La Gaule mérovingienne

Darras tome 15 p. 36

 

§ II. La Gaule Mérovingienne.

 

   18. Les pères eurent ensuite à se prononcer sur un incident regrettable, que saint Grégoire de Tours nous fait connaître en ces termes : «Le vénérable évêque de Lyon, Nicetius, avait élevé dans son collège épiscopal deux jeunes gens, Salonius et Sagittarius, qui furent de ses mains ordonnés prêtres, et plus tard promus le premier au siège d'Ebredunum (Embrun), le second à celui des

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1 Can. il. —2 Can. ni. — 3 Can. vi.

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Vapicenses (Gap). Mais ils ne virent, dans cette nouvelle dignité, qu'un moyen de s'abandonner sans frein à toutes leurs mau­vaises passions. Pillages, meurtres, homicides, adultères, tous les crimes leur devinrent familiers. Un jour que Victor, évêque de Tricastinum (Saint-Paul-Trois-Châteaux), célébrait pontificalement l'anniversaire de son sacre, ils pénétrèrent avec une bande de sicaires dans la basilique, se ruèrent sur le prélat, déchirant ses ornements, frappant les prêtres et les clercs. Ils se retirèrent en emportant les vases sacrés de l'autel, et la vaisselle d'argent dis­posée pour le festin qui devait suivre la cérémonie. Le roi Gontran laissa le concile de Lyon libre de prendre connaissance de ces faits. Les évêques réunis avec le bienheureux patriarche Nicetius1, instruisirent la cause de Salonius et de Sagittarius. L'enquête éta­blit leur culpabilité, et la sentence qui intervint les déclara déchus de toute dignité épiscopale. Or, le roi avait au fond du coeur un secret attachement pour les deux coupables. Ceux-ci vinrent le trouver, et le supplièrent d'appuyer le recours qu'ils voulaient for­mer près du pape de la ville de Rome. Gontran y consentit, leur donna des lettres de recommandation, et ils partirent. Introduits à l'audience du souverain pontife Jean III, ils se plaignirent d'avoir été condamnés injustement sur de fausses accusations. Le pape ajouta foi à leur récit; il répondit au roi par une lettre qui or­donnait de les réintégrer sur leur siège. Gontran s'empressa de faire exécuter la sentence pontificale ; toutefois il adressa aux deux évêques de sages recommandations pour l'avenir. Une réconcilia­tion fut ménagée entre eux et leur victime, l'évêque Victor, aux mains duquel ils remirent les soldats qui l'avaient outragé. Par une mansuétude vraiment évangélique, Victor se contenta de cette réparation, et sans tirer aucune vengeance des injures qu'il

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1 Le titre de patriarche, donné ici à saint Nizier de Lyon, se trouve encore attribué à Priseus, son successeur, par le deuxième concile de Mâcon. Dans une lettre de Desiderius (Didier) de Cahors, saint Sulpice de Bourges est également qualifié de patriarche. Ce sont les trois seuls exemples d'un pa­reil titre usité dans les Gaules. Il est vraisemblable qu'on le prenait simplement dans le sens de son étymologie grecque, comme synonyme de métro­politain, avant que la désignation d'archevêque eût prévalu en Occident.

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avait subies, il renvoya ces hommes en liberté. Cette modération déplut aux pères qui avaient siégé à Lyon : ils se plaignirent qu'après une accusation solennellement produite devant eux, Victor, sans les prévenir, eût consenti à un pareil accord. Ils le tinrent même quelque temps séparé de leur communion. Gontran s'employa pour lui, et obtint que tout fût oublié. Malheu­reusement Salonius et Sagittarius n'étaient pas corrigés. Leurs scandales se renouvelèrent avec une véritable fureur 1. » Moins évêques qu'hommes de guerre, la francisque allait mieux à leur main que le bâton pastoral. On les vit, dans un combat livré sous les murs d'Embrun contre les Lombards, se signaler aux premiers rangs, et seconder efficacement le patrice et général burgonde Mummolus. «Le casque en tête, la cuirasse sur la poi­trine, continue Grégoire de Tours, ils ne songeaient pas que le signe de la croix est la seule armure des ministres de Jésus-Christ. De leurs mains sacerdotales, ils portaient la mort au sein des batail­lons ennemis2. » Ce genre de service, rendu par des évêques sur le champ de bataille, pouvait plaire au roi Gontran; mais il compro­mettait étrangement le caractère épiscopal. «D'autant plus, ajoute Grégoire de Tours, que, fiers de leurs exploits, Salonius et Sagit­tarius traitèrent bientôt leurs diocésains comme ils avaient traité les Lombards. Plusieurs citoyens expirèrent sous les coups dont ils les faisaient accabler sans miséricorde. La clameur populaire s'éleva de nouveau contre eux, et parvint jusqu'au roi, qui les manda à son tribunal. Quand on annonça leur arrivée, Gontran refusa de les admettre à son audience, jusqu'à ce qu'ils se fussent juridiquement purgés des accusations dont ils étaient l'objet. Sa­gittarius, à cette réponse, éclata en injures contre le roi. Orgueil­leux non moins que téméraire, il laissa un libre cours à son indi­gnation. Les fils de Gontran sont des bâtards ! s'écria-t-il; jamais ils ne régneront sur les Francs. Leur mère, Mercatrude, n'était qu'une vile esclave, enlevée jadis au leude Magnacaire. — Il parlait ainsi,

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1 Greg. Tur., Hist. Franc, lib. V, cap. xxi; Pair, lat., toin. LXXI, col. 341. — « Ibid., lib. IV, cap. xliii, col. 304.

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reprend Grégoire de Tours, sans paraître se douter que les fils des rois francs tiennent leur illustration uniquement du côté paternel, quelle que soit la naissance de leur mère. Gontran punit leur inso­lence. Les deux évêques furent séparés l'un de l'autre, et enfermés dans un monastère, n'ayant qu'un seul clerc pour les servir. Après une longue réclusion, le fils aîné du roi étant tombé dangereuse­ment malade, les serviteurs de Gontran lui dirent : Peut-être la justice divine veut-elle vous avertir de mettre un terme à la capti­vité des deux évêques. Faites leur rendre la liberté, et ils prieront pour le salut du jeune prince. — Le roi suivit ce conseil. Réunis enfin après une si dure séparation, les deux amis s'embrassèrent en pleurant, et retournèrent dans leur diocèse. On put les croire sin­cèrement convertis. Leur assiduité au chant des psaumes, leur observance du jeûne ecclésiastique, leurs largesses faites aux pauvres, étaient exemplaires ; ils passaient les jours et les nuits à lire la sainte Écriture, à réciter les hymnes et les leçons. Mais cette transformation ne dura guère. Revenant à leur première vie, ils laissèrent aux clercs le soin de chanter matines, pendant qu'eux-mêmes passaient la nuit en festins et en orgies. A l'aube du jour, ils quittaient la table, étourdis par l'ivresse, pour s'étendre sur des lits moelleux où ils dormaient jusqu'à la troisième heure (neuf heures du matin). Ils réparaient par des bains les fatigues de la veille, et se remettaient à table jusqu'au lendemain. La co­lère de Dieu ne devait pas laisser tant de crimes impunis. En 579, un concile réuni à Chalon-sur-Saône, par ordre de Gontran, les déposa définitivement. Ils furent enfermés dans la basilique de Saint-Marcel, d'où ils parvinrent à s'échapper. Salonius mourut misérablement dans une retraite inconnue. Sagittarius, rebelle à son prince comme à Dieu lui-même, fut tué, les armes à la main, sous les murs de Convenœ (Comminges) (585).

 

19. De pareils désordres, au sein de l'épiscopat des Gaules, restaient heureusement à l'état d'exception. Un seul fait analogue se rencontre à la même époque, dans l'histoire ecclésiastique de Bre­tagne. Conan, comte des Venètes (Vannes), avait mis à mort trois de ses frères, afin de s'assurer à lui seul la totalité de l'héritage

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paternel. Un quatrième, nommé Macliau, échappa au poignard fratricide, et se réfugia près de Commore, autre chef breton. La vengeance de Conan l'y suivit. Des soldats Vénètes furent envoyés au château de Commore, avec ordre de tuer Macliau partout où ils le rencontreraient. Trop faible pour s'exposer à une guerre avec son redoutable voisin, mais trop fidèle aux devoirs de l'hospitalité pour sacrifier le fugitif, Commore eut recours à un stratagème. Quand les soldats de Conan arrivèrent, lui demandant de livrer son hôte: Hélas ! s'écria-t-il, Macliau n'est plus. Venez, je vous montrerai le lieu où nous l'avons enterré. — Il les conduisit à un tumulus fraîchement remué. Macliau y était réellement enseveli, mais dans une tombe communiquant à un souterrain, par lequel l'air et la nourriture arrivaient facilement au reclus. Les Venètes ne soupçonnèrent pas la fraude ; ils burent et mangèrent joyeu­sement sur la tombe du prétendu mort, et se hâtèrent de porter la bonne nouvelle à leur maître. Sorti vivant de sa sépulture anticipée, Macliau parut vouloir mourir véritablement au monde. Il se fit couper les cheveux, et entra dans la cléricature. Ordonné prêtre, il se montra sans crainte à son frère Conan, dont l'in­quiète ambition n'avait plus rien à craindre de lui. Par son in­fluence, il fut élu évêque de Vannes. Jusqu'à la mort de Co­nan, sa conduite fut irréprochable. Aussitôt après, jetant le masque, il laissa de nouveau croître sa chevelure, reprit le titre de comte, et rappela sa femme dont il s'était séparé pour entrer dans les ordres. Comme Sagittarius et Salonius, on vit ce comte-évêque guerroyer à la tête de ses hommes d'armes, envahir les domaines de ses voisins, et continuer à percevoir les revenus d'un siège épiscopal qu'il déshonorait. Excommunié et déposé au deuxième con­cile de Tours, il ne fit que rire des foudres ecclésiastiques. Mais la justice du ciel l'atteignit. Il fut poignardé par le fils d'un comte dont il avait usurpé l'héritage.

 

20. La discipline ecclésiastique avait d'autres luttes non moins graves à soutenir, contre les passions indomptées des princes de cette époque? Gontran lui-même, ce catholique roi des Burgondes, qui devait effacer plus tard par un sincère repentir les écarts de sa

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jeunesse, débuta par des scandales personnels. Il eut, d'une pre­mière concubine, nommée Veneranda, un fils qui tomba bientôt victime du ressentiment de cette fameuse Mercatrude, seconde con­cubine, dont Salonius raillait si outrageusement la basse naissance. Après Mercatrude, Gontran se prêta aux instances de Théodéchilde, veuve de Charibert, qui sollicitait l'honneur de succéder aux deux esclaves précédentes. Elle se rendit à la cour avec une escorte royale, apportant à son nouveau fiancé tous les trésors qu'elle te­nait de son premier époux. Gontran, non moins avare que déloyal, s'empara des trésors, et confina l'ambitieuse veuve à Arles, dans le monastère de Sainte-Césarie, où il donna ordre de la traiter comme la plus misérable des pénitentes. Chilpéric II, roi de Soissons, n'é­tait pas plus fidèle aux lois sacrées du mariage chrétien. Outre plu­sieurs concubines, il avait alors, en qualité d'épouse légitime, Au­dovera, laquelle donna le jour à une fille, durant une expédition de Chilpéric contre les Saxons. En l'absence de son royal époux, Audovera ne se pressa point de faire baptiser l'enfant. Or, elle avait parmi ses suivantes une jeune et belle esclave, nommée Frédégonde, dont le roi avait déjà remarqué les charmes, et qui se promettait de ne rien négliger pour arriver à une haute fortune. Quand on sut que le retour de Chilpéric était proche, Frédégonde dit à la reine : « De quel œil le roi, mon seigneur, verra-t-il sa fille, si elle n'est pas encore baptisée? » Audovera fit aussitôt pré­parer le baptisterium et manda un évêque, afin de procéder au baptême. Dans sa précipitation, elle oublia de désigner une marraine pour l'enfant. La cérémonie était déjà commencée, lorsqu'on s'en aperçut. Parmi les femmes présentes, aucune n'était d'un rang assez élevé pour avoir l'honneur de lever des fonts sacrés la royale néophyte. Frédégonde dit à sa maîtresse : « Faites-le vous-même. » Audovera le fit, sans penser aux consé­quences de son acte. L'astucieuse suivante courut au-devant du roi. « Vous n'avez plus d'épouse, » lui dit-elle. Et comme Chilpé­ric demandait pourquoi, Frédégonde lui expliqua qu'en vertu de l'affinité spirituelle contractée par la reine devenue la marraine de sa propre fille, le mariage des deux époux était annulé. L'esclave

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théologienne n'ignorait sans doute pas que l'Église a le pouvoir de relever de ces sortes d'empêchements. Chilpéric le savait fort bien lui-même. Mais l'un et l'autre avaient déjà le même intérêt, dans une passion également partagée. Audovera fut reléguée avec sa fille au fond d'un cloître, l'évêque qui avait conféré le baptême exilé, et Frédégonde, parvenue au rang suprême, inaugura la série de calamités et de crimes qui ont rendu son nom si tristement fa­meux dans les annales mérovingiennes.

 

   21. Sigebert, roi d'Austrasie, mieux inspiré que ses deux frères, cherchait une alliance plus noble et plus digne. Il demanda la sœur de Brunechildis (Brunehaut), fille d'Athanagild, roi des Visigoths d'Espagne. Cette princesse, élevée dans l'arianisme, abjura l'hérésie en montant sur le trône. Elle apportait à son époux des trésors immenses, une rare beauté, et un génie qui valait mieux qu'une dot. « Mais, dit Frédégaire 1, son influence coûta tant de sang et de maux à la France, qu'elle vérifia la parole de la sibylle : Veniet Bruna de partibus Spaniœ, ante cuyus conspectum multae gentes peribunt. » Ce jugement trop sévère, dicté par l'esprit de parti à un auteur contemporain, n'a point reçu la confirmation de l'his­toire. Brunehaut devait être victime des fureurs de Frédégonde. Entre l'esclave couronnée et la fille des rois goths, une rivalité im­placable surgit, dans les circonstances suivantes. Chilpéric II n'en­tendait pas que Sigebert eût une épouse plus noble que la sienne. Ce genre de supériorité blessait son orgueil. Il voulait, lui aussi, pouvoir étaler devant ses sujets la splendeur d'une alliance royale. Brunehaut avait une sœur aînée, nommée Galsuinthe. Chilperic la demanda en mariage à son père Athanagild. Il promettait de répu­dier ses autres femmes, et en particulier Frédégonde. Le serment par lequel il s'y engageait ne devait malheureusement pas être tenu. Galsuinthe, portée sur un char d'argent en forme de tour, fit son entrée solennelle à Poitiers. Fortunat nous a laissé la descrip­tion de cette marche triomphale d'une jeune et belle fiancée, qu'on traînait au supplice. Galsuinthe fut reçue par sainte Radegonde, et

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1 Fredegar,, Hist. Franc, epitomat., cap. Llx; Pair, lat., lom. LXX1, col. 595.

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dans l'intimité de ses entretiens avec la veuve de Glotaire I, elle put apprendre quel sort attendait une vertueuse reine, au palais des princes mérovingiens. Mais il était trop tard pour reculer. Galsuinthe abjura, comme Brunchaut, l’arianisme dans lequel elle avait été élevée. Pendant deux ans, elle donna sur le trône l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Mais elle n'était que de nom épouse et reine. Frédégonde régnait véritablement sur le cœur de Chilpéric, et sur les leudes francs. Galsuinthe sollicita la permission de se retirer en Espagne. En échange, elle offrait de laisser tous les trésors qu'elle avait apportés en dot. Chilpéric et Frédégonde trouvèrent une voie plus simple. Un matin, la reine fut trouvée morte, étranglée dans son lit. Le peuple pleura cette princesse infortunée. Le bruit que des miracles s'étaient opérés à son tom­beau redoubla l'indignation et l'horreur publiques contre Frédé­gonde. A l'aide d'un revirement propre à tromper l'opinion, l'esclave couronnée prit alors le masque d'une austère piété, et afficha d'hypocrites vertus que Fortunat lui-même, dupe des apparences, célébra souvent dans ses vers. On conçoit que Brunehaut, plus intéressée à ces tragiques événements, se montrât moins crédule. Entre elle et Frédégonde, le sang d'une sœur, d'une reine, presque d'une martyre, avait creusé un abîme.

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