La Trinité 13

Daras tome 27

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CHAPITRE V.

 

On retrouve également le nombre sénaire dans l'édification du corps du Christ et dans la construction du temple de Jérusalem.

 

9. Ce n'est donc point sans raison que dans l'édification du corps du Seigneur dont il par­lait en figure, quand il disait qu'il rétablirait en trois jours le temple que les Juifs auraient dé­truit, on entend le nombre sénaire comme s'il était mis pour une année. En effet, les Juifs s'écrièrent: « Ce temple a demandé quarante‑six ans à construire. » (Jean, II, 19.) Or, quarante­ six fois six font deux cent soixante‑seize. Or, c'est le nombre de jours contenus dans neuf mois plus six jours, qui sont regardés comme dix mois pour les femmes enceintes, non point parce que toutes parviennent aux six jours complémentaires des neuf mois, mais parce que la perfection du corps du Seigneur se trouve avoir exigé ce nombre de jours pour arriver à terme, ainsi que l'autorité de l’Eglise l'a reçu des anciens. En effet, on croit qu'il a été conçu le 25 mars qui est aussi le jour de la Passion, et à ce compte‑là, le sein virginal où il a été conçu et où nul autre homme ne reçut la vie, se rapporte au tombeau neuf où il fut déposé et où nul homme ne l'avait été auparavant et nul ne le fut après. (Jean, XIX, 41.) Or, la tradition le fait naître le 25 décembre. Si on fait le compte des jours écoulés entre une date et l'autre, on trouve le nombre de deux cent soixante‑seize jours, nombre égal à quarante‑six fois six. Or, quarante‑six étant le nombre des années qu'a

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exigées la construction du temple, c'est en un nombre de jours égal à quarante‑six fois six que le corps du Seigneur qui a été détruit par sa passion et sa mort et qui est ressuscité trois jours après, a été fait. Il disait, en effet, en parlant du temple de son corps dont il est question ici, comme nous l'apprend un texte des plus clairs et des plus forts de l'Evangile : « De même que Jonas a passé trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'homme sera‑t‑il pendant trois jours et trois nuits dans les entrailles de la terre. » (Jean, II, 21, et Matth., XII, 40.)

 

CHAPITRE VI.

 

Les trois jours de la résurrection nous offrent également le rapport du simple au double.

 

10. L'Ecriture nous apprend que ces trois jours n'ont point été des jours pleins et entiers; ainsi le premier jour se compose de la fin d'un jour, et le troisième du commencement d'un autre jour, il n'y a que celui du milieu, c'est‑à-dire le second, qui fut un jour plein, un jour de vingt‑quatre heures, dont douze de jour et douze de nuit. En effet, il a été condamné à la croix par les cris des Juifs, à la troisième heure du sixième du jour, qui est le jour d'avant le sabbat (Jean, XIX, 14); il fut attaché ensuite à la croix, à la sixième heure du jour, et rendit l'âme à la neuvième (Matth., XXVII, 50), et il fut mis au sépulcre à une heure déjà avancée, selon les paroles de l'Evangile (Marc, XV, 42), ce qui veut dire à la fin du jour. Après cela, de quelque manière que vous vous y preniez, quand même vous en donneriez une autre raison pour ne point aller contre le récit de l'Evangéliste saint Jean, en comprenant qu'il a été attaché à la croix à la troisième heure du jour, vous n'avez toujours point le premier jour entier. La fin de ce jour est donc compté pour un jour entier, de même que le commencement du troisième jour, car la portion de nuit qui s'étend jusqu'au matin, à l'heure où la résurrection du Seigneur a été déclarée, appartient au troisième jour; car, Dieu même qui a dit à la lumière de sortir brillante du sein des ténèbres (1 Cor., IV, 6), afin que, par la grâce du Nouveau Testament, la participation de la résurrection de Jésus‑Christ, nous entendissions ces paroles : « Autrefois, vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur, » (Ephés., V, 8) paroles par lesquelles il nous insinue en quelque manière, que le jour commence à la nuit, car de même que les premiers jours, à cause de la chute future de l'homme commencent au jour

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pour finir à la nuit, ainsi les jours de la résurrection à cause de la réparation de l'homme se comptent de la nuit en allant vers le jour. Ainsi depuis l'heure de la mort jusqu'au matin de la résurrection, il y a quarante heures, si on compte aussi dans cet intervalle la neuvième heure. Or, à ce nombre se rapporte aussi la vie de Jésus‑Christ sur la terre qui fut de quarante jours après sa résurrection. Or, ce nombre se trouve très­ souvent répété dans les saintes Ecritures, pour nous insinuer le mystère de la perfection dans les quatre parties du monde. En effet, le nombre dix a une certaine perfection, et ce nombre multiplié par quatre donne quarante. Or, depuis le soir de la sépulture du Christ, jusqu'au matin de la résurrection, on compte trente‑six heures, nombre égal au carré de six, et rentrant dans le rapport du simple au double, rapport où se trouve la plus grande harmonie de tout rapport. En effet, douze est à vingt‑quatre, dans le rapport de un à deux, et, réunis, douze et vingt‑quatre font trente‑six, c'est‑à‑dire une nuit entière avec un jour entier et une autre nuit entière, et cela ne va point sans la signification dont j'ai parlé plus haut. En effet, il n'y a rien d'absurde à comparer l'esprit au jour et le corps à la nuit, car le corps du Seigneur, dans sa mort et dans sa résurrection, est une figure de notre esprit, et un exemple de notre corps. Aussi retrouve‑t‑on ce rapport du simple au double, dans les trente‑six heures, quand on compare douze à vingt‑quatre. Les uns peuvent trouver des raisons, les autres en trouver d'autres pour expliquer l'emploi de ces nombres dans les Ecritures, et en donner de préférables à celles que j'ai moi‑même indiquées, ou en trouver d'aussi probables ou de moins probables, mais prétendre que c'est par hasard qu'ils se rencontrent dans l'Ecriture, et qu'il n'y a dans leur emploi aucune raison mystique, il n'y a point d'homme assez sot et assez inepte pour cela. Quant à moi, la raison que j'ai donnée de ces nombres, je la tiens en partie de l’autorité de l'Eglise par le canal des Pères, en partie du témoignage des Ecritures, et en partie du rapport même des nombres et des similitudes. Or, nul homme de sens froid ne pense autrement que la raison, nul chrétien, autrement que les Ecritures, nul homme de paix, autrement que l'Eglise.

 

CHAPITRE VII.

 

Comment par le fait d'un seul médiateur nous ne faisons tous qu'un.

 

Il. Ce sacrement, ce sacrifice, ce prêtre, ce Dieu, avant qu'il vînt envoyé par son Père et né d'une femme, tout ce qui est apparu à nos pères

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p266 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

d'une manière sacrée et mystique, tant par le moyen de miracles opérés par les anges que par le moyen des merveilles angéliques, n'ont été que des images du Christ, en sorte que toute créature annonçât en quelque sorte, par les faits, la venue de celui seul en qui devait se trouver le salut de tous les hommes qu'il devait racheter de la mort. Car comme nous nous étions laissé entraîner loin du seul vrai Dieu suprême, en nous séparant de lui et en nous mettant en désaccord avec lui par notre impiété et notre iniquité, et que nous nous sommes égarés en une foule de rêveries, parce que nous étions détachés de lui par une multitude de choses, et attachés à une multitude d'autres, il fallait par un effet de la volonté du Dieu de miséricorde, que cette foule même de choses nous parlassent d'un seul, que cet unique, acclamé par une multitude d'autres, vint, et que la venue de cet unique fût affirmé par tous les autres; il fallait aussi que nous‑mêmes déchargés du poids de beaucoup de choses nous vinssions à cet unique, que morts dans notre âme par une multitude de péchés et devant mourir dans notre chair, à cause du péché, nous aimassions cet unique mort seul, sans péché pour nous tous, dans la chair; il fallait que, croyant à sa résurrection, et ressuscitant avec lui en esprit, par la foi rendus un nous fussions justifiés dans ce seul juste; il fallait encore que nous ne désespérassions point de ressusciter un jour dans notre chair, après avoir vu notre tête unique précéder tous ses membres qui ne sont autres que nous. Purifiés maintenant en lui par la foi, et alors réintégrés par la vue directe, et réconciliés à Dieu par notre médiateur, nous devons nous attacher à lui seul, ne jouir que de lui, et ne plus faire qu'un à jamais.

