lui enjoignant de les prévenir ou de les réparer. Puis saisissant la verge de la disci­pline que lui offrait son impérial pénitent, il s'en servit non pas comme d'un vain simulacre mais comme d'un véritable instrument de flagellation tenu d'une main vigoureuse et ferme. L'empereur le remercia sincèrement, suivit tous ses conseils et le lendemain, avant de ceindre le diadème et de revêtir le manteau de pourpre, il distribua aux pauvres trente-trois livres d'argent. Annon avait reçu le don de prophétie. Il prédit la mort prochaine du pieux em­pereur, et quand la prédiction fut réalisée, il redoubla ses jeûnes, ses prières et ses macérations pour une âme qui lui avait été si chère 1.

 

   36. Sur son lit de mort Henri III avait exprimé au pape Victor et à l'impératrice Agnès un vœu suprême, celui de confier l'éducation du roi mineur aux soins d'Annon 2. Malheureusement pour l'Eglise et l'empire ce vœu ne fut point accompli. Cédant à de perfides influences, l'impératrice régente écarta de ses conseils le saint archevêque de Cologne,  pour  donner toute sa  confiance à des hommes qui s'en montrèrent indignes. Wibert de Parme, intrigant

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1 S. Annon. Vita, loc. cit.

2  Voici les paroles de saint Pierre Damien à l'archevêque de Cologne : Servn.iti, vi'vcrahilis pater, relictum luis rwmibus puerum. (S. Petr. Damiuîi. Episl. M. Lili. III, Pair. lai. lova. CXLIV, col. 294.

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p314  POXTIFICAT  DE   NICOLAS  II  (lOoP-ÎOGO).

 

de bas étage dont nous aurons bientôt à raconter les attentats, fut investi du gouvernement d'Italie sous le titre de chancelier du royaume lombard. L'évêque d'Augsbourg Henri, dont la réputation était plus que suspecte, prit en main les rênes du gouvernement. A tort ou à raison, on ne tarda point à donner de son intimité avec l'impératrice des raisons fort injurieuses au caractère de l'un et de l'autre. Quant au jeune roi, nul ne s'occupait de son éduca­tion. Sous prétexte de ménager sa santé délicate, on l'abandonnait aux mains des femmes. « Il faisait ce qu'il voulait, dit un chroni­queur, et l'on sait ce qu'un enfant de huit ans peut vouloir de rai­sonnable1. » Werner, un jeune seigneur son favori, mettait les charges et les dignités à l'encan; il faisait trafic des évêchés, des abbayes, de tous les bénéfices ecclésiastiques. La simonie régna de nouveau en Allemagne sans pudeur et sans frein; avec elle et comme corollaire obligé on vit reparaître la hideuse lèpre de l'in­continence cléricale. Tels furent sans doute les griefs articulés con­tre les évêques germains par Nicolas II dans sa lettre à saint Annon de Cologne. Ce rescrit spécial ne nous a point été conservé; mais il y a tout lieu de croire qu'il se bornait à reproduire avec des ins­tructions particulières pour la Germanie le texte d'une encyclique par laquelle le pape notifiait « à tous les évêques, clercs et fidèles de la catholicité » les décrets promulgués au synode romain de l'an 1039. Ces décrets, au nombre de treize, étaient déclarés obli­gatoires pour toutes les églises du monde. Les deux premiers, re­latifs à l'élection des souverains pontifes, stipulaient que le droit de suffrage appartiendrait exclusivement aux cardinaux évêques, dont le libre choix devrait entraîner l'acceptation des deux ordres ecclésiastique et civil. Nicolas II dans cette encyclique, pas plus que dans le texte même du discours reproduit précédemment 2, ne ré­servait pour le roi de Germanie la faculté de retarder l'intronisa­tion du pontife élu sous prétexte de notification ou d'assentiment préalable. Une telle réserve n'avait d'ailleurs aucune raison d'être,

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1 Aventin.  Annales  Boiorum. Cf. Voigt. Histoire du pape Grégoire VII. Tra-duct. Jager, édit. in-12, livr. II, p. 67. 2 Cf. N» 32 de ce présent Chapitre,

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p315 CHAP.  III.  —  l'OSTIFICAT  DE  NICOLAS  h. 

