La Cité de Dieu 87

tome 24 p. 520


CHAPITRE XIX.

 

 De l'esprit et des mœurs du peuple chrétien.

 

Assurément, pourvu qu'elle n'y trouve rien de contraire aux divins préceptes, cette Cité est absolument indifférente aux habitudes et manières de vivre d'après lesquelles chacun s'attache à cette foi qui conduit à Dieu. Aussi elle ne force en rien les philosophes eux‑mêmes qui se font chrétiens à changer leurs habitudes de vie ni leur manière d'être, quand elles ne portent aucun obstacle à la religion; mais elle les oblige seulement à changer leur faux enseignement. Aussi cette singularité que Varron a copiée sur les Cyniques, pourvu qu'elle ne dégénère ni en des actes honteux, ni en des excès contraires à la tempérance, l'Église ne s'en met nullement en peine. Mais de ces trois genres de vie : vie de loisir, vie d'action, vie tempérée de loisir et d'action, bien que chacun puisse sans manquer à la foi adopter pour sa manière de vivre le genre qu'il voudra, et arriver ainsi aux récompenses éternelles, toutefois il importe de voir ce qu'on peut en prendre pour satisfaire son amour de la vérité, et ce qu'il faut en consacrer aux offices de la charité. Nul en effet ne doit être tellement occupé de ses loisirs qu'en s'y livrant il ne songe plus à l'utilité du prochain; il ne doit être non plus tellement jeté dans l'action qu'il oublie la contemplation de Dieu. Dans les loisirs, la liberté dont on goûte les charmes ne doit pas rester stérile, mais elle doit profiter à la recherche ou à la découverte de la vérité, en sorte que chacun y arrive au progrès, qu'il jouisse de ce qu'il a trouvé, et qu'il n'envie rien aux autres. Mais dans l'action, ce n'est ni aux dignités, ni à la puissance d'ici‑bas qu'il faut s'attacher, car tout est vanité sous le soleil, mais il faut avoir en vue l'œuvre qui s'accomplit par les dignités et par la puissance, cette oeuvre elle‑même, pourvu qu'elle se fasse dans l'ordre et pour l'utilité publique, c'est‑à‑dire, qu'elle contribue au salut selon Dieu de ceux qui sont soumis à la puissance, c'est ce qui a été plus haut le sujet de notre discussion. (Voir plus haut chap. VI.) C'est pourquoi l'Apôtre fait cette déclaration : « Celui qui désire l'épiscopat, désire une bonne œuvre. » (I. Tim. 111, 1.) Il a voulu expliquer ce que c'est que l'épiscopat; et faire voir que ce mot est le nom d'une œuvre à faire, et non d'un honneur à savourer. Car le mot grec, d'où ce nom tire son origine, marque que celui qui est préposé comme évêque surveille ceux sur lesquels il est préposé, c'est‑à‑dire, qu'il en prend le soin. En effet : épi (EPI) veut dire : sur; scopos (scOPOs) attention; par conséquent; episcopein (erIskopeIp) et en latin; superintendere, veiller sur. Par là, il ne devra pas se regarder comme

=================================

 

p521 LIVRE XIX. ‑ CHAPITRE XX.                   

 

un évêque celui‑là qui aime à être au‑dessus des fidèles, et non à être pour les fidèles. Ainsi donc l'application à l'étude dans le but de connaître la vérité n'est interdite à personne; cette application est un emploi louable des loisirs qu'on a. Mais le poste supérieur sans lequel un peuple ne peut être gouverné, bien qu'on l'occupe et qu'on le remplisse comme il convient, ne peut cependant être brigué qu'au mépris de toutes les convenances. Aussi l'amour chrétien de la vérité recherche de saints loisirs; la nécessité de l'amour chrétien fait qu'on se laisse imposer une charge réclamée par la justice. Si personne ne vient nous imposer ce fardeau, appliquons‑nous a connaître et à contempler la vérité. Mais si on nous l'impose, acceptons‑le par devoir de charité. Toutefois, ne renonçons pas entièrement aux charmes de la contemplation, de peur de nous priver de ses douceurs et de nous laisser accabler par la charge qu'il nous a fallu prendre.

