Lamennais et le Catholicisme libéral 6

Darras tome 40 p. 608


La joie fut immense partout, le Pape écrivit à Lamennais : « Nous avons béni le Père des lumières, duquel nous vient cette si grande consolation, qui a réjoui notre âme en proportion de la multitude de nos douleurs. Continuez donc, cher fils, à procurer à l'Église de pareils sujets de joie dans les routes de la vertu, de la docilité et de la foi, et employez les dons du talent et du savoir que vous possédez si éminemment, pour que les autres pensent et parlent unanimement suivant la doctrine tracée dans notre Encyclique.»


Cette joie était la dernière que Lamennais dut procurer à l'Église. A quelque temps de là, il remettait à Sainte-Beuve le manuscrit des Paroles d'un croyant. Tout ce qu'il y avait de passion concentrée, d'orages longtemps maîtrisés, de tendresse et de piété dans l'âme de Lamennais, lui était monté au cerveau comme une ivresse et s'exhala en une apocalypse sublime, véritable sabbat de colère

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et d'amour. Renonçant au rythme poétique qui ne convenait pas au mouvement plus oratoire que lyrique de sa pensée, il créa, avec des réminiscences de la Bible, cette manière harmonieuse et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire littéraire, d'un pastiche de génie. Le style des psaumes et des prophètes lui est si familier, qu'il s'y meut comme dans la forme naturelle de son esprit. Les deux caractères du génie de Lamennais, la simplicité et la grandeur, se déploient à l'aise dans ces quarante-deux petits poèmes. La piété, d'ailleurs, par un phénomène étrange parmi tous les phénomènes dont abonde cette vie extraordinaire, la piété avait survécu dans Lamennais à la soumission : il semble que les parfums de ses premières croyances se soient ravivés au souffle qui allait en briser le vase fragile.


Il est difficile de rendre compte des Paroles d'un croyant. C'est un ouvrage dont l'imagination fait les frais, d'où la doctrine est absente, où l'histoire ne parait qu'à l'état de rêve. Certaines pages sont, pour le fond et pour la forme, des chefs-d'œuvre : par exemple, l'exilé, le défenseur de la patrie, l'espoir dans la Providence, la prière ; d'autres pages donnent le cauchemar, notamment le tableau des sept rois. Pour le fond, autant que ce livre en a, l'auteur vise la Sainte-Alliance et le système politique de Grégoire XVI ; les rois sont des monstres, et les prêtres sont les séides des rois. On n'a point donné d'édition de cet opuscule où les personnages visés soient, comme on l'a fait pour le Télémaque, indiqués nominativement : il serait curieux de comparer la caricature à l'original. On n'en a pas fait non plus d'édition expurgée, ce qui serait très souhaitable, car, à côté de tableaux monstrueux, il en est d'autres d'une exactitude parfaite et d'une inimitable beauté. Le livre tel qu'il est, pendant qu'on l'imprimait, mit toutes les têtes à l'envers dans l'imprimerie ; après sa publication, il s'éleva, dans le ciel orageux, comme un météore sanglant. L'éclat fut énorme. Le peuple des ateliers, la jeunesse des écoles s'enivrèrent jusqu'au transport de ce vin fumeux. Chez les politiques, la répulsion fut profonde: « C'est un club sous un clocher », disait Mole; « C’est 93 faisant ses Pâques » ajoutait Royer Collard. Chez les catholi-

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ques surtout, le scandale fut à son comble. Un prêtre, homme de génie, jusque-là admirable dans ses œuvres et fidèle dans sa conduite, même au milieu d'épreuves parfois cruelles, prêchait en style biblique l'Évangile de la démagogie et soulevait les peuples contre les rois.


Grégoire XVI, trompé dans ses espérances, lança, le 7 des calendes de juillet, contre les Paroles d'un croyant, l'encyclique Singulari. « L'esprit a vraiment horreur, dit le Pontife, de lire seulement les pages de ce livre, où l'auteur s'efforce de briser tous les liens de fidélité et de soumission envers les princes et lançant, de toutes parts, les torches de la sédition et de la révolte, d'étendre partout la destruction de l'ordre public, le mépris des magistrats, la violation des lois, et d'arracher jusque dans leurs fondements tout pouvoir religieux et tout pouvoir civil. Puis, dans un suite d'assertions aussi injustes qu'inouïes, il représente, par un prodige de calomnie, la puissance des princes comme contraire à la loi divine, bien plus, comme l'œuvre de Satan, et il flétrit des mêmes notes d'infamie ceux qui président aux choses divines, aussi bien que les chefs des États, à cause d'une alliance de crimes et de complots qu'il imagine avoir été conclue entre eux contre les droits du peuple. N'étant point encore satisfait d'une si grande audace, il veut, de plus, faire établir par la violence la liberté absolue d'opinions, de discours et de conscience ; il appelle tous les biens et tous les succès sur les soldats qui combattront pour la délivrer de la tyrannie, c'est le mot qu'il emploie ; dans les transports de sa fureur, il provoque les peuples à se réunir et à s'associer dans toutes les parties du monde et sans relâche il pousse, il presse à l'accomplissement de si pernicieux desseins. » — L'Encyclique, on le voit, recherche certaines opinions de l’Avenir, et condamne même le système du sens commun, enseigné par Lamennais comme unique moyen de certitude. La condamnation, cette fois, est sans réserve et sans réticences.


Quand il en eut connaissance, le solitaire de la Chesnaye écrivit : « Je gémis qu'un pouvoir que j'ai tant aimé, soit descendu à un pareil degré d'ignominie. » A quelques jours delà, il ajoutait avec

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un superbe dédain : « Les lignes, tracées par Grégoire XVI, et qu'on ne prend même pas la peine de lire, sont comme les bandelettes qui enveloppent les momies : il parle à un monde qui n'existe plus ; sa voix ressemble à un de ces bruits vagues qui retentissent, solitaires, dans les tombeaux sacrés des prêtres de Memphis.»


X— Lamennais se trompait. Le prêtre de Memphis, la momie liée de bandelettes, c'était lui-même ; ou plutôt il passait à l'état de druide armoricain, prêchant dans la tempête, non pour apaiser son courroux, mais pour le déchaîner. Fait unique dans l'histoire et qui honore hautement cette école, de tous les disciples et de tous les collaborateurs du maître, pas un seul ne le suivit. Montalembert seul hésita quelque temps, mais céda enfin aux sollicitations amoureuses de Lacordaire. Quant à Lacordaire, Combalot, Rohrbacher, Gerbet, ils se firent un devoir, non seulement de s'éloigner, mais de protester par écrit public contre le scandale. Gerbet éleva même son acte de séparation à la hauteur d'un chef-d'œuvre de raison et de délicatesse. « Ah ! disait-il avec larmes, Dieu lit dans le fond de notre âme. Il y voit le désir de donner, s'il le fallait, tout notre sang pour obtenir, à Tertullien tombé, la grâce d'une seule larme. »


Réfractaire en 1834, Lamennais essaya, en 1836, dans un volume intitulé : Affaires de Rome, de jeter sur le dos du Pape la responsabilité de sa défection et se sépara publiquement de l'Église. Jusque-là il n'était que rebelle ; désormais, ce n'est plus qu'un prêtre apostat.


Le volume intitulé : Affaires de Rome, contient le récit du voyage des trois pèlerins, deux mémoires au Pape, un écrit sur les maux de l'Église et de la société, les encycliques du Saint-Siège et quelques réflexions de Lamennais. Cet ouvrage repose sur cette contradiction ridicule : 1° que le Pape et ses entours ont effectivement tous les torts ; 2° que lui, Lamennais, n'a rien de commun avec eux. Si Lamennais a toujours été, comme il l'explique, en dehors de l'Église, évidemment ce n'est pas l'Église qui l'a répudié : il lui a toujours été étranger, inconsciemment ; à la fin, il s'en est aperçu et a effectué la rupture.

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Voici en quels termes froids il s'en exprime : « On sent, dit-il, qu'après avoir conçu tout un ensemble de choses sous certaines notions fondamentales, que de bonne foi l'on croyait universellement admises, on est averti qu'on se trompait, que les bases sur lesquelles l'esprit s'appuyait n'étaient que de fausses imaginations, qu'en un mot on a vécu de longues années dans une involontaire et complète erreur sur des points d'une importance première; on sent, dis-je, que cela fait nécessairement beaucoup réfléchir. Les questions prennent une face nouvelle (comment nouvelle, puisque vous l'aviez toujours eu) ? et force est bien de chercher ailleurs le vrai qui vous échappe. Les controverses, si elles continuaient, ne pourraient dès lors être renfermées dans leurs anciennes limites : plus générales, elles s'établiraient sur des sujets tout différents. Je regarde donc et je désire qu'on regarde ce court écrit comme destiné à clore la série de ceux que j'ai publiés depuis vingt-cinq ans. J'ai désormais des devoirs et plus simples et plus clairs. Le reste de ma vie sera, je l'espère, consacré à les remplir selon la mesure de mes forces. Il n'est demandé à personne rien de plus(l). »


Voilà l'acte de rupture; en voici le motif. Le motif c'est que la Papauté est alliée avec les monarchies absolues et qu'il faut, pour le salut de l'Église, que le Pape rompe avec les rois pour faire alliance avec les peuples. Le Pape se refusant, au dire de Lamennais, à cette alliance démocratique, pour rester lié à l'absolutisme, doit en partager la destinée et en subir les disgrâces. La démocratie doit couvrir l'Europe d'un déluge ; la Papauté doit périr avec les royautés. Quant à Lamennais, cela va sans dire, il s'embarque sur l'océan pacifique de la démocratie victorieuse.


On a rarement vu acte plus grave motivé par de plus fragiles motifs. Le Pape, comme chef de l'Église universelle, n'est point allié avec les rois contre les peuples, ni avec les peuples contre les rois : il tient, en ses mains, l'Évangile, qui est la grande charte de tous les pouvoirs et de toutes les libertés. Si les rois sortent de l'Évangile, ils tombent dans la tyrannie ; si les peuples sortent de l'Évangile, ils tombent dans l'anarchie. Les conflits de l'anarchie et du

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(1) Affaires de Rome, p. 178.

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despotisme sont toute l'histoire des peuples en dehors de l'Église. Au contraire, sous la loi de l'Évangile, les droits respectifs des rois et des peuples sont également sacrés, et, sans goûter invariablement une paix impossible ici-bas, ils n'ont à subir, tant qu'ils sont fidèles à Dieu, ni anarchie ni despotisme.


Maintenant que le Pape, comme chef de l'Église ou comme prince temporel, croie utile à ses États ou avantageux à l'Église de ménager, dans telle ou telle circonstance, tel ou tel prince, est-ce que ces ménagements, dictés par la prudence, ont jamais empêché le Pape de parler sans confusion à toutes les puissances de la terre? Pie IX avait des allures plus belligérantes, Léon XIII suit un système plus temporisateur : en quoi cette différence de conduite implique-t-elle négation de l'Évangile et que penser du faible esprit qui, sur d'aussi pauvres imaginations, va jusqu'à l'apostasie et risque son salut éternel ? N'importe, le druide armoricain ne croit pas moins à une religion nouvelle.


« Si les hommes, dit-il, pressés de l'impérieux besoin de renouer pour ainsi dire avec Dieu, de combler le vide immense que la religion en se retirant a laissé en eux, redeviennent chrétiens, qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le nom de catholicisme. Nous avons expliqué pourquoi, en montrant dans un avenir inévitable et déjà près de nous, le christianisme conçu et l'Évangile interprété d'une manière par les peuples et d'un autre par Rome ; d'un côté, le pontificat ; de l'autre, la race humaine : cela dit tout. Ce ne sera rien non plus qui ressemble au protestantisme, système bâtard, inconséquent, étroit, qui, sous une apparence trompeuse de liberté, se résout pour les nations dans le despotisme brutal de la force et, pour les individus, dans l'égoïsme (1).»


Ainsi, d'après Lamennais, l'avenir n'appartient ni au catholicisme, ni au protestantisme, ni apparemment au mahométisme, au culte de Bouddha ou à la morale de Confucius, mais bien à une religion nouvelle, qui n'existe pas encore, dont on ne voit ni le fondateur, ni les croyances, ni les lois, ni le culte, ni la hiérarchie. On ne 

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(1) Affaires de Rome, p. 302.

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peut en dire ni bien ni mal, puisqu'elle n'existe pas ; seulement on doit penser que c'est un peu tard pour fonder une religion, surtout une religion qui soit un nouveau christianisme, étranger à l'autorité suprême et infaillible des Pontifes romains, non moins étranger aux conceptions du schisme ou de l'hérésie. On ne voit apparaître qu'un philosophisme vague et creux, des nuages qui gardent quelques reflets du soleil catholique, mais n'auront jamais assez de lumière ni de chaleur pour féconder la terre et réjouir les âmes.


Lamennais dit sa dernière messe le 7 avril 1833, jour de Pâques; il ne se séparait pas seulement de la politique pontificale ; en reniant l'autel, il reniait cette croix qu'une voix du ciel lui avait imposée par une sorte de prédestination divine. « Qui eût dit alors, s'écria Sainte-Beuve, qui eût dit à ceux qui se groupaient autour du maître, que celui qui venait de leur donner la communion ne la donnerait plus à personne, qu'il la refuserait lui-même à tout jamais, et qu'il allait avoir pour devise trop vraie un chêne brisé par l'orage, avec cette légende altière : Je romps et ne plie pas. »


Lamennais s'enfonça désormais dans la solitude. Voici le portrait qu'en trace A. de Pontmartin : « Bilieux, ombrageux et irascible, l'abbé Félicité devient, à chacun de ses pas vers l'abîme, plus taciturne et plus sinistre. En vain, semblable aux poltrons, pour se rassurer, écrit-il que ses nouvelles convictions lui donnent plus de paix et de bonheur qu'il n'en goûta jamais en aucun temps de sa vie. Il s'inflige à lui-même, à tout instant, les plus inflexibles démentis. Son visage jaune et ridé porte le deuil de ses croyances et refuse de se parer de ses mensonges. Sa conscience le met à l'index, comme le Saint-Siège : le sceau de la réprobation s'incruste peu à peu sur ce large front qu'illuminaient autrefois les clartés célestes de l'apologétique chrétienne. Ce n'est plus un homme, c'est un anathème qui marche; son attitude méfiante, son air farouche serrent le cœur; il repousse les témoignages d'admiration et de sympathie; il semble constamment redouter une allusion à ce qu'il a été, à ce qu'il n'est plus ; les louanges lui font l'effet d'un reproche, parce qu'il se demande avec angoisse si elles s'adressent

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au Lamennais de l'Essai sur l’indifférence ou au Lamennais des Affaires de Rome. Il ne veut qu'on lui parle ni de son passé qui le condamne, ni de son présent qui l'importune, ni de son avenir qui le tourmente. Il cherche dans les combinaisons mécaniques d'une partie de jeu d'échecs un moyen de ne rien dire, de ne rien entendre, de ne rien penser, de tout oublier. Son abord est si glacial et si lugubre, qu'il décourage l'amitié et qu'on finit par l'éviter au lieu de le plaindre. Les rares compagnons de ses belles années, qui ne consentent pas à le délaisser absolument, ne savent pas si, pour persister à le recevoir de loin en loin, ils ont à surmonter la répugnance que soulève le renégat ou l'effroi qu'inspire le désespéré. »


Après les Affaires de Rome, Lamennais publia encore, dans la note des Paroles d'un croyant, Le livre du Peuple, espèce de code des droits et des devoirs, le nouvel Évangile de la démagogie, et Une voix de prison, opuscule composé à Sainte-Pélagie, où Lamennais s'était fait enfermer par Louis-Philippe. Dans un autre ordre d'idées, il publia les Amschaspands et Darwands, sorte de rapsodie sur les combats de la mythologie manichéenne, avec application aux temps présents, et l'Esquisse d'une philosophie, en 4 volumes, ouvrage souvent remanié depuis 1825 et qu'il finit par rattacher à la théorie de Spinoza. On a détaché de cette philosophie un opuscule sur le Beau et un autre opuscule sur la Société première et ses lois. Nous n'avons point à parler ici de ces ouvrages. En 1848, Lamennais, élu député de Paris, fut membre de l'Assemblée constituante, où il ne passa que comme une ombre muette. A la même date, il publiait un journal intitulé : Le Peuple constituant ; mais alors sa verve était bien diminuée ; l'article de journal n'avait d'ailleurs jamais été son affaire ; par son éducation et par ses allures d'esprit, Lamennais était l'homme du livre, et il le réussit également bien dans la controverse et dans l'exposition.


Le génie est une sorte de royauté, et toute royauté déchue mérite des égards. Nous nous abstiendrons donc de toute invective, d'autant plus que les misérables adversaires de Lamennais applaudirent à sa chute comme à un triomphe. L'instinct jaloux et non point l'intérêt du catholicisme les poussait depuis longtemps à vou-

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loir écraser un homme, qui jusque-là avait dominé l'hysope gallicane de la hauteur du cèdre romain. Quand le cèdre abattu se réduisit à l'état de buisson poussé sur racine, ils s'en allaient partout, en se frottant les mains d'un air satisfait : « Ah ! nous l'avions bien dit. » En effet, l'assassin peut toujours prédire la mort de sa victime. Je ne les nommerai pas pourtant, ces misérables insulteurs, qui avaient oublié que le Christ est mort pour tous, surtout pour les plus grands pécheurs ; l'histoire ne doit pas se faire complice des scandales de la haine.


« Ah I s'écriait Mgr de Hercé, certes, je ne ressemble à saint Jean que par le caractère épiscopal, mais je suis disposé, pour l'imiter, à me transporter à Paris, à me jeter aux pieds de celui qui fut mon maître, et à les lui embrasser, en le conjurant de ne pas retourner ainsi le poignard dans le sein maternel de l'Église.» Si Lamennais n'eût entendu, dans sa retraite, que ce langage de la charité, peut-être serait-il revenu. Mais, poursuivi jusque dans la chaire sacrée, par des diatribes offensantes d'hommes qu'il ne croyait autorisés ni à le condamner ni même à lui répondre, Félicité de Lamennais, par le fait de ces grossières attaques, se retranchera de plus en plus dans l'orgueil du génie, et l'aigle, ainsi harcelé par les moustiques du gallicanisme, exagéra de plus en plus les écarts de son vol.


Sur la fin de sa vie, Lamennais employait son temps à traduire l'Enfer du Dante. Dans sa chambre, il n'y avait ni crucifix, ni statuette de la Vierge, ni bénitier, rien qui annonçât le prêtre. C'est là qu'il mourut en février 1854, après avoir réclamé l'enterrement des pauvres et refusé pour sa tombe tout ornement, même une simple pierre. L'Église, qui connaît le prix des âmes et garde des services rendus un souvenir immortel, ne cessa de solliciter, par des prières et par des visites, sa conversion. Rohrbacher fut, parmi ces visiteurs, l'un des premiers ; le curé de la paroisse et l'archevêque se rendirent également à la porte de la chambre où se mourait l'auteur de l'essai sur l'indifférence : ils furent éconduits poliment par les libres penseurs dont le libéralisme est synonyme d'impiété; autrement dans un chrétien qui veut mourir réconcilié

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avec Dieu, ils respecteraient aussi bien la liberté que dans le pécheur qui veut mourir impénitent. — A l'annonce de la visite de l'archevêque, le moribond voulut parler ; mais ne pouvant plus se faire comprendre, il se retourna vers la muraille avec un mouvement d'impatience et de découragement. Ensuite on l'entendit murmurer ces mots : « Où est Lacordaire ? » Ce furent ses dernières paroles. près sa mort on conduisit le cadavre au cimetière sans passer par l'Eglise; quand il fut enfoui, le fossoyeur demanda : « Y a-t-il une croix ? — Non », répondirent les amis. Ainsi finissait le prêtre qui semblait né pour être le Bossuet du XIXe siècle. Ainsi disparut de ce monde cet homme né pour être grand ; ce rare esprit, victime d'une logique impitoyable mise au service d'un principe faux ; ce prêtre qui finit par être un sectaire sans dogme ; ce philosophe qui ne fut plus à la fin qu'un rêveur; ce journaliste qui n'était plus qu'un pamphlétaire ; ce politique qui aboutit au démagogue.


Mais la vérité de Dieu reste éternellement. De tous les ouvrages de Lamennais ceux-là seuls vivront qu'il consacrait, dans sa première vie, à la défense de la vérité catholique ; les autres étaient morts avant leur auteur. Et pour que la force de la vérité fût plus manifeste, Lamennais, même infidèle, ne put rien ôter à leur crédit et à leur éloquence. Ni l'histoire, ni la politique, ni la philosophie ne prononceront plus son nom que par curiosité ; l'histoire de l'Église l'inscrit sur une colonne triomphale comme le nom du prêtre qui a donné, en France, l'impulsion victorieuse d'où sont sortis tous nos progrès. Pour nous servir d'une phase consacrée : s'il n'a pas vu tout ce qu'il a fait, il a fait tout ce que nous avons vu se produire d'utiles réformes dans les églises de France.


On a publié, depuis la mort de Lamennais, ses Œuvres posthumes , sa traduction du Dante et cinq volumes de lettres. Les Œuvres posthumes n'ajoutent rien ni à ses torts ni à sa gloire ; les lettres ont peut-être découvert le secret de sa chute dans les faiblesses de son génie. On le trouve là irrité pour la plus légère piqûre, découragé au moindre revers, implorant la mort quand il aurait pu se venger suffisamment par un sourire. Sa vie, comme il l'a définie lui-même, avait ressemblé à une de ces vallées étroi-

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tes et longues qui commencent sous un beau ciel, par un sol fécond, mais qui finissent sous des nuages sombres, par un sol aride, par des rochers mornes et des arbres déracinés.

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