La Cité de Dieu 38

tome 24 p. 29

  

LIVRE DIXIÈME

 

Dans ce Livre, le saint évêque d'Hippone enseigne que les bons Anges ne veulent point pour eux de ces honneurs divins, appelés culte de Latrie, lequel consiste en des sacrifices; que ce culte n'appartient qu'au seul Dieu véritable, dont les anges eux‑mêmes sont les serviteurs. Il discute ensuite contre Porphyre (1) sur la manière dont l'âme est purifiée et délivrée.

 

CHAPITRE PREMIER.

 

Les Platoniciens admettent que Dieu seul est l'auteur de la béatitude des hommes et des Anges; si ces derniers désirent, comme le veulent ces philosophes, qu'on leur rende le culte de Latrie, qui n'est dû qu'à Dieu.

 

1. Un sentiment incontestable pour quiconque a l'usage de la raison, c'est que tous les hommes veulent être heureux. Mais quels sont ceux qui sont heureux? Comment le deviennent‑ils? A ce sujet, de nombreuses et graves controverses se sont élevées, et pour les résoudre, les philosophes ont dépensé leurs études et leurs soins. Citer ici et examiner leurs diverses opinions, serait trop long et parfaitement inu-

----------------

(1) Voir au sujet de ce philosophe la note mise au chap. xxviii de ce même livre.

=================================

 

p30 DE LA CITE DE DIEU.

 

tile. Si les lecteurs se rappellent ce que nous avons dit au livre huitième, sur le choix des philosophes avec lesquels nous devions traiter de cette vie bienheureuse, qui doit suivre la mort; si nous pouvions y parvenir en honorant le seul Dieu véritable, créateur des dieux mêmes; ou si, pour y parvenir, il fallait rendre un culte religieux à plusieurs dieux; qu'ils n'attendent pas que nous retombions ici dans des redites, puisqu'il suffit, pour leur en rafraîchir le souvenir, qu'ils relisent ce que nous avons dit, si par hasard ils l'avaient oublié. Nous avons choisi les Platoniciens, sans contredit, les plus éminents parmi les philosophes, parce que, tout en reconnaissant que l'âme de l'homme, quoique immortelle, raisonnable et intelligente, ne saurait être heureuse sans participer à la lumière de ce Dieu, son créateur et celui de l'univers, ils soutiennent que nul ne peut arriver à cette vie bienheureuse, à laquelle tous les hommes aspirent, si un amour chaste et pur ne l’attache au seul bien suprême, qui n'est autre que le Dieu immuable. Mais, comme ces philosophes, soit entraînés par la vanité et les erreurs populaires, soit « s'évanouissant, » selon le mot de l'Apôtre, « dans leurs pensées, » (Rom. 1, 21) ont cru et voulu faire croire qu'il faut adorer plusieurs dieux, à tel point, que certains d'entre eux ont enseigné qu'il fallait rendre, même aux démons, les honneurs divins et leur offrir des sacrifices, nous avons longuement répondu à ces derniers. Nous allons maintenant examiner el discuter, autant que Dieu nous en donnera la grâce, comment les esprits immortels et bienheureux placés dans les demeures célestes, dominations, principautés, puissances, qu'ils appellent, dieux, bons démons ou anges avec nous, veulent que nous pratiquions la religion et cultivions la piété. Enfin, pour parler plus clairement, nous examinerons : s'il est agréable à ces esprits bienheureux, que nous leur offrions des sacrifices, et que nous leur présentions nos hommages religieux ainsi que nos personnes : ou s'ils préfèrent que ces honneurs soient réservés uniquement à leur Dieu, qui est aussi le nôtre.

 

2. C'est, en effet, ce genre de culte que l'on doit à la divinité, ou pour me servir d'un terme plus énergique, à la « Déité. » Pour le désigner en un seul mot, je ne vois point de terme latin assez précis; je me servirai donc au besoin d'une expression grecque pour rendre ma pensée. Nos auteurs ont traduit par servitus, service, le mot latreia, « Latrie, » toutes les fois qu'ils l'ont rencontré dans l'Écriture; mais les Grecs ont coutume de désigner par un autre terme ce service, ou cette servitude due aux hommes,et dont parle l'Apôtre (Ephes. vi, 5), lorsqu'il recommande

=================================

 

p31 DE LA CITE DE DIEU.

 

aux esclaves la soumission à leurs maîtres. Or, le mot « Latrie, » dans le langage des Écritures, signifie toujours, ou du moins presque toujours, cette servitude qui se rapporte au culte de Dieu. Si donc, nous employions le mot cultus, ce genre d'hommages ne semblerait pas dû uniquement à Dieu. En effet, on dit que nous honorons (colere) les hommes lorsque, soit par notre souvenir, soit par notre présence, nous nous montrons respectueux à leur égard. Ce mot même n'est pas seulement employé pour rappeler les choses, où nous faisons l'aveu de notre dépendance, mais il s'étend aussi à celles qui dépendent de nous; car c'est de cultus ou colere que viennent agricolœ laboureurs, coloni colons, incolœ habitants. Les dieux eux‑mêmes ne sont appelés cœlicolœ que parce qu'ils habitent (colunt) le ciel, non pas qu'ils le révèrent, mais parce qu'ils y ont leur séjour. C'est comme si l'on disait « colons du ciel, » encore le mot colons a‑t‑il ici une signification différente de celle par laquelle il désigne des colons ou des fermiers, obligés de cultiver un sol qui appartient à un autre. Ce terme a ici le même sens que dans ce vers du prince des poètes latins: «Il fut une ville antique, des colons Tyriens l'habitaient. » (Virgile, Enéid. 1.) Le poète ici appelle colons du mot latin incolendo, et non agricultura. C'est en ce sens, que les villes fondées par des citoyens sortis d'une grande cité, comme l'essaim d'une ruche, sont appelées colonies. C'est pourquoi, encore que, selon une certaine acception, le culte ne soit réellement dû qu'à Dieu seul, cependant, ce mot ayant des sens divers, on ne peut rendre en latin par ce seul terme le culte que nous devons à Dieu.

 

3. Le mot « Religion » lui‑même, quoiqu’il semble plus particulièrement désigner, non tou­tes sortes de cultes, mais celui qu'on rend à Dieu, (ce qui fait que les Latins l'emploient pour traduire l'expression grecque, thresqueia) ne sau­rait être employé. En effet, une locution latine habituelle, non pas aux ignorants, mais bien aux plus instruits, c'est qu'il faut être fidèle à la « religion » des alliances, des affinités et de toutes les amitiés. Ce terme n'exclut donc pas l'équivoque, et lorsqu'il est question du culte de la divinité, nous ne pouvons pas dire rigou­sement : « La religion n'est autre chose que le culte de Dieu, » puisque ce serait arbitrairement

=================================

 

p32 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

enlever à ce mot la signification qu'il a dans les relations entre les hommes. Le mot « Piété » (en grec eusébeia,) signifie, à proprement parler, le culte de Dieu. Cependant, ce terme sert aussi à désigner l'accomplissement des devoirs envers les parents, et le peuple l'emploie même pour dé­signer les oeuvres de miséricorde; ce sens vient, je pense, de ce que Dieu recommande particu­lièrement ces œuvres, déclarant qu'elles lui sont autant et plus agréables que les sacrifices; c'est dans cette signification qu'on l'a appliqué à Dieu même en l'appelant «pieux.» Cependant, les Grecs dans leur langue n'emploient pas en ce sens le  mot eusébèsse, quoique le peuple emploie parmi eux celui d'eusébeia pour désigner la miséricorde. Aus­si, en certains endroits de l'Écriture, on a préfé­ré, pour s'exprimer d'une manière plus précise, au lieu d'eusébeia, qui signifie « culte légitime, » employer celui de théozébeia dont le sens propre est culte de Dieu. Nous ne pourrions donc rendre l'une ou l'autre de ces expressions par un seul mot. C'est pourquoi nous disons que ce que les Grecs appellent latreia, mot que les Latins traduisent par servitude, mais servitude uniquement consa­cré à Dieu: que ce qui s'appelle en grec thresqueia théozébeia en latin religion, mais religion qui nous rattache à Dieu seul : enfin, que cette ou culte de Dieu, dont nous ne pouvons exprimer le sens par un seul mot; nous disons que tout ce que ces diverses expressions comprennent, n'est véritablement dû qu'à Dieu, au seul vrai Dieu, qui divinise ses adorateurs. Quels que soient donc ces êtres immortels et bienheureux qui habitent les demeures célestes, s'ils ne nous aiment pas, s'ils ne désirent pas notre bonheur, ils ne méritent pas nos hommages. S'ils ont pour nous de l'affection, s'ils veulent notre félicité, certes, ils désirent que nous puisions le bonheur à la source où ils l'ont puisé eux‑mêmes. Est‑ce que le principe de leur félicité, pourrait être différent de celui qui doit causer la nôtre?

 

CHAPITRE Il.

 

Sentiment de Plotin sur l'illumination des ames.

 

Mais, sur ce dernier point, nous n'avons aucun différend avec ces illustres philosophes. Ils ont su, ils ont longuement écrit dans leurs livres, que la source de la félicité des Anges était aussi celle de notre bonheur. Dans ces esprits bienheureux se répand une lumière intelligible, distincte d'eux‑mêmes, et qui est leur Dieu; elle les embellit, elle les éclaire, et c'est en y participant qu'ils sont parfaits et bienheureux. Très souvent Plotin, en exposant le sentiment de Platon, assure que, même cette âme, qu'il croit être l'âme du monde, n'a point d'autre principe de sa félicité que celui qui doit faire la nôtre; que ce principe est une lumière, qui n'est pas cette âme elle‑même, mais par laquelle elle

=================================

 

p33 LIVRE X. ‑ CHAPITRE 111.

 

a été créée, et qui, l'illuminant d'une clarté intelligible, la fait elle‑même briller intelligiblement. Pour faire comprendre les réalités de ces choses invisibles, il emploie même une comparaison tirée des corps célestes les plus remarquables, comme si l'une était le soleil et l'autre la lune; on croit, en effet, que la lune reçoit sa lumière des rayons du soleil. Ce grand platonicien enseigne donc que l'âme raisonnable, ou, pour mieux dire, l'âme intellectuelle ayant la même nature que les âmes des immortels bienheureux, qu'il affirme résider dans les demeures célestes, ne reconnaît point de nature supérieure à elle, sinon celle du Dieu, créateur du monde et duquel elle a reçu l'existence. Ces âmes supérieures ne reçoivent leur félicité et la lumière de l'intelligence pour comprendre la vérité, que d'où ces dons nous viennent à nous mêmes. Doctrine conforme à celle de l'Evangile où nous lisons : « Il fut un homme envoyé de Dieu dont le nom était Jean. Il vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n'était pas lui-même la lumière, mais il était venu pour rendre témoignage à la lumière. Cette lumière était la véritable, qui éclaire tout homme venant en ce monde. » (Jean, 1, 6.) On voit clairement par cette distinction que l'âme raisonnable ou intellectuelle, telle qu'elle était en saint Jean, ne pouvait être à elle‑même sa propre lumière, et qu'elle ne brille que par sa participation à la véritable lumière. L'Évangéliste en convient lui‑même lorsqu'il lui rend témoignage en disant: « Nous avons tous reçu de sa plénitude. » (Ibid. 16.)

 

CHAPITRE Ill.

 

Quoique reconnaissant Dieu comme créateur de toutes choses, les Platoniciens ont méconnu le culte qui lui est dû, en rendant des honneurs divins aux anges bons ou mauvais.

 

1. Les choses étant ainsi, si les Platoniciens ou les autres philosophes, qui ont professé ce sentiment, connaissant ce Dieu, le glorifiaient comme tel et lui rendaient grâces; s'ils ne s'évanouissaient pas dans la vanité de leurs pensées, et ne devenaient pas parfois auteurs, parfois complices des erreurs populaires, ils avoueraient certainement que pour les esprits immortels et bienheureux, comme pour nous, mortels et misérables, afin d'arriver à l'immortalité et à la béatitude, on ne doit adorer que l'unique Dieu des dieux, qui est leur Dieu comme le nôtre.

 

2. C'est à lui que nous devons, soit dans toutes les cérémonies extérieures, soit en nous-mêmes, rendre ce culte que les Grecs appellent Latrie. Car tous ensemble, et chacun en particulier, nous sommes ses temples; il daigne ha-

=================================

 

p34 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

biter et dans la socité unie de tous, et dans chacun en particulier; il n'est pas plus grand dans tous que dans chacun, car sa nature n'est pas soumise aux accidents de l'étendue et de la division. Lorsque notre cœur s'élève vers lui, il devient son autel; son Fils unique est le prêtre qui le fléchit pour nous; nous lui offrons des victimes sanglantes, quand nous combattons jusqu'à l'effusion de notre sang pour la défense de sa vérité. Nous brûlons devant lui l'encens le plus suave, lorsque sa présence nous enflamme d'un pieux et saint amour. Nous lui consacrons, nous lui offrons et les dons qu'il nous a faits, et nos propres personnes, et pour que le temps ne nous expose point à devenir oublieux et ingrats, à certains jours, par des fêtes solennelles, nous rappelons et célébrons le souvenir de ses bienfaits. Nous lui faisons un sacrifice d'humilité et de louange sur l'autel de notre cœur embrasé d'une ardente charité. Pour jouir de sa présence, pour lui être unis, autant que cela est possible, nous nous purifions de toute souillure des péchés et des passions mauvaises, nous nous consacrons à lui. Il est la source de notre félicité, la fin de tous nos désirs. Nous attachant donc, ou plutôt nous rattachant à lui, car nous l'avions perdu par notre négligence, nous « reliant » donc à lui, (de là vient, dit‑on, le mot de « religion, ») nous tendons à lui par l'amour, afin de trouver en lui le repos; là nous rencontrons le bonheur, parce qu'en lui est notre perfection. Le bien souverain au sujet duquel les philosophes ont élevé tant de disputes, n'est autre pour nous que d'être unis à ce Dieu; l'âme intellectuelle, étreinte par ses embrassements spirituels, s'il est permis de s'exprimer ainsi, est échauffée et rendue féconde en véritables vertus. Il nous est commandé d'aimer ce bien véritable de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. C'est vers lui que doivent nous conduire ceux qui nous aiment, c'est vers lui que nous dirigeons ceux qui nous sont chers. Ainsi sont accomplis ces deux préceptes qui renferment toute la loi et les prophètes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit, et votre prochain comme vous‑même. » (Matth. xxii, 37.) Afin donc que l'homme apprit à s'aimer, on lui a indiqué une fin à laquelle il devait rapporter toutes ses actions pour être heureux, car celui qui s'aime n'a qu'un désir, celui d'être heureux; cette fin c'est d'être uni à Dieu. Quand donc on recommande à celui qui sait déjà s'ai-

=================================

 

p35 LIVRE X. ‑ CHAPITRE V.

 

mer comme il doit, d'aimer son prochain comme soi‑même, que lui recommande‑t‑on, sinon de l'exciter autant qu'il est possible à l'amour de Dieu? Voilà le culte de Dieu, ou la vraie religion, la piété légitime, le service qui n'est dû qu'à Dieu seul. Toute puissance immortelle quelle qu'elle soit, et quelque vertu qu'elle possède, si elle nous aime comme elle‑même, doit vouloir que, pour être heureux, nous soyons soumis à celui auquel elle est soumise elle-même pour être heureuse. Si donc elle n'adore pas Dieu, elle est malheureuse, car Dieu lui manque; si au contraire elle l'adore, elle ne veut nullement être honorée à la place de Dieu. En effet, elle approuve et confirme de toutes les forces de son amour la parole divine qui nous annonce : « Que quiconque sacrifie à des dieux autres que le vrai Dieu sera exterminé. » (Exod. xxii, 20.)

 

CHAPITRE IV.

 

Que c'est au seul vrai Dieu qu'on doit offrir des sacrifices.

 

Et, pour ne pas parler ici des autres devoirs qui appartiennent à la religion ; certes, aucun homme n'oserait dire qu'on doive offrir des sacrifices à un autre qu'à Dieu. Il est vrai qu'une déférence excessive ou une flatterie coupable, ont accordé aux hommes des honneurs qui font partie du culte divin ; cependant ceux auxquels on attribuait ces honneurs, ces hommages et même, si l'on veut, ces adorations, étaient toujours considérés comme des hommes. Mais quel homme s'avisa jamais d'offrir des sacrifices, sinon à celui qu'il savait, qu'il pensait, ou qu'il feignait être Dieu? Que l'usage de sacri­fices offerts à Dieu soit antique, c'est ce que montre clairement l'exemple des deux frères Caïn et Abel. Dieu rejeta le sacrifice de l’ainé et agréa celui du plus jeune.

 

CHAPITRE V.

 

Dieu n'a pas besoin de sacrifices; s'il en a prescrit dans l'ancienne loi, c'était comme figure des sacrifices intérieurs qu'il demande.

 

Cependant qui serait assez insensé pour croire que Dieu a besoin des choses que nous lui offrons en sacrifice? Plusieurs passages de l'Écriture Sainte affirment le contraire. Qu'il nous suffise de rappeler cette parole du Psalmiste : « J'ai dit au Seigneur : vous êtes mon Dieu; vous n’avez nullement besoin de mes biens. » (Ps. XV, 2.) Aussi non‑seulement Dieu n'a pas besoin de victimes, ni d'aucune chose terrestre et corruptible qu'on lui sacrifie, mais il n'a pas même besoin de la justice de l'homme, et tous

=================================

 

p36 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

les hommages que rend un culte légitime, sont utiles à l'homme et nullement à Dieu. En effet, celui qui boit à une source dira‑t‑il que cette source en profite? et, en contemplant la lumière, oserait‑on dire qu'on lui rend service? Relativement à ces sacrifices d'animaux offerts à Dieu par les anciens patriarches, sacrifices que les fidèles lisent dans l'Écriture Sainte, mais qu'ils n'offrent plus, il ne faut les considérer que comme des figures de ce qui se passe maintenant en nous, pour nous unir à Dieu, et diriger notre prochain vers cette union. Le sacrifice visible est donc le sacrement, c'est‑à‑dire le signe sacré du sacrifice invisible. Aussi, l'âme pénitente chez le prophète, ou mieux le prophète lui‑même implorant la clémence divine, s'exprime ainsi : « Si vous aviez voulu des sacrifices, je vous en aurais offert; mais les holocaustes ne vous sont pas agréables. Le sacrifice qui plaît à Dieu est un esprit pénétré de douleur; Dieu ne méprisera point un cœur contrit et humilié. » (Ps. L, V. 18 et 19.) Voyons donc comment le psalmiste dit, dans ce même passage, que Dieu ne veut point de sacrifices et montre qu'il en réclame. C'est que Dieu refuse le sacrifice d'un animal égorgé, mais il désire le sacrifice d'un cœur contrit. Ce qu'il ne veut pas est donc la figure de ce qu'il désire; il affirme que Dieu repousse les sacrifices dans le sens selon lequel les insensés s'imaginent qu'il les désire, c'est‑à‑dire pour y éprouver une vaine jouissance. En effet s'il ne voulait pas que les sacrifices qu'il aime, et, en particulier, celui d'un cœur contrit et humilié par le repentir, fussent figurés par ceux qu'on a cru lui être agréables, il n'aurait pas ordonné dans I'Ancienne Loi qu'on lui offrit ces derniers. Aussi devaient‑ils être changés dans un temps fixe et déterminé, de peur qu'on ne crût que Dieu trouvait son plaisir, et nous notre avantage dans ces choses qui n'étaient que figuratives. De là, ce que nous lisons dans un autre Psaume : « Si j'ai faim, je ne vous le dirai pas; le monde et tout ce qu'il renferme est à moi. Mangerai-je la chair des taureaux, ou boirai‑je le sang des boucs. » (Ps. XLIX, v. 12 et 13.) Comme s'il disait : Ces choses me fussent‑elles nécessaires, je ne vous les demanderai pas, elles sont en ma puissance. Ensuite expliquant ce que figuraient ces victimes, il ajoute : « Offrez à Dieu un sacrifice de louanges, et rendez vos vœux au Très-Haut. Invoquez‑moi au jour de la tribulation, je vous délivrerai et vous me glorifierez. » (Ibid, 14 et 15.) Nous lisons également dans un autre prophète : « Que ferai‑je pour gagner le Seigneur et pour me concilier mon Dieu Très-

=================================

 

p37 LIVRE X. ‑ CHAPITRE VI.                          

 

Haut? Lui offrirai‑je des holocaustes, lui immolerai‑je de jeunes taureaux? Le Seigneur agréera‑t‑il le sacrifice de mille béliers ou de dix mille boucs engraissés? Lui offrirai‑je, pour expier mes péchés, mes premiers‑nés, les fruits de mes entrailles, pour racheter mon âme? 0 homme, on t'annonce ce qui est bon et ce que le Seigneur demande de toi; observe la justice, aime la miséricorde et sois prêt à marcher avec le Seigneur ton Dieu. «Michée, vi, 6.) Ces paroles du prophète distinguent assez clairement que Dieu ne recherche pas ces sacrifices de victimes, mais les sacrifices dont ils étaient la figure. Il est dit aussi dans l'épitre àdressée aux Hébreux : « Souvenez‑vous de faire le bien et d'exercer la charité envers les pauvres; c'est par de tels sacrifices qu'on plait à Dieu. » (Hébr. xiii, 16.) Aussi, quand il est dit: « J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice » (Osée, VI, 6), cela signifie seulement qu'il préfère un sacrifice à l'autre; car ce que tout le monde appelle sacrifice n'est que la figure du véritable sacrifice. Or, ce vrai sacrifice, c'est la miséricorde, d'où ce mot de l’Apôtre que je viens de citer : «C'est par de tels sacrifices qu'on plaît à Dieu. » C'est pourquoi toutes ces prescriptions divines, que nous lisons au sujet des divers sacrifices, qui devaient être offerts, soit dans le tabernacle, soit dans le temple, doivent être interprétées comme figurant l'amour de Dieu et l'amour du prochain; « car dans ces deux préceptes, » comme il est écrit, « sont renfermés toute la loi et les prophètes. » (Matth. xxii, 4o.)

 

CHAPITRE VI.

 

Du sacrifice véritable et parfait.

 

Aussi le véritable sacrifice, c'est toute œuvre que nous accomplissons, pour nous unir à Dieu par une union sainte, et que nous rapportons à ce bien souverain, qui seul peut nous rendre réellement heureux. La miséricorde elle‑même, par laquelle on vient en aide au prochain, si elle n'est pas exercée en vue de Dieu, n'est plus un sacrifice. Car, encore qu'il soit accompli ou offert par un homme, le sacrifice est une chose divine; c'est pourquoi les anciens Latins l'ont également désigné sous ce nom. Aussi, l'homme spécialement consacré à Dieu et voué à son service est un sacrifice, en tant qu'il meurt au

=================================

 

p38 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

monde pour vivre à Dieu; ce genre de sacrifice rentre dans la miséricorde que chacun exerce envers soi‑même. C'est pour cette raison qu'il est écrit : « Ayez pitié de votre âme en vous rendant agréable à Dieu. » (Eccli. xxx, 9211.) Lorsque nous mortifions notre corps par la tempérance, c'est un sacrifice; si, comme nous le devons, nous agissons ainsi pour Dieu, afin que nos membres ne deviennent point des instruments dévoués au péché, mais des instruments d'iniquité de justice consacrés à Dieu. L'Apôtre nous exhortant à cette mortification écrit : «Mes frères, je vous supplie, par la miséricorde de Dieu, de faire de vos corps une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu; que votre culte soit spirituel. «Rom. xii, 1.) Si donc, rapporté à Dieu par un bon et légitime usage, ce corps, dont l'âme se sert comme d'un esclave ou d'un instrument qui lui est soumis, peut être un sacrifice; à combien plus forte raison, l'âme elle‑même, quand elle s'offre à Dieu, afin qu'embrasée de son amour, elle se dépouille de la concupiscence du siècle, et se réforme avec docilité sur cet immuable modèle, devient‑elle un sacrifice d'autant plus agréable à Dieu, qu'elle est ornée des dons qu'il lui a faits. N'est‑ce pas ce que l'Apôtre insinue au même endroit : « Ne vous conformez point au siècle, dit‑il, mais transformez‑vous par un renouvellement d'esprit, cherchez à connaître ce que Dieu veut, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. » (Ibid. 2.) Mais puisque les véritables sacrifices sont les oeuvres de miséricorde, exercées soit envers nous‑mêmes, soit à l'égard du prochain, lorsqu'elles se rapportent à Dieu, (car les oeuvres de miséricorde n'ont d'autre but que de nous arracher à notre misère pour nous rendre heureux par la participation à ce bien dont il est dit : « S'attacher à moi, c'est le bien, ») (Ps. Lxxii, 28) il suit de là que la Cité rachetée tout entière, c'est‑à‑dire, l'assemblée et la société des saints, est offerte à Dieu comme un sacrifice universel, par le pontife souverain, qui, dans sa Passion, s'est lui-même offert pour nous, afin que nous devinssions les membres de ce chef auguste, selon cette forme d'esclave dont il s'est revêtu. Aussi, l'Apôtre nous exhorte à faire de nos corps une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu, à lui rendre un culte spirituel, à ne point nous conformer à ce siècle, mais à nous transformer par un renouvellement d'esprit, enfin, à rechercher ce que Dieu veut, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait; toutes choses qui font de nous‑mêmes un sacrifice; puis il ajoute : « Je

=================================

 

p39 LIVRE X. ‑ CHAPITRE VII.

 

vous recommande à tous, par la grâce de Dieu, qui m'a été donnée, de ne pas chercher à savoir plus qu'il ne convient, mais de savoir avec sobriété, selon la mesure de foi que Dieu a donnée à chacun. De même qu'il y a plusieurs membres dans le corps, et que tous n'ont pas les mêmes fonctions; ainsi tout en étant plusieurs, nous faisons un seul corps en Jésus‑Christ, distincts et cependant membres les uns des autres, nous avons des dons différents selon la grâce qui nous a été donnée. » Tel est le sacrifice des chrétiens: « tous ensemble former un seul corps en Jésus‑Christ. » (Rom. xii, 3.) C'est ce que l'Église pratique dans le Sacrement de l'autel, bien connu des fidèles; elle y apprend qu'elle est elle‑même offerte à Dieu dans l'oblation qu'elle lui présente.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon