Lamennais et le Catholicisme libéral 3

Darras tome 40 p. 579

 

VI. Quoique l'abbé de Lamennais fût l'âme de Malestroit, il ne résidait pas habituellement dans cette maison ; il se contentait d'en surveiller de loin les progrès et d'y applaudir. Pendant ce temps, il s'efforçait d'étendre de plus en plus l'action de la Chesnaye. Dieu se plaisait à répandre sur ces travaux, inspirés par le zèle le plus pur, des bénédictions bien douces pour un cœur de prêtre.

 

On n'entreprend pas une œuvre comme celle de Lamennais sans posséder, avec des talents supérieurs, un grand fond de doctrine et sans joindre, à la science, une éminente piété. Lamennais n'était pas pieux d'une façon réglementaire, mais il était sincère dans son

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dévouement à l'Eglise, mais il aimait Dieu, le priait avec ferveur, le servait avec fidélité. Il suffisait, pour s'en convaincre, d'assister à sa messe et d'être témoin du recueillement avec lequel il la disait. Les chants de l'Église et les vieux cantiques le touchaient parfois jusqu'aux larmes. Dans ses visites au Saint-Sacrement, il tombait parfois comme en extase. La meilleure preuve de sa vertu, c'est que sa piété, comme ses convictions, était brûlante de prosélytisme et lui inspira des ouvrages qu'il faut mentionner ici.

 

On doit, à Lamennais le Guide spirituel, le Guide de la jeunesse, Journée du chrétien, la la Bibliothèque des dames chrétiennes et l'Imitation de Jésus-Christ avec des réflexions.

 

Le Guide spirituel ou le Miroir des âmes religieuses est traduit du latin du Ven. Louis de Blois abbé de Liesie précédé d'une introduction et suivi des Maximes spirituelles de S. Jean de la Croix. On sortait, par ce livre, des traités spirituels du XVIIIe siècle, désespé­rément secs et distillant l'ennui goutte à goutte, tant ces ouvrages ascétiques, même ceux de Grou, de Baudrand, de Saint-Jure, de Du­pont et des ennemis déclarés des Jansénistes, se ressentent de l'in­fluence exercée par cette erreur. Lamennais ouvrait aux âmes une voie large avec de beaux horizons, illuminés par le sourire de Dieu, où le cœur respire à l'aise dans la dilatation de la vraie piété. Les âmes pieuses ont fait leurs délices du Guide pendant cinquante  ans ; on le lit encore. Alors la librairie ascétique n'était pas inondée par ce torrent de livres faibles et d'images fades, qui ont tant contribué à l'énervement de la piété contemporaine.

 

Le Guide de la jeunesse est destiné au premier âge. On y traite, en forme de dialogue, des dangers du monde, de la vraie fin de l'homme, de la fidélité au devoir, de la confession, de la commu­nion, de la dévotion à la sainte Vierge, aux saints anges et aux saints patrons. C'est un livre de haute valeur. On aime à relire ce petit ouvrage, où le grand écrivain descend des hautes sphères de l'intelligence, pour se faire petit avec les petits, pour prendre le ton de la plus ravissante simplicité, et reproduire, dans leur vérité naïve et forte, les entretiens d'une âme d'enfant avec le Dieu qui l'a créée.

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La Journée du chrétien est le recueil des plus touchantes prières de la piété chrétienne. En son entier, il n'est pas de Lamennais ; il s'est formé de l'apport d'un grand nombre d'hommes, qui, dans l'Église, ont uni à la piété le génie ; il renferme d'ailleurs bon nombre d'inspirations où respirent le génie et la piété de l'auteur.

 

La Bibliothèque des dames chrétiennes est une collection de volu­mes empruntés à divers auteurs, depuis les Pères jusqu'à S. Fran­çois de Sales. Ceux qui en ont fait l'expérience disent que, malgré bien des tentatives, elle n'a pas été surpassée. Pour nous, elle mon­tre à la fois jusqu'où s'étendait la sollicitude de Lamennais et com­bien, en s'appuyant sur les traditions de la sainteté chrétienne, il, voulait fortifier son œuvre par la grâce de Dieu.