 

CHAPITRE XX.

 

Pendant le temps de cette vie, les concitoyens des saints sont heureux en espérance.

 

Le Souverain bien de la Cité de Dieu étant donc la paix éternelle et parfaite, non pas celle que les mortels peuvent rencontrer dans leur passage de la naissance à la mort, mais celle dans laquelle ils se reposent étant devenus immortels et n'ayant absolument aucune adversité à subir désormais, qui oserait dire que cette vie n'est pas le plus haut degré du bonheur? Qui donc en comparant à cette vie bien-heureuse celle que nous passons ici‑bas, fût‑elle comblée des plus grands biens et de l'esprit et du corps et de la fortune extérieure, qui donc ne la jugerait pas toute pleine de misères? Et cependant quiconque dirige cette vie d'ici‑bas de manière à en rapporter l'usage à la fin de cette autre vie qu'il aime si ardemment, qu'il espère si fermement, celui‑là peut‑être appelé sans absurdité un homme heureux dès maintenant, heureux plutôt par l'espérance de cette autre vie que par la possession de celle‑ci. En réalité cette vie qu'il possède dans l'espérance de celle à laquelle il aspire, c'est un faux bonheur et une grande misère, car elle n'a pas la jouissance des véritables biens de l'âme. En effet, ce n'est pas une vraie sagesse celle qui dans ses prudentes appréciations, dans ses courageuses actions, dans ses répressions modérées et dans ses justes répartitions ne dirige pas son intention vers cette fin où Dieu sera tout en tous (1. Cor. xv, 28), dans la certitude de l'éternité et dans la perfection de la paix.

=================================

 

p522 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

CHAPITRE XXI.

 

Suivant les définitions de Scipion rapportées dans le dialogue de Cicéron, y a‑t‑il jamais eu une République romaine?

 

1. Il y a donc lieu maintenant d'expliquer et de prouver aussi brièvement et aussi clairement qu'il me sera possible, ce que j'ai promis au second livre de cet ouvrage (Chap. xxi) : C'est qu'aux termes des définitions employées par Scipion dans les livres de Cicéron sur la République, il n'y a jamais eu une République romaine. En effet, en deux mots il définit la République : C'est la chose du peuple. Si cette définition est vraie, il n'y a jamais eu une République romaine, parce que jamais le gouvernement de Rome n'a été la chose du peuple; et cependant c'est là, suivant Scipion, la définition de la République. Mais voyons la raison, il a défini le peuple, l'ensemble de la multitude uni en un seul par l'accord de sentiments sur le droit, et par la communauté d'intérêts. Ce qu'il entend par l'accord de sentiments sur le droit, il l'explique dans le cours de la discussion. Par cela il montre que sans justice on ne peut administrer une République, et que par conséquent là où il n'y a pas une véritable justice, il ne peut y avoir de droit. Car ce qui se fait avec droit, se fait évidemment avec justice, et ce qui se fait avec injustice, ne peut se faire avec droit. Car ou ne peut ni appeler des droits, ni regarder comme tels les iniques institutions des hommes, quand eux‑mêmes disent que le droit est ce qui découle de la source de la justice, et qu'ils proclament faux ce qui se dit par des hommes à idées subversives : que le droit, c'est l'intérêt du plus fort (1). Ainsi donc, où il n'y a pas la vraie justice, il ne peut y avoir un ensemble d'hommes formant un seul tout par l'accord de leurs sentiments sur le droit. Par conséquent, il ne peut non plus y avoir de peuple, d'après cette définition de Scipion ou de Cicéron; et s'il n'y a pas de peuple, il n'y a pas non plus chose du peuple, mais il y a chose d'une multitude quelconque qui ne mérite pas le nom de peuple. Et ainsi si la République est la chose du peuple, si on ne peut donner le nom de peuple à cette masse qui ne forme pas corps, et dont les sentiments sur le droit ne s'accordent pas entre eux, si enfin il n'y a point de droit là où il n'y a point de justice, on peut donc conclure sans nul doute, que là où il n'y a pas de justice, il n'y a pas non plus de République. Or la justice est cette vertu qui rend à chacun ce qui lui est dû. Quelle est donc chez l'homme cette justice qui soustrait l'homme lui-

----------

(1) Cette définition du juste est donnée par Trasymaquc et refutée par Socrate (Voir PLATON, Républ. liv. Ier).

