Angleterre 17 

Darras tome 24 p. 82


§ VI. Saint Anselme de Cantorbéry et Guillaume le Roux.

 

   36. Pendant que l'ordre naissant de Cîteaux luttait héroïquement en France contre la corruption générale, la simonie et tous les désordres issus du lamentable abus des investitures, saint Anselme de Cantorbéry combattait pour la même cause en Angle­terre, résistant avec la douceur de l'agneau et la force du lion à la tyrannie de Guillaume le Roux 2. « Sur le siège primatial où ce grand génie s'était vu porter malgré son humble et opiniâtre résistance, dit Eadmer, il fit asseoir avec lui toutes les vertus monastiques dont il avait donné l'exemple à sa chère abbaye du Bec. Même abstinence, même douceur, même humilité, même patience inaltérable. Sa table hospitalière était largement ouverte à ceux qui le venaient visiter; il en faisait les honneurs avec un charme infini ; sa parole rappelait l'onction de saint Ambroise et la profondeur de saint Augustin. Mais il mangeait si peu, ajoute le biographe, que nous ses familiers, nous étions étonnés qu'il pût vivre. Placés à côté de lui, nous profitions du moment où il était tout entier à la conversation avec ses hôtes pour glisser à sa portée

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1 S. Robert. Molism., Epist. m; Pair, hit., 2. cif., col. 1294. s Cf. t. XXIII de cette Histoire, p. 222. '

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quelques morceaux de pain qu'il mangeait en parlant, sans s'aper­cevoir de notre supplément furtif. Mais les jours où les convives étrangers faisaient défaut, touchant à peine à ce qui lui était servi, il écoutait en silence la lecture qu'on faisait pendant le repas et attendait que chacun de nous eût mangé. S'il nous voyait nous hâter à cause de lui, il nous faisait avec un sourire angélique signe de prendre notre temps, et quand nous lui obéissions, il levait sa douce main pour nous bénir. Le nom de Jésus revenait sans cesse sur ses lèvres; tous ses entretiens avaient pour objet la sanctification des âmes et la vie de la foi. Il avait coutume de dire : « Tout le temps qui n'est pas employé aux études saintes et au bien des âmes, est du temps perdu. » Les évêques de cour, les clercs simoniaques, les moines scandaleux, épouvantés d'une sainteté si rayonnante, cherchaient à la déconsidérer. « Ce n'est pas un primat qu'on a donné à l'Angleterre, disaient-ils, c'est un prieur claustral. » Quand ils voulaient le mêler à leurs intrigues séculières, Anselme répondait : «Il y a longtemps que j'ai banni de mon cœur l'amour du siècle et de ses frivolités. Leur image seule est pour moi un objet d'horreur. » Il possédait ainsi son âme dans la patience, homme de paix au milieu d'ennemis qui détestaient la paix, ne répondant que par la mansuétude et la charité à tous ses persécuteurs, cherchant à vaincre en eux le mal par le bien qu'il leur rendait. Mais l'ambition et la convoitise étaient telles alors en Angleterre que sa patience et ses miséricordieuses exhorta­tions ne purent toucher le cœur de ses ennemis. La patience d'Anselme croissait avec les persécutions. Dans les orageux con­flits que la haine soulevait contre sa dignité et sa personne, il n'avait qu'une seule crainte, celle de dépasser dans quelqu'une de ses paroles la mesure de la plus charitable discrétion. Car son hor­reur pour le péché était telle que je l'ai souvent entendu répéter cette maxime : « Si me montrant d'un côté le péché et de l'autre les supplices infernaux, on me contraignait de choisir, sans hési­ter je me jetterais dans les flammes de l'enfer 1. »

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1 Eadmer, S. Anselm. Cantuar. cita, cap. n ; Pair, ht., t. CLV1II, col. 87.

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   37. Telle était la victime sainte qui se trouvait exposée aux brutales colères de Guillaume le Roux. « La violence de ce roi ne connaissait rien de sacré, reprend le chroniqueur. Les églises, les monastères étaient comme une proie entre ses mains. La religion était partout foulée aux pieds ; la corruption avait envahi le clergé et les religieux non moins que les laïques ; la licence et le crime débordaient; toute discipline, tout ordre, toute règle avaient dis­paru. Anselme sentait vivement la responsabilité que sa charge lui faisait encourir devant Dieu, mais il voyait aussi l'impossibilité de remédier au mal, tant que le roi dont la volonté était seule obéie dans toute l'étendue de ses états, loin de lui prêter son con­cours, encouragerait et protégerait tous les pervers. Dans cette situation hérissée de périls, il résolut de recourir au siège apos­tolique, en allant solliciter les conseils et l'intervention du pape Urbain II. Mais pour sortir du royaume il fallait l'autorisation de Guillaume le Roux. Une première fois, durant les fêtes de la Pen­tecôte qu'il célébra à la cour (24 mai 1097), Anselme lui fit deman­der par quelques-uns des principaux seigneurs la permission de se rendre à Rome pour des motifs de conscience et d'une impérieuse nécessité. — « Non, non, s'écria Guillaume. Je ne crois pas qu'il ait commis de péché assez grave pour avoir besoin d'en aller demander l'absolution à l'Apostolique. S'il ne veut que consulter le pape, je le crois plus capable de lui donner des conseils que d'en recevoir. » On vint transmettre ce jeu de mots sacrilège à Anselme, qui se contenta de répondre : « Le roi a la puissance en main ; il dit ce qu'il lui plaît. Aujourd'hui il me refuse son autorisation, peut-être me l'accordera-t-il une autre fois. En attendant, je continuerai de prier pour lui.» Au mois d'août suivant, le roi convoqua en assemblée nationale les évêques, les abbés et les grands pour délibérer sur les affaires de l'état. Anselme renouvela sa demande, qui fut rejetée pour la seconde fois et avec la même obstination. Enfin au mois d'octobre le roi nous ayant convoqués de nouveau à Winchester, poursuit l'hagiographe, le pontife reprit ses instances soit direc­tement, soit par l'intermédiaire des seigneurs, conjurant le roi de

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lui accorder de bon gré une permission qu'il se voyait obligé en conscience de lui demander pour la troisième fois. Guillaume frémit alors d'indignation : « Sa persistance m'excède, s'écria-t-il. Je suis assez intelligent pour comprendre que j'ai tout intérêt à refuser sa demande. Tant d'importunité me fatigue. Je lui défends de reproduire jamais sa requête. Qu'il se prépare au contraire à me rendre satisfaction pour toutes les vexations dont j'ai à me plaindre de sa part. » Anselme se contenta de répondre : « Je suis prêt à exposer au roi les justes raisons qui motivent ma demande et qui le porteront à l'accueillir. — Je n'admets point ses raisons, dit encore Guillaume. S'il va a Rome, qu'il tienne pour certain que j'annexerai tout l'archevêché de Cantorbéry à mon domaine, et que je ne le reconnaîtrai jamais plus pour arche­vêque 1. »

 

38. « Une véritable tempête agita les esprits après ces menaçantes paroles, reprend Eadmer. Les évêques et les grands se divisèrent entre eux, les uns prenant parti pour le roi, les autres pour l'archevêque. Ils prièrent tous Anselme de ne rien décider avant le lendemain, dans l'espoir de trouver durant cet intervalle quelque solution pacifique. Le lendemain donc ils revin­rent près d'Anselme et lui demandèrent s'il persistait encore dans son premier dessein. « J'ai consenti hier au délai que vous demandiez, répondit-il, non pas dans la pensée que j'aurais à vous tenir aujourd'hui un langage différent de celui de la veille, mais uniquement pour vous prouver que je n'agis point par caprice ni par un entêtement qui se refuse le temps de la réflexion. Dites au roi que mes dispositions sont aujourd'hui les mêmes qu'hier. Je le supplie, comme mon seigneur temporel, de m'accorder de bonne grâce et en toute confiance la permission que je sollicite. Qu'il en soit bien persuadé, elle n'a d'autre but que le salut de mon âme, les intérêts spirituels de cette grande chrétienté d'Angleterre, la gloire et la prospérité de son règne. — Ne parlez plus de cette autorisation, lui dirent-ils, jamais le roi ne la donnera. — S'il me

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1. Eadmer, Hisloria novontm, 1. II; Pair, ht., t. CLIX, col. 396-398.

