Darras tome 10 p. 333
§ VII. Saint Ambroise, évêque de Milan.
61. De graves événements s'accomplissaient en Occident. Valentinien, depuis la terrible maladie à la suite de laquelle il avait associé son fils Gratien à l'empire, était devenu un véritable tyran ; on comptait par milliers les victimes de sa fureur. Un de ses pages ne réussissant point à dompter la férocité d'un chien de Sparte, dont le soin lui avait été confié, rendait l'âme sous les coups de bâton que lui faisait appliquer l'empereur. Un ciseleur rapportant un jour une cuirasse d'or qui lui avait été commandée,
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il se trouva que quelques grains manquaient au poids convenu. L'ouvrier fut décapité. Un cocher des haras impériaux, ayant reçu commission d'aller chercher des chevaux en Sardaigne, fut convaincu d'en avoir changé quelques-uns sur la route; le malheureux fut lapidé. La porte du cabinet impérial était gardée par deux ourses privées que Valentinien avait surnommées Miette d'or et Innocence. Elles se chargeaient la plupart du temps d'étouffer les serviteurs dont le César avait à se plaindre. Ce fut un véritable délire de cruautés. Un fonctionnaire qui sortait de charge s'étant avisé de demander de l'avancement; « Ah, dit le farouche souverain, il veut changer de province; ce sera de tête qu'il changera. Comte, ayez soin d'y veiller! » —Le grand chambellan Rhodanus fut brûlé vif sur la place publique. Claude et Salluste, deux officiers distingués des gardes Joviennes, furent l'un décapité, l'autre dégradé et proscrit, pour s'être permis quelques mauvais propos contre Valens. Les juges recevaient l'ordre non pas de rendre la justice, mais d'édicler des arrêts de mort. «La sévérité est l'âme de la justice, leur mandait Valentinien, et la justice est l'âme de la souveraineté. » Conformément à cette rigoureuse maxime, son règne n'était plus qu'un massacre général. Un jour il condamna les trois décurions d'une petite cité à perdre la tête. On lui fit oberver que la ville n'avait que deux décurions. Faudra-t-il en nommer un troisième pour le décapiter? demanda le préfet. — Oui, répondit-il. — Le sénat de Rome fut décimé par le consul Maximinus, qui se fit l'instrument des fureurs sanguinaires du César. «Personne, disait Maximinus, ne doit se flatter d'être innocent, quand je veux qu'il soit coupable!» Une adresse humblement suppliante fut rédigée par les patriciens, et envoyée à l'empereur. On demandait un sursis, jusqu'à plus ample informé, en faveur de quelques victimes innocentes. « Vous n'y songez pas, pères conscrits! répondit Valentinien. L'indulgence déshonore ceux qu'elle délivre; elle ôte la peine, mais non l'ignominie. » Le consulaire Lollianus, condamné à mort par Maximinus, en appela à l'empereur. «C'est bien, dit Valentinien, je l'enverrai de la fumée à la flamme ! » et il expédia l'ordre de l'exécuter sur l'heure. On inventa un grief nouveau contre les
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patriciennes. Toutes celles qui seraient convaincues d'avoir forfait à l'honneur conjugal devaient être mises à mort. 0n conçoit ce qu'une pareille ordonnance dut faire de victimes. Les accusaions vénales se multiplièrent à l'infini. Toute accusée était condamnée d'avance. Pour échapper à l'infamie, plus encore qu'au supplice, une noble romaine, Hesychia, se décida, le soir de sa mise en cause, à s'étouffer elle-même sous les plumes de son oreiller. Une autre, Anepsia, outragée par son juge, n'obtint pas même la vie au prix de son déshonneur. Maximinus avait également ressuscité les accusations de magie qui avaient fait tant de victimes sous le règne de Julien. Ce fut alors un flot de sang dans Rome.
