Migne 

Darras tome 42 p. 323

 

26. « On devra toujours, dit S. Charles Borromée, recommander l'industrie de ceux qui s'appliquent à donner une vie nouvelle aux anciens écrits et empêcher ainsi que le temps ne les dé­truise » (1). A ce titre, l'histoire doit un juste éloge à ceux qui répandent les livres par la presse et servent ainsi la culture des sciences. Toutefois, parmi les imprimeurs et éditeurs dignes de louanges, nous citerons ici seulement   Migne et Vives.

 

Jacques-Paul Migne, né à Saint-Flour en 1800, fit ses études de théologie à Orléans. Professeur à Chateaudun, doyen de Puizeaux, il quitta sa cure en 1833 et vint fonder à Paris le journal l'Univers. En 1836, il céda ce journal et s'établissait au Petit-Montrouge avec le dessein de créer une Bibliothèque uni­verselle du clergé. Pour ses débuts, il publia, en 56 volumes in-quarto, des Cours complets d'Ecriture Sainte et de Théologie, cours composés d'anciens ouvrages généralement choisis parmi les plus recommandés. Après les Cours complets, Migne publia, en 20 vol. in-4°, les Démonstrations évangeliques formées, com­me les cours, d'ouvrages choisis de puis Tertullien jusqu'à Gré­goire XVI : les ouvrages choisis sont généralement bons, il y a seulement, dans leur succession chronologique, plusieurs la­cunes. Aux Démonstrations et aux Cours, l'éditeur voulut joindre une Encyclopédie et la fit paraître, par dictionnaires séparés, en 150 volumes in-4°. Tous ces dictionnaires ne sont pas des chefs-d'œuvre ; mais plusieurs ont beaucoup de mérite. Aux 150 volumes de Dictionnaires, Migne fit succéder 150 volumes in-4° renfermant la collection des orateurs français depuis le P. Le-jeune ; nous n'avons à en faire, ni l'éloge, ni la critique. Entre temps, le solitaire de Montrouge rééditait la Perpétuité de la foi, l'Histoire du Concile de Trente par Pallavicini, la Bibliothèque ca­nonique de Ferraris, des catéchismes philosophiques, les œuvres de sainte Thérèse, de S. François de Sales, de Berulle et d'une foule d'autres publications que couronnaient une his-

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(1) De amore virtutis, 1. IX, c. SO.

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p324           pontificat de me ix (1816-1878)

 

toire de l'Eglise en 30 vol. et la Somme d'or de la Sainte-Vierge en 16 volumes.. Enfin ce qu'avaient entrepris sans l'achever, les Bénédictins, une édition des Pères, Migne publiait avec le con­cours de Dom Pitra, la Patrologio gréco-latine en 330 volumes in-8°. En tout, un millier de volumes in- quarto, commodes, économiques et mieux soignés qu'on  ne le voudrait croire.

 

Migne avait établi, dans sa maison, une imprimerie qui pou­vait enfanter, chaque jour, deux mille volumes. Fonderie des ca­ractères, clichage, satinage, brochage, reliure ; il avait réuni, sous son toit, tous les agents de la production du livre. D'autre part, il ouvrait des ateliers à la peinture religieuse, à la sculpture et à la construction des orgues à tuyaux. Cette maison qu'il avait su créer et organiser si grandement, il la menait avec bonhomie et l'administrait avec sagesse. A travers les difficultés des temps et les excès des révolutions, la signa­ture de ce prêtre était restée vierge. En attendant son Nunc dimittis, Migne pensait publier encore Baronius, les Bollandistes, la Collection des Conciles et je ne sais combien d'autres ouvra­ges. A son dernier jour, il se réservait de confier, à une Congré­gation religieuse, comme institution fondée, son établissement. De plus, le bénéfice de ses publications, devait être consacrée la Propagation de la foi. Triste retour des choses d'ici-bas ! A la fin de l'hiver de 1868, pendant la nuit, le feu éclate dans les ateliers. Les livres s'enflamment, les clichés se fondent, des fleuves de métal coulent sous les torrents de feu. En quelques heures, de tout ce qu'avait créé Migne, il ne reste presque plus rien, que l'éditeur, debout sur les ruines, toujours doux et fort, songeant à relever sa maison. L'esprit est prompt, la chair est faible: Migne succomba après la conclusion d'un procès qu'il gagna contre ses compagnies d'assurances. Prêtre vrai­ment digne d'admiration, car, nouvel Atlas, portant sur ses épaules, le monde intellectuel, sorte de Titan de la typographie, il sut mener à bon terme ce que n'avaient su entreprendre, ni une Congrégation, ni un gouvernement.

 

  27. Louis Vives naquit, en 1816, à Marignac, Haute-Garonne,

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p325  §   II. — LES  ÉCRIVAINS  ECCLÉSIASTIQUES SOUS LE PONTIFICAT DE  PIE IX 

 

d'une famille pauvre qui comptait beaucoup d'enfants. En atten­dant la première communion, Louis jouait au bouchon et, comme il excellait à faire sauter la galine, il cachait chaque jour, dans un trou de mur, les sous qu'il avait pu gagner. Lorsqu'il éventra cette cagnotte lapidaire, il s'y trouvait quatre-vingts francs; avec cette somme, il acheta de vieux livres et se fit colporteur. Colporteur, allant de village en village, n'ayant de client possible qu'au presbytère, en même temps qu'il vendait, comme il pouvait ses bouquins, il faisait la commission des livres nouveaux. Les demandes de la clentèle le mirent en relation avec les princi­paux éditeurs et lui firent connaître à fond la librairie. Un jour, marchandant avec les frères Gaume, des livres qu'il voulait obtenir à plus bas prix, Vives se fit dire : « Si vous pouvez livrer des ouvrages à ce prix-là, soyez éditeur. — Et pourquoi pas? » répliqua le malin colporteur. Déjà, grâce à son entente des affaires, le porte-balle avait établi des dépôts de livres dans plusieurs villes épiscopales et était devenu un bouquiniste d'importance. Un beau matin, vers 1850, le voilà éditeur du Dictionnaire de théologie de Bergier, annoté, qu'il vendit comme du pain bénit. La mode s'était introduite alors dans le clergé français de traduire les ouvrages anciens. Vives qui connaissait tous les prêtres instruits et qui savait choisir les hommes labo­rieux, forma une escouade de traducteurs et livra coup sur coup au public satisfait, des traductions de S. Thomas, S. Bonaventure, Guillaume Durand, Bellarmin, Kibadéneira, Bona, Perrone, tra­ductions auxquelles devaient s'ajouter plus tard des traductions de S. Jean Chrysostome, de S. Jérôme, et de S. Augustin. Entre temps Vives publiait quelques ouvrages nouveaux, notamment les vies des saints de Collin de Plancy, une histoire des Conciles, l'histoire de France de Pierrot et les deux histoires de Darras. Mais là où il mit tous ses soins et par quoi, il voulut contribuer plus activement à la prospérité de la sainte Eglise, c'est une grande collection de Théologiens et de Scolastiques, la plupart oubliés ou inconnus de la France. Qui ne connaît aujourd'hui les éditions de S. Thomas d'Aquin en 34 volumes, de S. Bonaventure

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p326          PONTIFICAT   DE   PIE   IX   (1810-1878)

 

en 15 vol., de Suarez en 28 vol., de Bellarmin en 12 vol., de Delugo eu 8 volumes, de Jean de S. Thomas en 8 vol., de Ripalda en 8 vol., de Petau en 8 vol., de Thomassin en 6 vol., de Gonet en 6 vol., de Contenson en A vol. de Reiffenstuel en 7 vol. de Cornélius à Lapide en 21 vol., et dom Cellier en 16 vol. Ces volumes sont in-quarto, sur vergé, avec de bonnes tables. On doit encore à Vives une édition des œuvres de Louis de Gre­nade, des écrits de Jacques Marchant, de la Géographie de Malte-Brun, le Catéchisme de Canisius, les discours de Léonard de Port-Maurice, les commentaires de Picquigny, les œuvres mystiques d'Alvarez du Pax, l’Opus concionum de Mathias Faber, les œuvres complètes de S. François de Sales et de S. Alphonse de Liguori. Pour couronner sa carrière, ce grand ami des livres, ce digne et vaillant serviteur de l'Eglise veut éditer encore les œuvres d'Albert le Grand, de Gerdil, et la Somme des Conciles ; et ce qu'il veut, il le sait faire. Lorsque le curieux parcourt le catalogue de Vives ou lorsque le voyageur parcourt les immenses salles où ce géant de la typographie ecclésiastique a entassé ses publications, s'il se reporte aux humbles commen­cements de l'éditeur, doit s'incliner devant une vocation de la Providence et honorer les vertus qui ont su l'accomplir.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon