Grégoire VII 11

Darras tome 21 p. 506

 

     78. Les regrets exprimés dans ce texte lapidaire prouvent que le schisme survivait dans ses fauteurs à la mort de l'antipape. Un motropoiitain intrus disparaissait pour céder la place à un autre. On se souvient du pacte simoniaque conclu entre le chancelier Wibert et Cadaloüs immédiatement après la diète de Bâle. Le chancelier devait hériter

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Papam, Roma, tuum Cadolum tibi rite statutum Parma dolens iurnulo candidit exiguo.

Quo pnstore potens reparares orbis honores, Cu/men et exoelsœ sedis apostolicœ;

Libéra Nnrmunnis foret Apula terra fugandis, Et Calaber liber, qui modo servvs i?iers.

Tu Latii sedes, caput orbis, inde vigeres,

Frœnans effrénés, colla superba premens,

Sed niims ausa sibi temeraria Roma retenti,

le superans fortem, tecum tibi vinecret orbam, Si S'.ôt vita cornes tune diutitrna foret.

(Watlerich. Toin. I, p. 2G8.)

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p507 CHAP.   IV. —  VIBERT  AHCEEVÊQUE   DE  RAVENNE. 

 

du siège épiscopal de Parme s'il réussissait à faire monter Cadaloüs sur le trône apostolique 1. Les événements ne s'étaient point prêtés aux espérances des deux sacrilèges trafiquants. Repoussé de Rome, Cadaloüs avait retenu jusqu'à sa mort l'évêché de Parme. Wibert fut donc obligé d'attendre celte échéance que sans doute son ambition trouva longue, mais il se promettait de regagner le temps perdu. « Aussitôt après la mort de Cadaloüs, il se rendit en Allemagne, dit Bonizo de Sutri, et sollicita du jeune roi Henri IV l'investiture de l'évêché de Parme. Sa demande bien qu'appuyée par tous les anciens partisans de Cadaloüs échoua devant la résis­tance unanime des évêques et des laïques orthodoxes. L'évêché de Parme fut donné à un clerc de Cologne nommé Evrard. Tout semblait donc perdu pour Wibert, lorsque l'impératrice Agnès qui n'avait cessé d'avoir pour lui des sympathies trop peu justifiées intervint en sa faveur et lui fit obtenir plus encore qu'il n'avait de­mandé. Au lieu du modeste évêché de Parme l'ex-chancelier se vit promu à la métropole de Ravenne. Ce succès inespéré le gonfla d'or­gueil. Il revint en Lombardie, publiant partout son triomphe, et fit à Ravenne une entrée presque royale (mars 1073). Quelques jours après il partait pour Rome afin d'y être sacré par le pape Alexan­dre II. Son attitude fut alors bien différente : il affectait une mo­destie et une simplicité dont le vénérable Hildebrand lui-même fut complètement dupe. C'était le loup déguisé sous la toison d'une in­nocente brebis. Alexandre II ne partageait pas la confiance de l'archidiacre. Il refusa longtemps d'imposer les mains au nouvel élu de Ravenne. Hildebrand finit par l'y déterminer : « Vous le voulez, lui dit le pape dans un mouvement d'inspiration prophé­tique, j'y consens. Pour moi je vais bientôt mourir, l'heure de ma dissolution approche ; mais vous saurez plus tard par une cruelle expérience quel fléau sera pour l'Église le personnage que vous re­commandez 2. »

 

79. « La prédiction du saint pape ne devait que trop se réaliser, poursuit le chroniqueur. Le sacre de Wibert eut donc lieu avec les

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1 Cf. N° 6 de ce présent chapitre.

2. Bonizo Sutriens. Ad amie. Lib. VII ; Pair. Lat. Tom. CL, col. S3S.

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p508 PONTIFICAT D'ALEXANDRE II (10G1-1073).

