Darras tome 5 p. 356
§ VIII. Dispersion des disciples.
40. « Cependant, continue l'historien sacré, les fidèles dispersés par la persécution, passaient d'une contrée à l'autre, évangélisant la parole de Dieu. Philippe 2 étant descendu dans la ville de Samarie, prêchait le Christ aux habitants. Les multitudes prêtaient une oreille attentive à ses discours; tous venaient l'entendre et admirer les prodiges qu'il opérait. Car, à la voix de Philippe, les esprits impurs sortaient en hurlant du corps des possédés; un grand nombre de boiteux et de paralytiques étaient guéris. La joie était donc grande dans la ville. Or il s'y trouvait un mage, nommé Simon, qui avait auparavant séduit le peuple de Samarie et se faisait passer pour un prophète. Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, tous l'écoutaient en disant : Celui-ci est la grande vertu de Dieu. — Depuis longtemps il les trompait ainsi par les prestiges
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moriam agimus et beati Joannis Baptistœ prœcursoris gloriosi, S. Stephani primi martyris, ac primi diaconi. (Liturg. S. Jacobi apostoli fratris Domini. là., ibid., pag. 36.) Pour ne pas multiplier inutilement des citations toutes identiques, il nous suffira de noter seulement les pages où le lecteur les pourra vérifier lui-même dans le savant ouvrage de Renaudot, tom. I, pag. 129, 173, 195, 221, 249, 266, £51, 292, 304, 316, 363, 376, 404, 415, 464, 482, 500, 518; tom. 11, pag. 18,34, 126, 514. Cet ensemble de monuments embrasse toutes les liturgies, depuis le canon éthiopien jusqu'aux missels de Bysance. Partout le nom du premier martyr saint Etienne est invoqué avec ceux de la bienheureuse Vierge Marie, et du précurseur saint Jean-Baptiste. Nous sommes donc fondé à dire qu'une tradition aussi unanime, dans toutes les Églises du monde, est nécessairement d'origine apostolique.
1 Nobis quoque peccatoribus famulis tuis partent aliquam et societatem donari digneris cum tuis sanctis apostolis et martyribus : cum Joanne, Stephano. (Missal. Homan., can. miss.)
2. (Act., Philippe est nommé immédiatement après saint Etienne, dans la liste des sept premiers diacres. vi, 5.)
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de son art magique. Mais quand ils eurent embrassé la foi à l'Évangile du royaume de Dieu que leur prêchait Philippe, tous, hommes et femmes, furent baptisés au nom de Jésus-Christ. Simon lui-même crut, et, après qu'il eut reçu le baptême, il s'attacha à Philippe. Les prodiges et les signes extraordinaires dont il était témoin le frappaient d'étonnement. Cependant les apôtres, restés à Jérusalem, ayant appris que Samarie avait reçu la parole de Dieu, y envoyèrent Pierre et Jean. A leur arrivée, ceux-ci firent la prière solennelle sur les nouveaux disciples, afin qu'ils reçussent l'Esprit-Saint, lequel n'était encore descendu sur aucun d'eux ; ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Les apôtres imposaient donc les mains sur eux, et ils recevaient le Saint-Esprit. Or Simon voyant que, par l'imposition de la main des apôtres l'Esprit-Saint était conféré, leur offrit de l'argent et leur dit : Donnez-moi aussi ce pouvoir, et que celui à qui j'imposerai les mains reçoive l'Esprit. — Que ton argent périsse avec toi, lui dit Pierre, puisque tu as estimé le don de Dieu comme une chose vénale! Il n'est pour toi ni partage ni rang dans ce ministère, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu. Fais donc pénitence de ton ini-quité et prie le Seigneur afin qu'il daigne te pardonner ce criminel dessein, car je te vois plongé dans un fiel d'amertume, et enchaîné dans les liens du mal. — Simon répondit alors : Invoquez vous-mêmes la miséricorde divine pour moi, afin que je puisse échapper aux malheurs dont vous me parlez ! — Les apôtres continuèrent à prêcher la parole du Seigneur aux habitants ; ils retournèrent ensuite à Jérusalem, en évangélisant sur leur route plusieurs bourgades samaritaines1. »
Darras tome 6 p. 196
§ VI. Mort de Simon le Mage.
32. Le patriarche de l'hérésie, se trouvait à Rome, au moment où saint Pierre écrivait sa dernière Epître. Nous voulons parler de Simon le Mage, l ‘apostat samaritain, le théurge, dont les doctrines ont été précédemment l'objet de notre attention. Il y a dix ans à peine, un historien catholique, prématurément enlevé à l'œuvre gigantesque qu'il poursuivit avec un zèle et une bonne foi dignes de tous les éloges, M. le baron Henrion, dans son Cours complet d'histoire de l'Église, écrivait ces lignes : « Il y a parmi les anciens diversité de sentiments touchant le dernier combat de saint Pierre contre Simon. Mais quelle que soit cette diversité par rapport aux circonstances qui accompagnèrent cet événement célèbre, on ne peut en conclure que le fond de l'histoire soit faux. C'est pourquoi le parti qui nous paraît le plus sage et le plus judicieux, est de suspendre son jugement sur ce point2. » La découverte des Philosophumena nous a depuis apporté quelques lumières nouvelles sur la mort du célèbre imposteur samaritain. Nous sommes donc en mesure d'établir avec plus de précision ce fait historique. De l'ensemble des témoignages recueillis avant la publication du texte
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1. Jud., vers. 12-15. — 2. Henrion , Cours complet d'histoirejde l'Eglise, tom. IX, col. 1406, Paris, Migne, 1855.
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p197 CHAP. V. — MORT DE SIMON LE MAGE.
récemment découvert, il paraissait résulter que la dernière année du pontificat de saint Pierre, Simon le Mage, prétendant imiter l'ascension du Sauveur, avait promis de s'élever dans les airs, soutenu par ses anges, et de s'envoler du milieu de l'amphithéâtre en présence de tout le peuple romain. L'annonce d'un pareil spectacle fit accourir une foule immense. Néron était présent avec toute sa cour. Le Mage prit son essor, et déjà les applaudissements éclataient de toutes parts, quand le prince des apôtres se mit en prières, et, à l'instant même, le nouvel Icare vint tomber aux pieds de la tribune impériale, sur laquelle son sang rejaillit. Le Mage avait une jambe cassée et les pieds désarticulés. Quelques jours après, il mourait dans la rage et le désespoir. La tentative de vol aérien et la mort de Simon passaient donc pour deux faits corrélatifs, qui s'étaient succédé l'un à l'autre, à un court intervalle, et dont le second avait le premier pour cause. De graves difficultés s'élevaient pourtant contre ce système. Ainsi Suétone, dont on invoquait et avec raison d'ailleurs le témoignage pour constater l'authenticité d'une représentation de ce genre dans l'amphithéâtre de Néron, dit formellement qu'elle eut lieu la seconde année du règne de ce prince 1, 55e de notre ère. Par conséquent, si le Mage fût mort quelques jours après, des suites de sa chute, il devenait absolument impossible de le retrouver en l'an 66 à Rome, livrant un dernier combat au prince des apôtres. Le plus ancien monument ecclésiastique qui nous ait transmis le récit détaillé de l'entreprise du magicien, les Constitutions Apostoliques 2, était parfaitement d'accord avec la chronologie de Suétone. Mais on n'en tenait aucun compte, sous prétexte que, sur quelques points en particulier, l'important recueil des Constitutions ne saurait être considéré comme authentique; on avait pris l'habitude de le rejeter en masse, comme un tissu de fables. La question des rapports de saint Pierre avec Simon le Magicien flottait donc dans cette vague obscurité, quand parurent les Philosophumena.
33. Ils nous ont apporté la preuve irrécusable que les deux évé-
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1 Sueton,, Nero, cap. xn. — 2. Constit. apostol., lib. VI, cap. ix.
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p198 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-6G).
nements, jusque-là confondus, devaient être isolés l'un de l'autre, et que les Constitutions Apostoliques avaient dit la vérité. Simon le Mage ne mourut point des suites de sa chute. Sa dernière lutte avec saint Pierre ne fut pas, ainsi qu'on l'avait trop légèrement admis, celle de l'ascension du magicien. Voici le texte des Philosophumena : « Après avoir séduit un grand nombre de Samaritains, Simon fut anathématisé et maudit par les apôtres, ainsi qu'il est écrit au livre des Actes. Il apostasia ensuite, et, continuant à exercer son art funeste, il vint à Rome, où il rencontra de nouveau la résistance apostolique. Ses prestiges firent encore un grand nombre de dupes, et Pierre eut souvent l'occasion de le combattre publiquement. Leur dernière rencontre eut lieu dans la campagne romaine1. Simon, assis sous un platane, enseignait le peuple. Pressé par les arguments de l'Apôtre, et réduit au silence, le Mage, après avoir tergiversé longtemps, prit le parti d'annoncer qu'il allait se faire enterrer vif, et qu'on le verrait ressusciter le troisième jour. Il ordonna donc à ses disciples de creuser une fosse, et de l'envelopper d'un suaire. On le déposa dans cette tombe ; mais il y est resté jusqu'à ce jour, car Simon n'était point le Christ2. » Telle fut donc réellement la fin de l'imposteur de Samarie. Son essai d'ascension publique dans le cirque de Néron remontait à une période antérieure de dix années. Voici comment saint Pierre la raconte lui-même, dans une conversation recueillie par l'auteur des Constitutions Apostoliques : « J'avais rencontré Simon à Césarée, et, dans une conférence publique, je l'avais forcé à s'avouer vaincu; il quitta l'Orient, et partit pour l'Italie. A son arrivée à Rome, il commença sa lutte contre l'Église, ébranlant la foi d'un grand nombre de frères, et séduisant les païens par son art magique. Un jour il convoqua pour midi la foule dans l'amphithéâtre, et m'y fit entraîner moi-même, promettant de s'envoler dans les airs. Tous les regards étaient fixés sur lui. Moi, je priais dans le secret de
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1 Nous interprétons ainsi le texte grec, en suppléant à une lacune de quelques lettres; qui se trouve dans l'unique manuscrit connu : Ou-ro; èvil T&Et ÈX6àv, èv t.... tr], vira itXàxavov xa8eÇ6(/.evoî êôiSaaxe.
2. Philosoph., lib. VI, §20.
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p199 CHAP. V. — MORT DE STMON LE MAGE.
mon cœur. Déjà soutenu par les démons, il s'élevait clans les airs : Je monte au ciel, disait-il, et je ferai pleuvoir sur vous les bénédictions! — La multitude éclatait en applaudissements unanimes, et le saluait comme une divinité. Cependant, le cœur et les mains levés au ciel, je suppliais Dieu par Jésus Notre-Seigneur d'abattre l'orgueil de cet imposteur, de briser la puissance des démons qui séduisaient les hommes pour les entraîner à la mort, de faire précipiter cet impie dans une chute ignominieuse et de lui rompre les membres, mais en lui conservant la vie. Je m'écriai donc, en regardant Simon : Si je suis réellement l'homme de Dieu, le véritable apôtre de Jésus-Christ, le docteur de la piété sincère, et non un imposteur tel que toi, misérable Simon, j'ordonne aux puissances du mal, complices de ton impiété, qui te soutiennent dans ton vol, de t'abandonner à l'instant. Tombe de ces hauteurs et viens en- tendre les railleries de la multitude séduite par tes prestiges! — A peine j'avais parlé, que Simon, délaissé par les démons tombait avec fracas dans l'amphithéâtre. Il avait une cuisse fracturée et les doigts des pieds désarticulés. Le Dieu que Pierre annonce est le seul Dieu véritable ! disait-on dans la foule. Dès lors un grand nombre d'hommes abjurèrent les erreurs de Simon. D'autres pourtant, véritables fils de perdition, persévérèrent dans cette secte funeste. Telle fut la première apparition à Rome de l'impure hérésie des Simoniens!. »
34. Telle est aussi, croyons-nous, la vérité complète sur la tentative solennelle d'ascension, essayée à Rome par Simon le Magicien. Nous disons la tentative solennelle, car elle ne fut pas la seule, et il est certain qu'en d'autres occasions et dans des séances particulières le Mage de Samarie réussit plus d'une fois à faire croire qu'il avait la puissance de se soutenir dans les airs. « On le vit, dit Anastase le Sinaïte, faire marcher des statues, se précipiter dans les flammes sans en être atteint; se métamorphoser et prendre la figure d'animaux divers ; faire apparaître dans les festins des fantômes et des spectres ; faire mouvoir les meubles d'un appartement
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1. ConsL aposi., lib. VI, cap. ix iutegr.
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p200 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
par des esprits invisibles. Il disait qu'il était escorté par des multitudes d'ombres auxquelles il donnait le nom d'âmes des morts. Enfin il s'envolait dans les airs, et un jour Néron l'ayant fait appeler, il disparut soudain, laissant un fantôme à sa place 1. » Tous ces prestiges anciens, auxquels on ne voulait absolument pas attacher d'importance, le spiritisme actuel a la prétention de les renouveler. Quant à la chute de Simon dans le cirque romain, Suétone la raconte en ces termes : « Un an après son avènement, Néron fit construire près du champ de Mars un amphithéâtre en bois. Il y donna d'abord un combat de gladiateurs, où il ne laissa périr personne, pas même les criminels ; puis une naumachie, où des baleines se jouaient dans un immense bassin d'eau de mer; enfin des jeux pyrrhiques. Là on vit un Icare prendre son essor, mais il vint retomber à côté de la loge impériale, qu'il couvrit de sang 1. » —Juvénal fait allusion à ce fait. « Le Mage sait tout, dit-il. Dites à ce pédant affamé de s'envoler aux cieux, il essaiera. Celui que nous avons vu prendre des ailes n'était ni Sarmate, ni Maure, ni Thrace ; il devait être né à Athènes 3. » Pline le Jeune nous apprend avec quelle frénésie Néron s'adonna à la pratique des arts occultes. « Il ambitionnait par-dessus tout, dit-il, de pouvoir commander aux dieux, il espérait y parvenir par la magie, aussi la considérait-il comme le plus noble des arts, et il la cultiva avec acharnement. Trésors, puissance, génie même, rien ne lui coûta pour satisfaire cette passion ; s'il ne lui sacrifia pas davantage, c'est que le monde ne lui offrit pas d'autres ressources. Tiridate, lors de son voyage à Rome, était accompagné par des mages; Néron fut initié par eux aux secrets de leur art, cela valut un trône à Tiridate 4. » La poursuite de l'impossible fut un trait du caractère de ce tyran. Dion Chrysostome le remarque en ces termes : « Nul n'osait con-
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1. Anast. Sinait., quœst. xx; Patrol. grœc, tom. LXXXIX, col. 523.
2.Suetcn., Ner., cap. xn.
3. ......Magus omnia novit.
Grœculus esuriens in cœlum,jusseris, ibit.
Adsummam, non JMaurus erat, neque Sarmata, non Thrax,
Qui sumpsit pennas, sed mediis natus Athenis.
(Juven., SaL, m, vers. 77.)
4. Plin., Hist. natur., lib. XXX, cap. il.
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p201 CHAP. V. — MORT DE SIMON LE MAGE.
tredire une seule de ses paroles. Ce que j'ordonne, disait-il, cesse d'être impossible. Il s'avisa un jour de commander à un homme de s'envoler dans les airs, le malheureux promit qu'il le ferait. En conséquence il fut longtemps nourri au palais, pendant qu'il se préparait à son ascension 1. »