=================================

 

p523 LIVRE XIX. ‑ CHAPITRE XXI.

 

même au vrai Dieu, et l'asservit aux esprits immondes? Est‑ce là rendre à chacun ce qui lui est dû? L'homme qui ravit un fonds à celui qui l'a    acheté et le donne à un autre qui n'y a aucun droit est injuste, et l'homme qui se sous­trait à l’autorilé de Dieu, son créateur, et qui se met au service des mauvais eprits serait juste?

 

2. Assurément dans ces mêmes livres de la République, on discute très‑vivement et très-fortement pour la justice contre l'injustice. Et comme auparavant on prenait parti pour l'injustice contre la justice, et que l'on disait qu'une République ne peut se conserver et s'accroitre que par l'injustice, on avait posé pour principe incontestable qu'il est injuste que des hommes soient soumis à la domination d'autres hommes, et l’on avait ajouté que si cependant cette injustice n'était admise par la maitresse cité dont le gouvernement est important, elle ne pourrait pas commander aux provinces. Mais du côté de la justice on répond que cela est juste, parce que la servitude est utile à de tels hommes et que le cas où elle leur est utile, c'est quand elle a lieu dans les conditions voulues, c'est‑à‑dire lorsque par elle on enlève aux méchants la liberté de commettre l'injustice. Ainsi domptés, ils seront plus heureux, parce que quand ils étaient livrés à eux‑mêmes, ils étaient plus malheureux. Et pour corroborer cet argument, on invoque un exemple de haute valeur emprunté à la nature, et l'on dit; Pourquoi est‑il ainsi établi que Dieu commande à l'homme; l'âme au corps, la raison à la passion et aux autres parties vicieuses de l'âme? Cet exemple démontre assez clairement que la servitude est utile à certains, mais que servir Dieu est utile à tous. L'âme qui sert Dieu commande légitimement au corps ; et dans l'âme la raison soumise au Seigneur Dieu commande légitimement à la passion et aux autres vices. Ainsi au moment oùl'homme ne sert pas Dieu, quelle justice faut‑il admettre en lui? En effet, ne servant pas Dieu, l'âme ne peut en aucune façon commander justement au corps, ni la raison humaine aux vices. Et si dans un tel homme il n'y a aucune justice, il est hors de doute qu'il n'y en aura pas davantage dans une assemblée composée d'hommes semblables. Il n'y aura pas là, dans les sentiments sur le droit, cet accord qui fait d'une multitude d'hommes un peuple, dont la chose s'appelle la République. Que dirai‑je de la communauté d'intérêts qui réunit dans les mêmes aspirations cette multitude d'hommes, suivant la définition, et lui donner le nom de peuple! Car quoique, si on y prend bien garde, il n'y ait aucun intérèt au cœur de ceux qui vivent dans l'impiété comme le font tous ceux qui ne servent pas Dieu, mais qui se rendent les esclaves des démons, de ces démons

=================================

 

p524 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

d'autant plus cruels qu'ils veulent qu'à eux, esprits impurs, on offre des sacrifices comme à des dieux, cependant je crois suffisant ce que nous avons dit de l'accord des sentiments sur le droit, pour montrer par cette définition qu’il n'y a point de peuple dont la chose puisse s'ap­peler la République, là où il n'y a point de jus­tice. Et si on nous dit que ce n'est pas à des esprits impurs, mais à des dieux bons et saints que les Romains ont voué leurs services dans ce qu'ils appelaient leur République, nous fau­dra‑t‑il donc répéter ce que nous avons déjà dit assez, et même trop? Qui donc, après avoir lui les livres précédents de cet ouvrage, a pu venir jusqu'ici et douter encore sur ce point si clair que les Romains ont servi des démons pleins de malice et d'impuretés, à moins qu'il ne soit vraiment stupide à l'excès ou obstiné jusqu’au dernier degré de l'impudence? Or pour eu finir, et ne plus rien dire de la valeur de ces dieux qu'ils honoraient par des sacrifices, il est écrit dans la loi du vrai Dieu : « Celui qui sacrifie à d'autres dieux que le seul Seigneur sera exter­miné. » (Exod. xxii, 20.) Il a donc voulu qu’on ne sacrifiât ni aux dieux bons, ni aux dieux méchants, celui qui a fait ce précepte avec de si effrayantes menaces.

 

CHAPITRE XXII

 

Le Dieu des Chrétiens est‑il le vrai Dieu? Est‑ce à lui seul que l'on doit sacrifier.

 

Mais on peut nous répondre : Quel est ce Dieu, et quelle est la preuve qu'il méritait l'obéissance des Romains, en sorte que ceux‑ci ne devaient honorer par des sacrifices aucun des autres dieux excepté lui? C'est la marque d'un profond aveuglement, de chercher encore quel est ce dieu. Ce Dieu, c'est celui dont les Prophètes ont prédit ce que nous voyons. C'est ce Dieu de qui Abraham reçut cette réponse : « En ta race toutes les nations seront bénies. » (Gen. xxii, 18.) Et l'accomplissement de cette parole dans la personne du Christ qui est issu de cette race selon la chair, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, ils le reconnaissent ceux‑là même qui sont demeurés les ennemis du nom de Jésus‑Christ. C'est ce Dieu dont l'Esprit divin a parlé par la bouche de ceux dont j'ai, dans les livres précédents, rapporté les prédictions accomplies dans l'Église que nous voyons répandue sur toute la terre. C'est ce Dieu que Varron, le plus savant des Romains, pense être Jupiter, tout en ignorant ce dont il parle; et cependant j'ai cru devoir rapporter

=================================

 

p525 LIVRE XIX. ‑ CHAPITRE XXIII.

 

son sentiment là‑dessus, en effet, un homme si savant n'a pu croire ni que ce Dieu n'existât pas, ni qu'il fût un dieu vulgaire. Car dans sa pensée c'était ce Dieu qu'il a regardé comme le Dieu souverain. Enfin, c'est ce Dieu que le plus savant des philosophes, bien qu'il fût l'ennemi le plus acharné des chrétiens, Porphyre proclame le Dieu grand suivant les oracles mêmes de ceux qu'il croit être des dieux.

 

CHAPITRE XXIII.

 

Réponses des oracles des dieux rapportées par Porphyre touchant Jésus‑Christ.

 

1. Car dans les livres qu'il intitule ex logone philosiphias (de la philosophie des oracles), et dans lesquels il énumère et enregistre de prétendues réponses des dieux sur des questions touchant à la philosophie, Porphyre raconte ceci. Je donne ses propres expressions telles qu'elles ont été traduites du grec en latin. Il dit: « A un homme qui demandait quel Dieu il lui faudrait conjurer pour pouvoir retirer sa femme du christianisme, Apollon répondit par ces vers. » Puis il rend comme il suit ce qu'il dit être les paroles d'Apollon: « Peut‑être pourras‑tui écrire et tracer des caractères dans l'eau, ou bien ouvrant des ailes légères voler dans les airs comme un oiseau, plutôt que tu ne pourras rappeler à son bon sens ta femme gâtée par l'impiété. Qu'elle continue donc comme il lui plaira à s'attacher à de vaines erreurs, et à célébrer dans des chants de douleur dictés par la plus profonde imposture, ce Dieu condamné par de justes juges, et sa mort ignominieuse entre celles que le fer a données. » Puis après ces vers d'Apollon traduits en prose latine, Porphyre ajoute : « Dans ces paroles assurément, l'oracle a révélé la mauvaise foi de leur croyance irrémédiable, en disant que les Juifs honorent plutôt Dieu que les chrétiens. » Ainsi donc voilà qu'après avoir déshonoré Jésus‑Christ, il préfère les Juifs aux Chrétiens, et proclame que les Juifs honorent Dieu. Car c'est ainsi qu'il explique les vers d'Apollon où il est dit que le Christ a été mis à mort par de justes juges, ce qui revient à dire que les juges prononçant justement, le Christ a mérité son supplice. Je ne m'occupe pas de ce que l'oracle menteur d'Apollon a dit du Christ, de ce que

