FOI CHRÉTIENNE
hier et aujourd'hui
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c) Point d'insertion de la foi
Ce deuxième pas accompli par l'esprit moderne, la conversion vers “l'opérationnel», a fait échouer en même temps une première tentative de la théologie pour apporter une réponse aux données nouvelles.
En effet, pour s'adapter à la problématique de l'historisme, qui réduisait la vérité aux «faits », elle avait présenté la foi elle‑même comme de l'histoire.
A première vue, elle ne pouvait que se féliciter de cette tournure. Car enfin, par son contenu essentiel, la foi chrétienne se réfère à l'histoire. Les affirmations bibliques ont un caractère historique et non pas métaphysique.
La théologie devait donc apparemment se réjouir, en voyant la métaphysique relayée par l'histoire. Il pouvait même sembler que son heure à
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elle était maintenant venue; peut‑être même pouvait‑elle enregistrer cette nouvelle évolution comme un résultat de son propre point de départ.
Mais lorsque la technique se mit à détrôner de plus en plus l'histoire, un tel espoir fut vite déçu. Alors une nouvelle idée se fait jour et l'on éprouve le besoin d'établir la foi non plus sur le plan du factum, mais sur celui du faciendum, et de la présenter, grâce à une “théologie politique », comme un ressort de la transformation du monde.
On ne fait que revenir ainsi, me semble‑t‑il, à l'entreprise tentée dans la conjoncture de l'historisme, par suite d'une pensée unilatéralement dominée par la perspective de l'histoire du salut.
Voyant le monde moderne se tourner résolument vers l'opérationnel, l'on veut y répondre en transposant la foi elle‑même sur ce plan. Loin de moi la pensée de vouloir taxer ces deux tentatives d'absurdes. Ce serait les méconnaître.
Toutes deux ont mis en lumière certains aspects essentiels plus ou moins négligés. La foi chrétienne, d'une part, se réfère à des faits, elle est située d'une manière très spécifique sur le plan historique; d'ailleurs ce n'est pas un hasard si l'historisme et l'histoire se sont développés dans la sphère de la foi chrétienne.
D'autre part, il est certain que la foi n'est pas sans incidence sur la transformation du monde, sur son organisation, en élevant sa protestation contre l'inertie des institutions humaines et contre les profiteurs.
Et derechef on peut difficilement y voir un pur hasard si la conception du monde, comme objet de transformation par le travail (Machbarkeit), a germé à l'intérieur de la tradition judéo‑chrétien et si Marx, inspiré par cette tradition bien qu'en opposition avec elle, a pu penser et formuler une telle conception.
On ne peut donc nier que dans les deux cas un aspect réel de la foi chrétienne, resté trop caché, n'ait été ainsi mis en relief. La foi chrétienne est liée de façon décisive aux forces dynamiques essentielles de notre temps.
A la vérité, c'est la chance de cette heure historique que nous puissions comprendre d'une manière toute nouvelle la structure de la foi, en la situant entre le factum et le faciendum: la théologie a le devoir de percevoir et de saisir cette occasion pour découvrir et combler les lacunes du passé.
Cependant, s'il ne faut pas se hâter de condamner, une mise en garde s'impose tout de même. Car dans la mesure où ces deux tentatives deviennent exclusives, pour situer la foi uniquement sur
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le plan du factum ou du faciendum, on masque finalement la véritable signification de la profession de foi chrétienne.
En effet, en disant « Je crois », le chrétien ne veut pas d'abord esquisser un programme pour la transformation du monde, et il ne veut pas non plus se considérer comme un simple chaînon au bout de la longue suite des événements passés.
Pour souligner son caractère particulier, je dirais volontiers que le processus de la foi n'appartient pas à la relation «savoir/faire », qui caractérise une pensée centrée sur «l'opérationnel »; il correspond plutôt à une relation totalement différente “Prendre appui/comprendre» (stehen/verstehen). Ce sont là, me semble‑t‑il, deux conceptions, deux possibilités de l'être humain, qui ne sont pas indépendantes l'une de l'autre mais qu'il ne faut pas confondre.