 

De tous ces livres de piété, le plus remarquable est la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ. Imitation, dit Fontenelle, est le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas. Le secret de sa beauté, c'est qu'il embrasse tout ce qui intéresse les âmes et l'exprime heureusement sans l'ap­profondir ; il entr'ouvre les choses plus qu'il ne les montre, mais aide encore plus à les découvrir qu'à les chercher. Par le fait, il plaît, à toutes les âmes, parce qu'il s'adapte à tous les états de l'âme, à toutes ses situations, à tous ses maux, à tous ses combats, à toutes ses espérances. Mais si tout le monde aime l'Imitation, il s'en faut que tout le monde la comprenne. «L'Imitation, dit Lamennais, demande un cœur préparé. On peut jusqu'à un certain point en sentir le charme, on peut l'admirer sans qu'il résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou, si au moins vous ne désirez pas le devenir, la parole tombera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi, est le caractère de l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien l'homme est-il capable ? A quoi lui peuvent servir les instructions les plus solides, les plus pressantes exhortations ? Tout se perd dans le vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous et la foi et l'amour nous seront donnés ; humilions-nous et le

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salut sera le prix de la victoire que nous remporterons sur l'or­gueil. » (Préface, p. 9.)

 

  L’'Imitation est écrite dans le latin monastique du XIIIe siècle, simple et beau, alors populaire. Aujourd'hui, pour le comprendre, il faut le traduire et, pour l'approprier aux âmes, il faut l'accom­pagner de réflexions. La plus ancienne traduction est du chance­lier de Marillac en 1621 ; en 1662, Lemaistre de Sacy traduisit ce livre suave en le paraphrasant ; en 1740, le P. Lallemant, en 1788, Beauzée, corrigèrent, en des sens divers, la traduction de Sacy, mais laissèrent encore beaucoup à désirer. Par un trait bizarre, bien que ces dernières traductions ne fussent pas sans mérite, la traduction la plus répandue, attribuée à tort au P. Gonnelieu, avait été faite par le libraire Cusson en 1673 et remaniée par son fils en 1712. Lamennais la traduisit en entier : par son travail, il a fait disparaître la différence qui existait entre l'original et les traductions antérieures ; je dirai même qu'habituellement la tra­duction est littérairement supérieure à l'original ; si la lecture dans les deux langues offre des avantages divers, devant une académie Lamennais l'emporte sur l'auteur inconnu de l'Imitation. Le tra­ducteur a joint, à chaque chapitre, des réflexions qui semblent des post-scriptum de l'auteur ; ces réflexions ne peuvent se compa­rer qu'aux élévations de Bossuet et aux plus belles inspirations des Pères de l'Église. Quand on demandait à l'auteur d'indiquer le meilleur de ses ouvrages, il répondait : « C'est mon Imitation. »

 

Malgré l'admirable talent de l'écrivain, le temps a fait un peu oublier les autres œuvres de Lamennais. Le temps emporte ce que le temps seul a fait naître ; ce qui est écrit pour la circonstance, passe avec la circonstance. Le commentateur de l'Imitation n'a peut-être imprimé son génie d'une manière durable que sur ces modestes réflexions qu'on lira toujours, parce que le cœur y parle au cœur. Le talent même de Lamennais y offre je ne sais quoi de plus parfait et de plus attrayant. C'est le chef-d'œuvre de l'écrivain non moins que le chef-d'œuvre du prêtre.

 

Dieu le récompensa d'avoir versé là toute son âme. Ruiné par des commettants maladroits ou malhonnêtes, délaissé par les amis

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de la veille et peu assisté par les amis du lendemain, Lamennais, sur la fin de sa vie, était pauvre. En librairie, ses ouvrages se ven­daient peu et ses journaux lui coûtaient plus qu'ils ne rapportaient. Un seul livre se vendait toujours et, par les produits de cette vente ininterrompue, donnait le pain matériel à cet homme qui avait rompu le pain de l'esprit à trois générations.

 

Lamennais a aussi traduit les Evangiles : cette traduction, publiée après sa chute, est à l'index. Littérairement, elle est belle; au bas des pages, des notes expliquent les passages obscurs ; à la fin de chaque chapitre, des réflexions en commentent l'idée prin­cipale ; il est fâcheux qu'elle présente des périls sous le rapport de l'orthodoxie. Il serait du reste facile à une main experte d'expur­ger ce livre et de lui doner, pour l'édification des fidèles, la néces­saire exactitude. Avec les autres qualités qu'il a déjà, ce serait un ouvrage de grand prix.