62. Malgré ce débordement de fureurs, Valentinien ne prétendait à aucun titre persécuter qui que ce fût pour cause de religion. Il affectait au contraire de respecter les privilèges des païens, tout en continuant lui-même à professer le christianisme. « Je ne confonds point, écrivait-il, l'art des aruspices avec le crime de magie. J'entends laisser à chacun la faculté de suivre le culte qui lui plaît. Ce n'est point la science augurale que j'interdis, mais l'abus qu'on en peut faire. » Cette distinction était bieu subtile pour un esprit comme celui de Valentinien; elle était surtout, dans l'application, fort arbitraire. Quoi qu'il en soit, l'empereur, évidemment un peu fou, tenait la balance entre les différents cultes au gré de son caprice. Un jour, il accordait aux pontifes païens les honneurs exceptionnels dévolus jusque-là aux plus hauts fonctionnaires de l'empire. Un autre jour, il supprimait la liberté de tester en faveur des églises et des monastères chrétiens. Dans sa bizarrerie réglementaire, il s'avisa d'interdire aux comédiens convertis au christianisme et baptisés, de quitter leur métier profane sans l'autorisation préalable des magistrats. C'était une façon assez singulière de respecter la liberté individuelle, qu'en d'autres occasions Valentinien prétendait obstinément maintenir. Pendant une marche militaire, des soldats s'étaient installés pour la nuit au milieu d'une synagogue juive; l'empereur voulait faire décapiter l'officier qui avait permis cette profanation. Tout était contradictoire dans la tête du souverain comme dans sa poli-
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tique. Mais ce qui ne se démentait plus, c'était sa cruauté révoltante et barbare. Un sanglant épisode survenu à Verceil, fit une sensation immense en Italie. Un jeune homme et une jeune femme, faussement accusés d'adultère, comparurent devant le tribunal du proconsul. Tous deux furent soumis à la question. Le jeune homme n'eut pas le courage de supporter les tourments; il confessa un crime qu'il n'avait point commis. « La femme, dit saint Jérôme, bien que d'un sexe plus faible, était douée d'une âme plus virile. Pendant que le chevalet étirait ses membres, elle levait vers le ciel des regards que le bourreau ne pouvait contraindre et un visage couvert de larmes. Seigneur Jésus, s'écriait-elle, vous êtes témoin de mon innocence! Vous qui sondez les reins et les cœurs, vous savez que je n'ai point commis le crime dont on m'accuse! Ce n'est point par crainte de la mort que je nie; c'est par crainte de pécher que je ne veux pas mentir! — Puis s'adressant au jeune homme : Malheureux, lui disait-elle, si tu veux t'épargner la torture et mourir plus vite, est-ce une raison pour souiller l'honneur d'une chrétienne ? L'honneur m'est plus cher que la vie! — Oui, ajoutait-elle en fixant le magistrat, frappez, brûlez, déchirez mon corps. Je le jure, je n'ai rien fait de ce dont on m'accuse ! — Le proconsul donna l'ordre de décapiter les deux prétendus complices. On les conduisit au lieu de l'exécution. Le jeune homme eut la tête tranchée d'un seul coup. Mais quand le bourreau voulut faire subir le même sort à l'accusée, soit que la pitié lui fît trembler la main, soit qu'il fût arrêté par une puissance surnaturelle, il dut frapper six coups de hache et toujours inutilement. Enfin une septième fois, saisissant avec force le cou de la victime, il rabattit les plis de sa tunique qui pouvaient gêner le tranchant du fer. Dans ce mouvement, il fit tomber une épingle d'or, qu'il ramassa aussitôt et rendit à la chrétienne. Mais celle-ci, soulevant par un dernier effort sa tête ensanglantée et fixant sur le soldat un regard d'une douceur angélique, lui dit de garder ce bijou en mémoire d'elle. En ce moment, la foule s'émut d’un sentiment de compassion unanime; mille voix s'écrièrent qu'il fallait mettre un
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terme à cette scène d'horreur et empêcher l'iniquité de s'accomplir. Mais le licteur, chargé de présider à l'exécution, se jeta au devant de la nultitude en criant : Vous voulez donc ma mort à moi-même ! Si cette infortunée ne subit point sa sentence, on me fera mourir à sa place ! — Les assistants reculèrent devant une telle responsabilité. Le licteur profita de ce court instant de réaction ; il fit avancer un autre soldat, et lui ordonna d'enfoncer son épée dans le sein de la malheureuse. Cette fois la femme tomba, la justice impériale était satisfaite. Peu après, le clergé de la ville vint pour ensevelir la chrétienne : on s'aperçut qu'elle n'était pas morte; le cœur battait encore. On s'empressa d'étancher le sang qui coulait de ses blessures. Peu à peu ses yeux se ranimèrent, la couleur lui revint au visage, elle reprit ses sens, et de sa bouche entr'ouverte s'échappèrent ces paroles : Dominus mihi adjutor, non timebo quid faciat mihi homo. « Le Seigneur est mon appui ; je ne crains pas ce que l'homme peut me faire. » Elle fut transportée dans la maison d'une pieuse veuve. Cependant, pour tromper la surveillance des bourreaux, on achevait toutes les cérémonies extérieures des funérailles et l'on fermait une tombe vide. Dès le lendemain, saint Evagrius, ce vénérable prêtre chassé par la persécution du siège de Constantinople auquel une élection régulière l'avait appelé, partait pour Trêves et allait solliciter de l'empereur la grâce de la ressuscitée. Il ne put d'abord l'obtenir. Mais le questeur Eupraxius, joignant ses instances à celles du pieux messager, dit à Valentinien : « Prenez garde, Seigneur, les chrétiens honorent comme martyrs ceux que vous condamnez comme coupables ! — Cette parole faisait allusion à quelques circonstances récentes. Trois officiers chrétiens de Milan, ayant refusé d'exécuter un ordre injuste d'un vicaire de la cour, avaient été décapités. Les fidèles les avaient inhumés avec pompe dans un lieu voisin de la ville, qui prit dès lors le nom de Sépulture des Innocents. Pareille chose venait d'arriver en Epire, où le proconsul Octavien, condamné à mort, avait réussi à se soustraire aux recherches des bourreaux. Un prêtre, connaissant le lieu de sa retraite, ne voulut point le révéler ; il fut mis à mort à la place du
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condamné. Les chrétiens honorèrent la mémoire de ce prêtre comme celle d'un martyr. Ces considérations fléchirent enfin la rigueur de Valentinien, et Evagrius eut la joie de rendre à la liberté celle que la tombe avait rendue à la vie 1. »
63. Saint Jérôme, à qui nous devons ce touchant récit, le termina par ces paroles : «Une telle mission, couronnée d'un pareil succès, était digne du grand cœur d'Evagrius. Il me serait impossible d'élever mon éloge à la hauteur du mérite de ce saint prêtre. Quelles ne furent point ses luttes pour faire triompher la cause de Damase, à l'époque où ce pontife, enveloppé dans les intrigues d'une faction audacieuse, semblait abandonné de Dieu et des hommes! Ce fut encore la vigilance d'Evagrius qui déjoua toutes les manœuvres de l'intrus milanais Auxence, et qui eut la gloire de tuer sa tyrannie avant la mort même de ce tyran. » Auxence venait en effet de mourir (374): après vingt ans de la plus horrible persécution exercée contre les catholiques de Milan. L'évêque orthodoxe de cette ville, saint Denys, que l'intrus avait fait bannir pour usurper son siège, était depuis longtemps mort en exil, à Césarée de Cappadoce. Malgré les condamnations vingt fois prononcées contre Auxenee, cet hérétique s'était maintenu par la force en possession des basiliques chrétiennes. Quand enfin la main de Dieu se fut appesantie sur lui et qu'il eut expiré dans l'impénitence finale, les catholiques de Milan célébrèrent avec des transports d'allégresse le jour de leur délivrance. Tous les évêques de la province furent convoqués pour élire un successeur, non point à Auxence, car sen intrusion était considérée comme un sanglant interrègne, mais à saint Denys le confesseur. Une telle élection présentait des difficultés graves. Auxence avait toujours été soutenu par le crédit officiel de Valentinien. Il fallait ménager cet empereur dont la cruauté effrayait alors le monde, et dont la défiance soupçonneuse et jalouse s'irritait au moindre prétexte. Une députalion des évêques d'Italie partit pour Trêves, chargée de prendre les ordres de Valentinien, et de savoir s'il était dans l'intention de proposer quelque can-
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1. 8. Binon,, EpitL i; Patrot. to*n tom. Xill, col. 320-331.
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didat au siège épiscopal vacant. La réponse impériale nous a été conservée par Théodore! Elle fut d'autant plus gracieuse qu'on l'attendait plus dure. « Tous êtes nourris dans les lettres sacrées, dit Valenlinien aux évêques. Vous savez donc mieux que moi les qualités requises pour un homme qu'on élève à l'épiscopat. Ce n'est point seulement par sa doctrine, c'est par son exemple et par le modèle de toutes les vertus qu'il doit édifier son troupeau. Placez sur le siège de Milan un pontife de ce caractère ; quand vous l'aurez choisi, moi, le maître de l'empire, je vous déclare en toute sincérité que je courberai la tête sous sa main, et que je recevrai ses réprimandes comme la médecine salutaire de mon âme. Car enfin je suis homme, et par conséquent je dois souvent faillir. — Les évêques, tout en le félicitant des sentiments de piété et de sagesse qu'il exprimait avec tant d'humilité, insistèrent néanmoins pour connaître le candidat qui lui serait agréable. Non, reprit-il, un tel choix est au-dessus de mes forces. Vous êtes investis de la grâce de l'Esprit-Saint qui vous inspire de ses lumières. Vous choisirez mieux que moi 1. »
64. Cependant la ville de Milan était en fermentation. Les partisans d'Auxence, un instant abattus par la mort de leur chef, avaient repris courage, et prétendaient faire triompher un homme de leur choix. Les catholiques, de leur côté, avaient porté tous leurs suffrages sur un des leurs, et demandaient hautement un évêque qui effaçât jusqu'au souvenir du schisme précédent. Les deux factions, massées autour de l'église où les évêques étaient réunis, menaçaient d'en venir aux mains. Ambroise, gouverneur de Milan, accourut sur la place publique, pour calmer l'effervescence populaire et prévenir le désordre. Avec sa grâce et sa douceur habituelles, il harangua la foule, exhortant chacun à attendre en repos la décision des évêques, qui serait, dit-il, celle de Dieu lui-même. Pendant qu'il parlait, un enfant éleva soudain la voix en criant : Vive Ambroise ! C’est lui qui est le véritable évêque ! — La multitude saisit ce mot avec un
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1 Théodore»., Hitt. Ecctes., lib. IV, cap. vi; Pair. çr<K,, tom. LXiXlI, col. il St.
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enthousiasme aussi imprévu qu'irrésistible. «Ambroise évêque! Ambroise évêque ! » redisaient toutes les bouches. On s'embrassait en pleurant de joie; ariens et catholiques, oubliant leur antique inimosilé, confondaient leurs voix et leur cœur dans une même exclamation, «Ambroise, évêque! » Du forum, le cri unanime et vainqueur gagna l'intérieur de la basilique, où le clergé et les évêques l'accueillirent de même. L'élection était faite, un seul homme protestait, c'était Ambroise. Il criait au scandale. Il déclarait que jamais un pareil tumulte ne serait ratifié ni par l'Église. ni par l'empereur. Cependant le peuple l'entourait, lui baisait les mains; on vantait sa douceur, son humanité, sa justice, la régularité de ses mœurs, l'aménité de son caractère, toutes les qualités enfin dont il avait donné l'exemple comme gouverneur civil, pendant qu'Auxence, comme évêque, avait offert le spectacle de tous les défauts opposés. Ambroise répétait qu'il n'était qu'un simple catéchumène. On lui répondait que les plus anciens baptisés ne le valaient pas. Bref, s'arrachant aux mille bras qui se tendaient vers lui en suppliant, il ordonna à ses licteurs de lui ouvrir de force un passage et de le conduire au tribunal. Il se trouvait par hasard que ce jour là il devait juger une affaire capitale. Son premier mot, en entrant au prétoire, fut de mettre les accusés à la torture. Jamais, depuis qu'il était gouverneur de Milan, il n'avait donné un pareil ordre. Mais il comptait, par cette rigueur insolite, détourner de lui les sympathies populaires. Au lieu de prendre le change, la foule qui l'avait suivi s'écria : « Que cette faute retombe sur nous! » et les cris : « Ambroise évêque! » ébranlèrent les voûtes du prétoire. Rentré dans son palais, Ambroise toujours escorté par la multitude parut à une fenêtre; il déclara qu'il se faisait moine, et qu'il allait partir pour la Thébaïde. L'inviolabilité monastique qu'il invoquait ne le couvrit pas mieux que ses simulacres de cruauté. Désespérant alors de vaincre la ténacité du peuple, il envoya ses licteurs ramasser dans leurs retraites des femmes de mauvaise vie, et se les fit amener publiquement, à travers les rangs toujours compactes de la multitude. En les voyant passer, le peuple criait comme au prétoire : « Sur nous sera votre péché ! Ambroise
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Evêque ! » La nuit vint mettre un terme à cette lutte inouïe entre la volonté d'un peuple et la résistance d'un saint. Ambroise profita des ténèbres et sortit par une porte dérobée. monta à cheval et se dirigea sur Ticinum (Pavie). Il le croyait du moins; car après avoir marché toute la nuit par une route qui lui était familière, il se retrouva le matin à la porte de Milan. Il s'était égaré, ou plutôt la Providence, malgré lui, avait dirigé ses pas. Reconnu immédiatement, il se vit de nouveau entouré de la foule et reconduit avec tous les hommages possibles, mais cependant prisonnier, dans son propre palais. Il déclara alors que, fonctionnaire de l'empire, et ne pouvant être relevé de sa charge que par l'empereur, il en appelait à Valentinien de l'incroyable violence dont il était en ce moment victime. On ne demandait pas mieux. Une députation nouvelle des évêques de la province se rendit à Trêves, pour informer l'empereur de ce qui venait de se passer. Valentinien les accueillit avec une satisfaction marquée. « Rien, dit-il, ne pouvait m'être plus agréable qu'un pareil choix. Je suis ravi d'apprendre qu'un gouverneur que j'ai nommé moi-même soit jugé par tout le monde digne de l'épiscopat. Retournez à Milan; dites à Ambroise que je lui ordonne d'accepter; assurez-le de plus que, tant que je vivrai, nul ne l'inquiétera dans l'exercice de ses nouvelles fonctions. » — Les députés revinrent en hâte. Mais Ambroise avait réussi cette fois à tromper la vigilance des Milanais. Il s'était échappé de leurs mains et avait chercher un asile dans la villa du clarissime Leontius, son ami. Leontius fut le premier à divulguer le lieu de sa retraite, et plût à Dieu qu'il n'y eût jamais que de pareilles trahisons ! Le peuple vint en masse chercher Ambroise; on le conduisit à la basilique, où il reçut d'abord le baptême, et successivement, chaque jour de la semaine, les ordres inférieurs. Eufin, le dimanche suivant, il fut sacré évêque. La joie du peuple tenait du délire 1.
65. Le lendemain. Ambroise faisait don aux pauvres de la
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1 g. Ambros., Vila u : ^ulino ejus notario scripta ; Patrol. lat., tom. XIV, eol. 28-30 ; Theodoret., Hist. Eccles., loc. citât; RuBn., Hist. Eccles., lib. II, «•p. xi| Patrol. lat., tom. XXI, col. 521.
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totalité de ses biens, qui étaient immenses. Il réservait pourtant l'usufruit des terres patrimoniales à sa sœur Marcellina, l'humble religieuse de Rome, qui, depuis un quart de siècle, s'était vouée elle-même au service des pauvres. On comprend facilement qu'un épiscopat inauguré par de tels actes « ait fait, comme le dit Ambroise lui-même, courber plus de fronts que le glaive du gouverneur1. » Quelques jours après, le nouvel évêque de Milan envoyait à Basile, métropolitain de Césarée, une députation chargée de ramener en Occident les restes de son vénérable prédécesseur, saint Denys. C'était sans violence, sans tumulte, sans excitation populaire, mettre fin au schisme et renouer la chaîne des évêques catholiques de Milan. Nous avons encore la lettre que saint Basile écrivit, en cette circonstance, à son nouvel et illustre collègue. « Gloire à Dieu qui sait, dans chaque génération, choisir les chefs qui lui conviennent ! disait Basile. Jadis il allait prendre des bergers pour en faire les princes d'Israël. Amos, un chevrier des montagnes, devenait un prophète inspiré par l'Esprit-Saint. Aujourd'hui le Seigneur vient d'élire, au sein d'une ville royale, un patricien gouverneur d'un grand peuple, un consulaire éminent dans le siècle par la sublimité du génie, l'éclat de la naissance, la splendeur des richesses, la puissance de la parole. Dieu l'a marqué du sceau de sa grâce, il l'appelle à la conduite du troupeau de Jésus-Christ. Et ce grand, ce puissant, cet illustre selon le monde, foulant aux pieds tant de gloire et de splendeurs, s'incline sous la vocation céleste ; il prend, humble pilote, le gouvernail du navire tant persécuté de l'église de Milan. Courage donc! homme de Dieu, puisqu'en effet ce n'est point des hommes que vous avez reçu votre pouvoir, et que vous avez appris l'Évangile directement de l'inspiration du Christ. Courage ! c'est le Seigneur lui-même qui vous a choisi parmi les juges de la terre, pour vous faire asseoir sur le siége des apôtres. Combattez le bon combat; extirpez tous les germes de l'erreur d'Arius; retracez au milieu de nous les vertus de nos pères ; maintenez avec notre église affligée d'Orient
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1. S. Ambros., Epist. LXlil.
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des relations de plus en plus fréquentes et cordiales. Ainsi, séparés par la distance, nous serons voisins par le cœur. La pieté filiale que vous témoignez pour la mémoire du bienheureux Denys, votre prédécesseur, nous est un sûr garant de l'intégrité de votre foi. Nous nous plaisons à informer votre charité de l'excellente impression que les prêtres, vos envoyés, ont laissée parmi nous. Ils ont apporté à la mission dont vous les avez chargés une modestie, un zèle et une persévérance qui leur ont conquis tous les cœurs. Sachez-le bien, nulle puissance humaine, nul roi, nul empereur, n'aurait pu faire consentir les fidèles de Césarée à se dépouiller du précieux trésor qu'ils possédaient, dans les restes vénérés du confesseur Denys. Il a fallu, pour les y déterminer, que le prêtre Therasius, un des anciens compagnons du saint pontife, vînt lui-même joindre ses prières à celles de vos délégués. En présence du clergé et des fidèles de notre ville, nous avons procédé à la translation des précieuses reliques. Recevez-les avec autant de joie que nous avons eu de douleur à nous en séparer. Que nul ne conteste leur identité; c'est bien l'invincible athlète qui fut proscrit de votre église que nous y renvoyons aujourd'hui. Ce sont les ossements que le Seigneur connaît, parce qu'ils ont jadis, avec la bienheureuse âme qui les vivifiait, combattu les combats du Seigneur. Ce sont eux qui seront couronnés lors de la rémunération solennelle, quand il « nous faudra comparaître tous au tribunal du Christ, afin que chacun rende compte des œuvres accomplies dans sa chair 1. » Le bienheureux Denys avait été déposé dans une tombe à part. Nul autre corps ne fut admis près du sien, parce que, dès le jour de sa mort, sa sépulture fut honorée comme celle d'un confesseur. Les chrétiens qui lui donnèrent l'hospitalité l'avaient enseveli de leurs propres mains. Ils ont eux-mêmes procédé à la reconnaissance et à la translation de ses restes. En accomplissant ce dernier devoir, ils pleuraient, comme des orphelins qui vont perdre encore une fois leur père et leur protecteur. Cependant ils ont fait ce sacrifice suprême, préférant votre joie à leur propre
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1. Rom., xiv, 10 ; Cor., v, 10.
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consolation. Pieuses furent les mains qui se dépouillaient volontairement ; mais bien chères et vénérables sont celles qui ont reçu le trésor sacré! Aucun soupçon ne saurait donc atteindre l'authenticité de cette translation solennelle ; je vous l'atteste, et vous prie de maintenir la véracité de mon témoignage 1. » — Ambroise et Basile, l'Orient et l'Occident, à travers les orages de la persécution arienne de Valens et les débauches de cruauté de Valentinien, unis dans une même vénération et un même culte pour les reliques des martyrs ! Quel spectacle pour le protestantisme ! Quelle éclatante justification des honneurs rendus aux reliques des saints, non certes par un culte idolâtrique, car nous n'adorons que Dieu, mais par la vénération anticipée à laquelle ont droit sur la terre des restes qui seront un jour glorifiés dans l'éternelle assemblée des cieux !