 

puisque Nicolas II concédait au chancelier de Lombardie ou à tout autre représentant du roi mineur l'autorisation d'assister à la réu­nion des cardinaux évêques, d'être témoin de leurs délibérations et d'en constater la régularité au nom de son maître. Cette circons­tance nous met sur la trace d'une fraude historique contre laquelle saint Anselme de Lucques protestait énergiquement. Nous avons déjà cité de lui le passage suivant : « Vous m'objectez un décret synodal par lequel Nicolas II aurait, selon vous, défendu de procé­der au sacre d'un pape avant que l'élection ait reçu l'assentiment du roi de Germanie. Je ne sais si telle est réellement la teneur du rescrit apostolique. » — « Mais, ajoutait-il, je sais que les parti­sans schismatiques de l'antipape Cadaloüs et cet antipape lui-même ont tellement altéré le décret de Nicolas II soit par des suppressions soit par des additions apocryphes qu'il est maintenant impossible d'en reconnaître deux exemplaires dont le texte soit concordant. Les interpolations sont telles qu'on ne saurait plus aujourd'hui distinguer le véritable texte promulgué par Nicolas II 1. » Plus heureux que saint Anselme de Lucques, nous possédons, grâce à la découverte de M. Pertz, le texte authentique du décret de Nicolas II et nous savons qu'il n'autorisait nullement à subordonner le sacre d'un pontife élu à la ratification du roi de Germanie. Ce point était d'une importance capitale pour assurer aux élections futures leur parfaite indépendance.

 

37. On comprend qu'il dut singulièrement déplaire aux personnages ambitieux et cupides qui dirigeaient alors le conseil de régence du royal enfant. Les articles suivants n'étaient pas de nature à les satisfaire davantage. « Nul, disait le pape, ne doit en­tendre la messe d'un prêtre notoirement connu pour vivre avec une concubine ou une subintroducta. Le saint concile a promulgué sous peine d'anathème une série de canons ainsi conçus : « Les prêtres, diacres ou sous-diacres qui, depuis la publication des ordonnances de notre très saint prédécesseur Léon IX, auraient pris publiquement

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1 S.  Anselm.   Lucens.  Contra   Wibert  antipap.  LU).  II;  Pah\  Lut.   Tom. CXL1X, col. 404.

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p316    fOMIFICAT  DE   NICOLAS   II   (lOo'J-1060).

 

une concubine, ou n'auraient pas renvoyé celle qu'ils avaient au­paravant, ne pourront célébrer la messe, chanter l'évangile ni l'épitre, exercer aucune fonction de leur ordre, continuer à résider dans les presbytères, ni prendre part à aucune des distributions faites par l'Église. Quant à ceux qui se sont soumis aux constitutions de notre illustre prédécesseur et qui ont observé la loi inviolable du célibat ecclésiastique, nous leur enjoignons de résider sous le même toit, dans les presbytères, partageant entre eux les fruits de leur bénéfice selon la règle apostolique de la communauté, ainsi qu'il convient à de véritables ministres du Seigneur. Nous inter­disons absolument à tout laïque de conférer n'importe à quel titre, gratuit ou onéreux, aucun bénéfice ecclésiastique à un prêtre ou à un clerc. — Nul prêtre ne pourra simultanément posséder deux églises. Nul ne pourra être ordonné ni promu à un bénéfice ecclé­siastique quelconque s'il l'a obtenu par simonie 1. » Telles étaient dans leur rigoureuse énergie les prescriptions du concile romain de Nicolas II. La clause qui interdisait à tout laïque, sans distinction de rang ou de puissance, la faculté de conférer les bénéfices de l'Église était incontestablement fondée en droit, en raison, nous di­rions volontiers en simple bon sens. Comment imaginer en effet que la vocation à l'apostolat, au gouvernement des âmes, à l'ad­ministration des sacrements, puisse émaner d'un pouvoir laïque si haut qu'on veuille le supposer? Se figure-t-on l'empereur Tibère ou son représentant Ponce-Pilate imposant à Notre Seigneur Jésus-Christ un treizième apôtre de leur choix? L'idée seule fait frémir. Il est vrai que ni Tibère ni Ponce-Pilate n'étaient chrétiens. Lorsqu'avec Constantin le Grand les Césars se furent constitués les dé­fenseurs officiels de l'Église, celle-ci leur concéda la faculté de présenter aux évêchés des sujets qui leur fussent personnelle­ment agréables. Ce privilège avait été renouvelé pour Charlemagne et ses successeurs, absolument comme sous nos régimes con­cordataires actuels. Mais ce privilège émané de l'Église pour le bien commun de l'Église et de l'État devait cesser lorsque l'État

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1. Nicol. II. Epist. vui. Patr. Lai. Toin. CXLIII, col. 1315.

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p317 CHAP,   Ht.   —  PONTIFICAT  DE   HICOLAS  II.  

 

en abusait pour se déshonorer lui-même et profaner la dignité de l'Église. En aucun cas ce privilège ne pouvait changer l'immuable principe en vertu duquel l'Église fondée par l'autorité de son divin Maître, cimentée par le sang de dix millions de martyrs, a le droit exclusif de s'administrer elle-même, de se recruter parmi ceux que l'Esprit Saint appelle, sans que rois ou empereurs, prin­ces ou peuples, y puissent quoi que ce soit. Le conseil de régence du jeune Henri IV d'Allemagne ne comprit point ce principe. D'au­tres intelligences plus développées et plus redoutables peut-être ne semblent pas à l'heure actuelle le comprendre mieux. L'Église pro­clame aujourd'hui et affirme sa divine indépendance, comme elle l'affirmait et la proclamait sous Nicolas II. Les légistes césariens du XIe siècle lancèrent contre Nicolas II une sentence de déposition que l'histoire enregistre comme une tentative dérisoire. Nicolas II est resté dans le souvenir des générations avec l'auréole d'un grand et saint pape. Nous ne savons même plus le nom des courtisans obscurs qui avaient cru anéantir sa mémoire. Les autres mesures prises par le synode romain de 1059 contre les violateurs du cé­libat ecclésiastique ont triomphé de même. Les hideuses pas­sions, les brutales concupiscences se révoltaient au XIe siècle contre le joug de Jésus-Christ, absolument comme nous les voyons se ral­lumer de nos jours. Malgré ces insurrections de l'homme animal contre l'esprit de Dieu, la loi du célibat reste aujourd'hui ce qu'elle fut dès les premiers jours de la fondation de l'Église. On peut cou­vrir d'or les prêtres qui la violent; il n'est au pouvoir de personne de les soustraire au mépris public.

 

38. Les décrets de Nicolas II contre la simonie reçurent au sein même du concile de Latran leur première application. « Après la mort d'Elfric archevêque d'York,  dit Guillaume de Malmesbury, l'évêque de Worcester Aldred, ancien moine bénédictin, surprit la religion du saint roi Edouard et se fit transférer à la métropole vacante. Il prétendit néanmoins retenir le titre épiscopal de Wor­cester, sous prétexte que l'histoire de ses prédécesseurs offrait quel­ques exemples d'un pareil cumul. Ses raisons n'étaient rien moins que canoniques, mais il les fit triompher à force d'argent. » Une

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p318  PONTIFICAT DE NICOLAS II (1039-1000).

 

autre circonstance omise par l'historien anglais aida puissamment au succès de l'ambitieux métropolitain. Sa promotion avait eu lieu en 1038 et il s'était empressé de la notifier au saint-siége. Lorsque ses députés arrivèrent à Rome, la chaire apostolique était occupée par l'intrus Benoit X. Comme on pouvait s'y attendre, l'antipape accueillit favorablement les envoyés d'un archevêque simoniaque.  Il leur promit sans la moindre difficulté le pallium pour leur maî­tre, se réservant de le lui conférer de ses mains lorsqu'il viendrait en personne accomplir le pèlerinage ad limina. AIdred se disposa donc à faire le voyage de Rome. « Le roi le fit accompagner, re­prend le chroniqueur, par le comte de Northumberland Tostin et par deux évêques élus Giso de Wells et Walter d'Héresford. Le pape Nicolas II reçut le comte avec la plus grande distinction : voulant honorer en sa personne l'envoyé du roi d'Angleterre, il le fit siéger à ses côtés au synode qu'il tenait alors contre les simoniaques. Giso et Walter dont l'élection avait été canonique et dont le mérite et la vertu étaient notoires reçurent la consécration épiscopale. Mais quand on vint à examiner la cause d'Aldred, les preuves de sa culpabilité furent telles qu'il fut lui-même contraint d'en faire l'aveu et se vit déposé par un jugement synodal. Après la sentence, les quatre anglais reprirent fort tristement le chemin de leur patrie. Jusque-là un seul d'entre eux avait été frappé ; bientôt ils furent tous enveloppés dans un désastre commun. Assaillis par une bande de brigands, ils se virent dépouillés de tout ce qu'ils possédaient; on ne leur laissa que les habits qu'ils avaient sur le corps sans un denier vaillant, ad nummum minimum valens. Ce fut ainsi que, revenus à Rome, ils se présentèrent au pontife. Ce mal­heur fut un coup de fortune pour AIdred. Le comte Tostin réussit à fléchir en sa faveur le seigneur apostolique. Avec une grande fermeté de langage il lui représenta combien il serait injuste d'exi­ger des nations lointaines le respect pour les ordres du saint-siége, quand aux portes de Rome de misérables brigands se riaient des censures et des anathèmes. « Nous sommes venus ici en suppliants, ajoutait-il, et nous y avons trouvé une sévérité inflexible, tandis qu'on laisse en paix les rebelles et les détrousseurs de grand che-

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p319 CHAP.   III.   —   l'OSTIFICAT  DE   NICOLAS   II. 

 

min. Lorsque notre pieux roi Edouard apprendra comment on traite ses envoyés, ses sujets fidèles, des enfants dévoués de la sainte Église, n'est-il pas à craindre qu'il refuse de payer le denier de saint Pierre? Pour ma part, je ne manquerai point de lui dire toute la vérité. » Les Romains, effrayés de ces menaces, intervinrent près du pontife et le supplièrent de faire grâce à un homme coupable sans doute mais éprouvé par tant de malheurs. Nicolas II se laissa toucher; il réhabilita Aldred, confirma sa promotion à l'archevêché d'York, lui accorda le pallium, mais à la condition qu'il renoncerait à l’évêché de Worcester. Le seigneur apostolique répara ensuite avec une largesse vraiment royale les pertes subies par les députés anglais, qui revinrent sains et saufs dans leur patrie. Suivant les ordres du pontife, l'église épiscopale de Worcester fut pourvue d'un nouveau pasteur. Les légats du siège apostolique y nommèrent un clerc de Cantorbéry, Wulstan, dont le nom devait plus tard être inscrit au catalogue des saints. Aldred prit canoniquement possession de l'archevêché d'York 1. » (1059). Sept ans plus tard, le 23 décem­bre 1066, il devait dans l'abbaye de Westminster, fondée par Edouard le Confesseur, poser la couronne royale sur le front de Guillaume le Conquérant.


   39. Les brigands dont l'intervention fut tout à la fois si funeste  et si heureuse pour Aldred et ses compagnons de voyage étaient les soldats du comte Gérard de Galeria, près duquel l'intrus Benoit X  était alors réfugié 2, et qui devait deux ans plus tard mettre sa tyrannie féodale au service d'un autre antipape nommé Cadaloüs. Dans une discussion canonique contre les partisans de Cadaloüs saint Pierre Damien s'exprimait en ces termes : « Vous dites que l'élec­tion de votre intrus s'est faite légitimement, avec l'assentiment du peuple romain et à la requête de « l'homme de l'Église, » Gérard comte de Galeria. Mais loin d'être « l'homme de l'Église, » ce comte Gérard ne fait plus partie du nombre des fidèles. C'est un excummunié notoire, relaps, obstiné. Sur sa tête on compte au-

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i Willelm.  Malmesbur.   Gcst. pontifie.   Angtor.  Lib.  III;  l'air.  Liit.   Toin. CJ.XXJX, cul. 1374. ' Cf. N» 2S de ce présent chapitrs.

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p320  PONTIFICAT DE   NICOLAS  II  (1039-10GO).

 

tant d'anathèmes qu'il y eut de papes légitimes depuis vingt-cinq ans. La dernière excommunication lancé contre lui le fut par Nicolas II, après un horrible attentat dont furent victimes un ambas­sadeur anglais et l'archevêque d'York. A leur retour d'un pèleri­nage ad limina, le comte Gérard les assaillit sur la grande route, les dépouilla de leurs bagages et leur enleva une somme de mille livres monnaie de Pavie. En punition de ce forfait, le brigand fut excommunié au synode de Latran présidé par Nicolas II; la sen­tence fut promulguée avec une solennité extraordinaire ; tous les pères du concile éteignirent les cierges qu'ils tenaient à la main et fulminèrent contre lui l'anathème perpétuel. Non, non, votre comte Gérard n'est ni l'homme de l'Église ni un fils de l'Église; il n'est pas même romain ; c'est un tyran de faubourg, un excommunié, un maudit 1. » Les violences de Gérard ne s'étaient pas bornées à ce brigandage de grand chemin; il ravageait tous les environs de Rome. La cité cardinalice d'Ostie dont saint Pierre Damien était évêque reçut la visite de ses hordes de pillards. Tous les ornements épiscopaux et la crosse même de Pierre Damien tombèrent en leur pouvoir. Le saint cardinal profita de cette circonstance pour sup­plier Nicolas II d'accepter sa démission. «II ne me reste plus, lui écrivait-il, que l'anneau pastoral qu'Etienne X votre prédécesseur de sainte mémoire, mais mon persécuteur personnel, me passa de force au doigt; je le dépose entre vos mains. Puisque Dieu a permis que sous mon épiscopat mon église fût dépouillée, c'est sans doute qu'il ne veut plus que je sois évêque. Or, je ne l'ai jamais voulu moi-même. Il vous souvient, seigneur, des larmes amères, des plaintes, des gémissements, des soupirs dont votre amitié reçut de moi la confidence, alors qu'il me fallut subir par obéissance un honneur pour lequel je ne suis pas fait. Vingt fois j'ai voulu le résigner, mais on m'objectait toujours que l'Église était en péril et que je n'avais pas le droit de déserter sa défense. Aujourd'hui que vous dirigez d'une main ferme la barque de saint Pierre, l'Église du Christ jouit d'une paix profonde; la tempête et les vents se sont

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1. S. Petr. Dauiiaii. Disceptat. synodulis; Patr. Lat. Tom. CXLV, col. 83.

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p321 CHAP.  III.  — PONTIFICAT DE  NICOLAS II.  

 

calmés, les vagues ont perdu leur fureur, la mer est tranquille et la sérénité du ciel succède à tant d'orages. Ce sont les fruits de votre saint pontificat; ayez donc pitié de mes cheveux blancs, accordez à ma vieillesse le repos après lequel je soupire. Je souffre et dans mon corps et dans mon âme. Renvoyez à son monastère un fugitif du Seigneur; comme l'enfant prodigue, je demande à quitter la garde des pourceaux et les siliques du monde pour recevoir le bai­ser de mon père ; il me semble que, nouveau Samson, mes forces repousseront dans la solitude et que j'y aiguiserai des traits vain­queurs pour triompher de tous les ennemis de l'Église. Ici je ne trouve que la fièvre, car pour citer de vieux vers faits  dans ma jeunesse : « Rome dévore ses habitants; elle courbe le front superbe des héros; Rome est la nourricière des fièvres, ces grandes moissonneuses de la mort; Rome a un pacte qui n'est jamais violé, celui qu'elle a passé avec la fièvre ; les fièvres de Rome ne lâchent qu'au tombeau l'homme qu'elles ont une fois atteint1.» A diverses re- prises le saint cardinal renouvela près du pape les mêmes instances, mais toujours sans succès. L'Église avait encore besoin de son énergie et de ses conseils.

 

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