CHAPITRE VIII
1. En 410, Rome fut prise. Augustin fait quelques sermons au peuple sur ce sujet. - 2. Il s'excuse de son absence auprès des habitants d'Hippone, et les engage à panser et à vêtir les pauvres, selon qu'ils en avaient la coutume. - 3. Etant en convalescence à la campagne, il répond à Dioscore, sur les questions de philosophie ou de rhétorique que celui-ci lui avait posées. - 4. Il instruit Consentius qui était tombé dans l’erreur, avec une grande simplicité d'âme sans orgueil et lui enseigne la saine doctrine. - 5. Honorius supprime la liberté que chacun avait de suivre sa religion. - 6. Il ordonne que les catholiques et les donatistes auront une conférence ensemble. - 7. Marcellin est chargé de tout ce qui concerne la manière et l'ordre à suivre dans cette conférence.
1. L'année précédente, Augustin s'était efforcé de fortifier l'esprit de Victorien qu'avaient abattu les maux intolérables causés à l'empire par les incursions des barbares. Mais le saint évêque eut surtout besoin des remèdes que lui suggérait sa charité pour tous, dans les calamités qu'apporta l'année 410; car c'est cette année-là, qu'Alaric, roi des Goths mit le siège devant Rome et s'en empara le 24 août. Ce roi barbare l'abandonna au pillage, en défendant toutefois à ses soldats de faire couler le sang chrétien, et de toucher à rien de ce qui se trouverait caché dans les basiliques, surtout dans celle des apôtres Pierre et Paul. Les tristes nouvelles des malheurs qui fondaient sur la plus noble des villes, arrachèrent au cœur de ce pieux évêque de nombreux gémissements et à ses yeux des torrents de larmes amères; ilndit qu'il ne pouvait se consoler de toutes ces
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calamités (1). Ce qui l'affligeait le plus, c'était de voir les païens, ceux mêmes qui n'avaient trouvé de salut qu'en se faisant passer pour chrétiens ou en se réfugiant dans les temples des chrétiens, tellement aveugles et si peu reconnaissants de ce bienfait, qu'ils imputaient à la religion chrétienne les maux de l'empire et disaient hautement que si Rome avait été prise, c'était parce qu'on avait renversé les idoles. Il réfutait tous ces blasphèmes dans ses sermons au peuple dont il nous reste plusieurs, un surtout, où il dit que les gentils lui reprochaient de parler si souvent des malheurs de Rome, comme s'il le faisait pour insulter au malheur des autres, et en rire; ce dont son esprit était bien éloigné (2). C'est dans ce discours qu'il instruit les fidèles sur la manière de recevoir et de supporter l'adversité et de répondre avec leurs espérances éternelles, aux païens qui insultent et blasphèment le nom chrétien: il plaint leur malheureux sort et fait des vœux pour les voir se convertir, et obtenir le salut éternel. Une autre fois, en parlant du malheur dont Rome était menacée ou plutôt dont elle était la proie, il prie ses auditeurs, à la fin de son discours, de faire preuve d'une charité et d'une miséricorde d'autant plus grandes qu'ils verraient augmenter en cette occasion le nombre des étrangers, des pauvres et des malades; car, s'ils accomplissent ainsi les préceptes du Christ, les blasphèmes des païens contre Dieu, retomberont sur leurs auteurs. «Que les chrétiens fassent, leur, dit-il, ce qu'ordonne le Christ; si les païens blasphèment Dieu ce sera leur malheur (3).»Il nous reste encore un autre sermon qu'il fit quand Rome venait d'être livrée au pillage, il a pour titre : Sur la ruine de Rome. Le saint évêque montre que toutes les calamités de ce genre doivent être attribuées à nos péchés et fait voir, par de nombreux exemples et par plusieurs raisons, que personne n'est juste sous tous les rapports et exempt de toute souillure, ce qu'il semble dire pour combattre les pélagiens qui commençaient à paraître. Il parle aussi dans ce sermon de l'apparition d'une nuée de feu au-dessus de Constantinople en 396. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce sujet : nous aurons ailleurs une occasion de dire comment, en entendant les plaintes impies des païens au sujet de la prise de la ville, il fut amené à faire son magnifique ouvrage de la Cité de Dieu.
2. Il arriva qu'à cette époque malheureuse; le saint évêque fut obligé de s'absenter pendant quelque temps d'Hippone où il ne revint qu'au commencement de l'hiver. Nous ignorons à quelle occasion il s'éloigna de son Église lorsque, à cette époque, dans un moment où, à cause des malheurs de l'empire on avait le plus besoin de sa présence. En tout cas, il est certain qu'il ne s'absenta point de son diocèse par sa propre volonté, mais uniquement pour aller porter des secours à d'autres. Il n'est pas douteux qu'il n'ait été déterminé à entreprendre un voyage dans ces circonstances par une cause plus pressante que de coutume. « Car, dit-il, le peuple d'Hippone, dont le Seigneur m'a fait le serviteur, est si faible par plusieurs côtés, pour ne pas dire par tous, que l'épreuve, même la plus légère, peut le faire gravement souffrir; et maintenant, si grand est le malheur qui l'afflige, que même s'il était plus robuste, il le supporterait à peine avec quelque espoir de salut. Lorsque je fus de retour, poursuit le même saint, je le trouvai dangereusement scandalisé par suite de mon absence ; surtout parce qu'il y en a beaucoup dans cette ville qui, en disant du mal de nous, nous aliènent l'esprit de ceux qui paraissaient nous aimer et les excitent contre nous, pour donner prise au diable en eux. Et lorsque ceux au salut de qui nous travaillons s'irritent contre nous, leur grand moyen de vengeance, est la liberté qu'ils ont de se donner la mort, non du corps, mais de l'âme (4). » Il nous semble qu'il fait allusion en cet endroit à ceux qui voulaient passer dans les rangs des donatistes. Cela fut encore une des causes qui l'empêchèrent de sortir d'Hippone pendant tout l'hiver. On sait que c'est durant son absence, qu'il écrivit une lettre à
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(1) Sur la prise de la Wle, n. 3. (2) Serm., cv, n. 12-13- (3) Serm., LXXXI, IL 9. (4) Lettre exxiv, a. 2.
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son clergé et à son peuple (4). Car, il leur rappelle les calamités qui pèsent sur le genre humain presque tout entier, il était nécessaire en effet de relever le courage du peuple d'Hippone pour qu'il ne se laissât point accabler par ces calamités. Après la prise de Rome et la dévastation de l'Italie entière, Marie se disposait à passer en Sicile (2) et de là, si nous en croyons Jounandès en Afrique (3). Or, la crainte de ces maux glaça la piété des habitants d'Hippone. Depuis plusieurs années, ils avaient coutume de vêtir les pauvres, ce qu'ils ne négligeaient point de faire même en l'absence d'Augustin. Avant de se mettre en route le saint évêque les avait vivement engagés à continuer d'agir selon leur habitude, mais il vit que ce pieux devoir avait été négligé. C'est pourquoi il leur écrivit une lettre pleine d'affection, pour les engager à remplir chacun selon ses moyens ce devoir de la charité chrétienne qu'ils avaient coutume de pratiquer auparavant, sans se laisser arrêter par la ruine et la destruction du monde, dont on était menacé; et à imiter, au contraire, la conduite de ceux qui, devant la chute imminente d'une maison, en transportent les richesses en lieu plus sûr. Puis, il leur rappelle ces paroles de l'Apôtre: Le Seigneur est proche, ne vous embarrassez d'aucun souci (Philipp., iv, 5, 6). Il commence sa lettre par justifier son absence, en disant qu'elle est due uniquement à la nécessité de secourir d'autres membres du Christ, nécessité qui l'aurait forcé bien souvent à traverser même les mers, comme ses confrères s'il n'en avait été empêché par sa faible santé. Il ne dissimule pas que les habitants d'Hippone avaient vu son absence avec beaucoup de peine. Tout cela paraît assez bien convenir à l'année 410 comme nous le disions plus haut. Ajoutez aussi, qu'au commencement de l'hiver on avait dû distribuer des vêtements aux pauvres.
3. C'est probablement en cette année 410, qu'il entreprit de répondre aux questions de Dioscore, car il dit que l'âge avait déjà blanchi ses cheveux. Ce qui peut convenir à un homme de cinquante-six ans (4), et, profitant de l'occasion de parler des hérétiques qui troublaient alors l'Afrique, et des questions qu'il lui était important de connaître, il nomme les donatistes, les maximianistes et les manichéens(5), sans faire aucune mention des pélagiens ou ennemis de la grâce du Christ, contre lesquels on dut convoquer un concile l'année suivante. Dioscore était un jeune homme, Grec de naissance, qui après avoir appris les premiers rudiments de la langue grecque, vint à Rome, puis à Carthage, où il restait alors, pour s'instruire dans les lettres latines (6). À toutes les doctrines, il préférait celle des chrétiens; et il disait que seule elle pouvait donner l'espérance de la vie éternelle (7). Comme il se préparait à retourner en Grèce, au sein de sa famille (8), il envoya à saint Augustin un homme appelé Cerdon, chargé de lui soumettre des questions très embarrassantes, sur les Dialogues de Cicéron, pour bien comprendre les différentes opinions des philosophes, et sur l'Orateur et les Livres de l'Orateur du même (9). Augustin parut étonné qu'au milieu des soucis dont il était accablé, on lui proposât encore des questions aussi épineuses, aussi peu en rapport avec les goûts et les occupations d'un évêque, et qu'on l'interrogeât sur des sujets que les années avaient effacés de sa mémoire, ou que l'étude de choses plus sérieuses avait remplacés; et qu'il lui fallait étudier de nouveau dans des livres qu'il ne trouverait pas facilement à Hippone. Comme ces questions tendaient toutes à satisfaire la curiosité de l'esprit, elles étaient tout à fait en dehors des occupations d'un évêque, qui a pour mission, précisément de réprimer l'excès de la curiosité. Dans sa lettre, Dioscore prenait Dieu à témoin, que la nécessité seule l'avait contraint à lui poser ces questions. C'est pourquoi le saint évêque relut avec attention ce qui suivait cette assertion, afin de connaître en quoi consistait cette pressante nécessité. Il comprit que la crainte de passer pour un esprit lourd et pesant, si, de retour dans sa patrie, il ne pouvait répondre à ces questions, l'avait seule porté à les lui adresser. « J'eus alors
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(t) Lettre CXXII. (2) OBOSE, Hietoire liv. vii, eh. XLIII. (3) . JORNAN, Livres sur les actions des Goths. (4) Lettre cxviji, n. 9. (5) La même. n. 12. (6) La même, n. 9-10, (7) La môme. n. 11. (8) La môme. n, 1-2. (9) Lettre cxvii.
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un grand désir de vous répondre, dit-il : car l'état de langueur où était votre âme avait percé la mienne de tristesse; vous étiez devenu un souci pour moi, en sorte que je ne pouvais me refuser, avec l'aide de Dieu, à venir à votre secours, non pas en vous expliquant ces choses ou en éclaircissant ces questions, mais en soustrayant votre bonheur, que vous faisiez dépendre de la langue des hommes, à ces chaînes malheureuses et en le plaçant sur une base solide et inébranlable (1). » Il lui montre alors que son désir était une pure vanité que les évêques n'avaient pas mission de satisfaire. Il lui montre aussi que cela ne lui sera d'aucune utilité, puisqu'il était difficile, de leurs jours, de trouver quelqu'un qui passât son temps à expliquer et à commenter les opinions des anciens philosophes dont les noms mêmes étaient ensevelis dans l'oubli. Pour lui, il pourrait trouver une certaine réputation et quelque renom, si cela doit être à cœur à un chrétien, dans la lecture des philosophes grecs, qui, jusqu'à cette époque, sont restés célèbres. Quant aux livres de Cicéron, négligés même des Latins, il peut être certain que personne ne lui en parlera en Grèce. Il est plus facile, dit le saint évêque, d'entendre le chant des corneilles en Afrique que des questions de ce genre en Grèce (92). Il essaye donc de lui persuader d'étudier des sciences plus utiles, par exemple, les hérésies, à cause de celles qui infestaient alors l'Orient où il allait retourner. Mais il l'exhorte surtout à la pratique de la piété, de l'humilité en particulier, à laquelle l'étude d'une vaine philosophie est particulièrement contraire. Il lui expose cependant quelques opinions des philosophes, et répond ainsi, comme en passant, à quelques-unes de ses questions. Ce qu'il lui dit sur Platon est particulièrement digne de remarque. Sur les autres questions de philosophie, auxquelles il touche dans sa réponse, il fait quelques courtes remarques qu'il écrivit sur le même papier que les questions. Pour ce qui a trait à la rhétorique, il eut pensé perdre en bagatelles le temps qu'il y aurait consacré. Il dit à Dioscore qu'il ne peut répondre plus longuement à ses questions, et qu'il n'en aurait même pas fait autant, si la maladie ne l'avait forcé à se retirer à la campagne pour soigner sa santé. Enfin, il prie Dioscore de lui faire savoir comment il aura reçu sa lettre. À l’époque où le courrier vint lui apporter la lettre de Dioscore, il était malade, et même, à l'endroit où il était venu pour se remettre, en respirant le grand air de la campagne, il eut encore des accès de fièvre pendant quelques jours.
4. Il est à croire que c'est à cette époque que le saint évêque écrivit à Consentius de la campagne où, dit-il, il avait été obligé de se retirer(3), à l'époque où il travaillait encore à ses livres sur la Trinité (4), qu'il lui envoya pendant qu'il soignait sa santé. Toutefois, à quelque époque qu'il ait écrit, voici la cause qu'on trouve à sa lettre. Ce Consentius vivait avec quelques autres dans une vile où, vraisemblablement, il menait la vie des solitaires (5). Il s'était mis à écrire un livre dans lequel il représentait Dieu comme une lumière immense et corporelle. S'appuyant sur cette conception de Dieu comme sur un principe, il essayait, autant que le permettait son intelligence, d'expliquer la Trinité des personnes en Dieu et le mystère de l'Incarnation. Il avait tant de droiture et d'humilité, il était d'une telle simplicité, qu'il méritait d'arriver à la connaissance de la vérité. Il dédia son livre à Augustin. Dans la lettre qui lui sert de préface, il lui assure que sa foi, qui flotte encore, sera fixée par son sentiment. Il ne lui envoie pas ses livres pour seulement les lui faire lire, mais pour les soumettre au jugement et à la critique d'un si grand docteur. On ne sait pas si Augustin eut plus tard l'occasion de le voir, où s'il ne lui répondit que par lettre; la première hypothèse est la plus probable. Mais de quelque manière que cela se fît, Augustin déclara clairement qu'il tombait dans les ténèbres de l'idolâtrie (6): qu'on ne doit point se figurer Dieu corporel, mais se le représenter comme la justice et la piété, qui n'ont pas d'image corpo-
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(1) Lettre CXVIII, n. 13. (2) La même, IX. (3) Lettre (6) Lettre exix, n. 6. exiv, n. 1. (4) Lettre exx, n.' 13. (5) Lettre cxix, n. 6.
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relle (I). Remarquant en Consentius une vertu plus qu'ordinaire et une intelligence qu'on ne devait point mépriser et qui était capable de bien rendre par la plume les choses qu'elle concevait bien, il résolut de prendre de lui un soin particulier. C'est pourquoi il l'invite à plusieurs reprises à venir le trouver, pour lui lire, sur de meilleures copies, les endroits qu'il croyait les mieux réussis (car Consentius se plaignait d'être tombé dans de graves erreurs), et de lui donner lui-même des explications sur les passages plus obscurs, pour corriger ainsi lui-même, de vive voix, avec l'aide de la bonté divine, les erreurs de son livre qu'il lui signalerait. Il lui conseille aussi, en attendant qu'il puisse venir à Hippone, de noter les passages qu'il comprend moins, afin de les lui proposer lorsqu'ils se verront. L'offre qu'il faisait à Consentius n'était certainement pas une offre ordinaire ; car quelque grande utilité qu'on retirât des écrits d'Augustin, bien plus grande était celle que recueillaient, de sa parole, ceux qui l'entendaient parler au peuple ou dans une réunion d'amis (2). Consentius estima cette faveur au prix qu'il le devait; mais il désirait recevoir ses instructions autant de vive voix que par écrit, parce que beaucoup de ceux qui habitaient avec lui dans son île partageaient ses erreurs (3). Ce n'était pas assez pour lui d'avoir pu être ramené dans la bonne voie par les avertissements du saint évêque, si ceux qui avaient besoin du même secours en étaient privés. Il désirait que ses frères eussent aussi son Augustin pour céder à son autorité, obéir à ses leçons et se soumettre à son grand génie. Dans la proposition pleine de bienveillance que le saint évêque lui avait faite d'un entretien particulier, il avait voulu, dans sa bonté paternelle, épargner son amour-propre en ne l'exposant point à une réfutation publique. Mais Consentius, qui recherchait le salut de son âme et non la vaine gloire du monde, ne trouvait rien d'amer dans un remède s'il devait lui être utile et procurer, à lui et aux autres, la vie du ciel et la véritable gloire. Car il ne pensait pas que les hommes fussent assez mauvais juges pour le blâmer de ce qu'il avait donné dans l'erreur pendant quelque temps, plutôt que de le louer de ce qu'il était revenu à la vraie lumière. Il ouvrit son cœur à l'évêque Alype, que l'on peut croire avoir été alors de retour de son voyage en Mauritanie, et le pria de lui obtenir cette faveur d'Augustin (4). Plus tard, il vint pour le visiter; mais il ne put le voir ni converser avec lui. Car le saint évêque avait été obligé de se retirer à la campagne où il avait dit rester quelque temps. Ne pouvant attendre davantage, Consentius lui manda, par lettre, de ne plus tarder à corriger, par écrit, ses opinions et ses livres; et il ajoutait - « Pourquoi donc, vous qui êtes la gloire de la doctrine du Christ, pourquoi hésitez-vous à reprendre publiquement votre fils, puisque l'ancre de votre jugement ne peut nous établir solidement, à moins qu'elle ne morde profondément en nous. » Le reste de sa lettre montre la grande humilité de Consentius; en différents endroits, il exprime, en termes magnifiques et remarquables, la haute estime qu'il avait de l'autorité et du génie d'Augustin. Il lui avoue ingénument qu'il n'est pas encore arrivé à comprendre comment la justice est vivante et substantielle, d'où, jusqu'à présent, il n'a pu concevoir par la pensée, Dieu, c'est-à-dire une nature vivante semblable à la justice. Il conjure donc d'abord Augustin de porter, devant lui le flambeau de la connaissance de l'unité de Dieu et de la distinction des personnes en Dieu (5); car il avait déjà établi, dans son esprit, que c'est par la lumière de la foi, non de la raison, qu'on doit connaître ces mystères divins. Le saint docteur répondit à ses désirs en lui écrivant une très longue lettre dont la lecture, complétée par des documents puisés ailleurs, l'aida à corriger son travail (6). Il commence par lui montrer qu'il a tort de se promettre de comprendre par la raison les divins mystères ; que la foi se sert de la raison qui peut guider vers la connaissance des secrets de la religion, selon la portée d'intelligence de chacun de nous, pourvu que
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(1 ) Lettre cxix, n. 5. (,Z) poss., vie d'Atigtist. eh.
(5) Lettre cxx, n. 12. (6) La -ême, il. M xxxi. (3) Lettre evax, n. 6. (4) 1,a mème, n. I.
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nous en fassions un prudent usage, et que nous n'abandonnions jamais le fondement de la foi. C'est pourquoi il insiste pour qu'il demande à Dieu, avec foi et avec ardeur, cette faculté de bien comprendre. «Priez, lui dit-il, avec force et avec foi, que Dieu vous éclaire, afin que les leçons d'un précepteur ou d'un docteur zélé portent des fruits (1). Et pour donner à Consentius sa part de secours, il lui enseigne ce qu'on doit croire fermement sur la Trinité, et, en même temps, comment Dieu peut être connu par la pensée. Il l'exhorte de nouveau à venir passer quelques jours auprès de lui pour lui exposer tout ce qui l'embarrasse, et lui reproche de ne l'avoir pas encore fait jusque-là. » Vous pourriez avoir quelque répugnance à le faire, lui dit-il, vous repentir de l'avoir tenté, si l'ayant fait une seule fois, vous m'aviez trouvé difficile (2). » On reconnaît à ces paroles la bonté et l'affabilité du saint évêque. Il lui promet aussi de faire en sorte qu'il puisse lire tout ce qu'il a fait ou fera encore sur la Trinité et sur la manière de voir Dieu ; car à cause de la grandeur et (de) la difficulté de l'entreprise, il n'a pas encore terminé ce travail (3); évidemment, ses livres sur la Trinité.
5. Nous avons vu plus haut qu'Honorius, circonvenu par les mauvais conseils, avait, en quelque sorte, aboli les lois justes et salutaires qu'il avait prises précédemment contre les païens et les hérétiques, en accordant à chacun le libre exercice de sa religion. À l’époque où cette liberté de religion était annoncée partout, les évêques d'Afrique se réunissaient à Carthage, dans la basilique du deuxième quartier, le 14 juin, 410. Les actes de ce synode nous apprennent que le concile délégua vers l'Empereur les évêques Florence, Possidius, Prœsidius et Bienné (4). Dans quel but ces évêques étaient-ils envoyés à la cour? On peut le comprendre par la constitution d'Honorius, du 24 août, au comte Héraclius, qui abroge entièrement le droit qu'avaient les hérétiques de pratiquer leur religion et par la loi qui leur interdit, même sous peine de mort, de tenir des assemblées publiques (5); car, on pense avec raison qu'on doit regarder cette loi comme étant due au zèle et aux efforts des évêques délégués. On la trouve citée dans le rescrit à Marcellin sur la réunion de la conférence, en date du 15 octobre de la même année, dans lequel Honorius ordonne d'observer exactement ce que lui ou ses prédécesseurs ont établi en faveur de la religion catholique (6). C'est de là que Marcellin, dans son édit du commencement de mars de l'an 411, dit qu'il a envoyé dans chaque province, des hommes chargés de poursuivre les donatistes ou de les aller trouver (7).
6. Les évêques délégués qui avaient obtenu l'annulation de la liberté accordée aux hétérodoxes, étaient encore chargés d’une affaire de haute importance. On ne peut douter, en effet, que l'ordre donné par Honorius avant le 14 octobre, de tenir une conférence à Carthage, ne soit dû à leurs prières (8). Nous avons déjà vu plus haut avec quelle ardeur, en 401 et 404, les évêques catholiques avaient demandé aux donatistes de se réunir avec eux en conférence, et combien ces derniers avaient rejeté avec hauteur cette proposition. Cependant en 406, ils furent réduits à faire comme s'ils en eussent voulu et désiré une. Les catholiques pensèrent qu'il fallait profiter de ce bon vouloir apparent de leurs adversaires (9). La plupart, presque tous des donatistes de bas étage, ne cessaient de répéter : «Oh ! si on se rassemblait en un lieu ! Oh ! si enfin on avait une conférence, la vérité apparaîtrait alors (I).» « De plus, dit saint Augustin, leur fureur s'exerçait sur toute l'Afrique et ne pouvait souffrir que les catholiques prêchassent la vérité contre leurs erreurs. Tout partout c'étaient des agressions violentes et des actes de brigandage ; ils interceptaient les communications, ils remplissaient tout de rapines, d'incendies et de meurtres, et semaient partout la terreur. Nous ne pouvions rien faire avec eux auprès de leurs évêques qu'il ne nous était pas possible d'approcher. Et pour ce qu'avaient fait
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(1) Lettre cxx, n. 14. (2) La même, n. 1. (3) La même, n. 13. (4) Livre des Canû;2s~ Africains, can. cv Livre de Theod. sur les héré~z'ee, loi 5. (6) Con1er. de Carthage, 1, ch. iv. (7) La même, ch. v. (8) La mèm iv. (9) Conf de Carihage, 111, ch. cx, et Conr. iii, n. 4. (10) Aux donatistes aprés l'assemblée n. 58.
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nos ancêtres, il y a près d'un siècle, tout est oublié. Voilà ce qui nous a poussés à mettre un terme à leur insolence et à réprimer leur audace (1). » Telles furent les causes qui déterminèrent les évêques d'Afrique à demander cette conférence, ce n'est pas qu'ils fussent persuadés qu'il était expédient d'employer toujours ce remède contre les hérétiques (2). Ce fut Augustin qui conmença et termina cette tâche difficile dont l'issue intéressait vivement l'Église; il le fit avec le concours des autres évêques qui le secondèrent de tout leur pouvoir (3). On envoya donc des délégués à l'empereur pour lui demander d'ordonner aux évêques des deux partis, de se réunir à Carthage, où des évêques, choisis de part et d'autre, soutiendraient la controverse (4), afin de mettre le mensonge à découvert et la vérité en pleine lumière (5). On présenta aussi à Honorius l'acte où les donatistes eux-mêmes avaient demandé cette réunion en 406 (6). Les troubles qui agitaient alors l'empire, n'empêchèrent pas Honorius d'accorder très volontiers et avec bienveillance, la conférence demandée et de montrer par une preuve évidente, qu'il ne disait pas en vain, que son premier et plus grand soin avait toujours été l'utilité et l'honneur de l'Église, et que dans la paix et dans la guerre, il ne recherchait autre chose que d'établir le règne de Dieu sur tous ses États. Qu'enfin, il voyait avec peine la province d'Afrique qui lui était venue en aide, sans doute contre Attale, déchirée par le schisme des donatistes (7). Honorius avait autorisé cette conférence, d'autant plus volontiers, qu'elle lui avait été demandée par les deux partis en même temps (8). On a encore le rescrit par lequel, annulant de nouveau la liberté qu'il avait accordée aux hérétiques, il autorisait la conférence que lui avaient demandée les catholiques (9), laquelle devait se réunir dans les quatre mois, qui suivraient la publication de l'édit. Si, à cette époque, les donatistes refusaient de s'y rendre, on devait les y appeler une seconde, puis une troisième fois; il ajoutait deux mois pour cela ; passé ce temps, s'ils ne se rendaient point à la convocation, au jour fixé, tous les peuples devaient se ranger à l'obéissance des évêques catholiques, et toutes les églises être remises entre leurs mains (10). Cet édit est daté de Ravenne, le 14 octobre: bien que l'année ne soit point indiquée, il est certain que ce fut en 410, puisque la conférence eut lien cette année-là. Ajoutez encore qu'une partie de ce rescrit se trouve insérée dans le code de Théodose, à la date du consulat de Varan qui tomba en 410. Cependant, pour la date du jour, ce n'est pas le 14, mais le 12 du même mois (11).
7. Un ordre impérial fut envoyé à tous les juges des provinces d'Afrique pour la tenue de la future conférence, et, particulièrement à Flavius Marcellin, qui était chargé de présider cette réunion (12). Ce Marcellin est partout appelé tribun et notaire, dignité peu différente de celle de chancelier du roi parmi nous. Il était catholique (13), et Orose l'appelle un homme prudent et habile, plein de bonnes intentions (14). Il fit preuve de ces deux premières qualités d'une manière remarquable, dans cette assemblée, où il donna des marques éclatantes non seulement de justice et de modération, mais encore de jugement et de sagesse. Quant à son amour pour les divines Écritures, c'est Augustin lui-même qui nous en est témoin (15). Il nous dira également en son lieu, la pureté de ses mœurs et sa précieuse mort. Par son rescrit, Honorius lui ordonne de lui mander par lettre, pour les punir, les magistrats qui se montreraient trop lents à publier l'édit de convocation de la conférence, et de lui faire connaître sans retard, la sentence qu'il portera dans le jugement de cette cause (16). Le proconsul et son vicaire en Afrique eurent l'ordre de leur donner tous les employés dont il aurait besoin pour s'acquitter de la mission qui lui était confiée. Quittant donc la cour, Marcellin vint en Afrique pour présider la conférence des
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(1) Cpntre Julien livre iii n. 5. 0 Operîe imper cti.
1 1 1 liv. 1, eh. x. (3) Poss., vie de saint AugUstin.'ch. xiii. Assemblée de Carthage. I, eh. iv. (5) La même, 111, eh. cx, (6) Brevic. Collat. iii, n. 4. (7) Coi.f. de Carlh,ige,: de Carthage, 1, ch. xxx.(11) Lïvre de Theo,/. sur ch. iv. (8) La même, eh. v. (9) La mêriie. eh. iv. (10) Conl. la Religion loi 30.(12) La même, 1, ch. iv. (13) Des actes laits avec Emerite. n.2. (14) ORosE. ilisloire. liv. VII, cil LIL (15) Lettre cxc, n. 20. (16) Assemblée de Carthage. I, ch. iv.
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catholiques et des donatistes (1). Augustin déclare qu'il fut envoyé pour les besoins de l'Église dont les intérêts lui furent confiés; il pouvait juger les actions et les entreprises des hérétiques, recourir contre eux à toute la sévérité des lois, au dernier supplice même s'il le fallait (2). Les catholiques éprouvèrent une grande joie en voyant l'empereur ménager la réconciliation des partis, par cette conférence. Mais les donatistes ne purent s'empêcher de faire paraître la douleur et le chagrin que cette conférence leur causait (3).
CHAPITRE IX
1. Pinien, Mélanie, et Albine, sa mère, viennent à Tagaste. - 2. Augustin ne peut aller les visiter en cette ville. - 3. Pinien vient à Hippone. - 4. Les habitants de cette ville le demandent pour prêtre. - 5. Pinien apaise le tumulte qui s'éleva, en promettant par serment de rester à Hippone. - 6, Plainte d'Albine et d'Alype, au sujet de ce qui était arrivé à eux et à Pinien. - 7. Augustin se justifie auprès d'eux. - 8. Dans la suite, les habitants d'Hippone permettent à Pinien d'aller où il voudra. - 9. Il exhorte Armentaire, et Pauline au mépris du monde, et les engage à accomplir le vœu de continence qu'ils avaient fait.
1. En racontant l'histoire de l'année 411, nous avons à dire les résultats que produisirent le zèle et les soins d'Honorius et du tribun Marcellin pour la réunion de la conférence depuis si longtemps demandée par les catholiques. Nous allons d'abord dire ce qui se passa au commencement de cette année. Peu de temps avant le siège de Rome, Mélanie, l'aînée, en fit sortir sa famille à savoir : Albine, sa bru, Mélanie, la jeune, sa petite fille, et Pinien, l'époux de cette dernière. Par leur naissance et leurs richesses, ils appartenaient à l'une des plus illustres familles. Ils quittèrent leur demeure et les plaisirs qu'ils goûtaient en cette ville, avec le dessein en partant, de se donner au Christ eux et leurs biens, et d'embrasser la vie monastique (4). Lorsque peu de temps après la prise de Rome, Alaric brûla Rhegium, Pinien était encore avec les siens, en Sicile (5). L'histoire de Mélanie la jeune nous apprend que de la Sicile, elle alla à Carthage, puis à Tagaste, où elle passa l'hiver avec Pinien et Albine (6). C'est très certainement par une disposition bien heureuse de la Providence, qu'il fut donné à Tagaste de posséder des hôtes aussi illustres, pour les consoler dans ces temps difficiles. Ils avaient déjà entendu parler de l'éclat de leur naissance et de la grâce que le Christ avait répandue en eux, et la charité leur avait fait croire toutes ces choses : pour ceux qui n'avaient pas la même charité, on les leur racontait à peine, de peur que de telles choses leur parussent au-dessus de toute créance. L'évêque de Tagaste, Alype, homme d'une grande éloquence, dont la parole persuasive savait inspirer l'amour du salut, eut, plus que tous les autres, une grande joie de leur arrivée, et vivait avec ses hôtes dans la méditation fréquente de la parole divine (7). Pour ceux-ci, comme on peut le lire dans la vie de Mélanie, ils enrichirent son Église de magnifiques ornements brillants d'or et de pierreries, et de leurs biens immenses. Ils construisirent aussi à Tagaste deux monastères, l'un d'hommes, pour quatre-vingts religieux, l'autre de femmes, pour cent trente vierges, et ils les dotèrent de revenus suffisants. Augustin nous apprend aussi qu'ils firent à l'Eglise de Tagaste différents dons, ce qui remplit le peuple de joie, mais d'une joie étrangère à tout sentiment d'intérêt particulier, puisque toutes ces munificences ne tournaient point au profit des simples citoyens, mais des clercs, des religieux, des religieuses et des pauvres (8).
2. Ces glorieuses lumières de la charité chrétienne n'avaient pas eu d'autre motif, en venant à Tagaste, que de voir Augustin et de pouvoir converser avec lui (9). Mais quoique très-désireux de cultiver ces amis, et disposé pour les voir, à traverser même les mers, il ne put se rendre seulement à Tagaste pour les saluer et féliciter ses concitoyens de leur bonheur. Il en était
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cxxxiii, n. 1-3. (3) Serm., CCCLVII, n. 3. (4) Lettre
cx(l) POSSID-., vie de saint Augustin, ch. MIT. (2) Lettre XVI, n. Il. (5) VALOIS in Euseb., pag. 129, et PARIS HiSt. Pelag. pag. 25 (6) Lettre cxxiv, n. 1. (7)URIUS. 31 Décembre, au 2 Janvier. (8) Lettre cxxv., n. 2. (9) Lettre cxxiv, n. 1.
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empêché par les rigueurs d'un rude hiver, car l'état de sa santé ne lui permettait pas de souffrir le froid. Ce n'est pourtant pas la seule chose qui l'empêcha d'aller à Tagaste; mais ayant trouvé les habitants d'Hippone blessés par son absence en 410, il crut qu'il manquerait aux devoirs de sa charge, s'il entreprenait tout de suite un second voyage. Il crut donc de son devoir de préférer la servitude qui le liait à son Eglise, au plaisir qu'il aurait eu d'aller à Tagaste. Il écrivit donc à Albine, à Pinien et à Mélanie pour s'excuser en disant que la peine qu'il ressentait de ne point les aller voir était le plus grand châtiment qui pût lui être imposé. Il ajoute aussi que puisqu'il n'a pas le bonheur de les voir à Hippone, il ne laissera pas échapper l'occasion de les aller voir en quelque lieu de l'Afrique qu'ils fussent lorsqu'il en aura la liberté.
3. Peu de jours après la réception de cette lettre, Pinien vint à Hippone avec Mélanie la Jeune. Mais, craignant dans son humilité qu'on ne lui fît la même violence qu'à Augustin à Hippone et à Paulin à Barcelone, il fit promettre à Augustin qu'il ne l'ordonnerait pas prêtre malgré lui (1). Le saint évêque le lui promit en lui disant, de plus, que s'il était élevé à cette dignité, ce ne serait ni par son fait ni par ses conseils (2). Il n'avait d'autre témoin de cette promesse, du moins pour la dernière partie, qu'Alype, qui se trouvait alors, par hasard, à Hippone. Pinien fit à Augustin des présents aussi nombreux que variés, dont il fit l'usage qu'il crut le plus utile, en les distribuant à des clercs, à des religieux et à des laïques indigents (3). Augustin et Alype craignaient, à la vue de toutes ces largesses, qu'on ne les soupçonnât de n'en point faire une juste dispensation. Comme le témoignage de leur conscience ne leur suffisait pas en cette matière, mais qu'ils devaient convaincre d'une manière évidente, certaine, qu'ils ne songeaient point à leurs intérêts particuliers, mais aux hommes que l’Evangile leur faisait un devoir de conduire par leur exemple à la piété (4), ils s'entretinrent ensemble de la manière de montrer non seulement aux enfants de l'Église, mais encore à ses ennemis, que, dans l'administration de ces biens, ils n'étaient guidés par aucun sentiment d'avarice ou d'intérêt privé, et se demandèrent par quel moyen ils pourraient y réussir (5). Une épreuve que Dieu leur suscita peu de temps après montra combien ils avaient besoin de cette garantie.
4. Il arriva un jour que, Pinien et Mélanie ayant assisté à une assemblée ecclésiastique avec Alype, le peuple tout entier, avant même que les catéchumènes fussent renvoyés, réclama à grands cris que Pinien fût ordonné prêtre. Augustin s'avança vers le peuple et, profitant d'un court intervalle, pendant lequel les cris cessèrent, il déclara qu'il ne pouvait accéder à ce vœu, attendu qu'il avait promis à Pinien de ne pas le consacrer malgré lui; il ajouta que s'ils contraignaient Pinien à devenir prêtre en dépit de la parole donnée, lui-même cesserait d'être leur évêque (6). À ces mots, il retourne à sa place, à l'endroit appelé abside, espèce d'éminence élevée de plusieurs degrés. Pinien et Mélanie l'avaient suivi, mais se tenaient à quelque distance du pontife dont ils se rapprochèrent en voyant du tumulte augmenter; car la réponse du prélat ne l'avait point calmé (7). « Un peu ébranlés et troublés par ma réponse inopinée, dit le saint évêque, comme une flamme qu'abat le vent, ils n'en devinrent bientôt que plus ardents. Ils espéraient obtenir que je ne garderais point ma promesse, ou, si je la gardais, que Pinien serait fait prêtre par un autre évêque. Je disais aux personnes les plus honorables et les plus graves, qui étaient montées dans l'abside auprès de nous, que je ne pouvais manquer à ma promesse, et qu'un autre évêque ne pouvait ordonner Pinien dans une église qui m'était confiée, qu'après m'avoir demandé et obtenu ma permission; si je la donnais, je n'étais pas moins parjure à ma parole. J'ajoutai encore que l'ordonner malgré lui, c'était vouloir son départ; ils ne voulaient pas le croire. La foule, placée sur les degrés de l'abside, per-
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(1) Lettre cxxvi, n. 1. (2) La même, n. 2. (3) La même, n. 8. (4) Lettre cxxv, n. 2. (5) La même, n, 1, et lettre n. 9. (6) Lettre cxxv, n. 5, 1. (7) Lettre cxxv, n. 2. Lettre cxxvi, n. 1.
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sistait dans son dessein, et ne cessait de faire entendre de violentes clameurs qui jetaient le trouble et l'irrésolution dans nos esprits (1). » Le peuple se mit alors à couvrir d'outrages Alype, comme s'il ne désirait retenir Pinien près de lui que pour tourner à son propre usage sa munificence et sa libéralité (2) Tout cela émut très profondément Augustin, quoiqu'il vit que ni clerc ni moine ne prît part à ces coupables manifestations, qui n'étaient le fait que du vulgaire ignorant qu'il ne put apaiser et à qui il souhaite vivement que les prières d'Alype aient obtenu le pardon de son injuste conduite (3). Dans ce désordre, Augustin lui-même, Alype et Pinien redoutaient avec raison les plus grands excès. Il était à craindre, dit en effet Augustin, que des hommes perdus, comme il s'en rencontre toujours, même parmi les bons, vissent dans cette sédition et cette agitation presque justes une occasion favorable pour se livrer à d'odieuses violences, afin de satisfaire, leur rapacité.
5. Le danger ne put déterminer Augustin à conseiller à Pinien, même indirectement, de céder aux désirs du peuple, bien que la promesse qui le liait lui-même n'eût été faite qu'en présence d'un seul témoin (4). Je songeais à me retirer, dit-il, mais je me doutais que, moins retenu si je n'étais plus là, et plus vivement peiné, le peuple ne se portât à des excès plus déplorables. D'ailleurs, si je traversais la foule du peuple avec mon frère Alype, je craignais qu'on n'allât jusqu'à porter la main sur lui. Si je partais sans lui, à quel jugement je m'exposais, en cas de malheur pour Alype. J'aurais paru l'abandonner, pour le livrer à la fureur du peuple. Au milieu de ces perplexités, de la douleur qui m'accablait et de l'impossibilité de m'arrêter à rien, notre pieux fils Pinien m'envoya un serviteur de Dieu, Barnabé, pour m'annoncer qu'il avait l'intention de jurer au peuple que si on l'ordonnait malgré lui, il quitterait l'Afrique. Il était persuadé, je crois, que sachant qu'il ne se parjurerait pas, le peuple ne continuerait pas à faire entendre d'inutiles clameurs, qui ne pouvaient que forcer à s'éloigner de nous un homme que nous devions avoir pour voisin. Il me semblait qu'il était à craindre que leur douleur ne fût plus vive en entendant un pareil serment; aussi ne répondis-je rien à l'envoyé de Pinien; mais, comme il m'avait demandé en même temps d'aller le trouver, je le fis sans différer. Après qu'il m'eut redit la même chose, il ajouta, comme il m'en avait informé, pendant que je venais vers lui, par un autre serviteur de Dieu, nommé Timase, le serment de rester à Hippone si on ne lui imposait point le fardeau de la prêtrise malgré lui. En l'entendant parler ainsi, je me sentis comme rafraîchi par un souffle bienfaisant. Au milieu de mes anxiétés (car je ne pouvais me résoudre à voir mon église emportée par un tel tumulte et d'une si grande violence) plutôt que d'accepter l'offre de cet homme, je ne répondis rien : mais j'allai trouver au plus vite mon frère Alype, et je lui dis ce que je venais d'entendre. Pour lui, comme il craignait, je pense, qu'on ne lui attribuât quoi que ce fût dans cette affaire, qui pût vous offenser (Augustin parle à Albine), il s'écria : " Qu'on ne me parle point de cette affaire. » En entendant cela, je me dirigeai vers le peuple qui faisait du bruit et, ayant obtenu un peu de calme, je fis connaître ce dont il s'agissait et ce que Pinien avait promis sous la foi du serment. Mais le peuple qui ne pensait qu'à se le donner pour prêtre ne fit pas à la proposition l'accueil que j'avais pensé. On se concerta à demi-voix, et on demanda à Pinien d'ajouter à sa promesse et à son serment que, si plus tard il consentait à accepter la cléricature, ce ne serait pas ailleurs que dans l'Église d'Hippone, cela dans l'espérance que, s'il restait parmi eux, leurs désirs le feraient consentir à accepter enfin la cléricature. Je retournai auprès de lui; et il consentit sans hésiter à faire le serment demandé. Je l'annonçai à la foule qui se montra satisfaite et demanda qu'il fit le serment promis. Je retournai alors vers votre fils, et je le trouvai hésitant et cherchant en quels termes il
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(1) r.#4 D. à. ~7-) Leitre cxxvi, n. 1. (3) Lettre n'- 5, 3. Lettre cxxvi, n. 1. (4) Lettre cxxvi, n. 2.
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pourrait faire cette promesse et ce serment en prévision d'événements qui pourraient, dans la suite, le forcer à s'éloigner. Il dit, en même temps, qu'il craignait quelque invasion ennemie, qu'on ne pourrait éviter qu'en s'éloignant. Sainte Mélanie voulait qu'on ajoutât, excepté dans le cas d'une peste, mais on n'approuva pas sa réponse. Pour moi, je reconnus que l'exception proposée par lui était grave et méritait d'être prise en considération, puisqu'elle parlait d'un événement qui ferait aussi émigrer le peuple. Mais si on en parlait à ce dernier, il était à craindre que nous ne parussions mal augurer de l'avenir, et si, au contraire, on alléguait la nécessité, elle serait regardée comme une nécessité où la fraude avait sa place. Je voulus cependant sonder à ce sujet les dispositions du peuple, et nous avons trouvé ce que nous avions pensé. Lorsque le diacre prononça ses paroles, elles plurent d'abord; mais, au mot de nécessité, on réclama et la promesse déplut, le tumulte s'accrut, et le peuple pensa que l'on agissait de ruse avec lui. Lorsque votre pieux fils s'en aperçut, il fit retirer le mot nécessité; aussitôt le peuple accepta avec joie. Et, quoique je m'excusasse à cause de ma fatigue, il ne voulut point se présenter au peuple sans moi ; nous y allâmes ensemble. Il dit qu'il avait juré et promis, et qu'il ferait tout ce que le diacre avait dit, et le reste comme c'était convenu. On répondit : Grâce à Dieu ! et on demanda que l'écrit fût signé. Nous congédiâmes les catéchumènes, et il signa la pièce convenue. Puis le peuple nous invita, nous évêques, non par des cris mais par la bouche de fidèles honnêtes, à signer également. Dès que j'eus commencé à signer, sainte Mélanie se mit à contredire. Je m'étonnai de cette opposition tardive. Je m'arrêtai cependant, et ma signature demeura inachevée, et personne de pensa devoir faire des instances pour me la faire compléter (1). Mais, au milieu de ces troubles, les pieux enfants d'Albine, Pinien et Mélanie, qui étaient dans l'abside, se plaignirent que ce n'était pas un prêtre que les habitants d'Hippone cherchaient, mais un homme riche que leur cupidité désirait retenir (2).» Augustin dit que cette narration, sauf quelques détails passés d'abord, qu'on avait rajoutés depuis, mais qui n'avaient aucune importance, était de la plus exacte vérité, et que Pinien n'avait pas, comme on le disait, été forcé par lui, ni par le peuple à jurer, mais qu'il l'avait fait de lui-même. Il cite comme témoins de ce qu'il dit Barnabé et Timaie, qui lui avaient été envoyés (3). Il les appelle l'un et l'autre serviteurs de Dieu, c'est-à-dire moines. Nous ne pouvons dire si ce Barnabé, qui est ici honoré du titre de pieux, est le même que le prêtre d'Hippone (4) qu'Augustin avait mis à la tête de sa communauté et dont il avait défendu la réputation dans un sermon (5). Il y avait aussi, dans le même temps, un moine, nommé Timase, qui, sous l'influence de Pélage, avait renoncé au monde (6), mais nous parlerons de celui-ci plus tard.