 

Ces œuvres ascétiques devaient contribuer au bien de la congré­gation naissante ; dans la parfaite entente qu'il avait de son entre­prise, Lamennais voulut lui procurer d'autres ressources. La Chesnaye, par sa position retirée, loin de l'agitation des grands cen­tres où les idées fermentaient, offrait de précieux avantages pour la conception de grands travaux et la maturité des idées ; mais elle avait, pour les maîtres, l'inconvénient de limiter leur action et par conséquent de l'amoindrir. Malgré son culte pour le domaine patrimonial, le fondateur le comprit si bien que, nommé supérieur, il songeait aussitôt à fonder, à Paris, un établissement central pour toutes les bonnes œuvres de l'association. Pendant qu'il en négo­ciait, par l'intermédiaire de l'abbé de Salinis, ce dernier entre­prenait de relever Juilly de ses ruines. Juilly devait être, pour la Chesnaye, une succursale ; des professeurs y vinrent, Lamennais put un instant y abriter sa gloire. De plus, il était question de passer les mers et de fonder, à New-York, une université catholi­que. C'est à Lacordaire et à Jules Morel que devait échoir l'hon­neur de cette fondation d'outre-mer. Le temps et les circonstances ne devaient pas permettre la réalisation de ces grands projets.

 

VII. Pendant que Lamennais développait son œuvre, il ne négli-

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geait point les combats pour la cause de Dieu et de son Église. En 1824, Salinis et Gerbet avaient fondé le Mémorial catholique, pour faire connaître, disaient-ils, sous toutes ses faces, l'état actuel de l'esprit humain en religion, en philosophie, en littérature. Jusque-là, en dehors des journaux politiques, l'Ami de la religion et du roi Journal des sciences et arts était le seul journal consacré à la défense des intérêts religieux. Homme instruit et judicieux, mais imbu des préjugés gallicans, son rédacteur, Picot, se préoccupait surtout des nouvelles du jour, et pour le peu qu'il donnait aux questions de doctrine, les résolvait mal. Les pays voisins, même ceux où le catholicisme n'était pas la religion dominante, avaient des recueils exclusivement consacrés à la défense de l'Église : l'Italie avait le de Modène, l’Amico d'Italia Journal de Turin; l'Allemagne, le catholique de Mayence ; l'Angleterre, le Spectator. Le Mémorial, fondé pour servir d'organe à l'esprit rénovateur introduit par Lamennais, appela le grand homme à son service. A côté de Lamennais, vinrent s'inscrire le spirituel O'Mahony ; le restaura­teur de la science politique, Louis de Haller, et le restaurateur de la science philosophique, Louis de Bonald. Parmi les jeunes colla­borateurs se distinguaient Thomas Gousset, le futur successeur de S. Remy ; René Rohrbacher, le futur grand historien ; Jean Doney, le futur évêque de Montauban ; Henri Lacordaire, le futur restau­rateur de l'Ordre de S. Dominique, et Prosper Guéranger, le futur restaurateur de l'Ordre de S. Benoît. On n'avait jamais vu et on ne reverra pas de sitôt une rédaction formée d'hommes aussi vraiment illustres et prédestinés à l'accomplissement de plus grandes oeuvres.

 

  En déployant son programme, le Mémorial s'était flatté que les ennemis de la société l'honoreraient de leur haine, mais qu'en retour les gens de bien l'accompagneraient de leurs suffrages. Cette seconde espérance ne devait pas se réaliser entièrement ; la pre­mière ne lui manqua pas. L'impiété fanatique avait alors pour représentants attitrés : le Constitutionnel, le Courrier français et le Journal de Paris ; tous les trois firent feu sur le drapeau du Mémo­rial. En se plaçant sur le terrain exclusivement catholique, en pre-

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nant pour règle de ses sentiments les sentiments de l'Église romaine, en répudiant comme des nouveautés inconnues de l'ancien clergé français, les fausses libertés du gallicanisme, le Mémorial ne fut guère mieux accueilli des gens de bien que des ennemis de l'Église. Une des têtes fêlées du temps, l'abbé Clausel de Coussergues, lui reprochait tout ce qu'on reproche encore aux défenseurs de l'Église romaine : Vous avez donc fait la gageure de soutenir toutes les thèses impossibles ; vous dites tout ce qu'on peut imaginer de plus fou, de plus insolent, de plus scandaleux; vous faites cause com­mune avec des déclamateurs éhontés ; vos pages sont remplies d'invectives et d'injures contre nos premiers pasteurs ; vous allez même jusqu'à la dernière indécence ; vous êtes d'ailleurs schismatiques, puisque vous faites fermenter le levain du schisme dans plusieurs diocèses. On croirait lire le Bulletin religieux du diocèse de Reims, diffamant, l'an de grâce 1883, notre Histoire du cardinal Gousset.

 

Dans ces sottes grossièretés, Lamennais eut la principale part. On lui refusait tout, même le talent. Ce qu'il disait de bon, d'autres l'avaient dit avant lui et beaucoup mieux. Dans le fait, ce n'était qu'un plagiaire, un ignorant, un hypocrite, un mouchard. Dans son Essai, il avait cru ériger un monument, il n'avait pas même posé la première pierre : il avait imité ce philosophe indien qui supposait le monde sur une tortue et la tortue sur le vide. Et ne croyez pas qu'il s'agisse d'hommes vulgaires, de pamphlétaires de bas étage, qui aboient, comme des roquets, contre un ennemi trop grand pour eux. Ces œuvres de haine et d'envie portent le seing de personna­ges considérables. Jetant de parti pris et sans ménagement aucun l'anathème et l'outrage à l'écrivain, ils semblaient prendre à plai­sir de le blesser et de couler du venin dans la plaie. Par ces manœuvres, ils entraînèrent plus d'un grand personnage, plus d'un prélat français, jusque-là qu'ils décidèrent la célèbre Compa­gnie de Jésus à se tourner contre le grand champion de l'Église et du Saint-Siège. L'homme que Dieu nous avait donné en ces temps malheureux où le pain s'était fait court et l'eau brève, Lamennais, appelé à la plus haute mission, qu'il remplissait d'ailleurs avec

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autant de sagesse et de courage que de génie, était en même temps l'objet des plus vils outrages. Quand il tombera, sa chute sera sans doute imputable à sa faible vertu ; elle devra retomber aussi sur des têtes que l'histoire ne veut pas nommer, mais qu'elle doit flétrir.

 

Se prendre à Lamennais était d'ailleurs une insigne maladresse. Lamennais était sensible aux coups, mais il savait les rendre, il les rendait même avec usure. Au lieu de se défendre froidement, dédai­gnant les passions exaspérées contre lui et laissant à la solidité de ses arguments le soin de le justifier ; au lieu de porter gaiement ces coups que leur esprit fait amnistier et qui ne peuvent être désa­gréables qu'à celui qui les reçoit, il répondait avec une énergie indi­gnée, avec toutes les flammes et toutes les foudres de l'indignation. En ce cas on risque de frapper trop fort, de rendre ses coups moins décisifs et plus odieux ; si l'on ajoute à la polémique les noms pro­pres, on fait aussitôt fermenter toutes les passions. La défense n'amène pas la paix, mais la guerre.

 

Dès 1818, Lamennais était descendu plusieurs fois dans la lice pour répondre à des attaques, combattre des projets de loi et revendiquer surtout la liberté d'enseignement. En présence des nou­velles attaques dont il était l'objet de la part des tenants de l'évêque d'Hermopolis, Lamennais, dans sa lettre au Mémorial, fit cette écra­sante réplique :

 

« A une violente interpellation du professeur de Saint-Sulpice, voici ma réponse : Ce que vous appelez mes principes, comme si j'avais dans l'Eglise de Dieu des sentiments particuliers, ce sont les principes de mon chef et du vôtre, les principes constants du Saint-Siège et de toutes les églises, une seule exceptée, ou plutôt excepté un petit nombre d'hommes dans une seule Église. C'est donc à vous qui combattez la doctrine de l'Église universelle et du Pontife romain, c'est à vous, que nous demandons de quel droit vous souf­flez le feu de la révolte dans la maison de Dieu ; de quel droit vous soulevez les enfants contre le père du peuple chrétien, les jeunes élèves du sanctuaire contre le souverain pontife des évêques, fon­dement immobile de la foi, contre la pierre que ne peuvent vaincre

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les portes de l'enfer? Avez-vous des promesses que n'ait pas le succes­seur des Apôtres ? Votre autorité doit-elle l'emporter sur la sienne ? Laissez, laissez-nous croire ce que croit celui à qui Jésus-Christ a dit : J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point ; laissez les brebis et les agneaux suivre celui qui a reçu la charge de les gui­der ; et s'il vous plaît d'être vous-même votre guide, votre docteur, votre maître, n'accusez pas au moins de révolte ceux qui, soumis pleinement à la conduite du premier pasteur, n'ont d'autre prin­cipe que de lui obéir.

 

« La société de Saint-Sulpice, dites-vous, enseigne dans ses écoles les quatre articles. C'est l'héritage que lui ont transmis ses Pères. Tous les supérieurs généraux de cette société n'ont cessé de dire aux maîtres et aux disciples : Ne renversez pas les bornes anciennes, suivez, sur la controverse du Pape et de l'Église, les doctrines de la Sorbonne. »

 

Donc, lorsqu'il s'agit des plus hautes questions, et, comme le reconnaît Mgr l'évêque d'Hermopolis lui-même, de la constitution divine de l'Église, ce ne sera ni l'Église ni son chef que nous devrons écouter, mais la Sorbonne. La Sorbonne est, en ces ma­tières, au-dessus du Pape, au-dessus des conciles et de l'Église universelle ! Voilà ce que les supérieurs généraux de Saint-Sulpice n'ont cessé de dire aux maîtres et aux disciples ! Où en serait-on si de pareilles maximes venaient à prévaloir? Nous connaissons, pour nous, des bornes plus anciennes, une règle de foi dictée, dit Bossuet, par le pape Hormisdas, reçue par tous les évêques d'Orient et d'Occident, proclamée dans le huitième concile œcuménique, approuvée de toute l'Église catholique, et cette règle est de suivre en tout les sentiments du Siège apostolique, dans lequel réside l'entière et vraie solidité de la religion chrétienne. Si l'église gal­licane a posé des principes contraires, nous répudions ce triste et funeste héritage, et nous l'abandonnons à ceux qui, à la face du monde catholique, en présence de Dieu et de son Christ, oseront dire : Nous l'acceptons (1)

 

Il était impossible de mieux dire. Pour motiver plus profondé-

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(1) Lamennais, Œuvres complètes, t. V, p. 319.

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ment ses convictions, Lamennais venait de publier un ouvrage intitulé : De la religion dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. Cet écrit, qui est un cbef-d'œuvre et peut-être le chef-d'œuvre de Lamennais, touche aux questions fondamentales de l'ordre politique et de l'ordre religieux. En esquissant l'état de la société française, l'auteur commence par établir que tout le mécanisme constitutionnel du parlementarisme avec ses élections, ses majorités, ses ministres, ses deux chambres, n'est que l'organisation sociale de l'athéisme. De là, il suit que la religion est entière­ment en dehors de la société politique et civile, thèse qu'il prouve d'ailleurs par l'histoire, par la législation et par les actes du gouvernement. De la société politique et civile, l'athéisme est passé dans la société domestique par des lois relatives à l'instruc­tion ainsi que par les actes civils de naissance, mariage et sépul­ture. La religion en France n'est ainsi, aux yeux de la loi, qu'une chose qu'on administre ; mais on l'administre de façon à violer toutes ses lois, à gêner les relations des évêques avec le Pape, et à nous conduire finalement au schisme. A l'encontre de ces lois, de ces actes et de ces tendances, Lamennais dresse l'autorité sou­veraine et infaillible du Pontife romain. Puis prenant à partie les libertés de l'Église gallicane, il prouve, d'un côté, que, sans pape, il n'y a pas d'église, pas de religion, pas de société ; d'un autre côté, qu'avec les quatre articles de 1682 on subordonne le Pape aux évêques et va à la constitution d'une Église nationale. « Fort peu importe, dit Lamennais, la déclaration de 1682 à ceux qui en font tant de bruit : ce sont ses conséquences seules, ses conséquences tout entières qu'ils veulent. Ils aspirent au schisme ; dans leurs vœux insensés et criminels, ils rêvent une Église natio­nale avec laquelle ils en auront bientôt fini du christianisme. Qu'on ne s'y trompe pas, voilà leur but, et le moyen qu'ils ont choisi pour y parvenir serait infaillible, si le clergé, fidèle à sa foi, à sa foi catholique, apostolique, romaine, ne leur opposait une barrière insurmontable. Oui, certes, le sacerdoce a aujourd'hui de grands devoirs, et plus que jamais il doit se presser autour de celui de qui seul il emprunte sa force. Qu'il tourne les yeux vers son chef: c'est

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là qu'est l'espérance. » (Page 291.) A la fin, montrant les gouver­nements entre l'Église qu'ils rejettent et l'anarchie qui s'avance, il prédit que les trônes seront emportés comme la paille sèche et comme la poussière. La révolution annonce ouvertement leur chute, et, à cet égard, elle ne se trompe point. Mais en quoi elle se trompe stupidement, c'est de penser qu'elle établira d'autres gouverne­ments en place de ceux qu'elle aura renversés. «Que les gouverne­ments aveuglés sans retour persistent à se perdre, s'ils ont résolu de mourir, l'Église gémira sans doute, mais elle n'hésitera pas sur le parti qu'elle doit prendre : se retirer du mouvement de la société humaine, resserrer les liens de son unité, maintenir dans son sein par un libre et courageux exercice de son autorité divine, et l'ordre et la vie, ne rien craindre des hommes, n'en rien espérer, attendre en patience et en paix ce que Dieu décidera du monde (1). 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon