Daras tome 27
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CHAPITRE VIII.
Comment l’âme doit se rechercher en elle‑même.
11. C'est donc une question surprenante que de savoir comment l'âme doit se chercher et se trouver, où elle doit aller se chercher ou venir pour se trouver. En effet, qu'y a‑t‑il qui soit autant dans l'âme que l'âme? Mais comme elle est dans les choses auxquelles elle pense avec amour, dans des choses sensibles, je veux dire corporelles, et s'y est habituée avec amour, elle ne peut plus être en elle‑même sans les images de ces choses. C'est de là que nait pour elle sa honteuse erreur, elle ne peut plus séparer d'elle-même les images des choses qu'elle a perçues par les sens, pour arriver à ne voir qu'elle seule, car ces choses se sont attachées à elle d'une manière surprenante par le lient de l'amour, et son impureté consiste précisément en ce que, quand elle s'efforce de se penser elle‑même seule, elle pense qu'elle est ce sans quoi elle ne saurait se penser. Aussi quand il lui est ordonné de se connaître, elle ne doit point se chercher comme si elle avait été ravie à elle, mais elle doit retrancher d'elle ce qu'elle s'est ajouté. En effet, elle est, quant à elle, plus intérieure non‑seulement que les choses sensibles qui sont manifestement hors d'elle, mais encore que les images de ces choses qui se trouvent dans une certaine partie de l'âme que les bêtes mêmes possèdent, bien qu'elles manquent de l'intelligence qui est le propre de l'esprit. L'âme étant donc à l’intérieur, sort en quelque sorte d'elle‑même, quand elle lance son affection et son amour sur ces choses comme sur les vestiges d'une multitude de choses auxquelles elle a prêté attention. Or, ces vestiges s'impriment, en quelque sorte, dans la mémoire, quand les choses corporelles du dehors font une impression sur les sens, en sorte que même en l'absence de ces choses, les images s'en trouvent cependant présentes à la pensée.
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(1) Saint Augustin joue ici sur le met invenire d'où vient invention , d'une manière impossible à rendre en français.
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L'âme devra donc se connaître et ne point se chercher comme étant absente, mais fixer sur elle‑même l'attention de sa volonté par laquelle elle se répand sur toutes les autres choses, s'établir en elle, se penser elle‑même. C'est ainsi qu'elle verra qu'elle n'a jamais été sans s'aimer et jamais sans se connaître, mais en aimant avec elle autre chose qu'elle, elle s'est confondue avec cette chose et accrue en quelque sorte de cette chose même. Voilà comment en embrassant diverses choses comme si elles n'en faisaient qu'une, elle a pensé qu'il n'y en avait qu'une là où il y en avait plusieurs bien différentes.
CHAPITRE IX.
L’âme se connaît dès lors qu'elle comprend le précepte de se connaître.
12. L'âme ne doit donc point chercher à se voir comme si elle était absente, mais s'appliquer à se discerner comme étant présente. Il ne faut pas non plus qu'elle se connaisse comme si elle eût été inconnue à elle‑même, mais il faut qu'elle se distingue de ce qu'elle connaît d'autre qu'elle. En effet, quand elle entend ces paroles : connais‑toi toi‑même, comment se mettra‑t‑elle en peine d'agir, si elle ne sait point ou ce que signifie ces mots: connais‑toi, ou ces autres: toi-même? Mais si elle connaît le sens des uns et des autres, elle se connaît donc elle‑même, attendu qu'il n'est point dit à l'âme: connais‑toi, toi‑même, comme on dit: connais les chérubins et les séraphins; en effet, pour ces êtres qui sont absents, nous y croyons en tant qu'ils nous sont présentés comme étant des puissances célestes. Ce n'est pas non plus dans le même sens que lorsqu'il est dit à l'âme: connais la volonté de cet homme que nous ne saurions ni sentir de quelque manière que ce fût, ni comprendre sans le secours de certains signes corporels, et même en ce cas il arrive que nous croyons la comprendre plutôt encore que nous ne la comprenons. Ce n'est point davantage dans le sens où l'on dit à quelqu'un : voyez votre figure, ce qu'il ne peut faire que dans un miroir, attendu que notre figure même est soustraite à nos regards, puisqu'elle ne se trouve point placée de manière à ce que nous puissions les diriger sur elle. Mais quand on dit à l'âme : connais‑toi toi-même, du même coup où elle comprend ces mots: toi‑même, elle se connaît, et cela par la raison qu'elle est présente à elle‑même. Mais si elle ne comprend point ce qui lui est dit alors, elle ne le fait point. Par conséquent ce qu'il lui est prescrit de faire, c'est ce qu'elle fait dès lors qu'elle comprend ce qui lui est prescrit.
13. Lâme ne doit donc point ajouter autre chose au fait de se connaître quand elle entend le précepte de se connaître elle‑même, car elle sait avec certitude que c'est à elle que ces paroles
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s’adressent, à elle dis‑je qui est, vit et comprend. Il est vrai, un cadavre même est, un animal vit, mais ni le cadavre ni l'animal ne comprennent. L'âme donc sait qu'elle est et qu'elle vit comme est et vit une intelligence.
CHAPITRE X.
Par conséquent, lorsque par exemple l'âme pense qu'elle est de l'air, elle pense que de l'air est intelligent. Or, elle sait bien pourtant qu'elle est intelligente, elle, mais elle ne sait point, elle pense seulement qu'elle est de l'air. Elle doit donc mettre de côté ce qu'elle pense être et voir ce qu'elle sait qu'elle est, et qu'il lui reste ce dont n'ont jamais douté ceux même qui ont pensé que l’âme est tel ou tel corps. En effet, toutes les âmes ne pensent point qu'elles sont de l’air, il y en a qui pensent être du feu, d'autre de la cervelle, celles-ci tel corps, celles‑là tel autre, comme je l’ai dit plus haut; mais toutes savent qu'elles comprennent, qu'elles sont et qu'elles vivent, mais le fait de comprendre, elles le rapportent à ce qu'elles comprennent, tandis que le fait d'être et de vivre, elles le rapportent à elles‑mêmes. Nul ne doute que personne ne comprend s'il n'est vivant, et que personne ne vit s'il n'est. Par conséquent il suit de là que ce qui comprend est et vit, mais non point à la manière dont est un cadavre qui ne vit point, ni dont vit une âme qui ne comprend point, mais d'une certaine manière propre et plus excellente. De même elles savent qu'elles veulent et elles savent également que cela est impossible à quiconque ne serait point et ne vivrait point. Il en est de même de la volonté que l'âme rapporte à ce qu'elle veut, par cette même volonté. Elle sait aussi qu'elle se souvient, et elle sait en même temps que personne ne se souvient s'il n'est et s'il ne vit; mais quant à la mémoire, nous la rapportons à ce que nous nous remémorons par elle. De ces trois choses, il y en a donc deux, la mémoire et l'intelligence qui renferment la connaissance et la science d'une multitude de choses; quant à la volonté elle est là pour nous faire jouir et tirer parti pour notre usage de cette multitude de choses. En effet, nous ne jouissons que de ce que nous connaissons et dans quoi la volonté charmée se repose pour elle-même. Nous ne faisons usage que des choses que nous rapportons à une autre chose dont nous voulons jouir. Et la vie des hommes n'est vicieuse et coupable que parce qu'elle en fait un mauvais usage et jouit mal des choses. Mais ce n'est point maintenant le temps de parler de cela.
14. Comme il ne s'agit pour le moment que de la nature de l'âme, laissons de côté, dans nos réflexions, les notions qui se puisent au dehors par le moyen des sens corporels et appliquons toute notre attention aux choses que nous avons
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dit que toute âme sait en ce qui est d'elle et tient pour certain. Or, tous les hommes doutent si l'air a la propriété de vivre, de se souvenir, de comprendre, de vouloir, de penser, de savoir et de juger; si le feu, le cerveau, le sang, les atomes, et, en dehors des quatre éléments communément admis, je ne sais quel cinquième autre élément, l'ensemble et l'équilibre de notre chair, sont capables de pareils phénomènes; et quand l'un a essayé d'affirmer l'une de ces choses, un autre en a affirmé une autre; mais en attendant, qui pourrait douter qu'il vit, qu'il se souvient, qu'il comprend, qu'il veut, qu'il pense, qu'il sait et qu'il juge? d'autant plus que s'il doute, c'est qu'il vit, et s'il doute pourquoi il doute, c'est qu'il se souvient, et que s'il doute, il comprend qu'il doute; s'il doute, il veut être certain; s'il doute, il pense; s'il doute, il sait qu'il ne sait pas; s'il doute, il juge qu'il ne doit point donner témérairement son assentiment. Quiconque, par conséquent, doute de tout le reste, ne peut douter de tout cela, attendu que si tout cela n'était point, il ne pourrait pas même douter.
15. Ceux qui pensent que l'âme est soit un corps, soit une harmonie, soit un équilibre du corps, veulent que toutes ces choses soient dans un sujet pour que l'âme, qu'ils pensent être de l'air, du feu, ou tout autre corps, soit une substance; mais pour ce qui est de l'intelligence, elle se trouverait dans ce corps comme une qualité de ce corps, en sorte que le corps serait le sujet et l'intelligence serait dans le sujet; le sujet, ce serait pour eux l’âme même qu'ils pensent être un corps, et l'intelligence serait dans le sujet, de même que les autres choses dont nous avons parlé plus haut et que nous tenons pour certaines. L'opinion de ceux qui, sans dire que l'âme est un corps, pensent néanmoins qu'elle est une harmonie, un équilibre du corps, ne s'éloigne guère de la pensée des premiers. En effet, la différence qui les sépare, c'est que tandis qu'ils prétendent que c'est l'âme même qui est une substance et forme le sujet en qui se trouverait l'intelligence, les premiers disent que c'est l'âme même qui est dans le sujet, c'est‑à‑dire dans le corps dont elle fait l'harmonie et l'équilibre. Aussi, pour être conséquents, ne peuvent-ils penser autre chose, sinon que l'intelligence se trouve aussi dans le même sujet corporel?
16. Tous ces gens‑là ne remarquent point que notre âme se connaît même quand elle se cherche, comme je l'ai déjà montré. Or, on ne peut, en aucune façon, avancer qu'une chose est connue, quand on n'en connaît point la substance. Aussi quand l'âme se connaît, elle connaît sa substance, et quand elle ne doute point de soi, c'est de sa substance qu'elle ne doute point. Or, elle ne doute point de soi comme le prouve ce que j'ai rapporté plus haut. Elle n'est pas absolument sûre qu'elle soit de l'air ou du
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feu, un corps ou quelque chose de corporel. Elle n’est donc rien de tout cela, et tout ce qui lui est ordonné quand il lui est prescrit de se connaître se résume tout entier à être sûre qu'elle n’est rien de ce dont elle n'est pas sûre et à être bien certaine de cette seule chose, c'est qu'elle n’est certaine que de son être. Car c'est ainsi qu’elle se croit du feu ou de l'air et tout ce qu’elle se croit être de corporel. Il serait absolument impossible qu'elle pensât ce qu'elle est de la même manière qu'elle pense ce qu'elle n'est pas.
En effet, c'est par une conception de l'imagination qu’elle pense toutes ces choses, l'air, le feu, tel ou tel corps, telle partie de corps ou telle harmonie et équilibre corporels, et qu'on prétend qu’elle est non tout cela, mais quelque chose de çela. Mais si elle était quelqu'une de ces choses , elle penserait cette chose d'une manière autre qu'elle ne pense le reste des autres choses, c'est‑à‑dire elle ne se le représenterait point par un travail de l'imagination, comme on se représente les choses absentes qui ont été perçues par les sens du corps, soit en elle‑même, soit dans des sujets du même genre qu'elle. Mais elle se le représenterait d'une présence intérieure non simulée, mais vraie, car il n'y a rien qui lui soit plus présent qu'elle, comme elle le pense vivant et se souvenant, comprenant et voulant. En effet, elle connaît toutes ces choses en elle et ne les imagine point comme si elle les avait perçues par quelqu’un de ses sens, en dehors d'elle, ainsi qu'elle perçoit toutes les choses corporelles. Si, de la pensée de toutes ces choses, elle ne se forme à elle‑même rien de tel qu'elle croie y ressembler, il n'y a plus que ce qui lui reste d'elle‑même qui soit elle.
CHAPITRE XI.
C'est dans la mémoire, l'intelligence et la volonté que s'observent le génie, la science et l'usage.
17. Mettant donc un peu à l'écart toutes les autres choses dont l'âme est certaine en ce qui est d'elle, considérons en particulier et traitons ces trois facultés, la mémoire, l'intelligence et la volonté. C'est en effet dans ces trois facultés qu’on lit ordinairement la tournure d'esprit que promet chaque enfant. En effet, plus la mémoire d'un enfant est tenace et facile, son intelligence pénétrante, son ardeur à l'étude grande, plus aussi son esprit est remarquable. De même lorsqu'on s'enquiert de la science de quelqu'un, on ne s'informe point de la tenacité et de la facilité de sa mémoire, ni de la pénétration de son intelligence, mais on demande ce qu'il a retenu et ce qu'il comprend. Et comme un esprit n'est pas tenu pour aussi digne de louange qu'il est instruit, mais que l'on considère aussi à quel point il est bon, on ne fait pas tant attention à l’étendue de sa mémoire et de son intelligence
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qu'à la nature de sa volonté; on ne se demande point avec quelle ardeur il veut, mais d'abord ce qu'il veut, puis à quel point il le veut. En effet, on ne doit louer un esprit qui aime avec passion, que lorsque ce qu'il aime mérite d'être passionnément aimé. Lors donc qu'on parle de ces trois choses, le génie, la science et l'usage, ce que l'on considère avant tout en elles, c'est d'abord ce dont un individu est capable par la mémoire, par l'intelligence et par la volonté; en second lieu, à quoi sa mémoire et son intelligence sont arrivées par le fait d'une volonté appliquée; enfin l'usage qu'il a fait de la volonté, mettant en œuvre ce qui se trouve dans la mémoire et l'intelligence, soit qu'elle rapporte cet acquis à quelque fin particulière, soit qu'elle se repose avec bonheur dans cet acquis sans autre fin ultérieure. En effet, user d'une chose, c'est employer cette chose au gré de la volonté, et en jouir, c'est s'en servir avec la satisfaction qui vient non de l'espérance, mais de cette chose même. Il suit de là que quiconque jouit d'une chose se sert de cette chose, puisqu'il l'emploie au gré de sa volonté pour la seule fin de la jouissance qu'il y trouve; mais quiconque use d'une chose n'en jouit point pour cela, si, par exemple, la chose qu'il emploie au gré de sa volonté, il ne l'emploie point pour cette chose même, mais en vue d'une autre chose où tendent ses désirs.
18. Ces trois choses, la mémoire, l'intelligence et la volonté n'étant pas trois vies, mais une seule vie, ni trois âmes, mais une seule et même âme, ne font point non plus par conséquent trois substances, mais une seule et même substance. En effet, quand on fait, dans le discours, mémoire synonyme de vie, d'âme, de substance, c'est en elle‑même qu'on l'envisage, mais quand on ne parle que de la mémoire, c'est par rapport à quelque chose qu'on lui donne ce nom. Il en est de même de l'intelligence et de la volonté, attendu que c'est également par rapport à quelque chose qu'elles sont dites intelligence et volonté. Mais ces mots : vie, âme, essence ne se prennent jamais qu'en soi. Voilà pourquoi ces trois choses ne font qu'une seule et même chose, par ce fait qu'elles ne font qu'une seule et même vie, une seule et même âme, une seule et même essence, et tout ce qui se dit de chacune de ces choses prises à part et considérées en elles‑mêmes, se dit également de toutes ensemble, non pas au pluriel, mais au singulier. Elles sont trois en ce qu'elles se rapportent l'une à l'autre, mais si elles n'étaient point toutes trois égales, non-seulement chacune d'elles à chacune des deux autres, mais encore à toutes trois en même temps, elles ne se contiendraient point réciproquement les unes les autres. Or, non‑seulement chacune des trois prise à part est contenue par chacune des deux autres prises à part, mais
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encore toutes trois sont contenues dans chacune du trois considérées séparément. En effet, je me souviens que j'ai mémoire, intelligence et volonté, je comprends que je comprends, que je veux et que je me souviens, et je veux vouloir, me souvenir et comprendre, et je me souviens en même temps de ma mémoire tout entière, de mon intelligence tout entière et de ma volonté tout entière. En effet, ce que je ne me remémore point dans ma mémoire, n'est point dans ma mémoire. Or, rien n'est tant dans la mémoire que la mémoire même, je me la remémore donc tout entière. Il en est de même de tout ce que je comprends, je sais que je comprends, et je sais également que je veux tout ce que je veux. Or, c'est tout ce que je sais que je me remémore; je me remémore donc mon intelligence tout entière et ma volonté tout entière. De même quand je comprends ces trois choses, je les comprends tout entières à la fois, car en fait de choses intelligibles, il n'y a que celles que je ne connais point, que je ne comprends point. Mais je ne me remémore pas davantage les choses que j'ignore et je ne les veux pas non plus, d'où il suit que toutes les choses intelligibles que je ne comprends pas, je ne me les rappelle ni ne les veux point non plus. Mais s'il y a des choses intelligibles que je me rappelle et que je veuille, il s'ensuit que je les comprends. Ma volonté aussi embrasse mon intelligence et ma mémoire tout entières, quand je me sers de tout ce que je comprends et me remémore. Aussi toutes ces trois facultés étant embrassées à la fois tout entières par chacune d'elles séparément, chacune d'elles considérée en particulier est égale en son entier à chacune des autres tout entières, et chacune d'elles est tout entière égale à toutes les autres, en sorte que, à elles trois, elles ne sont qu'un, qu'une vie, qu'une âme, qu'une essence.
CHAPITRE XII.
L’âme est une image de la Trinité dans sa mémoire, son intelligence et sa volonté.
19. Et maintenant n'est‑il pas temps de nous élever de toutes les forces de notre intention à cette haute et suprême essence dont l'âme humaine n'est qu'une imparfaite image, il est vrai, mais dont néanmoins, elle est l'image? Est‑ce qu'il y a lieu encore à les nommer séparément dans l'âme, par suite des choses que nous percevons au dehors, par le moyen des sens du corps, à cause de la place où se trouve imprimée dans le temps la connaissance des choses corporelles? En effet, nous avons trouvé que l'âme même est dans sa propre mémoire et dans sa propre intelligence, à tel point que se connaissant et se voulant toujours elle‑même, il est manifeste que toujours elle se comprend et
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s'aime elle‑même, bien qu'elle ne se voie point toujours dans la pensée distincte des choses qui ne sont point, et que, par suite, il soit difficile de distinguer, en elle, la mémoire et l'intelligence qu'elle a d'elle‑même. En effet, c'est comme si ces deux facultés ne faisaient point deux, mais une seule et même chose comprise sous deux mots différents, ce qui paraît surtout là où ces deux facultés sont intimement unies et que l'une ne précède l'autre d'aucun intervalle de temps. On ne sent point de même que l'amour même existe quand son absence ne le trahit point, attendu que toujours l'amour suppose l'existence d'un objet aimé. Aussi cela doit‑il paraître clair aux intelligences même les plus lentes, quand il s'agit des choses qui s'ajoutent à l'esprit avec le temps, et qui lui arrivent dans le temps, quand elle se remémore des choses qu'elle ne se rappelait point auparavant, et quand elle voit des choses qu'elle ne voyait point précédemment, et quand elle aime des choses qu'elle n'aimait point avant cela. Mais le développement de ces pensées exige un nouveau livre à cause de la longueur de celui‑ci.