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la refuse encore, reprit Anselme, je la prendrai sous ma responsa­bilité, me souvenant de la parole des apôtres : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes1.» A ces mots Walchelin, évêque de Winchester, fixant sur le noble pontife un regard à la fois ironique et scrutateur : « Le roi, mon seigneur, lui dit-il, et tous les grands du royaume savent fort bien qu'en général vous n'êtes pas facile à ébranler; mais que pour aller à Rome vous fassiez le sacrifiée de la plus haute dignité et de la plus grande fortune ecclé­siastique d'Angleterre, j'ai quelque peine à le croire.» Anselme qui connaissait le caractère de Walchelin, le regarda en face, et avec une expression doucement ironique se contenta de lui répondre : «Vraiment! » L'entretien finit là et les interlocuteurs allèrent en rendre compte au roi. Or, le conseil royal s'étant pro­longé sur des matières d'intérêt exclusivement séculier, Anselme leur fit dire qu'il siérait mieux à des évêques de laisser les choses de la terre à la disposition du roi terrestre et de se réunir entre eux pour conférer sur les intérêts de la religion et le salut des âmes. Ils revinrent donc près du saint pontife. C'étaient Walchelin, Robert de Lincoln, Osmond de Salisbury et Jean de Bath. Quand ils eurent pris place à droite et à gauche d'Anselme, celui-ci les fît asseoir et leur dit : « Frères, je vous ai mandés près de moi, parce que notre principal devoir est de nous occuper des choses de Dieu, de les étudier et de régler tout ce qui concerne notre charge pastorale. Vous êtes évêques et comme tels préposés au gouver­nement de la sainte Église. Si donc vous voulez en toute sincérité et droiture, sans aucun égard pour les considérations humaines, examiner les motifs qui me déterminent au voyage de Rome, je vous les exposerai comme à de fidèles ministres du Seigneur, véritables enfants de Dieu. J'entendrai ensuite vos observations et je suivrai le conseil que vous me donnerez en conscience et en vue de Dieu. » Ainsi interpellés, les évêques n'osèrent point accepter cette proposition. « Permettez-nous, lui dirent-ils, de nous concerter auparavant entre nous, puis nous reviendrons

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1. Act., v, 29.

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vous apporter notre réponse. » Ils se retirèrent donc pour délibérer entre eux : après quelques pourparlers ils dépêchèrent Walchelin et l'évêque de Lincoln afin de prendre à ce sujet les ordres du roi. Au retour des deux envoyés la délibération fut close, et revenant tous près d'Anselme, ils lui en firent connaître le résultat en ces termes : « Seigneur et père, vous êtes le modèle de toutes les vertus, vous êtes un saint, votre conversation est avec les cieux. Pour nous, attachés à nos familles, retenus par des parents que nous soutenons de notre crédit, intéressés aux mille affaires du siècle et les aimant, nous en faisons l'aveu, il nous est impossible de vous imiter dans la sublimité de votre vie et de nous détacher, comme vous, des choses du monde. Si vous daignez condescendre à notre faiblesse et marcher dans notre voie, nous vous donnerons à vous-même les conseils que nous avons l'habitude de suivre, nous vous apporte­rons notre concours dans toutes vos difficultés, nous vous aide­rons à les vaincre. Mais si vous persistez à ne voir que Dieu seul, trouvez bon que nous restions fidèles au roi. » Quand ils eurent terminé, Anselme répondit par ces quelques mots : « Vous, avez bien parlé. Allez au roi votre seigneur; moi, je m'en tiens à Dieu. » Ils allèrent en effet trouver Guillaume le Roux et Anselme demeura presque seul 1.

 

39. « Notre grand pontife nous appela, continue Eadmer, nous fit asseoir en sa présence et tous ensemble préoccupés de l'issue du conflit, nous attendions le secours de Dieu. Peu de temps après les mêmes évêques revinrent avec quelques barons du royaume. S'adressant au saint, ils lui dirent : « Le roi nous charge de vous rappeler les divers sujets de plainte que vous lui avez donnés et par lesquels vous avez lassé sa pa­tience. Au plaid royal de Rockingham, alors que toute l'Angle­terre exaspérée contre vous réclamait votre expulsion, vous avez imploré la miséricorde du roi notre maître, et vous avez fait appuyer vos instances par les plus puissants intermédiaires.

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1. Eadmer, Histor. novor., loc. cit., col. 399.

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Le roi vous fit grâce ; en retour vous juriez d'observer à l'avenir toutes ses lois et de les maintenir en féal sujet contre quiconque les voudrait enfreindre. Dès lors, on pouvait espérer que vous vous tiendriez en repos. Voilà pourtant qu'aujourd'hui, violant votre promesse, foulant aux pieds vos serments, vous déclarez votre volonté de partir pour Rome, malgré la défense royale. C'est un fait inouï dans ce royaume, c'est un attentat contraire à tous nos usages, qu'un grand d'Angleterre, et à plus forte raison un primat de Cantorbéry affiche une telle présomp­tion. De peur qu'une pareille tentative ne se renouvelle, soit de votre part, soit de la part de tout autre qui manifesterait de semblables velléités d'indépendance, le seigneur roi notre maître veut et ordonne que vous alliez prêter entre ses mains le serment de ne jamais, pour quelque cause que ce puisse être, interjeter appel au siège de saint Pierre, ni au pape son vicaire : sinon vous aurez à sortir immédiatement du royaume. Choisissez entre la prestation de ce serment et l'exil. Dans le cas où vous préféreriez vous conformer à la volonté royale et conserver votre archevêché, le roi vous enjoint de com­paraître au jugement de sa curie, pour y rendre compte des nombreuses infractions que vous avez faites à un premier ser­ment juré par vous sans la moindre intention de le tenir. » Après avoir ainsi parlé, sans attendre de réponse ils retournèrent près du roi 1. »

 

   40. «Anselme se leva, continue Eadmer, et nous ordonnant de le suivre, il se rendit au palais. A son arrivée dans royal, il alla prendre sa place accoutumée à la droite du trône, puis s'adressantau roi, il lui demanda s'il avait réellement donné l'ordre de lui adresser un tel message. Sur la réponse affirmative de Guillaume, il reprit : « J'ai juré entre vos mains d'observer les lois et les coutumes de ce royaume, cela est vrai. Mais j'ai ajouté, mon souvenir est très-présent : En tant qu'elles n'ont rien de contraire à la justice et à la loi de Dieu. » — A ces

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1. Eadmer, Histor. novor.. loc. cit., col. 400.

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mots, le roi et les princes l'interrompirent en s'écriant qu'il n'avait été question dans son serment, ni de Dieu, ni de justice. « Eh! de quoi donc aurait-il pu être question? demanda Anselme. A Dieu ne plaise qu'un chrétien observe et maintienne des lois et des coutumes contraires à la justice et aux commandements de Dieu. » Ces paroles furent accueillies par des murmures. Le roi et les princes secouaient la tête en signe d'impatience, mais nul ne put articuler une réponse. Anselme continua donc en ces termes : « Comment pouvez-vous dire que les coutumes du royaume s'op­posent à ce que moi, pour le salut de mon âme, pour le bon gou­vernement de l'église que Dieu m'a confiée, je puisse recourir au bienheureux Pierre et au pape son vicaire? Une telle coutume, si elle existait, serait, je le déclare, absolument contraire à la justice et à la loi chrétienne; tout serviteur de Dieu devrait la tenir pour nulle et non avenue. S'il en est ici qui prétendent qu'en tenant ce langage, je manque à la fidélité qui vous est due par tout féal sujet, je suis prêt à démontrer qu'il est impossible, au contraire, de vous donner une meilleure preuve de ma fidé­lité. Tout serment d'hommage a, chez les chrétiens, pour garantie inviolable la fidélité à Dieu. C'est sous cette auguste caution qu'un homme s'engage envers un autre homme. La formule vous le savez, est ainsi conçue : «Par la fidélité que je dois à Dieu, je vous serai fidèle. « Si donc la fidélité qu'on promet à un homme s'appuie sur la fidélité due à Dieu, il est clair que, dans le cas où la loi de l'homme viendrait à être contraire à celle de Dieu, le serment de fidélité juré à l'homme perdrait toute sa force. En ce moment la fidélité que je dois à Dieu et l'intérêt de son service exigent que je me rende à Rome près du pape, chef de la chrétienté, pour lui demander des conseils absolument nécessaires et à moi et au gouvernement de l'église d'Angleterre. Quel homme craignant Dieu oserait m'interdire une démarche si consciencieuse, si légitime? Souffririez-vous, seigneur roi, qu'un de vos princes riche et puissant détournât ses vassaux du service qu'ils vous doivent, les empêchât par la terreur et les menaces d'exécuter vos ordres et de  soutenir l'honneur   de votre cou-

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ronne? » A ces mots le roi et le comte Robert de Meulan, son principal conseiller, interrompirent l'archevêque et d'une même voix : « Oh! oh! s'écrièrent-ils, c'est un sermon qu'il nous fait là! Il n'y a pas dans ce discours un mot de raison, tel qu'il convien­drait d'en faire entendre à des hommes de sens. » Les autres princes renchérirent sur cette injure, et y applaudirent par d'étourdissantes acclamations. Ils voulaient fermer la bouche de l'archevêque leur père, mais celui-ci, calme au milieu du tumulte, les yeux baissés, le visage empreint d'une inaltérable douceur, demeurait sur son siège, comme si le bruit de ces vaines cla­meurs ne fût pas arrivé à ses oreilles. Lorsqu'enfin, fatigués eux-mêmes de leurs propres cris, ils eurent fait silence, Anselme, continuant de s'adresser au roi, lui dit : « Pour vous assurer à l'avenir de ma fidélité, vous voulez que je fasse serment de n'in­terjeter jamais, pour quelque cause que ce puisse être, aucun appel au bienheureux Pierre, ni au pape son vicaire. Mais vous ne pouvez, vous roi chrétien, donner un pareil ordre. Jurer ainsi serait abjurer le bienheureux Pierre. Or qui abjure Pierre, abjure manifestement le Christ qui a constitué Pierre prince de son Église. Et quand pour vous plaire, ô roi, j'aurais renié le Christ, vous me trouveriez donc encore digne d'être entendu à votre cour de justice ! Le témoignage d'un renégat serait donc admis à votre tribunal, pour m'y justifier des griefs dont vous m'accusez? — Bien! bien! s'écria le comte de Meulan. Allez vous présenter à Pierre et au pape. Nous savons ce que vous nous laisserez et ce qui vous attend! » A cette mystérieuse menace Anselme répondit : «Dieu sait ce qui vous restera après mon départ. Mais il peut, s'il lui plaît, me couvrir de sa protection du­rant mon voyage au tombeau des apôtres. » Ayant ainsi parlé, il se leva et reprit avec nous le chemin de sa demeure 1. »

 

41. « A peine avions-nous franchi le seuil du palais, que survinrent des messagers royaux, porteurs d'une communication inattendue. « Vous pouvez partir pour Rome, dirent-ils au pon-

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1. Eadmer, Hist. novor., loc. cit., col. 400.

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tife. Sachez pourtant que le roi notre maître ne souffrira pas que vous emportiez avec vous rien de ce qui lui appartient. — Mais, répondit Anselme, j'ai des équipages, des habillements, des effets, equilaturas, vestes et supellectilem, qui sont ma propriété. Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un pour soutenir que tout cela est au roi. Si l'on ne me permet point de les emporter, je ne renoncerai point pour cela à mon voyage; j'irais plutôt pieds nus. » Quand cette réponse fut transmise à Guillaume, il ne put s'empêcher de rougir de honte : « Je n'ai point dit qu'il partît nu-pieds, s'écria-t-il; allez le prévenir que d'ici à onze jours il devra se rendre au port d'embarquement. Il y trouvera un de mes officiers qui lui désignera, d'après mes ordres, les objets que lui et les siens auront permission d'emporter. » On revint en hâte porter cette nouvelle signification à l'homme de Dieu. Voyant ainsi toutes choses réglées, nous voulions rentrer enfin dans notre demeure. Mais Anselme, consommé dans l'art de posséder son âme en patience, retourna près du roi, le visage rayonnant de sérénité et de paix. «Seigneur, lui dit-il, je pars. Si cela se pou­vait faire de votre plein gré, ce serait à la fois et plus convenable à votre majesté royale et plus agréable à tous les gens de bien. Mais puisqu'il en est autrement, bien que je le déplore par atta­chement pour vous, je le supporterai courageusement en ce qui me concerne, et avec la miséricorde divine mon zèle pour le salut de votre âme ne sera en rien diminué. Maintenant donc, ne sachant quand il me sera permis de vous revoir, je vous recommande à Dieu : et comme un père spirituel à un fils bien aimé, comme archevêque de Cantorbéry au roi d'Angleterre, je veux, si vous ne la refusez pas, vous donner la bénédiction divine et la mienne. — Je ne refuse point votre bénédiction, » dit le roi. Alors le pontife levant la main droite sur la tête inclinée de Guillaume le Roux, traça le signe sacré de la croix. Il se retira ensuite, laissant le roi et les siens confondus de son intrépidité apostolique. Or ceci se passait l'an de l'incarnation du Fils de Dieu 1097, le jour des Ides d'octobre, férié Ve (jeudi 15 octobre) 1. »

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1. Eadmer, Hist. novor., loo. cit., col. 402.

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42. « Anselme revint aussitôt, continue l'hagiographe, à Cantorbéry, son siège métropolitain, la capitale chrétienne et la primatie de tout le royaume. Le lendemain il adressa une allocution suprême à ses flls spirituels et leur prodigua ses dernières conso­lations. Puis en présence des moines, des clercs et d'une multitude innombrable de peuple, il prit à l'autel, suivant la coutume, le bâ­ton et la gibecière des pèlerins, recommanda au Christ Jésus les enfants qu'il allait laisser orphelins, et suivi par la foule éplorée qui l'escorta de ses gémissements et de ses sanglots jusqu'aux portes de la ville, il commença son pèlerinage. Le même jour nous arri­vâmes à Douvres1. » dit Eadmer qui avec Baudoin de Tournai, ancien religieux de l'abbaye du Bec2, devait accompagner son saint archevêque, durant tout ce pénible voyage. « Nous rencon­trâmes à Douvres un clerc nommé Wilhelm de Warlewast, lequel à notre insu était le mandataire du roi. Les vents contraires nous ayant retenus quinze jours au port, Wilhelm durant cet inter­valle ne cessa d'être admis dans l'intimité de notre bienheureux père, entrant à toute heure dans son appartement, sortant avec lui, prenant chaque jour place à sa table, mais ne disant pas un mot de sa mission secrète. Enfin le quinzième jour, le vent passa à une direction favorable, les matelots pressèrent notre embar­quement et nous-mêmes, fatigués d'un si long délai, nous parta­gions leur impatience. On vit alors un spectacle à jamais lamen­table. Sur le port, en présence de la population entière, Wilhelm de Warlewast arrêta comme un fugitif le bienheureux Anselme, le père de la patrie, le primat de toute la Grande-Bretagne : il lui défendit, de la part du roi son maître, de quitter le sol anglais avant d'avoir soumis à son inspection toutes et chacune des choses

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1 La distance de Cantorbéry à Douvres n'est que de 12 milles anglais, environ 25 kilom.

2. C'est Ordérie Vital qui nous fait connaître la patrie de Baudoin. Il nous donne en même temps celle d'Eadmer lui-même, lequel était d'origine anglo-saxonne et né à Cantorbéry. Venerandus vir reverendos secwn itineris comités liabuit Bnlduinum de Tornaco Beccensem monachum, et Cantuariensem Eadmemm, natione Anglicum, qui vitam ejusdem patris posten diligenter conscripsit nd œdifi-cutionem animarum. (Order. Vital., Hist. Ecoles., 1. X; Pair, lat., t. CLXXXV1II, col. 738.1

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qu'il emportait avec lui. On étala donc sous les yeux du clerc inquisiteur les bagages, malles et porte-manteaux. Il les fit ouvrir et bouleversa tout, fouillant et retournant chaque objet, dans l'espoir de trouver quelque grosse somme d'argent. La foule immense suivait d'un regard attristé cette opération sacrilège et témoignait hautement son indignation. Enfin quand toutes les perquisitions furent terminées sans avoir produit le résultat que la convoitise royale en attendait, on permit au pontife de s'embarquer. Nous le suivîmes avec les bagages sur le navire, et les voiles se déployèrent au vent. Aussitôt que le départ d'An­selme lui eut été signalé, Guillaume le Roux fit saisir tous les domaines de l'archevêché de Cantorbéry. Par une série de décrets royaux, il annula et cassa les ordonnances rendues par le saint primat. La persécution sévit dans cette malheureuse église avec une fureur qui dépassait celle même dont le siège de Can­torbéry avait eu à gémir depuis la mort du vénérable Lanfranc jusqu'à la promotion de notre père Anselme. Les tribu­lations du présent n'avaient jamais eu d'égales dans le passé1. » — « Le départ d'Anselme brisa toutes les espérances des gens de bien, dit Guillaume de Malmesbury; nul n'osa plus résister à la tyrannie royale ; la simonie régna impunément dans toutes les églises d'Angleterre2. »

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