Darras tome 21 p. 423
IV. RÉSULTATS DU CONCILE DE MANTOUE.
36. Le retour d'Alexandre II fut salué à Rome par une explosion d'allégresse. Une inscription gravée sur le marbre fut placée dans la basilique de Latran, pour rappeler aux générations fu tures le souvenir de cette rentrée triomphale d'un roi pacifique et d'un saint pasteur au milieu de ses sujets et de son troupeau fidèle :
Régnat Alexander, Cadolus cadit et superatur 2.
« Alexandre règne, Cadaloüs tombe, il est vaincu. » Le triomphe d'Alexandre II était celui du catholicisme et de la civilisation en Occident. Avec Cadaloüs s'écroulaient les espérances d'une restau-
-------------------
1 Annales Altahenses, édit. Giesebrecht, p. 104. Wenceslas termine son récit par cette phrase : Restiluio concilio, damnationis in Cadaloum dicta fuit sen-tentia, quo facto, Alexandrum Romain, cœteros domum quemque suam disces-sisse. Notre traduction ajoute à ce texte une pensée exprimée par le catalogue pontifical de Cencius en ces termes : Sedato itaque per Dei gratiam imperii et Ecclesiœ scandalo Alexander ad urbem Romam et cœteri ad propria hilares r§-dierunt. (Cad. Vatic. ap. Watterich, Tom. I, p. 263).
2. Anon. Zwetlens. Patr. Lat. T. CLXXIII. col. 1033.
=======================================
p424 Pontificat d'alexakdbe ii (10G1-1073).
ration païenne, d'un césarisme pontifical, d'un sacerdoce marié, d'un épiscopat simoniaque, d'une Italie fractionnée entre les empereurs byzantins et teutons. Tel était en définitive le résultat obtenu par la sainte imprudence de Pierre Damien, corrigée avec autant d'à-propos que de succès par le génie d'Hildebrand. L'église latine partagea la joie des Romains et inscrivit le concile de Mau-toue au nombre des plus grands événements de l'époque. « L'an 1064, dit Sigebert de Gemblours, vit commencer le troisième cycle de cinq cent trente-deux années, déjà deux fois révolu depuis la naissance de Jésus-Christ. A cette date mémorable l'Église se vit enfin délivrée de la scandaleuse usurpation de Cadaloüs, dont l'ambition avait ensanglanté Rome et l'Italie 1. » Au milieu des ovations dont il était l'objet, le saint pontife s'entretenait dans les austères pensées de la mort et des fins dernières. Voici ce que lui écrivait Pierre Damien : « J'apprends, vénérable père, que vous allez au retour du concile de Mantoue passer dans le voisinage de ma retraite. A cette heureuse nouvelle j'aurais voulu me porter intrépidement à votre rencontre, mes infirmités ne me le permettent pas, et je me borne à vous adresser, comme offrande de bienvenue, un de ces modestes écrits dont vous accueillez l'hommage avec tant d'indulgence. Vous m'avez naguère demandé avec insistance quelle pouvait être la cause providentielle de la succession si rapide des papes, de la brièveté de leur vie, de la soudaineté de leur mort. En effet, depuis le bienheureux Pierre prince des apôtres qui siégea environ vingt-cinq ans, aucun des pontifes romains n'a atteint ce terme 2, et dans notre siècle la moyenne pour chacun d'eux se réduit à quatre ou cinq ans. Le fait est d'autant plus singulier qu'à ma connaissance du moins il ne se reproduit pour aucun des autres sièges du monde catholique ni pour aucun
------------------------
1. Sigebert. Gemblac. Chrome. Pair. Lat. Tom. CLX, col. 214.
2. Jusqu'à nos jours cette remarque avait subsisté sans qu'aucune exception démentit la prophétie traditionnelle que la voix publique adressait à chacun des papes : Annos Pétri non videbis. Il était réservé au pontife de l'Immaculée Conception, du glorieux Pie IX, d'ajouter aux vingt-cinq années de pontificat de saint Pierre à Rome, celles que le prince des apôtres avait passées à Antioche.
========================================
p425 CHAP. IV. — RÉSULTATS DU CONCILE DE MANTOUE.
des autres rois de la terre. Autant qu'il est permis à un mortel de pénétrer dans les secrets de la divine providence, ajoute Pierre Damien, il me semble que le Seigneur veut ainsi apprendre au genre humain tout entier combien sont fragiles les espérances, les honneurs et la gloire de ce monde : puisque les papes plus élevés en dignité que les rois, placés par leur autorité à la tête du monde, disparaissent comme le flocon d'étoupe que l'on brûle au couronnement des empereurs1. »Le solitaire de Pontavellane développe cette idée dans le traité spécial qu'il adressait à Alexandre II sur la brièveté des pontificats romains. Au point de vue historique il rectifie le préjugé populaire qui attribuait la mort précipitée de tant de papes à des causes criminelles. Il n'y voit que la main de Dieu frappant les sommets et comme les têtes du monde « pour que tous les chrétiens et les papes eux-mêmes, apprenant à se détacher des grandeurs terrestres, cherchent au ciel la véritable gloire.»
37. Telles n'étaient point les pensées de Cadaloüs. Malgré la double sentence de déposition et d'excommunication qui venait de le frapper, l'intrus retiré à Parme attendait avec son ami Benzo et quelques autres chefs du parti simoniaque des conjonctures plus favorables.» Obstiné dans le schisme, dit Lambert d'Hersfeld, il continua à revendiquer ses prétendus droits, traitant le pape légitime de pseudoapôtre, d'adultère de la sainte église. Il célébrait la messe, faisait des ordinations, adressait des bulles pontificales et des décrets apostoliques à toutes les provinces du monde. Mais nul n'y faisait attention; le mépris public répondait seul aux tentatives désespérées d'un intrus qui avait ensanglanté la chaire de saint Pierre 2. » L'impératrice Agnès, si longtemps engagée dans son parti, l'abandonna enfin; elle se rendit à Rome et sollicita du pape Alexandre II l'absolution des censures qu'elle avait encourues. Sincèrement détachée des choses de ce monde, elle avait résolu de se consacrer exclusivement au service de Dieu. Ce fut à saint Pierre Damien qu'elle s'adressa pour la diriger dans le chemin de la pser-
--------------------
1. S. l'elr. Damian. Opuscul. xsni ; Patr. Lut. Tom. GXLV, col. 470-470 s Lambert. Hersfeld. Annal. Patr. Lut. Tom. CXLVI, col. 1080.
========================================
p426 POHTIFICAT D'ALEXANDRE II (10G1-1073).
fection religieuse, et ce choix indiquait assez la sincérité de sa conversion. Voici en quels termes Pierre Damien dans un traité « De la fragilité des grandeurs humaines » dédié à l'impératrice elle-même, parle de ce grand événement, qui fit tout à la fois l'étonnement et l'admiration du monde. « Jadis la reine de Saba vint à Jérusalem pour recueillir de la bouche de Salomon les oracles de la sagesse. Elle entra dans la ville sainte avec l'appareil de la toute puissance; la riche caravane qui la suivait comptait par milliers les cavaliers et les chars, les éléphants, les dromadaires chargés d'encens, de parfums, de tissus précieux ; elle apportait l'or et les perles de l'Orient. De nos jours l'impératrice Agnès est venue à Rome pour entendre la doctrine du pêcheur apostolique, cette doctrine que le monde appelle une folie et qui est cependant la sagesse de Dieu même. Accompagnée de sa noble parente Hermesinde, on put les prendre pour Marie-Magdeleine et l'autre Marie accourant au sépulcre, non pour répandre des aromates sur le corps de Jésus, mais pour verser à ses pieds un torrent de larmes. La reine de Saba demandait au Salomon de Jérusalem la solution des énigmes et des mystères de la nature; notre reine venait solliciter l'absolution de ses fautes ; elle demandait au pouvoir apostolique des clefs la faveur de se voir ouvrir les portes du ciel. Ce fut un spectacle vraiment admirable et comme la reproduction édifiante de l'entrée du Sauveur à Jérusalem. Rome en ce jour vous vit, auguste impératrice, revêtue d'une robe de laine noire ; l'humble mule que vous aviez prise pour monture ne différait guère de l'ânesse dont Jésus daigna se servir ; le voile des religieuses remplaçait sur votre front le diadème impérial, le sac de la pénitence remplaçait le manteau de pourpre, votre main habituée au sceptre tenait un psautier. Lorsqu'une royale fiancée se dispose à paraître pour la première fois devant le souverain qui doit l'épouser, on l'environne de tous les trésors, de toutes les magnificences, de tout le luxe permis à la terre. Mais vous veniez contracter une alliance avec l'époux céleste des âmes : voila pourquoi vous dépouillant des richesses impériales afin de vous présenter pauvre et nue au Dieu de toutes richesses, vous avez distribué aux pauvres tout l'or, tout l'argent de
========================================
p427 CHAP. IV. — RÉSULTATS DU CONCILE DE MAKTOUE.
vos coffres; vous avez offert pour le service des autels les vases précieux, les tapisseries brodées de soie et d'or. Pardonnez-moi, vénérable impératrice, de raconter ces merveilles de piété, j'offense par là votre modestie ; mais de tels exemples feront l'édification des siècles à venir. Les pèlerins qui accourent de tous les points du monde au tombeau des apôtres sauront quel modèle votre dévotion leur a donné à suivre. Au pied de l'autel de la Confession de saint Pierre, vous me fîtes asseoir, et comme si le bienheureux prince des apôtres eut été présent en personne, agenouillée humblement devant lui, d'une voix entrecoupée de sanglots, les yeux baignés de larmes, vous fîtes au ministre du Seigneur la confession générale de votre vie entière, depuis l'âge de cinq ans. Rien ne fut omis des moindres défaillances de la fragilité humaine, de toutes les vaines pensées, de tous les actes, de toutes les paroles ; chaque aveu était accompagné de profonds soupirs et des pleurs de la contrition. Quelle pénitence aurais-je pu enjoindre par surcroit à une telle pénitence? Je me bornai à répéter la parole de l'ange aux fidèles de Thiatyre : « Je ne veux vous imposer aucun autre fardeau que celui dont vous vous êtes chargée vous-même. » Dieu m'est témoin qu'en effet je ne vous indiquai pas un seul jour de jeûne, pas une seule œuvre expiatoire. Et pourtant tous vos jours s'écoulent maintenant dans le jeûne, l'oraison, et la pénitence. Plaise à Dieu qu'avec autant de gémissements, de soupirs et de larmes, certains grands coupables touchés par la grâce réparent enfin leurs crimes et lavent dans les pleurs du repentir le sang versé par leurs mains 1 ! »
38. Cette invitation miséricordieuse adressée à l'intrus de Parme
---------------
1. S. Petr. Dam. Opusc. lvi; Patr. Lat. Tom. CXLV, col. 807-820 passim. Le lecteur pourra comparer ce texte de Pierre Damien avec la fantaisiste appréciation de M. Villemain, lequel en racontant la retraite de l'impératrice Agnès et son arrivée à Rome s'exprime en ces termes : « Pour une princesse mécontente de l'Allemagne et de ceux qui la gouvernaient, rien n'était plus naturel que de chercher un asile à Hist.Rome. Peut-être même était-ce la vengeance d'une reine et d'une mère offensée; on y vit une conversion éclatante, une grâce divine dont triompha l'Église de Rome. » de Gvc-joire Vil. Tom. II. p. 3m.J
=======================================
p428 rosTiFiCAT d'alexandre h (1061-1073).
et à ses fauteurs trouva peu d'écho. L'archevêque Wido de Milan, un instant rallié à l'autorité légitime d'Alexandre II, ne devait pas tarder à s'en détacher encore. Il en fut de même d'un cardinal de l'église romaine Hugo Candidus (Hugues le Blanc), dont la conduite équivoque ajouta un scandale de plus à ceux qui désolaient le monde chrétien. Français d'origine et moine de Cluny, il avait été tiré de l'obscurité du cloître par Léon IX qui lui donna le titre cardinalice de Saint-Clément. Loin de justifier une telle faveur par sa fidélité au siège apostolique, il sembla prendre à tâche de flétrir en sa personne le choix mal inspiré du saint pape. « La blancheur de son visage, qui lui valut le surnom de Candidus, cachait, dit saint Anselme de Lucques, l'âme la plus noire1.» Durant le schisme de Benoît X (1058-1059), il avait pris ouvertement parti pour l'antipape et s'était allié aux tyrans féodaux de Tusculum et de Galeria 2. Excommunié pour ce crime, il obtint de la clémence de Nicolas II une sentence d'absolution et fut réhabilité. Le nouveau schisme de Cadaloüs le compta encore parmi ses adhérents. Sans doute cet ambitieux cardinal rêvait pour lui-même les honneurs de la papauté dont il investissait tant d'intrus. Mais à la suite du concile de Mantoue, désespérant de la fortune de Cadaloüs, il se retourna vers Alexandre II, implora un pardon qui lui fut généreusement accordé et reçut la mission de se rendre dans le midi de la France et en Espagne avec le titre de légat du saint-siége. En cette qualité, il présida à Auch un synode qui étendit à toutes les églises et abbayes de la province l'obligation de verser à la métropole comme droit cathédratique le quart des dîmes annuelles. On n'excepta de cette mesure générale que le monastère de Saint-Orens 3 (1068). Quelques mois après, le cardinal Candidus
-------------------
1 S.
Anselm. Lucens. Candidus nomine, nigerrirnus mente. Patr. Lat. Tom.
CXLYIII, col, 915.
2. Cf. Chapitre précédent, N°» 26-29.
3 Saint
Orence ou Orens (Orientius) monta en 323 sur le siège épiscopal d'Auch. Durant
un pontificat de quarante et un ans il travailla avec un zèle vraiment
apostolique à la conversion des ariens et à celle des peuplades
encore idolâtres de cette contrée. Il mourut le 1er mai 364. Son
culte a tou-
=========================================
p429 CHAP. IV. — RÉSULTATS DU CONCILE DE MANTOUE.
réunissait à Toulouse un autre concile où assistaient les archevêques Willolm d'Auch et Aymon de Bourges; les évêques Durand de Toulouse 1, Gérald de Cahors, Godemar de Saintes, Grégoire de Lescar, Pierre d'Aire-sur-l'Adour, Guillaume de Conveuae (Com-minges), Raymond de Lectoure, Bernard de Conserans et Bernard de Dax; les abbés Hugues de Cluny, Adhémar de Saint-Martial de Limoges, Bérald de Saint-AEgidius (Saint-Gilles) de Nîmes, Raymond de Condom, Odon de Saint-Jean-d'Angely, Bernard de Marseille, Constantius de Clairac (Saint-Pierre de Clairac au diocèse d'Auch), Raymond de Saint-Papoul, Frotard de Saint-Pons (de Thomières au diocèse de Montpellier). « On y régla, disent les actes, suivant les saints canons, en toute équité et justice, les mesures disciplinaires relatives aux évêques, aux clercs, aux religieux, aux laïques et aux pauvres. Enflammés par l'Esprit-Saint les pères mirent tout en œuvre, discussions, interrogatoires, procédures et sentences, pour extirper jusqu'aux dernières traces du schisme 2. » Dans la même année (1068), Caudidus présida en Espagne, de concert avec le roi Sanche-Ramirez d'Aragon, les conciles de Gerona et de Barcelone, où furent promulgués les décrets apostoliques contre la simonie et les désordres des clercs, les mariages entre consanguins au degré prohibé, les secondes noces du vivant de l'un des conjoints. Le légat du saint-siége y fit pour la première fois reconnaître dans la péninsule la Trêve de Dieu déjà adoptée en France. Il posa ensuite et fit accepter le principe de l'unité liturgique. Ce ne fut pas sans une énergique résistance qu'on décréta l'abolition du rite mozarabe et le rétablissement de la liturgie romaine comme au temps de saint Grégoire le Grand et d'Isidore de Séville. Malgré la décision des pères de
------------------
jours été fort célèbre dans la ville d'Auch qui l'honore comme un de ses principaux patrons. Les reliques du saint évêque reposaient dans le monastère qui porte son nom, et par respect pour sa mémoire le concile de 1068 exempta celte abbaye du droit cathédratique imposé à toutes les autres. (Cf. Labbe. Concil. Tom.lX, p. 1195.)
1 Le siège épiscopal de Toulouse ne fut érigé en archevêché qu'en 1317 par le pape Jean XXII.
a Labbe. Concil. Tom. IX, col. 119S.
=========================================
p430 tontificat d'alexa.ndre ii (1061-1073).
Barcelone à ce sujet, l'abolition du rite mozarabe en Aragon ne fut complète qu'en l'an 10711.
39. Une autre question dont l'importance vraiment capitale n'échappera point au lecteur fut traitée dans les conciles présidés par Candidus, soit dans le midi des Gaules, soit dans les provinces septentrionales de l'Espagne. On se rappelle que sous le pontificat de Sergius IV (1000) la destruction par les Musulmans de l'église du Saint-Sépulcre, cet acte de barbarie auquel les intrigues des Juifs ne furent point étrangères, attira sur ces derniers une violente persécution en France et en Allemagne2. L'islamisme régnait sans partage sur la Palestine, l'Egypte, l'Afrique entière; il avait fait de la Sicile et des provinces méridionales de l'Espagne ses postes avancés, menaçant l'Europe et la civilisatiou chrétienne. Partout les fils d'Ismaël trouvaient dans la race juive des auxiliaires plus ou moins avoués : non pas que les juifs eussent la moindre sympathie pour la doctrine du Coran qui répugnait à toutes leurs traditions; mais entre Jésus-Christ et Mahomet la race déicide ne pouvait hésiter. Tout ce qui combattait l'Église catholique avait droit à son alliance. On comprend donc la haine que les chrétientés d'Espagne et du midi de la France portaient aux trafiquants hébreux qui entretenaient avec les califes de Cordoue des relations fort lucratives au point de vue commercial mais fort suspectes au point de vue politique. Un désastre épouvantable qui eut lieu en 1065 et dont le retentissement devait à un court intervalle faire éclore les croisades et précipiter l'Europe armée contre l'Asie musulmane redoublait encore la défiance des chrétiens contre les Juifs. Voici en quels termes les chroniqueurs contemporains racontent le fait. « L'Allemagne livrée comme une proie à deux fléaux aussi redoutables l'un que l'autre, l'anarchie du conseil de régence et la peste de l'an 1064, n'avait plus d'espoir humain. Le vol à main armée, le pillage, le meurtre et l'incendie s'ajoutaient aux terreurs d'un tremblement de terre dont les se-
------------------
1. labbe, Con-nl. lova. Histoire, IX. col. 1197-1198. Cf. Torn. XX du cette p. 416.
=======================================
p431 CHAP. IV. — RÉSULTATS. DO CONCILE DE MANTOUE.
cousses multipliées se firent sentir depuis les bords du Rhin jusqu'à la Vistule. Les peuples consternés s'attendaient à voir bientôt la fin du monde. «Cette terrible inquiétude rappela les esprits au sentiment religieux et provoqua le retour de la Germanie à l'unité catholique proclamée au concile de Mantoue. En Bavière, dans le courant de l'année 1064, les seigneurs élevèrent dix-neuf couvents d'hommes et de femmes, dans le but de conjurer par les prières des saintes âmes la colère de Dieu. Le conseil de régence lui-même fut obligé de s'associer au mouvement réparateur et de prodiguer à des œuvres pies les trésors dont chacun de ses membres s'était jusque-là montré personnellement si avide. L'idée expiatrice prit un tel développement qu'à l'automne plus de sept mille pèlerins partirent pour Jérusalem sous la conduite de Sigefrid archevêque de Mayence, des évêques Gunthier de Bamberg, Othon de Ratisbonne, Guillaume d'Utrecht et d'une foule de chevaliers Germains. Ils prirent leur route par Constantinople, où l'empereur Ducas leur fit un favorable accueil et donna ordre d'exposer en leur honneur toutes les reliques du palais impérial de Sainte-Sophie et de la basilique des Douze-Apôtres. Arrivés le samedi saint (26 mars 1063) à une demi-journée de Ramleh, presque en vue de Jérusalem, ils furent soudain assaillis par une troupe de douze mille arabes. Le combat dura jusqu'au lendemain, jour de Pâques, à trois heures de l'après-midi. L'évêque d'Utrecht resta sur le champ de bataille à demi-mort, dépouillé de tous ses vêtements et le bras droit fracassé; cinq mille chrétiens périrent en cette fatale rencontre, le reste ne fut sauvé que par l'intervention du gouverneur de Ramleh, lequel à prix d'or consentit à escorter les survivants jusqu'à Jérusalem. Ils y furent reçus par le vénérable patriarche Sophronius et conduits professionnellement à l'église du Saint-Sépulcre, au bruit des cymbales, à la lueur de mille flambeaux. Ils virent avec douleur les autres églises ruinées par le calife fatimite Hakem, et donnèrent ce qu'ils purent pour les rétablir. Ils eussent voulu parcourir le reste de la Terre Sainte et surtout se baigner dans les eaux du Jourdain ; mais des bandes de pillards tenaient toutes les routes et ne permettaient pas de s'éloigner de Jérusalem. Les pèlerins s'embarquèrent donc sur
========================================
p432 PONTIFICAT D'ALEXANDRE II (I0G1-1073).
des vaisseaux génois; ils prirent terre à Bruudusium (Brindisi), s'arrêtèrent à Rome pour visiter le tombeau des apôtres, traversèrent les Alpes et rentrèrent en Allemagne au printemps de l'an 1066.
40. Sur leurs parcours, ils racontaient les cruelles péripéties de leur voyage aux lieux saints. Les juifs de Palestine n'avaient point été étrangers au guet-apens de Ramleh. Ceux d'Espagne étaient de même les alliés csecrets des califes de Grenade et de Cordoue. Dans
toute l’Europe il se produisit contre eux un mouvement général d'indignation, qui pouvait déterminer des excès regrettables. Le pape Alexandre II conjura efficacement ce péril. Les instructions au légat Candidus portaient l'ordre de placer les juifs sous la sauvegarde du saint-siége. Promulguées au concile de Gerona, les charitables exhortations du souverain pontife furent docilement accueillies par le roi d'Aragon et les évêques espagnols. Les juifs reconnaissants de cette haute protection, s'offrirent à payer la dime pour les propriétés achetées par eux aux chrétiens. Cette convention fut sanctionnée par l'un des décrets synodaux. Informé par Candidus de cet heureux résultat, Alexandre félicitait le clergé d'Espagne en ces termes: « Nous apprenons avec joie que vous êtes résolus à protéger les juifs de vos provinces, menacés d'extermination par les chevaliers qui vont en votre pays combattre les Sarrasins. Ce ne peut être qu'une profonde ignorance ou une aveugle cupidité qui inspire des sentiments si opposés à la piété chrétienne. Ces hommes qu'on veut massacrer, la miséricorde divine les a prédestinés au salut. Jadis le bienheureux Grégoire le Grand prit de même les juifs sous sa sauvegarde : « La miséricorde de notre Dieu les a laissés vivre, disait-il. Chassés de leur patrie, dispersés sur tous les points du monde, ils portent le poids du sang rédempteur versé par leurs ancêtres. Tel est leur châtiment providentiel, ce serait un crime épouvantable de les vouer à la proscription et à la mort. Ainsi parlait cet illustre pontife. Ses actes étaient conformes à son enseignement. Un évêque lui ayant écrit qu'il se disposait à renverser une synagogue juive, Grégoire le lui défendit en termes exprès. La condition des juifs diffère entièrement de celle
======================================
p433 CHAP, IV. — RÉSULTATS DU CONCILE DE MANTOUE.
des Sarrasins. Ces derniers toujours armés contre le nom chrétien attaquent nos villes, dévastent nos campagues, traînent les populations en servitude. Nous avons donc à notre tour le droit de les combattre; mais les juifs inoffensifs qui vivent au milieu de nous obéissant aux lois du pays ne sauraient être traités en ennemis 1. » Le pape tenait le même langage au vicomte Bérenger et à l'archevêque de Narbonne Wifred (Guiffroi de Cerdagne). «Sache votre prudence, disait-il au premier, que nous la félicitons sincèrement des mesures efficaces prises par elle pour empêcher le massacre des juifs fixés sur son territoire. Notre Dieu a en horreur ces vengeances sanguinaires 2. » — « Vous n'ignorez pas, disait-il à l'archevêque, que toutes les lois ecclésiastiques et civiles sont d'accord pour flétrir le meurtre et l'homicide 3. » Dans cette négociation si honorable pour le saint-siége, Candidus sembla tout d'abord dignement seconder le vénérable pontife. Il avait à cœur de faire oublier par son zèle les scandales de sa conduite passée. « Mais, dit Bonizo, il ne tarda guère à retomber dans ses égarements. Après avoir déployé une véritable énergie contre les simoniaques, il se relâcha de sa sévérité, accepta les présents que lui offraient les coupables et rendit en leur faveur des sentences vénales. Alexandre II le rappela d'Espagne vers la fin de l'année 1068, et le garda près de lui à Rome, sans vouloir, par respect pour la mémoire de Léon IX, user d'une plus grande rigueur 4. »