=================================

 

p526 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

Porphyre lui‑même en a cru, ou de ce qu'il en a inventé en faisant dire à l'oracle ce qu'il n'a pas dit, Porphyre peut s'en rendre compte; quant à la manière dont il s’accorde avec lui‑même et dont il fait accorder ces mêmes oracles entre eux, c'est ce que nous verrons plus tard. En attendant, il prétend que les Juifs, vrais cham­pions de Dieu, ont porté un juste Jugement sur le Christ qu'ils ont condamné à souffrir la mort la plus affreuse. Ainsi donc il aurait dû écou­ter le Dieu des Juifs auquel il rend témoignage, et tenir compte de cette parole qu'il a dite: « Celui qui offre des sacrifices à d'autres dieux qu'au Seigneur, celui‑là sera exterminé. » (Exod. xxii, 20.) Mais arrivons à des aveux plus clairs encore, et écoutons‑le sur la grandeur qu'il décerne au Dieu des Juifs. Aux questions qu'il adressa au même Apollon sur ce qu'il y a de meilleur, du Verbe c'est‑à‑dire de la raison ou de la loi : Apollon, dit‑il, lui répondit par des vers. Ensuite il cite ces vers d’Apollon parmi lesquels je détache ceux‑ci, pour m’en tenir à ce qui suffit à mon sujet : «C'est en Dieu générateur, et roi avant tout, devant le­ quel tremblent le ciel, et la terre, et la mer, et les profondeurs des enfers. Devant lui les divi­nités elles‑mêmes sont dans le frémissement et la crainte. C'est le Père si hautement honoré par les saints Hébreux dont il est la loi. » Suivant un tel oracle de son dieu Apollon, Porphyre confesse que le Dieu des Hebreux est si grand que les divinités elles‑mêmes frémissent devant lui. Puis donc que ce Dieu a dit : « Celui qui sacrifie aux dieux sera exterminé; » je m'étonne que Porphyre n'ait pas frémi lui-même, et qu'en sacrifiant, aux dieux, il n'ait pas craint d’être exterminé.

 

2. Ce philosophe dit aussi du bien de Jésus-Christ. Il paraît oublier cette insulte qu'il lui a faite et dont nous avons parlé tout‑à‑l’heure, ou bien c'est peut‑être que ses dieux rêvent quand ils disent du mal de Jésus-Christ, et qu'une fois réveillés, ils le reconnaissent comme un être bon et le louent suivant ses mérites. Enfin, comme s'il allait publier quelque chose d'étonnant et d'incroyable, il dit : « Ce que je vais déclarer paraîtra sans doute à certains dépasser toute croyance. C'est que les dieux ont révélé que le Christ était un homme très‑pieux, qu'il est passé" dans les rangs des immorlels, et qu'ils lui gardent le souvenir le plus favorable et le plus flatteur. Quant aux chrétiens, c'est différent, ils les déclarent souillés, infames et engagés dans l'erreur, et ils ont contre eux beaucoup de malédictions semblables. » Ensuite il cite ce qu'il

=================================

 

p527 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

prétend être les malédictions des dieux rendant leurs oracles contre les chrétiens, et après cela il ajoute : « A ceux qui l'ont interrogée sur le Christ pour savoir s'il est Dieu, Hécate a répondu. La route que suit l'âme immortelle au sortir du corps, vous la connaissez ; si cette âme a fait schisme avec la sagesse, elle est toujours errante. L'âme que vous dites est celle de l'homme le plus excellent. Elle est honorée par une race opposée à la vérité. » Puis, après les paroles de cet oracle prétendu, Porphyre brodant sur le tout, s'exprime ainsi : « Hécate l'a donc appelé l'homme le plus juste, et elle déclare que son âme comme celle des autres justes a reçu l'immortalité, mais que les chrétiens montrent leur ignorance en l’adorant. Quant à ceux, dit‑il, qui lui font cette question : Pourquoi a‑t‑il été condamné? la déesse répond par son oracle : Le corps, il est vrai, a toujours été exposé aux tortures qui le brisent, mais l'âme des justes réside aux célestes demeures. Quant à cette âme, elle a été fatale aux autres âmes auxquelles les destins n'ont pas accordé d'obtenir les faveurs des dieux, ni d'arriver à la connaissance de Jupiter immortel. Elle a été pour elles la cause des erreurs où elles sont engagées. Pour cela donc, elles sont détestées des dieux, parce que pour ces âmes dont la destinée n'a pas été de connaître Dieu, ni de recevoir les faveurs divines, ce Jésus a été une cause fatale d'erreur. Quant à lui, il est juste, et il est retiré au ciel avec les justes. Vous ne l'outragerez donc point, mais vous prendrez en pitié la folie des hommes, car le danger qui vient de lui peut les précipiter si facilement. »

 

3. Quel est l'homme assez insensé pour ne pas comprendre ou que ces oracles sont le fruit de l'imagination de cet homme rusé et ennemi acharné des chrétiens, ou qu'ils sont des réponses faites par d'impurs démons également animés contre les chrétiens? Ils ont pour but en louant Jésus‑Christ de se faire croire par là même, et de passer pour véridiques quand ils blâment les chrétiens, et ainsi, s'ils peuvent y arriver, de fermer la voie du salut éternel, dans laquelle il faut être chrétien. Leur adresse dans l'art de nuire, par laquelle ils savent se plier à mille formes, ne leur paraît point combattue par la croyance qu'on accordera à leurs louanges sur Jésus‑Christ, pourvu cependant qu'on les croie aussi lorsqu'ils vilipendent les chrétiens. Leur but à l'égard de celui qui ajoutera foi aux louanges de Jésus ‑Christ et en même temps au blâme des chrétiens, c'est de faire qu'en se portant comme l'admirateur de Jésus-Christ, il ne veuille pas être chrétien, et qu'ainsi le Christ, bien que loué par lui, ne puisse cependant le délivrer de la tyrannie de ces démons. Ajoutons à cela qu'en louant Jé-

=================================

 

p528 DE LA CITÉ DE DIEU

 

sus‑Christ, ils le font de telle manière que quiconque croirait en lui, le regardant tel qu'ils le proclament ne serait pas un véritable chrétien, mais bien un hérétique à la manière de Photin qui ne verrait dans le Christ que l'homme et non pas le Dieu, et qui ainsi ne pourrait être sauvé par lui, ni éviter ou rompre les filets de ces esprits de mensonge. Pour nous, nous ne pouvons accepter sur le Christ ni les blâmes d'Apollon, ni les éloges d'Hécate. Car Apollon veut faire croire à l'iniquité dans le Christ qu'il proclame avoir été mis à mort par de justes juges. Hécate déclare que le Christ est un homme très‑religieux, mais elle ne reconnaît en lui que l'homme. Toutefois une seule et même intention anime l'un et l'autre. Ils ne veulent pas que les hommes soient chrétiens, parce que s'ils ne le sont pas, ils ne pourront être soustraits à leur puissance. Mais que ce philosophe ou plutôt ceux qui croient à de pareils oracles, si oracles il y a, commencent déjà, s'ils le peuvent, à faire accorder Hécate et Apollon sur Jésus‑Christ, de manière à ce que tous deux le blâment ou tous deux le louent de concert. Et quand ils pourraient le faire, nous n'en fuirions pas moins ces détracteurs ou ces panégyristes du Christ, comme de perfides démons. Mais puisque leur dieu et leur déesse sont en désaccord entre eux sur le Christ, l'un le blâmant, l’autre le louant, assurément si peu qu'on ait de bon sens, on ne croira pas aux calomnies qu'ils déversent sur les chrétiens.

 

4. Sans doute, au milieu de ces louanges à Jésus‑Christ, Porphyre ou Hécate trouvant qu'il a été pour les chrétiens une source fatale d'erreur, énumère à sa guise les causes de cette même erreur. Mais avant de les exposer dans les termes mêmes, je demanderai d'abord si Jésus‑Christ source fatale d'erreur pour les chrétiens l'était volontairement ou involontairement? si c'était volontairement, comment était‑il juste? Et si c'était involontairement, comment était‑il heureux? Mais passons maintenant aux causes de cette erreur même. « Il y a, dit‑il, des esprits terrestres tout‑à‑fait petits; ils occupent un certain lieu et sont soumis à la puissance des esprits de malice. Les sages d'entre les Hébreux, et parmi eux, il faut compter Jésus, suivant les oracles d'Apollon cités plus haut, les Hébreux donc mettaient les justes en garde contre ces démons si pervers et ces esprits inférieurs, et ils défendaient tout commerce avec eux. Mais ils les portaient à rendre plutôt leurs hommages aux dieux célestes et surtout à Dieu le Père. « Tel est, dit-il, le commandement des dieux, et nous avons fait voir plus haut comment ils nous apprenaient à élever notre cœur vers Dieu, et com-

=================================

 

p529 LIVRE XIX. ‑ CHAPITRE XXIII.                

 

ment ils nous commandaient de l'adorer partout. Mais les ignorants et ceux dont la nature est impie, auxquels le destin n'a pas permis d'obtenir les faveurs des dieux, ni d'avoir la connaissance de Jupiter immortel, tous ceux‑là n'écoutant ni les dieux ni les hommes divins n'ont voulu d'aucun Dieu. Quant aux démons dont on les détournait et aux hommes divins non‑seulement ils ne les ont pas haïs, mais ils les ont adorés. Pour ce qui est de Dieu, ils font semblant de l'adorer, sans faire cela seul par quoi on l'adore. Car sans doute Dieu qui est le Père de tout n'a besoin de rien. Mais c'est pour nous un bien quand nous l'adorons par la justice, la chasteté et les autres vertus, quand nous faisons de notre vie une véritable prière vers lui, par l'imitation de ses perfections et la recherche de sa vérité. Car, dit‑il, la recherche de la vérité purifie, l'imitation déifie en créant en nous l'amour qui nous élève jusqu'à lui. » Assurément il a bien parlé de Dieu le Père, et il a dit par quelle conduite on le doit honorer. Les livres prophétiques des Hébreux sont remplis de ces préceptes, quand ils blâment ou qu'ils louent la vie des saints (1). Mais pour ce qui regarde les chrétiens, il se trompe ou il calomnie autant que cela fait plaisir aux démons qu'il regarde comme dieux. Vraiment il est si difficile à chacun de se rappeler quelles turpitudes, quelles infamies en l'honneur de ces dieux se passaient et dans les théâtres et dans les temples, et en même temps de remarquer ce qui se lit, ce qui se dit, ce qu'on entend dans les Églises ou ce qu'on y offre au vrai Dieu, pour ensuite se bien rendre compte et comprendre où est l'édification et où est la ruine des moeurs! Mais qui donc l'a inspiré sinon l'esprit du démon? qui donc, sinon cet esprit, lui a dicté ce mensonge aussi gratuit et aussi grossier, que les demons, dont le culte était interdit par les Hébreux, sont adorés plutôt que haïs par les chrétiens? Mais ce Dieu que les sages Hébreux ont adoré défend même de sacrifier aux saints Anges du ciel et aux vertus de Dieu, bienheureux citoyens de la sainte Cité que nous vénérons et que nous aimons dans ce lieu de mortalité et de pèlerinage. Car dans la loi qu'il a donnée aux Hébreux son peuple, il prononce cette menace qu'il fait éclater comme le tonnerre :« Celui qui sacrifie aux dieux sera exter-

-------

(1) Saint Augustin parle ici de la vie des saints personnages,  qui, sur la terre, n'ont pas été totalement exempts de fautes. Il semble avoir en vue les deux préceptes : éviter le mal, mal qui est blâmable même chez les disci­ples de Jésus‑Christ, et celui de faire le bien, bien pour lequel ils sont dignes de louanges.

=================================

 

p530 DE LA CITE DE DIEU.

 

miné. » (Exod. xxii, 20.) Et de peur qu'on ne pense qu'il s'agit ici seulement des démons mal-faisants et des esprits terrestres inférieurs, parce que l’Ecriure ‑Sainte les appelle des dieux non pour les Hébreux mais pour les nations, ce qui est évident par la traduction qu'ont faite les Septante du Psaume où il est dit : que tous les dieux des nations sont des démons (Ps. xcv, 5); de peur donc qu'on ne pense que cette défense regarde les démons, mais qu'il est permis de sacrifier aux esprits célestes, soit à tous, soit à quelques‑uns, l’Ecriture ajoute : Nisi Domino soli : Excepté au Seigneur seulement. Car il ne faut pas par ce mot : soli entendre le soleil, comme si le soleil était le Seigneur à qui l'on doit sacrifier. Ce n'est pas là le sens, on peut très‑facilement s'en rendre compte par le texte grec.

 

5. Ce Dieu donc auquel un tel philosophe rend un si beau témoignage, le Dieu des Hébreux a donné à son peuple une loi écrite dans sa langue, dans la langue hébraïque. Cette loi n'est pas obscure, elle n'est pas inconnue, mais elle est déjà répandue parmi toutes les nations, qui y lisent ces paroles : « Celui qui sacrifie à d'autres dieux que le Seigneur sera exterminé. » (Exod. xxii, 20.) Qu'est‑il f)esoiri de chercher tant de témoignages là‑dessus dans cette loi de Dieu, et dans les prophètes qu'il a inspirés ? Mais que dis‑je ? Il n'y a pas à les y chercher, car ils ne sont ni obscurs, ni rares, mais ils sont clairs et nombreux; il ne s'agit que de les recueillir et de les apporter dans cette discussion que j'ai entreprise. Par ces témoignages, il nous apparaîtra plus clair que le jour, que le Dieu véritable et souverain a voulu qu'on n'offrit de sacrifices à personne autre qu'à lui. Voici l'un de ces témoignages : il est court, et en même temps il est grand; il est menaçant mais il est vrai, car il est prononcé par ce Dieu que les plus savants d'entre les païens élèvent si haut : Qu'on l'écoute, qu'on le redoute et qu'on respecte la défense qu'il renferme, de peur que la rebellion ne soit suivie de l'extermination. « Celui qui sacrifie, dit‑il, à d'autres dieux que le Seigneur sera exterminé. » Ce n'est pas qu'il ait besoin de quoi que ce soit qui nous appartienne, mais c'est qu'il nous est avantageux de lui appartenir. De là vient qu'on chante dans les livres sacrés des Hébreux : « J'ait dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez pas besoin de mes biens. » (Ps. xv, 2.) Mais pour lui, le plus riche et le meilleur sacrifice, c'est nous, c'est‑à-dire, sa Cité, dont nous célébrons le mystère par ces oblations que les fidèles connaissent

=================================

 

p531 LIVRE XIX. ‑ CHAPITRE XXIV.

 

bien, comme nous en avons raisonné dans les livres précédents. Car l'abolition des victimes que les Juifs offraient comme figures de l'avenir, et l'oblation d'un seul sacrifice qui devait s'accomplir chez les nations de l'Orient à l'Occident, comme en effet elle s'y accomplit déjà sous nos yeux, les Prophètes des Hébreux les ont prédites, et en ont fait retentir les oracles divins. Nous avons recueilli quelques‑uns de ces oracles dans la mesure qui nous a paru suffisante, et nous en avons parsemé cet ouvrage. Ainsi donc là où n'est pas une justice telle, que selon sa grâce, le Dieu unique et souverain commande à une cité obéissante de ne sacrifier à personne qu'à lui‑même, et que par suite dans tous les hommes, appartenant à la même Cité et obéissant à Dieu, l'esprit commande au corps constamment, et la raison aux passions suivant l’ordre légitime ; en sorte que une multitude et un peuple de juste(s) absolument comme un seul juste, vivent de cette foi dont l'action s'opère par l'amour, en vertu duquel l'homme aime Dieu comme Dieu doit être aimé et le prochain comme lui‑même ; partout, dis‑je, où ne se trouve pas une telle justice, assurément il n'y faut pas chercher une association d'hommes unis ensemble par un accord existant entre eux sur un droit reconnu, et par la communauté d’intérêts. Si pourtant il n'y a pas cela, il n'y a point non plus de peuple, en supposant vraie cette définition du peuple que nous avons citée de Scipion. Par conséquent, il n’y a pas non plus de république, parce qu'il n’y a point de chose du peuple, la où il n'y a pas de peuple.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon