La foi chrétienne hier et aujourd’hui 92

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   Or comme tout le culte pré‑chrétien repose sur l'idée de substitution, de représentation, cherchant à remplacer ce qui est irremplaçable, il devenait nécessairement vain et inefficace.

 

La lettre aux Hébreux peut se risquer, à la lumière de la foi au Christ, à établir ce bilan totalement négatif de l'histoire des religions; et de le proclamer dans un monde plein de sacrifices devait apparaître comme une impiété monstrueuse.

 

L'Épître peut se permettre de publier sans ménagements l'échec total des religions, parce qu'elle sait que dans le Christ l'idée de substitution, de représentation a reçu un sens nouveau. Lui qui, par sa situation religieuse juridique était un simple laïc et n'avait pas de fonction dans le service cultuel d'Israël, était en fait ‑ ainsi le dit le texte ‑ l'unique vrai prêtre du monde.

 

Sa mort qui, sous l'angle historique, constitue un événement purement profane ‑ l'exécution d'un homme, condamné comme criminel politique ‑ cette mort était en réalité l'unique liturgie de l'histoire du monde, la liturgie cosmique; ce n'est pas dans le cadre circonscrit du jeu liturgique, dans le Temple, mais publiquement, à la face du monde, que Jésus, passant par le voile de la mort, est entré dans le vrai temple, devant la face de Dieu lui-même, pour lui offrir non des choses, du sang d'animaux ou autres offrandes du même genre, mais sa propre personne (He 9, 13 ss).

 

   Notons cette inversion fondamentale, qui appartient au thème central de l'épître : ce qui aux yeux des hommes était un pur événement profane, est en fait le véritable culte de l'humanité, car celui qui l'a offert, a brisé le cadre du jeu liturgique et en a fait une réalité : il s'est offert lui‑même. Il a enlevé aux hommes leurs offrandes pour y substituer sa propre personne offerte en sacrifice, son propre Moi.

 

Si le texte affirme malgré tout que Jésus a accompli la recon-­

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ciliation par son sang (9, 12), celui‑ci n'est pas à comprendre comme un don matériel, comme un moyen d'expiation mesuré quantitativement; il n'est que l'expression concrète d'un amour dont il est dit qu'il va jusqu'au bout (Jn 13, 1), l'expression de la radicalité de sa donation et de son service; il traduit le fait que le Christ n'a apporté ni plus ni moins que lui‑même.

 

Le geste d'un amour qui donne tout, voilà ce qui seul constitue, d'après la lettre aux Hébreux, la véritable réconciliation du monde. C'est pourquoi l' « heure » de la croix est le jour de la réconciliation cosmique, la vraie et définitive réconciliation. Il n'y a plus d'autre culte, il n'y a plus d'autre prêtre que celui qui offre ce culte: Jésus‑Christ.

 

c) L'essence du culte chrétien

 

    L'essence du culte chrétien ne consiste donc pas dans l'offrande de choses, ni dans une destruction quelconque, comme il est répété sans cesse dans les théories du sacrifice de la messe, depuis le XVIe siècle. D'après ces théories, la destruction serait la vraie façon de reconnaître la souveraineté de Dieu sur toutes choses.

 

Toutes ces spéculations sont tout simplement dépassées par l'événement du Christ et par l'interprétation qu'en donne la Bible. Le culte chrétien consiste dans l'absolu de l'amour, tel que seul pouvait l'offrir celui en qui l'amour même de Dieu était devenu amour humain; il consiste dans la forme nouvelle de représentation, incluse dans cet amour à savoir que le Christ a aimé pour nous, et que nous nous laissons saisir par lui.

 

Ce culte signifie donc que nous mettons de côté nos propres tentatives de justification; celles‑ci ne sont, au fond, que des excuses qui nous opposent les uns aux autres, comme Adam par exemple essaya de se justifier en se trouvant des excuses et en repoussant la faute sur l'autre, cherchant finalement à accuser Dieu lui‑même: “ C'est la femme que tu as mise auprès de moi qui m'a donné de l'arbre... » (Gn 3, 12).

 

Il exige qu'au lieu de nous détruire mutuellement, en cherchant à nous justifier nous‑mêmes, nous acceptions le don de l'amour de Jésus-Christ qui s'est engagé pour nous, et que nous nous laissions réunir dans cet amour, pour devenir avec le Christ et en Lui de vrais adorateurs. A partir de là, il devrait être possible de répondre brièvement à quelques questions qui se posent encore.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon