Darras tome 15 p. 260
§ IX. Administration de saint Grégoire le Grand.
37. Telles furent les dernières sollicitudes de saint Grégoire. L'heure approchait où son pontificat, relativement court et pourtant si fécond, allait finir. Nous n'en avons donné qu'une bien faible idée. Il eût fallu reproduire toutes les lettres du grand pape. Cette vaste correspondance témoigne à la fois de l'activité infatigable de son administration, de son zèle ardent pour la justice et pour la discipline ecclésiastique. Elle s'étendait jusqu'aux extrémités du monde romain. Grégoire répondait à des consultations qui lui venaient du Caucase, il encourageait des tentatives faites pour convertir la Perse. Il travaillait énergiquement à protéger les églises d'Afrique contre les violences des Donatistes, qui se réveillaient avec une nouvelle fureur. Nous avons encore quarante lettres écrites à ce sujet, dans un intervalle de deux années. Le patrice Gennade, exarque ou gouverneur d'Afrique, le seconda avec zèle dans cette entreprise. Le siège de saint Pierre possédait dans le gouvernement de Gennade un domaine considérable, donné autrefois par Constantin le Grand, et depuis ruiné par la guerre. L'exarque le rétablit de ses propres deniers. Grégoire le remercia affectueusement de cette munificence, et le supplia d'achever sa bonne œuvre en défendant les intérêts de la foi contre les entreprises des Donatistes qui chassaient les évêques et les prêtres, rebaptisaient par force les enfants des catholiques, pillaient leurs maisons et se livraient impunément à tous les excès. Gennade se rendit aux
--------------------------
1 S. Greg. Magn., lib. XIII, Epist. xxxix.
========================================
p261 CHAP. IV. — ADMINISTRATION DE SAINT GREGOIRE.
vœux du saint pontife, et employa la puissance dont il était investi en faveur du catholicisme. Ce qui ne contribuait pas peu à énerver la vigueur du gouvernement de l'Église en Afrique, c'était le défaut d'unité dans la hiérarchie. L'autorité du primat, au lieu d'être attachée à tel ou tel siège principal, passait à l'évêque le plus ancien d'ordination, en sorte que la métropole centre de la province ecclésiastique était constamment mobile, et que les rênes de son gouvernement tombaient la plupart du temps entre les mains de vieillards affaiblis par l'âge ou les infirmités. Saint Grégoire, pour remédier à ce fâcheux inconvénient, prescrivit aux conciles provinciaux de choisir désormais leur primat parmi les évêques les plus capables, et de faire en sorte qu'il résidât non plus dans des villages ou des hameaux, comme il arrivait trop souvent, mais dans une ville importante, afin d'être plus en état de résister aux Donatistes. — La Sardaigne et la Corse relevaient du gouverneur d'Afrique; mais l'éloignement de cet officier laissait ces deux îles au pouvoir de fonctionnaires subalternes, habitués à ne voir dans leurs charges qu'un moyen de s'enrichir aux dépens des malheureux habitants. Les magistrats civils, les juges impériaux étaient souvent plus à craindre pour ces pauvres insulaires que les barbares eux-mêmes. Saint Grégoire, touché de leur infortune, se fit leur sauveur tant au spirituel qu'au temporel. Il leur envoya d'abord des évêques zélés et charitables, qui veillèrent avec une tendre sollicitude à tous les intérêts des peuples. II écrivit à la cour de Constantinople pour faire connaître les abus criants qui se perpétuaient sous le couvert de l'autorité impériale. Ses lettres allaient en même temps rappeler Gennade à la vigilance, et stimuler le zèle de Janvier, métropolitain de Cagliari. Le saint pontife eut le bonheur de voir ses efforts couronnés de succès : la Sardaigne et la Corse furent enfin gouvernées avec plus d'humanité.
58. La simonie, les ordinations illicites, les désordres du clergé étaient pour l'église des Gaules les trois grandes plaies, plaies saignantes, que le zèle de saint Grégoire avait depuis longtemps signalées et auxquelles il voulait porter remède. Il avait recom-
=========================================
p262 PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND (590-604).
mandé la
tenue d'un concile national et chargé Siagrius évêque d'Autun, prélat distingué
par son mérite, jouissant de la faveur des princes francs, de le présider. Les
guerres continuelles dont la Gaule était le théâtre retardèrent pendant quelques années l'exécution
des ordres du pape. Saint Grégoire redoubla ses instances (600). Il en écrivit
à la reine Brunehaut et aux rois Théodebert, Théodoric et Clotaire : « Ayez du
zèle pour les intérêts de Dieu, disait-il à la reine, et il aura soin des
vôtres. Faites assembler un concile pour exterminer la simonie, ainsi que nous
vous l'avons recommandé. Immolez à Dieu cet ennemi domestique, afin que vous
puissiez vaincre les ennemis étrangers. » Dans une autre lettre, il tenait un
langage plus pressant encore : « Comme il est écrit que la justice fait la
gloire des nations et le péché la misère des peuples, un royaume n'est jamais
stable si les rois ne s'appliquent à réprimer les crimes qui viennent à leur
connaissance. Il y a dans vos états des prêtres qui mènent une vie scandaleuse
; nous ne pouvons le dire sans douleur, car ce sont les mauvais prêtres qui
causent la ruine des peuples. Pourvoyez donc au salut de votre âme et au bien
de vos sujets, prenez les moyens nécessaires pour remédier à de tels désordres.
» Suivant les intentions du pape, un concile se tint en effet à Sens, l'an 601 1,
et s'occupa de formuler les règlements nécessaires à l'église des Gaules.
59. Sous l'influence puissante du souverain pontife, d'autres conciles se réunissaient dans les diverses parties du monde catholique : à Séville, à Saragosse (592), à Tolède (597), à Huesca (598). La discipline religieuse et cléricale faisait le principal objet de ces réunions d'évêques. Saint Grégoire présidait lui-même trois conciles à Rome. Dans le premier (595), il renouvelait la défense ancienne de percevoir aucune taxe pour les ordinations, le pallium et les lettres d'institution, sous quelque prétexte que ce pût être. Il déclarait admissibles dans les monastères toutes les per-
---------------------
1 Nous n'avons plus les actes de ce concile, mentionné dans les actes de Betharius (saint Bohaire), évêque de Chartres. Cf. Bolland., Ait. Sanct., ad diem 2 august., p. 171 ; Mansi, tora. X, p. 486.
=======================================
p263 CHAT. IV. — ADMINISTRATION DE SAINT GRÉGOIRE.
sonnes de condition servile, sans que leurs maîtres pussent apporter d'obstacle à leur réception, poursuivant ainsi le but constant que s'étaient proposé ses prédécesseurs, l'abolition graduelle de l'esclavage, ce triste résultat de la civilisation païenne, ce stigmate de l'humanité déchue. Dans le second (600), il réglait les degrés de parenté prohibitifs du mariage. Dans le troisième (601), il défendait à tous les évêques de diminuer en rien les biens, les terres ou les revenus des monastères, et fixait des règles propres à assurer la liberté des élections abbatiales. Le nombre des communautés religieuses, toujours croissant en Occident, rendait ces décisions nécessaires. — Le zèle du saint pape pour le bien de l'Église était réglé par un esprit de justice et de conciliation qui lui faisait respecter tous les intérêts. Un ermite, nommé Probus, avait été tiré de la solitude par saint Grégoire, juste appréciateur de son mérite, et placé à la tête du monastère de Saint-André. Or, les moines ne devant rien posséder en propre et tous leurs biens revenant de droit à leur couvent, Probus ne pouvait plus tester. Cependant il avait un fils pauvre qu'il ne voulait pas frustrer de son patrimoine ; il écrivit au pape pour lui exposer la situation. « Ayant quitté le monde, depuis plusieurs années, dit-il, j'avais négligé de disposer de mon bien, sachant que mon fils me devait succéder de plein droit. Mais un jour, étant venu avec d'autres cénobites vous rendre mes devoirs, vous m'ordonnâtes de prendre la direction du monastère, et je vous obéis aussitôt sans avoir eu le temps de disposer de ma fortune. C'est pourquoi je vous supplie de m'y autoriser maintenant, afin que mon obéissance ne soit point préjudiciable à mon fils qui est pauvre. » Saint Grégoire lui accorda cette demande. « Tout ce que vous avez dit est vrai, répondit-il. En conséquence nous vous laissons la liberté de disposer de vos biens, comme si vous n'étiez point entré dans un monastère. »
60. Au milieu du mouvement général qui attirait à cette époque les âmes d'élite dans la solitude des cloîtres, les Gaules virent arriver douze moines Irlandais, sous la conduite d'un illustre étranger qui s'était donné le nom symbolique de Columba, colombe
==========================================
p264 PONTIFICAT DE SAINT GREGOIRE LE GRAND (590-604).
du Seigneur, dont nous avons fait Colomban. Il était né vers 345, deux ans avant la mort du patriarche saint Benoît, dont l'esprit allait revivre en lui. Initié dès son enfance aux lettres et aux arts libéraux, dans un couvent de Leinster, sa patrie, il eut plus tard à lutter contre deux périls redoutables: une beauté physique qui attirait sur lui tous les regards, et une âme ardente, d'autant plus exposée à la séduction qu'elle en portait en elle-même le foyer. « Jeune homme, lui dit un jour une pieuse recluse, tu ne seras pas plus fort que Samson, David, ou Salomon; pour te sauver, il faut fuir. » Colomban suivit ce conseil et courut se réfugier à Bangor, au sein de ces milliers de moines encore imbus de la première ferveur qui les y avait assemblés sous la crosse du saint abbé Comgall. Il y demeura jusqu'à l'âge de trente ans. Alors il entendit une voix qui lui disait comme autrefois à Abraham : « Sors de ta patrie, de ta famille, de la maison de ton père, et va dans la terre que je te montrerai 1. » Il quitta Bangor avec douze autres moines, traversa la Grande-Bretagne et vint débarquer en Gaule. Le roi Gontran lui offrit le vieux château fort à moitié en ruines d'Annegray, où le pieux essaim se fixa avec la double mission d'évangéliser les âmes et de coloniser les broussailles et les friches incultes. En quelques années, le nombre des disciples s'accrut au point qu'il fallut songer à un nouvel établissement. Un autre castrum romain, également ruiné, Luxovium (Luxeuil), au pied des Vosges, jadis station thermale florissante et redevenue alors un marécage désert, fut mis à leur disposition par Gontran (590). Bientôt il fallut encore construire un troisième couvent à Fontaines, et Colomban gouverna simultanément ces trois monastères, où six cents religieux, dont la voix « aussi infatigable que celle des anges » se succédait pour chanter jour et nuit comme à Agaune le Laus perennis, pendant que leurs bras robustes, sans distinction de riches ou de pauvres, de nobles ou de serfs, travaillaient aux défrichements que Colomban dirigeait lui-même. Avec l'impétuosité qui lui était naturelle, l'abbé ne ménageait aucune
---------------
1. Genes., XII. 1.
=======================================
p265 CIIAF. IV. — ADMINISTRATION DE SAINT GRÉGOIRE.
faiblesse. Il exigeait que les malades eux-mêmes allassent battre le blé sur l'aire. Un article de sa règle prescrit au moine de se mettre au lit si fatigué qu'il dorme déjà en y allant, et de se lever avant d'avoir suffisamment dormi. « C'est au prix de ce labeur perpétuel et excessif, dit M. de Montalembert, que la moitié de notre pays et de l'ingrate Europe a été rendue à la culture et à la vie 1. » L'arrivée de saint Colomban à Luxeuil fut cependant cause de quelque agitation dans l'église des Gaules. Suivant un comput particulier, le saint croyait, avec ses compatriotes d'Irlande, devoir célébrer la fête de Pâques le quatorzième jour de la lune, quand ce jour tombait un dimanche. Ce système différait à la fois de celui des Quartodecimans qui la célébraient toujours le quatorzième jour de la lune, et de la pratique de l'église d'Occident, qui ne la célébrait que le dimanche après le quatorzième jour. Les évêques des Gaules ne crurent pas devoir, et avec raison, souffrir une nouveauté que la réputation des moines étrangers pouvait rendre plus dangereuse. Il en résulta une polémique assez vive; saint Colomban la soutint avec opiniâtreté. Nous avons une lettre qu'il écrivit sur ce sujet à saint Grégoire. Mais elle ne parvint jamais à son adresse. Par deux fois, les envoyés de Luxeuil tombèrent au milieu des armées campées au pied des Alpes, et furent obligés de rebrousser chemin. Sans cette circonstance, et si la décision du grand pontife fût intervenue, le débat eût été tranché. Du moins il est permis de le croire, en s'en tenant aux formules de soumission employées par le moine irlandais dans sa requête. Le pape est pour lui le docteur « en possession de la science divine; » ses enseignements sont « les sources spirituelles et sacrées d'où jaillissent les flots de la science céleste. » Dans Rome, s'il lui était donné de faire ce pèlerinage, «il voudrait voir seulement le pape et les reliques des saints, salva sanctarum reverentia cinerum2. » Outre la question de la Pâque, saint Colomban
--------------------------
1 Moines d'Occident, toin. II, pag. 477.
2 Domino snneto et in Christo patri, papœ Romano, pulcherrimo Ecclesiœ de-corx, totius EuroprK flaccentis augusiissimo quasi cuidam flori, egregio speculatori, theoria utpoti divina potito, ego vilis columba in Christo mitto salutem. Uumitius
=======================================
p266 PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND (S90-604).
posait celle des ordinations
simoniaques dont il était alors témoin dans les Gaules. «Dois-je communiquer,
demandait-il, avec des évêques ordonnés contrairement à toutes les lois
canoniques, véritables pestes de l'Église ? » Il ne dissimulait pas
l'indignation que lui faisait éprouver un abus contre lequel saint Grégoire le Grand
s'était lui-même élevé avec tant d'énergie, et il donnait à tous ces
courtisans, que la faveur du prince transformait en évêques, le nom assez
plaisant de rimarios gallicanos1.
61. Le moine irlandais et le pape bénédictin ne se virent jamais sur la terre. Saint Grégoire le Grand, « le consul de Dieu, » comme l'appelaient ses contemporains, mourut âgé de soixante-quatre ans, le 12 mars 6042. Les diacres Jean et Paul, ses biographes, ne nous donnent aucun détail sur ses derniers moments. Mais ils s'accordent dans le récit d'un double miracle qui précéda de quelques mois sa fin bienheureuse. Un jour, traversant la place
--------------------------------
et purius hœc omnia et multo plura quœ epistolaris brevitas non admittit, per prœ-senliam interroganda erant, nui corporis infirmitas, et meorum cura compere-grinorum domi me vindum teneret, cupidum ad te eundi, ut illam spiritualcm vivi fontis venam, vivamque undam scientiœ cœlitus fluentis ac in œtemam vitani salientis haurire possem... lia et ego nunc te, non Romam desiderans, salva sanc-torum cinerum reverentia. (Greg. Magn., lib. X, Episi. i; tom. cit., col. 10G4.)
1 Id., ibid., col. 1062.
2 Voici l'épitapbe qui fut gravée sur le tombeau de saint Grégoire le Grand:
Suscipe terra tuo corpus de corpore sumptum,
Reddere quod valeas, vinificante Deo. Spiritus astra petit, lethi nil jura nocebunt,
Cui vitee alterius mors rnagis illu via est. Pontificis summi hoc clauduntur membra sepulcro,
Qui innumeris sernper vivat ubique bonis. Esuriem dapibus superavit, frigora veste,
Atque animas monitis texit ub hoste sacris. hnplebatque actu quidquid sermone docebat,
Esset ut exemplum mystica verba loquens. Anglos ad Christum veriit pietate magistra,
Acquirens fideique agmina gente nova. Hic labor, hoc studium, tibi cura h<ec pastor agebas,
Vt Domino offerres plurima lucra gregis. Bisque Dei consul factus, lœtare iriurnphis,
Nam mercedem operum jam sine fine tenes.
(Joau. Diac, Greg. vita, lib. IV, cap. lxvui.)
=========================================
p267 CHAP. IV. — ADMINISTRATION DE SAINT GRÉGOIRE.
du Forum Trajanum, le pontife s'arrêta pour en considérer les magnificences ; l'un des bas-reliefs représentait l'épisode historique connu sous le nom de «justice de Trajan. » Au moment où cet empereur, à la tête des légions, sortait de Rome pour son expédition contre les Parthes, une pauvre veuve se jeta à la bride de son cheval, et dit : « J'avais un fils unique, soutien de ma vieillesse; on l'a tué. Vous êtes empereur, vous ne pouvez pas me rendre mon fils, mais vous me devez le prix de son sang et justice contre ses assassins. — Laissez-moi revenir victorieux, répondit Trajan, et je m'occuperai de votre requête. — Mais si vous ne revenez pas? s'écria la veuve.—Mon successeur le fera, dit Trajan. —Votre successeur! reprit cette femme; à quoi vous servira un acte de justice accompli par un autre? » — Trajan s'arrêta, se fit amener séance tenante les coupables, qui avouèrent leur crime. Il fit sur-le-champ payer à la malheureuse femme la somme fixée par les lois; elle fut la première ensuite à intercéder pour la vie des meurtriers, et ceux-ci obtinrent leur grâce. — En entendant ce récit de la bouche d'un romain, Grégoire fondit en larmes, et se rappelant le mot d’lsaïe : Judicate pupillo, defendite viduam ; et venite et arguite me1, il alla se prosterner au tombeau de saint Pierre, demandant au Seigneur si Trajan, le païen qui avait en cette circonstance accompli le précepte de la loi, était damné. Sa prière dura longtemps. Enfin, ravi dans un sommeil extatique, il lui fut révélé que sa prière avait délivré l'âme de l'empereur idolâtre : mais en même temps il lui fut enjoint de ne pas renouveler des demandes de ce genre en faveur de ceux qui n'auraient point été régénérés par la grâce du baptême2. — L'autre miracle n'est pas moins célèbre, il a été reproduit par le pinceau des plus grands maîtres3. Un dimanche, comme saint Grégoire, célébrant la messe dans la basilique de
----------------------------
1. Isa., I, 17.
2. Joan. Diac, Vit. S. Greg. Magn., lib. 11, cap. XLIv; Pair. lat.,tova. LXXV, col. 105; Paul. Diac, Vit. S. Greg. Magn., cap. xxvii; tom. cit., col. 57. Nous n'entrons point dans les discussions critiques que ce fait raconté par les deux hagiographes a soulevées. Le double récit est pour nous une autorité qui ne nous permettait pas de passer sous silence le fait lui-même.
3. Un chef-d'œuvre d'Holbein le Vieux, peint sur bois, en forme de dip-
========================================
p268 PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND (590-604).
Saint-Pierre , distribuait la communion aux assistants, une romaine s'approcha avec les autres, et quand le pontife prononça les paroles accoutumées : « Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous serve pour la rémission de vos péchés et pour la vie éternelle 1, » cette femme se mit à rire avec un air d'incrédulité. Grégoire lui retira le pain eucharistique, et le remit au diacre pour le reporter sur l'autel et l'y garder jusqu'à ce que la communion des fidèles fût achevée. Après quoi le pontife s'adressant à cette femme : « Dites-moi, je vous prie, lui demanda-t-il, quelle pensée a traversé votre esprit quand, sur le point de communier, vous vous êtes mise à rire? —Le morceau de pain que vous me présentiez, répondit-elle, était précisément le même que j'avais apporté à l'oblation. Je n'ai pu m'empêcher de sourire quand vous avez donné le nom de corps de Jésus-Christ à un pain que j'ai fabriqué moi-même de mes mains. » Le saint pontife, se tournant alors vers le peuple, lui demanda d'unir ses prières à celles du clergé pour conjurer le Seigneur de dissiper l'incrédulité de cette femme, puis il revint à l'autel. En ce moment, le pain qui y était déposé se transfigura; tous les assistants, la femme la première, contemplèrent avec une émotion indescriptible le corps radieux de Jésus-Christ, apparaissant au lieu des voiles eucharistiques qui l'avaient jusque-là dissimulé à tous les regards 2.
62. La mort de saint Grégoire le Grand fut un deuil pour la catholicilé. Le clergé romain seul ne s'associa point d'abord à cette manifestation unanime; nous verrons bientôt les motifs d'une si monstrueuse ingratitude. Le reste du monde crut avoir perdu en lui son guide et son père. Saint Augustin l'apôtre de l'Angleterre, saint Léandre archevêque de Séville, le roi des Visigoths Reccarède
---------------------------------
tyque, représente ce miracle de saint Grégoire le Grand avec une vigueur d'expression vraiment saisissante. Il appartient à M. le prince E. de Bauffre-mont-Courtenay.
1. Daus le récit de Paul Diacre, la formule est celle-ci : Corpus Domim nostri Jesu Christi prosit libi in remissioneoi omnium peecatorum et vitam œtemam. Celle que rapporte Jean Diacre se rapproche davantage des paroles rituelles aujourd'hui en usage : Corpus Domini nosri Jesu Christi custodiat animant tuam.
2 Paul. Disc, Joau. Diac, Vit. S. Greg. Magn., loc. cit.
=======================================
p269 CHAP. IV. — ADMIN'ISTRATION DE SAINT GRÉGOIRE.
le Catholique, le précédèrent ou le suivirent de près dans le tombeau. La Grande-Bretagne, qui lui devait le bienfait de sa conversion, rendit à sa mémoire les plus touchants hommages. En 747, le concile de Clif ordonna à toutes les églises du pays de célébrer solennellement chaque année le jour de sa fête. Ce décret, renouvelé en 1222 par un concile d'Oxford, fut observé jusqu'à la prétendue réforme. Puisse la nation anglaise revenir tout entière à la foi et au culte de son apôtre ! Le pontificat de saint Grégoire le Grand fait époque dans l'histoire de l'Église. «Jusqu'ici, dit M. de Beaufort, le catholicisme et la papauté ont subi deux phases bien distinctes. Des principes de dissolution et de mort attaquaient la société; le monde politique et le monde moral s'écroulaient de toutes parts. Au milieu de ces convulsions qui annoncent la fin des empires vieillis, une société nouvelle se forme, c'est le Christianisme. Un pouvoir ferme et jeune en relie les divers éléments, c'est la papauté. Le rôle de ce pouvoir nous paraît merveilleusement approprié à la mission qu'il doit remplir. Jusqu'au VIe siècle, il offre deux aspects. Depuis saint Lin jusqu'à saint Melchiade, c'est en résistant jusqu'à « l'effusion du sang,» selon la parole de l'Apôtre, que les papes accomplissent leur apostolat. Depuis saint Melchiade jusqu'à saint Grégoire le Grand, ils jettent les bases du droit écrit de l'Église, ils compriment les hérésies qui attaquent le grand mystère de l'Homme-Dieu. Les premiers sont apôtres-martyrs, les seconds sont apôtres-législateurs. L'allure du monde politique répond à ces deux phases : pendant la première, l'unité romaine se rompt; pendant la seconde, la société moderne commence le travail de sa fondation. Tel est, nous le croyons, l'aspect historiquement et philosophiquement vrai des six premiers siècles. Quand la monarchie chrétienne est fondée, quand elle est passée de l'état de fait à l'état de pouvoir, elle se modifie, c'est-à-dire qu'elle joint au côté religieux le côté politique. Les papes ont été apôtres, législateurs , ils deviennent souverains ; c'est sous ce nouvel aspect que nous aurons bientôt à envisager leur mission politique et civilisatrice 1. »
1 Histoire des papes, par M. le comte de Beaufort, tom. 1.