 

cérémonies accoutumées. Le nouvel archevêque de Ravenne prêta serment entre les mains d'Alexandre II; il jura de lui demeurer fi­dèle à lui et à ses successeurs légitimement élus suivant les rites canoniques par le collège des cardinaux. Il ne fut question dans ce serment ni d'empereur ni de roi ni de patrice. Wibert n'en parla point alors, son langage fut d'une orthodoxie parfaite; il s'enga­geait à paraître aux divers synodes qu'il plairait au pape de con­voquer, à donner l'exemple de la soumission due au siège apos-lique, ainsi qu'il appartenait au métropolitain de Ravenue dont l'église avait le privilège d'être en Italie la première après celle de Rome. Il donna toutes ces explications en pleine liberté sans la moindre contrainte, et renouvelant sous mille formes diverses ses protestations d'attachement au pape, comme au légitime successeur de saint Pierre. Enfin après la célébration des fêtes pascales (31 mars 1073), prenant congé d'Alexandre II et d'Hildebrand, il partit pour Ravenne 1. » Ainsi le plus grand fauteur de l'antipape Cadaloüs, l'ami du schismatique Benzo, l'intrigant effronté qui avait un passé lamentable et qui rêvait un avenir plus criminel encore, était canoniquement promu à la plus haute dignité ecclésiastique de l'I­talie après celle de pape. Bonizo ne cacha pas l'étonnement voi­sin du scandale que lui fit éprouver cette promotion. Il est certain qu'une conscience honnête se trouble à la vue du crime triomphant, de la scélératesse couronnée. En thèse générale ceux qui ont en main la justice distributive doivent écarter impitoyablement les indignes. Chaque fois qu'ils manquent à cette règle, quels que soient d'ailleurs les motifs intrinsèques qui les dirigent, ils se don­nent gratuitement deux torts, puisqu'ils découragent les bons et préparent pour l'avenir le triomphe des méchants. Au double point de vue de la conscience et de la politique ce système de concession est donc également déplorable.

   80. Il est certain toutefois qu'Hildebrand força en quelque sorte la main du Pape Alexandre, pour le déterminer à un acte dont celui-ci par un pressentiment surnaturel entrevoyait les funestes

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1. Ibid.

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p509 CHAP. IV. — WIBERT ARCHEVÊQUE DE RAVENNE.    

 

résultats. Celte faute, si c'en est une, est la plus glorieuse que pût commettre l'illustre archidiacre. « Pour s'employer si énergique-ment en faveur de Wibert, dit avec raison le docteur Héfélé, Hildebrand dut avoir les motifs les plus graves 1. » Or ces motifs incon­nus à Bonizo, il nous est possible de les conjecturer par l'étude des événements contemporains. Le tout puissant ministre de Germanie, Adalbert de Brème dont l'influence avait jusque là été si fatale, ve­nait de mourir le 16 mars 1072, au moment même où reprenant le gouvernement de l'État il poussait le jeune roi Henri IV dans les voies du despotisme le plus effréné. La guerre contre la Thuringe, la Saxe et la Souabe avait pris un caractère de cruauté tel, que toute l'Allemagne demandait la déchéance d'Henri IV et se prépa­rait à lui donner un successeur plus digne de régner. La voix pu­blique désignait dès lors le duc de Souabe Rodolphe, sur lequel se portaient toutes les sympathies. Or Rodolphe était beau-frère de Henri IV; bien que combattu à outrance par ce dernier, il ne son­geait nullement à le renverser du trône. Il eut recours à l'impéra­trice Agnès et la supplia de se rendre, en Germanie pour conjurer un orage qui menaçait de devenir une révolution (1072). Agnès ac­cepta cette mission pacifique. Dans une diète nationale tenue à Worms elle essaya de calmer les esprits. Ce n'était point chose facile; le mécontentement avait pris des proportions telles, que l'archevêque de Mayence Sigefrid naguère si engagé dans le parti du jeune roi, l'avait lui-même abandonné. Il voulut quitter à jamais sa patrie, renoncer à toutes ses charges et se retirer dans un mo­nastère. Déjà il avait donné à son projet un commencement d'exécution. Sous prétexte d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, il était venu s'enfermer à Cluny et solliciter de saint Hugues l'habit de moine. Agnès réussit pourtant à triompher de ces diffi­cultés. Sigefrid consentit à revenir à Mayence où la faiblesse et la versatilité de son caractère devaient bientôt causer des malheurs irréparables. Il fut convenu que saint Annon de Cologne repren­drait l'administration des affaires, que le jeune roi cesserait sa

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1.Hffélé, Ilist. des Conciles, Toin. VI, p. 458, trad. Delarc.

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p510   PONTIFICAT  D'ALEXANDRE   II  (10GI-1073).

 

guerre insensée et se réconcilierait avec le duc de Souabe. L'in­trigue de Wibert se plaça au milieu de ces délicates négociations. Destitué jadis de son poste de chancelier d'Italie par saint Annon de Cologne, Wibert n'en avait pas moins conservé au-delà des Alpes une influence considérable. Ses liaisons avec le parti de l'antipape et son caractère vindicatif le rendaient particulièrement dange­reux. On crut pouvoir le gagner à la cause de l'ordre en lui don­nant une satisfaction inespérée et en le nommant à l'archevêché de Ravenne. Tel serait, d'après le docteur Héfelé, le véritable motif qui dirigea dans cette affaire l'impératrice Agnès, saint Annon de Cologne et Hildebrand lui-même. Nous n'y trouvons pour notre part rien que de très-vraisemblable. Un esprit élevé, large, géné­reux comme celui d'Hildebrand était fait pour croire à la reconnais­sance des hommes et au pouvoir des bienfaits sur leur cœur. Wi­bert devait le tromper indignement. Il était de la race des ingrats incorrigibles pour lesquels le siège apostolique aura cependant toujours la même indulgence : parce que les papes se souvenant du précepte divin, « pardonnent jusqu'à septante fois sept fois. »

 

§ XI. HENRI IV ROI DE GERMANIE.

 

   81. La situation de l'Allemagne commandait ces ménagements qu'on serait presque tenté aujourd'hui de trouver excessifs, mais qui répondent d'avance d'une manière péremptoire aux accusa­tions de tyrannie et de despotisme pontifical dont on voulut plus tard charger la mémoire de saint Grégoire VII. Malgré notre répu­gnance à entrer dans certains détails rétrospectifs dont le latin des chroniqueurs bravait impunément la crudité, nous devons faire con­naître ce que fut réellement le roi Henri IV, afin d'en finir une fois pour toutes avec les récriminations de quelques écrivains plus oc­cupés d'injurier les papes que d'en étudier sérieusement la con­duite. Combien ne s'est-on pas attendri sur le sort de ce jeune prince orphelin au berceau, livré par les vœux d'un père mourant à la garde de l'église romaine, tutrice barbare qui prit à tâche de spolier son pupille, de le chasser du trône et de le déshonorer !

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p511 CHAP. IV. —  IIEA'RI  IV   ROI   DE  GERMANIE. 

 

C'est vraiment un touchant concert que celui des démocates modernes élevant une voix pleine de soupirs et de larmes en faveur d'un roi victime de la cruauté des papes. Leur hypocrite lamenta­tion s'est tellement répétée, qu'aujourd'hui elle est devenue comme une sorte de lieu commun, d'axiome historique. On nous pardonnera donc de négliger les périphrases et de dire toute la vé­rité. Henri IV roi de Germanie fut un monstre. Sous un régime démocratique tel que le rêvent ses partisans posthumes, il eut été traîné aux gémonies par la populace ; sous un régime constitution­nel il aurait été livré à une haute cour de justice. Quand le galli­canisme du XVIIe siècle, confondant les personnages et les époques, crut pouvoir identifier la cause de Henri IV d'Allemagne avec celle de Louis XIV, si le grand roi avait su l'histoire du XIe siècle, il aurait considéré cet odieux parallèle comme un crime de lèse-majesté. Enfin et ceci n'est pas moins grave, quand le gallicanisme du XVIIe siècle prétendait faire tomber exclusivement sur le pape saint Grégoire VII la responsabilité du conflit redoutable qui s'éleva entre le saint-siége et Henri IV, le gallicanisme, sciemment ou non, se trompait. Ce ne fut pas sous le pontificat de saint Grégoire VII mais sous celui d'Alexandre II son prédécesseur que la cause du jeune roi Henri IV fut déférée pour la première fois au tribunal suprême de la papauté. Elle y fut introduite, non point par un acte d'ingérence du pape, mais par les propres sujets du roi, par les princes, les seigneurs et les évêques d'Allemagne, en la forme ré­gulière et parfaitement juridique usitée alors dans l'Europe chré­tienne pour ces sortes d’appels.


   82. Ce sont là des faits historiques jusqu'ici trop méconnus, mais qui n’en sont pas moins d’une authenticité incontestable ; nous alIons en mettre la preuve sous les yeux du lecteur. La rentrée de saint Annon de Cologne aux affaires ne dura que quelques mois. « Le saint évêque ne pouvant, dit Lambert d'Hersfeld, supporter le spectacle des désordres, des injustices, des scandales dont le pa­lais était le théâtre, allégua son grand âge et le besoin qu'il avait de repos pour offrir sa démission. Elle fut accueillie avec empres­sement par le jeune roi, dont les passions et les fureurs vraiment

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p512  PONTIFICAT  D'ALEXANDRE  II   (1061-1073).

 

insensées prenaient chaque jour des proportions inouïes (Noël 1072). Débarrassé de ce censeur incommode, Henri IV se précipita dans l'abîme de la cruauté et du vice 1. » — « Le mot de l'Écriture se vérifia en lui, dit Bruuo de Magdebourg ; il devint réellement sicut equus et mulus quibus non est intellectus2 : ce ne fut plus un roi, ce fut le crime en personne qui régna en Germanie. Non content d'entretenir publiquement un troupeau de courtisanes, il se faisait amener de force les épouses et les filles des seigneurs pour les livrer au dernier des outrages. Le jour ne suffisant point à ces exploits, il allait la nuit porter la honte et le désespoir dans les plus nobles fa­milles. A ses audiences royales, lorsqu'une mère ou une veuve éplorées avaient à présenter quelque requête, si leur beauté éveil­lait son caprice ; il les faisait saisir, et après avoir assouvi ses pas­sions brutales, les livrait sous ses yeux à d'infâmes compagnons de débauches. Sa propre sœur l'abbesse de Quedlimbourg, eut à subir dans son monastère même ce traitement affreux3. La soif du sang accompagnait chez lui celle de la volupté. Les meurtres com­mis par Henri IV furent tellement atroces, que je ne saurais dire, continue le chroniqueur, quelle passion l'emportait dans cet homme, la cruauté ou la débauche. Que d'Uries furent mis à mort par ce tyran qui ne se contenta point d'une seule Bethsabée ! Sa férocité n'épargnait personne mais elle s'exerçait de préférence avec une joie plus particulièrement sensible sur ceux qui passaient pour ses plus intimes favoris. Un mot désagréable prononcé devant lui était sur le champ puni de mort. Aussi ses conseillers s'étudiaient-ils à n'émettre d'autres avis que ceux qu'ils croyaient devoir lui plaire. Un de ses secrétaires nommé Conrad, jeune homme de noble race,

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1. Lambert. Hersfeld. Annal. Patr. Lat. Tom. CXLVI, col. 1122.

2.Tob. VI, 17.

3 Multa et magna in hoc génère ejus flagitia sponte prsctereo ; hoc tantum hic ultimum locum teneat, quod in eo justus judex inultum non relinquat, ignomi-nia videlicet quant sorori sus fecit, quod eam manibus suis depressam tenuit, do-nec alius.ex ipsius jussu coactus, fratre présente, cum ea concubuit,cvi non pro­fuit quod imperatoris filia, quod ipsius ex utroque parente soror unica, quod sacro capitis velaminc Chvisto fuerat desponsata. (Bruno Magdeb. Bell. Saxon; Patr. Lat. Tom. CXLYII.J

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p513 CHAP.   IV. — EENItl  IV  BOI DE  GERMANIE. 

 

fut assassiné par son ordre dans la forêt de Goslar au moment où pour obéir à un message pressant du roi, il se rendait au châeau de Hartzbourg. Un autre fut poignardé de la main même de Henri qui lui enfonça par manière de plaisanterie sa dague dans le cœur. Le cadavre fut secrètement enterré dans un coin du parc. A cette époque Adalbert de Brème était encore premier ministre. On dit que le jeune roi lui confessa son crime et en obtint l'absolution sans aucune pénitence ni satisfaction préalable1. Je connais, ajou­te le chroniqueur, un des anciens familiers du roi qui m'a raconté le fait suivant. Fier de la confiance dont il était l'objet, ce favori en parlait avec expansion à un évêque son propre frère et lui di­sait : « Je ne crois pas qu'il y ait à la cour un homme qui ait plus de crédit que moi. » L'évêque, enchanté de cette nouvelle, recom­manda à son frère de ménager précieusement sa faveur et de pous­ser sa fortune. « Je le ferais, repondit le jeune homme, s'il m'était possible en conservant les bonnes grâces du roi de rester fidèle à mon honneur de chrétien. Mais une triste expérience m'a convain­cu du contraire. Pour conserver la faveur de Henri IV il faut se ré­soudre à se damner. Or, je veux sauver mon âme. » En effet à partir de ce moment, le jeune homme se tint prudemment à l'écart et sans rompre ouvertement évita les occasions de voir le prince dans l'intimité. Ce simple changement d'attitude suffit à Henri IV pour le déterminer à perdre son ancien ami. Seulement au lieu de le poignarder lui-même, il imagina de le faire assassiner et voici le stratagème auquel il s'arrêta. Le jeune homme fut chargé, sous un prétexte quelconque, d'une mission diplomatique en Russie.

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1 Cette lâche condescendance d'Adalbert de Brème, si elle est vraie, ne justifie que trop la rigoureuse appréciation faite de ce premier ministre par Bruno de Magdebourg qui s'exprime ainsi : Hic episcopus ubi regem velut in-frenem equum per abrupto, flagitiorum ruere vidit, efus se lateri familiariter ad-jungere quwsivit, non ut vitiorum spinas quœ fuerant ortse manu severse auclo-ritatis radicitus erueret, et virtutum semina episcopalipnedicatione ptantaret, sed ut germina vitiorum adulationis aqua Hgaret, et si quee virtutum frnges émergè­rent, amaritudine perverst dogmatis enecaret... Velut apostolicum datât ei prœ-ceptum : « Fac omnia quœ placent animse tuw; hoc solum observons, ut in die lux mortL -i recta fide inveniaris. (Brun. Magdeliurg. liell. Saxonie. Pair. Lut. Tom. CXI VII, col. 493.)

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p514   l'OSTIFICAT  D'ALEXANDRE  II  (I0G1-1073).

 

Heureux de trouver dans cette ambassade un moyen honorable de s'éloigner d'une cour où il ne pouvait plus vivre en sûreté de cons­cience, il partit aussitôt pour se rendre à son poste. Or un soir comme il s'installait avec ses compagnons dans une hôtellerie, on vit arriver un courrier slave qui voyageait à franc étrier. « Moi aussi, dit-il à l'ambassadeur, je vais en Russie porteur d'un message pour le roi de ce pays. Je ne sais ce qu'il contient, mais vous pour­rez aussi bien que moi le remettre à son adresse. Prenez-le, vous m'éviterez le reste de la course. » L'ambassadeur trouva le fait plaisant, il prit la lettre qui était revêtue du cachet de Henri IV et l'ouvrit. Mais elle était écrite en caractères étrangers qu'il ne put lire. Un des clercs de sa suite à qui les langues du nord étaient fa­milières déchiffra le message. Henri IV disait au prince russe : « Je compte sur votre amitié pour un service que seul vous me pouvez rendre. Je ne veux pas que le personnage que j'envoie près de vous comme ambassadeur puisse jamais remettre le pied en Al­lemagne. Saisissez-le et jetez-le dans un cachot, ou si vous le pou­vez sans risque, faites le tuer : ce sera mieux encore. » L'ambassa­deur brûla le billet homicide et continua son voyage. Le prince russe le reçut à merveille, lui accorda tout ce qu'il venait deman­der et le renvoya comblé de présents. Fort surpris de le voir reve­nir sain et sauf, Henri IV ne sut jamais quel heureux hasard avait empêché l'effet de sa criminelle vengeance. — Un autre de ses se­crétaires dont je ne veux pas inscrire le nom, dit le chroniqueur, bien que je le connaisse parfaitement, avait épousé en Saxe une jeune fille appartenant comme lui à la noblesse de cette province. Le roi assista aux noces, mais le soir il eut l'infamie de proposer au jeune homme, d'un ton qui voulait être obéi, de lui livrer son épouse. « Seigneur, répondit le secrétaire, prenez ma vie, elle est à votre service ; mais n'attendez pas que je me prète à un crime aussi indigne de vous que déshonorant pour moi. » Henri IV savait parfaitement dissimuler. Cette réponse l'avait blessé jusqu'au cœur, mais il n'en témoigna rien. A quelque temps de là, il fit su­bitement appeler au milieu de la nuit son jeune secrétaire. Celui-ci accourut en prenant toutefois la précaution de revêtir une cuirasse

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p515 CHAP.   IV. —   HENRI  IV   ROI  DE  GERMANIE.

 

sons son manteau de cour. Bien lui en prit, car en mettant le pied dans le vestibule de l'appartement royal, deux poignards dirigés par des sicaires cachés dans l'ombre trouaient ses vêtements et lui eussent percé la poitrine s'ils n'avaient été arrêtés par l'acier de la cuirasse. D'un bond le jeune homme s'élança dans la chambre du roi qu'il trouva au lit, et se plaignit de l'attentat auquel il venait d'échapper si heureusement. « Gardez-vous, lui dit Henri IV, si vous tenez à la vie de raconter à qui que ce soit votre aven­ture. 1 »


   83. Cet effroyable débordement de mœurs ne devait point se corriger avec l'âge. La vieillesse de Henri IV fut semblable à ses jeunes années. Après avoir fait mourir sa première épouse Berthe, on le vit infliger à la reine Praxède sa seconde femme un traite­ment pareil à celui dont l'abbesse de Quedlimbourg avait été victime. Fils et frère dénaturé, époux barbare, Henri IV fut un père sans entrailles. Nous le verrons exercer sa rage féroce sur ses propres enfants : car sa tyrannie dépassa tout ce que le paga­nisme, si riche cependant en exemples de cruauté, avait jamais con­nu. Dans la seule année 1072, il dépouilla de leurs domaines héré­ditaires, emprisonna ou exila le duc de Saxe Magnus, le due de Ba­vière Otto, le margrave Udo, Herman comte de Lunebourg, le duc de Carinthie Berthold. Les dépouilles de ces illustres victimes étaient livrées à d'indignes favoris qui payaient en adulations et en ignomi­nieuses complaisances leur scandaleuse fortune1. Les droits de l’Église n'étaient pas mieux respectés que ceux des princes. « Ce fut là, dit Bruno de Magdebourg, un fléau plus horrible encore que tous les au­tres. Henri IV choisissait parmi ses courtisans ceux qui se signalaient le plus par leurs débauches pour en faire des évêques ; il met­tait les évêchés à l'encan et les adjugeait à qui en offrait le plus haut prix. S'il arrivait que l'investiture faite et le titulaire étant déjà sacré, un autre compétiteur se présentât avec une surenchère. Henri faisait déposer le premier comme simoniaque et ordonner le

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1 Bruno Miigdeljurg. lieil. Saxon, loc. cit. col   490-497.

2 Cf. Yoigt. Ilist. de Orégofre VII, 1. IV.

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p516   rOSTIFICAÏ  D'ALEXANDRE  II  (IOG1-I073).

 

second. Plusieurs cathédrales se trouvèrent de la sorte pourvues si­multanément de deux évêques ou plutôt de deux intrus. L'évêché de Bamberg fut adjugé pour une somme énorme à l'un les ma­quignons du palais, cuidam mangoni dedit. Le maquignon se con­naissait mieux en beaux écus sonnants qu'en littérature. Un sac d'argent faisait mieux son affaire que le plus précieux manuscrit. Il savait à peine lire : ce fut donc un curieux spectacle de l'entendre à l'office du samedi-saint, dans le chœur de sa cathédrale, en pré­sence de tout son clergé réuni, essayer de dire la première leçon qui selon l'usage doit être chantée par l'évêque. La première phrase, In principio Deus creavit cœlum et terram, qu'il avait sans doute apprise par cœur, ne donna lieu à aucune observation ; mais à la seconde il trébucha lourdement et du ton le plus solennel la prononça ainsi : Terra autem erat inanis et vacca. Hélas! il avait raison sans le savoir, ajoute le chroniqueur. Ce maquignon trans­formé en évêque, bien qu'il ne fût qu'un bipède, représentait très-exactement l'animal à quatre pieds qui se nomme en latin vacca ; la terre sur laquelle il posait le pied en maître était fort réellement désolée et vide de toute équité et honneur, omni probitate vacua. Émus de ce bel exploit, les habitants de Bamberg réclamèrent près du roi et lui renvoyèrent son maquignon 1. » L'évêché de Constance fut donné dans des conditions semblables à un chanoine de Magdebourg nommé Charles, et l'abbaye de Reichenaw à un intrigant nommé Robert qui la paya mille livres pesant d'or.

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