Luther 15

Darras rome 33 p. 95

 

58. L'Allemagne avait les yeux sur Luther.  S'il était fidèle aux doctrines qu'il avait prêchées, sa guerre contre  Rome l'engageait dans la révolte des paysans, et s'il se déclarait pour les rebelles, c'en était fait de la société germanique : si, au contraire, il prenait parti pour la noblesse contre les prolétaires, son branle-bas n'était point si radical, il n'était plus, suivant l'expression de Proudhon, qu'un lâche flagorneur des pouvoirs établis, et un exploiteur de la démocratie. Luther n'était rien moins que diplomate ; il n'é­tait pas homme à cacher son sentiment et à combiner son rôle. Dans une adresse à la noblesse d'Allemagne, il se déclara franchement : « A vous d'abord, s'écrie-t-il, la responsabilité de ces tumultes et séditions, princes et seigneurs; à vous surtout, évêques aveugles, prêtres insensés et moines. Comment gouvernez-vous? Vous ne savez que pressurer, déchirer, dépouiller, pour soutenir votre pompe et votre pétulance. Le peuple et le pauvre sont saouls de vous. Le glaive est levé sur vos têtes et vous croyez

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être assis si fortement sur votre siège, que vous ne puissiez en être renversés. Aveugle sécurité qui vous rompra le cou ; vous verrez. Dieu vous presse et vous menace ; sa colère fondra sur vous si vous ne faites pénitence. Voyez les signes du ciel, ces avertisse­ments de Dieu, cela ne dénote rien de bon ; ce sont des prédictions d'en haut, qui annoncent qu'on est las de votre joug, que le temps est venu où l'on s'apprête à le briser. Si les paysans n'étaient pas venus, d'autres se seraient levés, et quand vous anéantiriez tous les insurgés, d'autres se lèveraient. Dieu en susciterait de nou­veaux. Il veut vous châtier, il vous châtiera: ce ne sont pas les paysans qui s'insurgent contre vous, c'est Dieu lui-même qui vient vous visiter dans votre tyrannie1. » Les paysans, électrisés par ce manifeste, se levèrent en masse. La Thuringe, la Saxe, la Lorraine, le Palatinat s'insurgèrent comptant sur la parole du réformateur ; les champs étaient couverts de tentes rustiques d'où s'exhalaient, au lieu de cris de guerre, des cantiques sacrés. Les rebelles s'ar­maient de pieux qu'ils coupaient dans les forêts et se gardaient dans leurs camps par d'épaisses murailles de chariots. La victoire leur avait déjà fourni des lances, des piques, des chevaux et jus­qu'à du canon. Mais quelle artillerie eût valu la parole ardente de Storck, de Ffeiffer et de Munzer ? « Réveillez-vous crait Munzer aux ouvriers de Mansfeld, prenez vos marteaux et frappez sur la tête des Philistins. Frappez à coups redoublés sur l'enclume de Nemrod; employez contre les ennemis du ciel le fer de nos mines. » A d'au­tres, il criait : « A l'œuvre, voici le temps : les méchants seront chassés comme des chiens. Point de pitié pour ces athées: ils vous prieront, vous carresseront, pleurnicheront : point de pitié, c'est le précepte du Seigneur. Que le sang ne se refroidisse pas sur la lame de vos épées2. » Alors on vit les arsenaux souterrains vomir des bataillons d'hommes noirs, armés de pelles, de pioches, de fer et répondant à la voix qui les appelait par des cris de sang contre les nobles et les prêtres. Placé entre les seigneurs qui l'ac­cusaient  des  troubles  de l'Allemagne  et  les paysans qui l'invo-

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1      Ulekberg, Vita Martini Lutheri, p. 262" et seq.

2      Mbnzel, Nouvelle histoire des Allemands, t. I, p. 200.

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quaient à la fois comme leur apôtre et leur libérateur, qu'allait faire Luther? Luther avait salué, dans les rebelles, les instruments des vengeances divines; il ne pouvait en disconvenir. Mais si Munzer triomphait, si le prophète du meurtre devenait le maître spiri­tuel de la Germanie, Luther tombait de sa chaire ; l'Ecclésiaste de Wittemberg, l'élu du Seigneur, le pur disciple du Christ rentrait dans l'ombre. Luther répondit au manifeste des paysans par une exhortation à la paix. Pour toute réponse, Munzer déchira une page du pamphlet de Luther contre l'Ordre ecclésiastique et l'en­voya au prêcheur de conciliation. Cette page portait : « Attendez, mes seigneurs les évêques, larves du diable ; le docteur Martin veut vous faire lire une bulle qui sonnera mal à vos oreilles, bulle luthérienne. Quiconque aidera de son bras, de sa fortune, de ses biens, à ruiner les évêques et la hiérarchie épiscopale, est un bon fils de Dieu, un vrai chrétien, qui observe les commandements du Seigneur. » Osiander regrettait que Munzer n'eût pas connu cet au­tre passage du libelle de Luther contre Priérias: « Si, contre les voleurs nous employons la potence, contre les meurtriers le glaive, contre les hérétiques le feu, nous ne laverions pas nos mains dans le sang de ces maîtres de perdition, de ces cardinaux, de ces pa­pes, de ces serpents de Rome et de Sodome, qui souillent l'Eglise de Dieu1! » Luther prêchant la révolte et la guerre d'extermination contre les seigneurs ecclésiastiques, ne pouvait logiquement ab­soudre les autres seigneurs et son exhortation à la paix n'était que l'œuvre d'un incendiaire devenu pompier. Mais en temps de révolu­tion, les passions suivent la logique et n'entrent pas dans les com­promis de la diplomatie. Le révolté menaçait Luther jusque dans Wittemberg, et juste au moment où cet ascète luxurieux allait prendre femme. La nécessité lui mettait le pied sur la gorge ; il fallait faire volte-face, renier sa logique, mentir à ses doctrines, de­mander le sang chrétien qu'il voulait, hier encore, épargner. L'op­primé que Dieu suscitait devint tout à coup un rebelle à écraser. « Allons mes princes, crie Luther, aux armes ! Frappez, percez ! les

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1. Ûi>. Luth. t. II, fol. 120; Osiand. Cent. 161, p. 10?.

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temps sont venus, temps merveilleux où, avec du sang, un prince peut gagner plus facilement le ciel que nous autres avec des priè­res. Frappez, percez, tuez en face ou par derrière : car il n'est rien de plus diabolique qu'un séditieux ; c'est un chien enragé qui vous mord, si vous ne l'abattez. Il ne s'agit plus de dormir, d'être pa­tient, miséricordieux: le temps du glaive et de la colère n'est pas le temps de la grâce. Si vous succombez vous êtes martyrs devant Dieu parce que vous marchez dans son Verbe, mais votre ennemi le paysan révolté, s'il succombe, n'aura en partage que la géhenne éternelle, parce qu'il porte le glaive contre l'ordre du Seigneur : c'est un fils de Satan1. » Les seigneurs s'étaient réunis à Frankenhausen. Leur armée était sous les ordres du landgrave de Hesse et de Georges de Saxe. Munzer avait choisi, pour asseoir son camp, un monticule, dont il avait entouré la base de débris d'arbres et de charriots, pour n'être pas entamé par la cavalerie. L'armée des princes s'était rangée en ordre de bataille dans une vaste plaine : au centre, une masse noire d'infanterie ; sur les ailes, les cuirasses luisantes des cavaliers ; dans les rangs, les vieux canons des for­teresses. Sur le flanc de la montagne, aucun ordre, aucune com­binaison, rien que des masses inégales, séparées par des accidents de terrain et semblables dans leurs mouvements à des nuages qui rouleraient l'un sur l'autre. Sans les étendards qui s'agitaient au dessus des têtes, sans les cris qui s'échappaient de ces groupes incohérents, on eût pu prendre cette cohue pour un de ces audi­toires que Munzer traînait à sa suite. L'engagement eut lieu comme dans Tite-Live ou chez les Gaulois : d'abord la harangue militaire, puis la charge au son des trompettes. Ce ne fut pas un com­bat mais une boucherie. Les boulets semèrent l'effroi dans les masses des paysans ; puis les fantassins se ruèrent sur eux ; enfin la cava­lerie vint les écraser. Les paysans tendaient le cou en chantant au Seigneur ; les mineurs, qui opposèrent une vigoureuse résistance, se firent tous tuer. On amena, dans le camp des vainqueurs, Munzer, qui devait, durant la bataille, recevoir dans son manteau les bou-

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1 Opéra Luthee. t. II, p. 130.

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lets de l'ennemi ; il était sanglant, la poitrine à demi-brisée : il fut torturé, confessa la foi Romaine, maudit Luther, le premier auteur de ses égarements ; puis le bourreau lui trancha la tête, la planta sur une pique avec cette inscription : « Munzer, criminel de lèse-majesté. » Les seigneurs poursuivirent les bandes de paysans dans les forêts et les exterminèrent jusqu'au dernier. Pendant les deux ans que dura la révolte dans la Forêt-Noire, la Souabe, la Franconie, l'Odemvald, la vallée du Necker, le Wurtemberg, l'Alsace, elle se déchaîna comme un  ouragan   épouvantable, ravageant surtout le sud et l'ouest de l'Allemagne. Cent mille hommes tués sur les champs de bataille, sept villes démantelées,  mille monastères rui­nés, trois cents églises incendiées, d'immenses trésors de peinture, de sculpture, de vitrerie, de calcographie anéantis :  Tel fut son bilan. Si les paysans eussent triomphé, la Germanie fût  retombée dans le cahos. « Au jugement de Dieu, dit Cochlée, Munzer et ses paysans crieront devant Dieu et ses anges : Vengeance contre Lu­ther ! » Erasme, Hospinien, Simonis sont, sur ce point, de l'avis de Cochlée et de Munzer. Au point de vue humain, la conduite de Lu­ther, blâmable selon les principes de la logique et de la morale, fut d'une habileté toute machiavélique. Pour gagner les princes à sa cause, il admet cet évangile politico-religieux qui  fait du pauvre un paria. Non seulement il sacrifie le principe démocratique, mais il renonce encore à ce sacerdoce dont il faisait l'apanage  de tout chrétien, et jusqu'à cette foi sans œuvre, belle perle qu'il avait dé­couverte. Maintenant il lui faut des œuvres de sang, un sacerdoce pour expliquer l'Evangile, une foi infaillible qu'on doit respecter et des seigneurs pour prêter main  forte à la réforme.   « A l'âne  du chardon, un bat et le fouet ; aux paysans, de la paille d'avoine ; s'ils ne veulent pas céder, le bâton et la carabine : » voilà le droit selon Luther. Pendant que le sang des paysans coulait  à  flots, cet exécrable saltimbanque allait s'ébaudir avec une femme. Il y a peu d'exemples d'un  contraste plus triste  et d'un plus absolu manque de cœur.

59. Nous n'avons rien dit de  la caricature du moine-veau ; le veau a grandi vite ; il est devenu bouvillon fringant, puis taureau

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qui labourait la terre avec ses cornes. Dans ses écrits, il a jeté sa gourme ; dans sa vie, il va faire éclater les prouesses de la vertu réformée. De la Wartbourg, le chevalier Georges écrivait:« Ma chair est indomptée ; elle bout, elle me brûle de  ses ardeurs :  Indomitae carnis magnis ignibus uror. » Au sortir de la Wartbourg, il déclame encore contre le Pape et les moines, contre les scolastiques et les docteurs en droit canon ; mais il n'a pas d'ennemis plus odieux que le célibat ; aussi, pour en triompher, fait-il usage de toutes ses ar­mes : colères, mépris,   sophismes,  épigrammes,  quolibets,  bons mots ! Quelquefois on dirait d'un convive  sortant d'un souper de Pétrone et prêchant sur le mariage : il faut éteindre les lampes ou prendre un éventail. Jusqu'à quarante-deux ans, il a été chaste ; il avait même fait vœu de l'être toute sa vie ; à l'entendre, après sa quarante-deuxième année, l'homme n'a point ici-bas un devoir plus pressant que de sécréter son sperme. Ou il n'a été jusqu'à présent qu'un infâme en secret, ou il nous prêche maintenant une doctrine infâme. Quelques Pères nous disent que le péché des anges déchus fut de se laisser séduire par des filles des hommes ; pour les anges de la terre, c'est l'aboutissement fatal de toutes leurs défaillances. Mais Luther, qui se faisait peindre avec une auréole, ne paraît pas l'avoir méritée. Écolier, il fréquentait la maison d'une veuve et s'é­prit d'une jeune fille; à Erfurt,  il chantait : « Sur la terre, rien de plus doux que l'amour d'une femme. »  Depuis longtemps  les   ca­tholiques prévoyaient qu'il finirait par succomber, lui,  prêtre si orgueilleux et si intrépide buveur, aux nécessités physiques qu'il a peintes avec tant d'énergie. Lui-même ne se  montrait pas  farou­che : « Les Wittembergeois, qui donnent des  femmes à tous  les moines, ne m'en donnent pas à moi ! » disait le Saxon.   Quelques-uns d'entre eux avaient besoin pour le repos de leur âme, qu'il vio­lât ses vœux  de  continence ;  aussi   l'étourdissaient-ils  de  leurs criailleries. Une femme écrivait, comme offrant sa  main : «Qu'il était temps que le nouvel Elie montât au ciel,  écrasât le  serpent monacal sous ses pieds et se mariât. »   Luther  s'excusait sur  son défaut de goût, sur sa faible complexion, sur son impuissance; sur­tout il craignait la colère de l'électeur de Saxe qui ne voyait dans

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le mariage des prêtres qu'un concubinage déguisé ; les railleries d'Erasme, qui s'était moqué si impitoyablement de Carlostadt et les ordres de l'Empereur, qui pouvait l'envoyer au supplice comme hérétique. D'autre part, il voyait les prêtres, ralliés à sa cause, fléchir souvent et se réconcilier avec Dieu ; au contraire, le prêtre une fois marié, la femme était le lien qui enchaînait l'apostat à la réforme. Luther savait que chaque hymen sacerdotal valait à la réforme une recrue définitive, qui en procrérait d'autres à son image. L'électeur de Saxe étant mort, Luther s'enhardit ; le 25 juin 1525, sans en rien dire à personne, il épousa presque secrè­tement une religieuse de vingt-six ans, nommée Catherine Bora ; c'était une grosse fille rieuse, assez leste ; elle donna à l'impuis­sance de son mari moribond, sept enfants ; mais lui fit souvent éprouver dans le mariage, tous les ennuis de la vie conjugale. Ce mariage fut, pour Mélanchthon, un coup de foudre ; les autres se contentèrent d'en rire ; quant à Luther, il donna, de sa décision subite, cette raison au moins singulière, qu'il avait voulu faire rire les anges et pleurer les démons. On a recherché les causes réelles d'un mariage si précipité ; on a cru les trouver dans les disposi­tions libertines des parties contractantes et dans la situation com­promise de la religieuse. Quelle garantie, en effet, a-t-on de la chasteté d'un moine qui se complaît à peindre avec des images lu­briques les joies du mariage et en analyse avec complaisance tous les mystères ? Et comment croire à la vertu d'une jeune fille à l'âge des passions, qui fuit son couvent, va chercher un asile dans une ville aussi corrompue que Wittemberg, qui est recherchée en autres par Gloz et Baumgcertner, et vient en pleurant déclarer qu'elle ne veut avoir pour époux que Luther ou Amsdorf, le com­pagnon de brasserie. La fécondité fut miraculeuse ; peu après le mariage, la jeune épouse accouchait. C'est l'opinion d'Erasme, de Wimpina, d'Agricola, de Faber, de Raynaldi, de Graveson, et de beaucoup d'autres ; c'est le bruit de l'Allemagne tout entière que Catherine avait mis au monde un enfant hors mariage et que Lu­ther avait, comme on dit, rôti le balai. En tout cas, ce coup de maître ne fit pleurer personne. Les catholiques dénoncèrent l'in-

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ceste ; les moines prirent leur revanche. Depuis quinze ans Luther les bafouait avec fureur : à leur tour, ils lui adressèrent des épithalames, odes, cantiques, critiques, poèmes héroï-comiques, leur muse se permit tous les tons et tous les idiomes. « Adieu cuculle, adieu cape, adieu prieur, gardien, abbé ; adieu, tous les vœux et gai, gai, gai :

I cuculla, vade cappa

Vale prior, custos abba

Cum obedientià,

Cum jubilo.

Ite vola, preces, horae

Vale timor cum pudore

Vale conscientia

Cum jubilo,

 

    60. « Voici qui crie bien haut, écrivait à ce propos Henri VIII,  dans l’Assertio septem sacramentorum : c'est que tu aies contracté avec cette nonne d'incestueuses noces et que tu la souilles chaque jour dans ton lit effronté, à la face du ciel, à la honte des bonnes mœurs, au mépris des vœux de continences, que tu violes effron­tément. Quand tu devrais mourir de honte, misérable ! tu fais pa­rade de tes souillures; ton front s'enorgueillit, et au lieu de faire amende honorable, tu pousses à l'infamie d'autres moines qui te ressemblent.» Ces objurgations sont justes ; il ne faudrait pas croire cependant que Luther cherchait uniquement des satisfactions sen­suelles ; si tel avait été son but, il y avait pour lui des remèdes plus efficaces et autrement secrets que le mariage. Ses noces, exi­gences, si l'on veut, d'une chair impétueuse, furent surtout une inspiration de propagande. L'opinion avait flétri jusque-là les es­sais de mariage monacal. On murmurait en voyant passer des figu­res d'hommes et de femmes encadrées sous le même capuchon. Luther avait beau dire et enfler la voix ; personne ne se trouvait as­sez hardi pour échanger, contre les coups de fouet de la conscience publique, les bénédictions de Luther. Mais dès qu'il a prêché d'exemple, il est, en Allemagne, quelque chose de plus hardi que l'opinion, c'est la paillardise. Ce mariage est un coup d'éclat, un

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entraînement décisif, le dernier acte de la comédie luxurieuse dont les caricatures et les pamphlets eussent laissé languir  le dénoue­ment. « Entendez-vous! s'écrie Florimond de  Rémond, les trom­pettes de Cupidon ? Voici des échelles placées aux murs  des mo­nastères, dont les fondements s'ébranlent et s'écroulent ; un régi­ment de moines s'élance à travers les brèches, haletant de désirs et courant après les jeunes religieuses, surtout après celles qui, ré­veillées par le son des fanfares luthériennes, ont rompu les grilles, déchiré leurs voiles et se répandent dans le camp voisin. »  Voilà ce que Florimond de Rémond appelle les fruits de la copulation de Luther et de Catherine. La plupart des couvents s'ouvrent ; les vierges folles et les moines libertins prennent la clef des champs ; ils se cherchent au grand jour et s'unissent en face de l'Allemagne. Désormais le luthéranisme a un clergé et des ouvriers  d'avant-garde ; il s'est fait une hiérarchie et une armée en vidant les mo­nastères. Les moines sécularisés, lorsqu'ils n'ont pas d'églises à des­servir, deviennent compositeurs d'imprimeries protestantes ou com­mis-voyageurs en librairie. Les magistrats qui avaient mission de rechercher les livres hétérodoxes, fermaient les yeux : comment le peuple se serait-il montré plus soucieux que les magistrats de gar­der un édit impérial ? Les libraires se prêtaient à cette propagande de libelles luthériens, parfois sous de faux titres et doublaient les chances de séduction. De leur côté, les princes, voyant les monas­tères vides, mirent la main dessus. Les biens de l'Eglise ont été de tout temps, pour les convoitises, une séduisante amorce ; le branle-bas de la révolution sous toutes ses formes ; ici, c'est le palladium du protestantisme. A ceux qui se mettaient en révolte contre l'au­torité spirituelle, Luther décernait une couronne terrestre, formée de diamants, de pierreries, de l'or des monastères ; et une couronne céleste tressée de la main de Dieu. Les trésors des cloîtres ressem­blent à la semence sanglante de Tertullien et enfantaient chaque jour, à la réforme, de nouveaux disciples. Le docteur lui-même af­firme que les ostensoirs d'or ont fait beaucoup de conversions. Lu­ther avait dressé, à l'usage des voleurs, un Code en huit comman­dements : Pour les pasteurs protestants la plus large part, afin

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qu'ils se gobergent bien, eux et leur famille; la seconde pour les instituteurs ; la troisième, pour les vieillards ; la quatrième, pour
les orphelins ; la cinquième, pour les pauvres, la sixième, pour les voyageurs ; la septième, pour l'Eglise ; la huitième, pour créer des
magasins contre la disette. C'était un ordre de charité chrétienne, mais fondé sur le brigandage. La confiscation des biens du clergé, attaque au droit de propriété, subit la loi commune de toute me­sure révolutionnaire, et marcha accompagnée de tumultes, de pil­lages à main armée, des colères du vainqueur, du sang des vaincus,
quand, fidèles à la loi des sociétés, ils défendaient leurs biens, ou que, peu inquiets des biens périssables, ils luttaient au nom de la foi et de la conscience. Ces excès rappelaient les pillages de Verres en Sicile ; Luther finit lui-même par en rougir et par plaider les circonstances atténuantes. Georges de Saxe repoussa ses avances ;
dans une longue lettre, il fait crier contre Luther, les églises pro­fanées, les prêtres mendiants, les vierges frappées de déshonneur, les moines en exil, l'inceste qui se promène dans la rue, l'idolâtrie qui lève le front, la ruine dans les campagnes, l'incendie dans les villes, l'incrédulité dans les chaires, partout l'impiété, le vol, l'ho­micide et la tyrannie. Pour cacher sa honte, le soi-disant réforma­teur cherchait des remèdes à tant de maux ; sa fertile imagination n'en trouva pas d'autres que de supprimer, partout où il le put par la force, le culte catholique, d'abolir la liturgie sacrée, de suppri­mer le chant grégorien, d'établir ses prêches et de pousser partout les prêtres mariés. On s'extasie parfois sur les progrès providen­tiels de la réforme protestante. Le protestantisme est le fils des sept péchés capitaux ; il a commencé par l'orgueil, il s'est pour­suivi par la sensualité, il a consommé son triomphe par l'in­ceste, le brigandage, l'assassinat, en attendant les séditions, les guerres civiles et l'extermination des dissidents ou des réfractaires. A cet égard, il offre le prototype de tous les exploits révolution­naires ; nos fameux progrès sociaux se résolvent trop souvent en guerre à tous les préceptes divins, à toutes les institutions de Dieu.


      61. Il serait impossible, en jetant les yeux sur l'Allemagne, de ne pas éprouver un sentiment de tristesse. Tous les liens religieux

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et sociaux sont dissous ; on n'écoute plus ni Pape, ni empereur. Luther a fait des grands vassaux de l'empire autant de  tyrans qui régnent en despotes, dans le sanctuaire comme dans le palais élec­toral, tourmentent les corps et violentent les consciences. Pontifes et princes, administrateurs et pasteurs,  ils élisent et consacrent le ministre évangélique, jugent la doctrine pour la maintenir ou la prohiber et proscrivent qui ne veut pas croire à l'infaillibilité  doc­trinale de leur épée. La chaire n'est plus qu'une tribune où  monte quelque apostat ignorant pour distribuer le pain de vie aux oreilles de son troupeau officiel. Avarice, orgueil, méchanceté, voilà les vertus qu'étale  le clergé nouveau. Les théologastres pullulent ; l'humaniste n'est plus qu'une ombre fugitive. Partout où règne le luthéranisme, l'art, la science, les lettres, la liberté même n'exis­tent plus. De Meissen à Bâle, on ne voit que chaumières incen­diées, couvents rasés, palais en ruines. Les trésors  des basiliques et des monastères sont anéantis ou appartiennent à quelqu'électeur qui laisse mourir de faim ceux dont il hérita grâce à Luther et qui laisse mourir de faim les disciples de celui qui l'investît de l'héri­tage. La presse ne s'occupe plus de livres classiques ; elle ne vomit que des pamphlets immondes. Le prêtre fidèle est chassé, dépouillé, c'est la loi du vainqueur. Swenckfeld, Carlostadt et tant d'autres qui, sur la parole de Luther, ont pris la Bible pour  l'interpréter, sont condamnés aussi à mendier leur pain sur la grande route, parce qu'ils ont traduit autrement que le docteur, un monosyllabe. Pour remédier à tant de maux, il fut décidé qu'une diète  se réuni­rait à Augsbourg en 1530. Charles-Quint y vint d'Italie et entra dans la ville avec toutes les magnificences de l'empire. Luther se tenait prudemment caché dans la citadelle de Cobourg, de peur que sa présence n'éveillât la colère de l'Empereur et ne fit appli­quer l'édit de Worms. Les princes luthériens auraient même voulu attendre Charles-Quint aux pieds des Alpes et lui fermer l'entrée du Tyrol ; Luther, plus prudent, avait fait écarter cette résolution. Le lendemain de l'entrée solennelle de l'Empereur, fut célébrée, avec plus de magnificence encore, la fête du Saint-Sacrement. Les princes réformés, invités à la procession, s'y refusèrent en disant qu'ils y

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mettraient plutôt la  tête ; ces airs bravaches, en présence d'un prince qui ne demandait la tête de personne, suffiraient à caracté­riser ces électeurs. On a, de leur personne et de leurs symboliques, des notions plus explicites: le motif de ces princes, c'est  que  Lu­ther avait déclaré que Jésus-Christ n'est réellement  présent, dans l'Eucharistie, qu'à la consécration et à la communion. Ces princes scrupuleux étaient le polyphage Jean de Saxe, dont le ventre était supporté par un cercle de fer ; son fils, dont l'ignorance était pro­verbiale ; le  bigame Philippe de  Hesse, dont il suffit  de citer le nom ; Wolfgand, prince  d'Anhalt,  qui  ne savait  même  pas  ses lettres ; Ernest et François de Lunebourg qui, ne voulant pas lais­ser à leurs valets le soin de piller les églises, volaient de leurs propres mains les vases sacrés. L'édit de Worms défendait aux no­vateurs de prêcher leur doctrine en chaire ; sous prétexte qu'ils ne pouvaient se passer de nourriture spirituelle, les princes luthériens, en entrant à Augsbourg, avaient établi leurs chapelles privées où se portait la populace. La ville fourmillait  de  prédicateurs  zwingliens, anabaptistes, carlstadiens, luthériens, illyriens, qui se  dis­putaient entre eux, mais s'entendaient parfaitement pour fulminer contre les papistes et contre le célibat. L'empereur fit défendre, à son de trompe, ces scènes de Bas-Empire. A défaut de réunion commune dans les églises, on voulut donner, aux  princes, des  di­vertissements au théâtre ; sous ce prétexte, on les fit assister à une mascarade dont la scène principale était la combustion d'un fagot ; prêtres et moines défilaient autour ; enfin l'empereur avec un grand sabre et un pape tenant deux cruches, une d'eau, l'autre d'huile, et c'est la cruche d'huile que le Pape verse sur le fagot pour empê­cher que les flammes ne le dévorent: si, au lieu d'huile, nous avions le pétrole, ce serait encore pétillant d'actualité. La diète s'ouvrit le 20 juin avec les solennités d'usage. Le secrétaire du cardinal Campeggio, Frédéric Nauséa, poète, savant, médecin, jurisconsulte, était présent, ainsi que le controversiste Faber, qui  mourut  évêque  de Vienne. Après le discours d'ouverture, on ouvrit la porte aux bour­geois et on fit place aux théologiens du parti de Luther : Mélanchthon, le diplomate des luthériens ; Agricola, le chef de la secte des

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Antinomiens ; Justus Jonas et Spalatin, qui moururent, dit-on, dans la foi de leur maître. Les zwingliens, les carlstadiens et les anabaptistes restèrent dans la foule. Les luthériens demandaient, à Augsbourg, la liberté de conscience ; mais ils étaient résolus, contre tous ceux qui ne partageaient pas leur créance, aux mesures de rigueurs, jusque et y comprise la proscription.

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