Islam 29

Darras tome 32 p. 87

 

19. Dès lors les Croisés purent se répandre dans la plaine de Gre­nade et la nettoyer de tout ce qui tentait de leur opposer quelque résistance. Vingt mille cavaliers, l'élite des guerriers maures, se tenaient enfermés derrière les remparts, épiant l'occasion de livrer bataille aux Espagnols, dès qu'on leur verrait une position défavo­rable. Enfin, la cavalerie des Infidèles fut lancée sur l'arrière-garde des chrétiens. La mêlée devint terrible ; mais les Croisés repous­sèrent victorieusement cette attaque. Après cela, le fer et le feu à la main, ils portèrent le ravage dans toute la campagne environnante. Les défenseurs du Coran étaient abattus, brisés. Ferdinand mit de fortes garnisons dans les places prises, et, pour refaire ses troupes, fit rentrer à Cordoue le reste de son armée. Cette glorieuse cam­pagne n'avait duré que soixante-dix jours1. Aux ides d'avril 1487, le héros espagnol se remit en marche à la tête de douze mille cavaliers et de quarante mille fantassins. Il partit de Cordoue, sans faire connaître à ses lieutenants le point du territoire ennemi qu'il avait résolu d'attaquer tout d'abord. Quelques jours après, les Croisés campaient devant Malaga. Aboul-Hassan envoya sur l'heure son gé­néral Rodoan avec des troupes pour défendre la place; puis il arriva lui-même avec vingt-mille fantassins et mille cavaliers, laissant une armée beaucoup plus considérable contre son rival Boabdil. Les Chrétiens attendirent l'approche de ses troupes, se jetèrent sur elles, les mirent en complète déroute, et le forcèrent lui-même de fuir jusqu'à Grenade, dont les habitants, qui avaient déjà proclamé Boabdil d'un commun accord, refusèrent de le recevoir. Malaga était sur le point de tomber au pouvoir de Ferdinand, lorsque les Gomeritains d'Afrique se jetèrent dans la  citadelle et soutinrent

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1. Sur;t. xx, 58. — Maeian. xxv, P.

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longtemps, avec une héroïque persistance, les attaques des assié­geants. Enfin le 8 août, les habitants de Malaga se rendirent à la condition d'avoir la vie sauve, et bientôt la famine eut raison de la garnison qui défendait la citadelle ; elle fut réduite en servitude. Malaga était pour les Espagnols une conquête de la plus haute im­portance. C'était par ce port qu'étaient arrivés jusqu'à ce jour aux Maures de Grenade les secours de toute sorte de leurs coreligion­naires d'Afrique. Cette insigne victoire eut pour couronnement la prise d'Ossuna, bientôt suivie de celle de Miga 1.

 

20. La campagne de 1489 ne fut pas moins brillante, quoique beaucoup plus laborieuse. Ferdinand était à la tête de douze mille cavaliers et de plus de cinquante mille fantassins, sans compter une grande multitude de guérillas qui suivaient l'année. Cujar ne fit qu'une courte résistance. Quelques jours après commençait le long et fameux siège de Baza, l'une des plus fortes places de l'ennemi. Les Maures la défendirent héroïquement et fatiguèrent les Chrétiens par des sorties fréquentes, sans réussir toutefois à briser leur cons­tance. Le siège se prolongea jusqu'à la fin de novembre. La saison était extrêmement rigoureuse, et la peste venait de se déclarer dans le camp des Croisés. Fallait-il abandonner la partie? Quelques voix hasardèrent timidement la question dans le conseil. Mais Isabelle et Ferdinand ne permirent même pas qu'elle fût discutée ; ils pous­sèrent les opérations avec plus de vigueur. Le 4 décembre, la capitulation était signée, et la ville ouvrait ses portes aux Chré­tiens victorieux. Tabarna et Seron se rendirent sans résistance. Boabdil, toujours en lutte avec son compétiteur, voulant obtenir de Ferdinand des ménagements pour les villes du royaume qui s'étaient mises de son parti, vint se jeter à ses pieds et lui livra les impor­tantes places d'Almeria et de Cuadix, qui, bien défendues, auraient pu longtemps arrêter l'armée chrétienne ! Enfin deux châteaux Al-munevar et Salembina, dans lesquels les rois Maures avaient cou­tume d'enfermer leurs trésors et de faire élever leurs enfants, ne purent soutenir l'élan victorieux  des phalanges  espagnoles ; ils

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1. Scrit. xx, 70, 7i. — Maman, xxv, 10. — Ik.nocïst. Lib. sign. uum. 1909, pag. 503. — Ms. Arch. Vatic. sign. num.MH.

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p89 CHAP.   II.   —  LES  MAURES   EXPULSÉS   DE   GItENADE.

 

firent leur soumission dans les derniers jours de décembre. Le re­censement de son armée fit connaître à Ferdinand que la prise de Baza lui coûtait vingt mille soldats, dont sept mille tués dans les batailles hors du camp, trois mille morts des suites de blessures re­çues, et le reste emporté par l'épidémie ou les rigueurs de l'hiver. II est vrai de dire que le plus grand nombre de ces derniers appar­tenaient aux troupes irrégulières1. Quand vint l'hiver de 1490, tous les ports dans lesquels des secours de l'Afrique pouvaient arriver aux Maures étaient an pouvoir des Espagnols, qui s'étaient en outre rendus maîtres de toutes les forteresses importantes du royaume de Grenade. Il ne leur restait plus qu'à frapper le dernier coup en s'emparant de Grenade elle-même.

 

21. Ferdinand, pour éviter aux habitants de cette ville les maux d'un siège, leur avait fait demander de la rendre volontairement; mais à cette proposition venait de répondre un dédaigneux refus. On avait même conçu l'espérance d'arrêter le héros espagnol dans ses conquêtes, en lui inspirant la crainte d'une intervention désespérée de toutes les forces musulmanes d'Afrique et d'Asie : le sultan d'Egypte, qui possédait toujours son titre d'Iman, le Caire et Babylone, lui fit alors signifier que, s'il persistait à continuer la guerre contre Grenade, il ferait de son côté massacrer tous les Chrétiens d'Egypte et de Syrie ; qu'il détruirait de fond en comble tous les monuments de leur religion, sans en excepter le Saint-Sépulcre. Ces menaces se brisèrent contre l'inébranlable résolution du libérateur de l'Espagne catholique2. Dès les premiers jours du printemps de 4491, les opérations militaires furent reprises avec vigueur. Isabelle, ayant auprès d'elle ses enfants, restait au château d'Alcala, mais prête à s'élancer sur les traces de son mari pour partager avec lui les dangers comme la gloire. Cinquante mille hommes, l'élite des guerriers espagnols, suivirent leur roi jusque sous les murs de Gre­nade, où la reine ne tarda pas de les rejoindre. Isabelle et Ferdi­nand résolurent de ne quitter ce lieu qu'après  l'entière expulsion

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1Ldcius Mahin. de reb. IHspanic. xx. — Sdmt. ix, 81. — Maman, xxv, 13 ; et ilii.

2.  Sdrit. Annal. Arag. xx, 63, 85 et 87. — Maman. Reb. HUp. xxv, 13.

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des Infidèles de leur dernier boulevard  dans la Péninsule. Comme ils pressentaient que cette lutte suprême serait de longue durée, ils firent élever, sous les murs de Grenade, une ville neuve, où les Croi­sés pourraient prendre en sûreté leurs quartiers d'hiver ; elle reçut le nom de Santa-Fé. Les travaux de constrution furent rapidement exécutés, grâce au concours des populations voisines, malgré les sorties continuelles faites par les assiégés pour y mettre obstacle. Ces sorties furent toujours victorieusement repoussées, avec pertes énormes du côté des agresseurs. En fin de compte il restait à Boabdil, de ses vingt mille cavaliers d'élite, à peine trois cents. Toutes les villes et places de son royaume étaient perdues, il n'avait plus d'armée, ses communications avec l'Afrique demeuraient interceptées, il était bloqué dans sa capitale avec les derniers débris de son peuple, deux cent mille personnes, incapables de se défendre, et qu'il fallait nour­rir, alors que les approvisionnements étaient près d'être épuisés et qu'on ne pouvait pas en attendre du dehors. Il se résigna. La capi­tulation fut arrêtée aux conditions suivantes : La ville et ses fortifi­cations devait être livrées à Ferdinand ; tous les prisonniers  chré­tiens retenus dans les prisons seraient mis en liberté ; les Maures conserveraient leurs biens, le libre exercice de leur culte, la faculté d'être jugés  selon leurs lois ; ceux qui désireraient émigrer en Afrique, pourraient librement vendre leurs propriétés et quitter le pays pendant les trois années qui allaient suivre. Un fanatique, qui jouissait d'un crédit considérable auprès de ses coreligionnaires, re­tarda de quelques jours l'exécution  de ce traité. Encore vingt mille hommes se rangèrent dans sa faction ; mais la famine et les autres incommodités de la guerre eurent raison de leur résistance, et les firent consentir à courber la tête sous le joug du vainqueur. Le 2 janvier 1492, après huit mois de siège, la croix brillait au sommet de la plus haute tour de la citadelle. L'Espagne entière faisait partie désormais de l'empire chrétien, après  avoir subi pendant près de huit cents ans la présence et le fardeau de la domination musul­mane1.

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1Marik-eus Sicol. ix. — Scrit. xi, 87 et seq. —Marias. ïïv, 16, !7.


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