 

CHAPITRE VIII.

 

Comment le Christ veut que nous ne soyons qu'un en lui.

 

12. C'est ainsi que le Fils, le Verbe de Dieu, en même temps Médiateur de Dieu et des hommes et Fils de l'homme, égal au Père par l'unité de sa divinité et participant à notre condition par notre humanité qu'il a prise, interpellant son Père, en tant qu'homme, sans passer sous silence qu'en tant que Dieu, il était un, avec son Père, dit entre autres choses: « Je ne prie pas seulement pour eux, mais encore pour tous ceux qui doivent croire en moi par leur parole ; afin que tous ensemble ils ne soient qu'un; comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous, que de même ils ne soient qu'un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. Quant à moi je leur ai donné la gloire que vous m’avez donnée, afin qu’ìls soient un comme nous sommes un. » (Jean, XVII, 20 à 22.)

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CHAPITRE IX.

 

Il n'a point dit qu’eux et moi ne fassions qu'un; bien que, en tant qu'il est la tête de l'Eglise et que l'Eglise soit son corps, il pût dire qu'eux et moi ne fassions sinon un seul tout, du moins un seul Christ, attendu que la tête et le corps ne font qu'un seul Christ (Ephés., I, 22), mais montrant sa divine consubstantialité avec le Père, ce qui fait que, dans un autre endroit il dit : « Mon Père et moi ne faisons qu'un, » (Jean, X, 30) montrant dis‑je sa divine consubstantialité avec le Père en son genre, c'est‑à‑dire, dans la consubstantielle parité de la même nature, il veut que ses disciples soient un, mais en lui; attendu qu'ils ne sauraient ne faire qu'un en eux‑mêmes, puisqu'ils sont séparés les uns des autres par différentes voluptés, différentes passions, différentes souillures de péchés. Aussi sont‑ils purifiés par le médiateur pour ne plus faire qu'un en lui; non pas seulement par la même nature par laquelle tous les hommes d'hommes mortels deviennent égaux aux anges, mais encore par la même volonté conspirant avec un accord parfait à la même béatitude et façonnée par un certain feu de charité en un seul esprit. C'est le sens de ces mots : « Afin qu'ils soient un, comme nous‑mêmes ne faisons qu'un; » (Jean, XVII, 2) en sorte que de même que le Père et le Fils sont un, non‑seulement par l'égalité de substance, mais encore par la volonté, ainsi ceux qui ont le Fils pour médiateur entre eux et Dieu, doivent ne faire qu'un, non‑seulement en tant qu'ils sont de la même nature, mais encore en tant que réunis par le même amour. Après cela il nous indique qu'il est le médiateur par qui nous sommes réconciliés avec Dieu, quand il dit : «Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité. » (Ibid., 23.)

 

CHAPITRE X.

 

Si le Christ est le médiateur de la vie, le diable est le médiateur de la mort.

 

13. C'est là la vraie paix et, pour nous, une solide attache avec notre Créateur, quand nous sommes purifiés et réconciliés par le médiateur de la vie, de même que nous étions retirés loin de lui par le médiateur de la mort, en nous souillant et en nous éloignant de lui. En effet, de même que le diable orgueilleux a conduit à la mort l'homme qui s'enorgueillit, ainsi le Christ humble a ramené à la vie l'homme redevenu obéissant, parce que comme l'un est tombé pour s'être élevé et a entraîné avec lui l'homme qui a partagé ses sentiments, de même l'autre s'est relevé après s'être humilié, et a relevé

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p268 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

l'homme qui croit en lui. Le diable n'étant pas arrivé lui‑même où il conduisait l'homme, car s'il portait la mort de l'esprit dans son impiété, il n'avait pourtant point subi la mort du corps, parce qu'il n'avait point revêtu la chair, paraissait à l'homme un grand prince à la tête de ses légions de démons par qui il exerce son empire de faussetés, s'est assujetti l'homme qui, par un excès d'orgueil, se montrait plus avide de puissance que de justice, soit en l'enflant de plus en plus par une fausse philosophie, soit en le retenant dans ses filets par des sacriléges sacrés, dans lesquels il précipite les âmes déçues et trompées, dont ses faussetés magiques éveillent trop la curiosité et excitent trop vivement l'orgueil, tout en leur promettant cette purification de l'âme par le moyen de ce qu'on appelle téléta, en se transfigurant en ange de lumière par une multitude de machinations comme signes et prodiges destinés à soutenir ses mensonges.

 

CHAPITRE XI.

 

On doit mépriser les miracles des démons.

 

14. Il est facile, en effet, aux esprits impurs, de faire, par le moyen de corps aériens, une foule de choses même du meilleur effet et capables d'exciter l'admiration des âmes appesanties par des corps terrestres. Car si des hommes revêtus d'un corps terrestre à l'aide de certains arts et par suite de certains exercices, font sous les yeux du public, dans les théâtres où se donnent des spectacles, tant de choses merveilleuses, que ceux qui n'ont jamais rien vu de pareil auraient peine à en croire le récit qu'on leur en ferait, qu’y a‑t‑il de si difficile pour le diable et pour ses anges à faire avec des éléments corporels, par le moyen de corps aériens, des choses étonnantes pour l'homme, ou de produire, par des inspirations secrètes, des fantômes et des images propres à mettre en défaut les sens des hommes, à les tromper soit dans leur sommeil, soit même dans l'état de veille, et à donner de nouveaux aliments à leur fureur? Mais de même qu'il peut se faire qu'un homme de vie et de mœurs meilleures que d'autres, regarde d'infâmes coquins marchant sur une corde ou faisant une multitude de choses incroyables par des mouvements de corps de toute sorte, sans pour cela éprouver le moindre désir de faire de même et sans penser que pour cela ces hommes vaillent mieux que lui, ainsi une âme pieuse et fidèle, non‑seulement si elle voit, mais même si, à cause de la fragilité de la chair, elle réprouve avec horreur toutes les merveilles opérées par les démons, on ne concevra point pour cela du chagrin de ne pouvoir en faire de semblables, on ne s'avisera point de croire que les démons, à cause de ces merveilles, sont meilleurs qu'elle, d'autant plus qu'elle appartiendrait à la société

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p269 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

des saints, soit anges, soit hommes qui, par la vertu de Dieu à qui tout est soumis, ont fait beaucoup de choses plus grandes et qui n'avaient absolument rien de trompeur.

 

CHAPITRE XII.

 

Le diable est le médiateur de la mort, et le Christ le médiateur de la vie.

 

15. Ce n'est donc point par le moyen de sacriléges similitudes, de curiosités impies, et de consécrations magiques, que les âmes se purifient et se réconcilient avec Dieu; attendu que le faux médiateur ne monte point aux régions supérieures, mais plutôt assiége et intercepte la voie qui y conduit, par les sentiments d'autant plus malins qu'ils sont plus orgueilleux qu'il inspire aux siens. Or, ces sentiments bien loin de pouvoir mouvoir les ailes des vertus pour s'envoler vers les cieux, sont bien plutôt capables d'ajouter encore au poids des vices, pour précipiter une âme dans une chute d'autant plus profonde qu'il lui semble à elle‑même qu'elle s'est élevée plus haut. Aussi à l'exemple des mages avertis de Dieu et qu'une étoile avait amenés jusqu'auprès de l'humble Sauveur pour l'adorer (Matth., II, 12), devons‑nous retourner dans notre patrie, non point par le chemin par où nous sommes venus, mais par une autre route que le roi de l'humilité nous a enseignée et que le roi de l'orgueil, en lutte contre le roi de l'humilité, ne saurait assiéger. En effet, pour nous apprendre à adorer l'humble Christ, les cieux nous ont raconté la gloire de Dieu (Ps. XVIII, 5), quand leur voix s'est répandue par toute la terre et que leurs paroles se sont fait entendre jusqu'aux confins du monde. Ce qui nous a ouvert la voie de la mort c'est le péché en Adam. Car dit l'Apôtre: «C'est par un seul homme que le péché est entré dans le monde, ainsi que la mort par le péché, et qu'ainsi elle est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. » (Rom., V, 12.) Ce médiateur qui nous a enseigné cette voie, c'est le diable, c'est lui qui a conseillé le péché et qui nous a précipités dans la mort. Lui aussi d'ailleurs n'a apporté que sa mort unique pour opérer en nous une double mort. Car son impiété l'a fait mourir dans son esprit, mais il n'est point mort dans sa chair, et nous à qui il a persuadé son impiété, il a réussi à nous faire mériter les coups de la mort corporelle. Nous n'avons aspiré qu'à une seule chose, sous l'empire de mauvaises suggestions, mais la seconde a suivi par une juste condamnation. Voilà pourquoi il est écrit : « Ce n'est pas Dieu qui a fait la mort, » (Sag., I, 13) parce que ce n'est pas lui qui en fut la cause; mais pourtant c'est par un très‑juste châtiment de sa part, que

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la mort est devenue le lot du pécheur. Il en est de même du juge, c'est lui qui condamne le coupable au supplice, mais la cause du supplice, ce n'est point la justice du juge, c'est la faute du coupable. Ainsi le médiateur de la mort n'est point allé lui‑même où il nous a fait aller, je veux dire, à la mort de la chair, mais là même le Seigneur notre Dieu a placé pour nous le remède de la correction que le démon n'a point mérité d'obtenir, il l'y a placé par une disposition bien impénétrable de sa profonde justice divine. Mais afin que, comme c'est par un seul homme que la mort a été faite, ainsi ce fût par un seul homme également que la résurrection des morts se produisit, parce que les hommes évitaient plus ce qu'ils ne pouvaient éviter, je veux dire la mort du corps, plutôt que celle de l'âme, en d'autres termes, le châtiment que ce qui méritait le châtiment; et en effet, pour ce qui est de ne point pécher, il ne s'en met que peu ou point en peine, tandis qu'il fait tout ce qu'il peut pour ne point mourir, bien que ses efforts ne lui réussissent à rien, le médiateur de la vie nous montre combien peu la mort est à craindre, la mort dis‑je que par suite de notre condition d'homme nous ne pouvons plus éviter, et combien au contraire l'impiété est à redouter, l'impiété, dis‑je, dont on peut se garer par la foi, et en cela il se présente à notre rencontre pour nous aider à atteindre le but où nous tendons, mais non dans la voie où nous sommes engagés. En effet, nous allons à la mort par la voie du péché et lui par celle de la justice. Voilà pourquoi quand notre mort est la peine du péché, la sienne est une hostie pour le péché.

 

CHAPITRE XIII.

 

La mort du Christ fût spontanée.

 

16. C'est pourquoi l'âme étant préférable au corps, la mort de l'âme étant sa séparation de Dieu, et celle du corps sa séparation de l'âme; d'un autre côté, la mort du corps étant un châtiment, en ce sens que l'âme qui ne s'est séparée de Dieu que parce qu'elle l'a bien voulu, se sépare du corps malgré qu'elle en ait, et qu'après avoir quitté Dieu parce que tel a été son bon vouloir à elle, elle est contrainte de quitter le corps contre son gré, encore ne le quitte‑t‑elle point quand il lui plaît à moins qu'elle ne se fasse à elle‑même une violence qui tue le corps; l'âme du médiateur nous a montré qu'il s'en faut bien que ce soit en punition du péché qu'il est allé jusqu'à la mort de la chair, puisque ce n'est pas malgré lui qu'il a laissé cette dernière, mais de son plein gré, quand il l'a voulu et de la manière qu'il l'a voulu. En effet, il était uni au Verbe; aussi dit‑il: «J'ai le pouvoir de quitter ma vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre, car personne ne me la ravit, c'est de moi‑même

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que je la quitte, et je la reprendrai une seconde fois. » (Jean, X, 18.) C'est ce qui, au témoignage même de l'Evangile, étonna beaucoup ceux qui étaient présents à sa mort, quand ils le virent expirer après avoir prononcé un mot par lequel il rendait la figure du péché. Car ceux qui étaient attachés à la croix ne mouraient que d'une mort fort lente; aussi, pour hâter la mort des deux voleurs et pouvoir détacher leurs corps de la croix avant le sabbat, leur rompit‑on les jambes; quant au Seigneur, on fut fort étonné de le trouver déjà mort (Jean, XXIX, 32), et nous voyons Pilate manifester cet étonnement quand on lui demanda le corps du Seigneur pour l'ensevelir. (Marc, XV, 44.)

 

17. Ce trompeur, qui n'a été pour l'homme qu'un médiateur de mort, et qui s'oppose à la vie sous le faux prétexte de purification par le moyen de rites sacrés et de sacrifices sacriléges qui servent à séduire les orgueilleux, n'ayant pu participer à notre mort ni ressusciter de la sienne, a pu rapporter sa mort unique à notre double mort, mais il n'a pu y rapporter une résurrection simple, dans laquelle fût le sacrement de notre rénovation et un exemple de sa résurrection qui doit avoir lieu à la fin du monde. Celui qui, vivant par l'esprit, a ressuscité sa propre chair qui était morte, est donc le seul vrai médiateur de la vie, et il a rejeté loin des âmes de ceux qui croient en lui le médiateur de mort qui était mort lui‑même en esprit, afin qu'il ne régnât point au‑dedans et se contentât d'attaquer au‑dehors sans toutefois arriver à vaincre jamais. Il s'est même soumis à ses ten­tations (Matth., IV, 1), afin d'être notre média­teur même pour les vaincre, non‑seulement par son assistance, mais encore par son exemple. Après avoir commencé par essayer de pénétrer dans l'intérieur par toutes les entrées qui pouvaient l'y conduire, et s'être vu chasser après le baptême du Seigneur, il mit le comble dans le désert à toutes ses tentations et à ses sollicitations; car, mort par l'esprit, il ne put entamer celui qui était vivant par l'esprit, de quelque manière qu'il s'y prit, dans sa soif ardente de la mort des hommes, pour donner la mort qu'il pouvait donner, et bien que notre médiateur, qui est vivant, se fût exposé à ses coups par le côté mortel qu'il tenait de nous. Bien plus, là même où il a pu faire quelque chose, il s'est trouvé battu à plate couture, et en même temps qu'il recevait le pouvoir extérieur de mettre à mort le corps du Seigneur, il voyait périr son pouvoir intérieur par lequel il était maître de nous. En effet, il arriva que tous les liens d'une foule de péchés qui retenaient les hommes dans une multitude de morts, se sont trouvés brisés par la seule mort d'un seul, que nul péché

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p272 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

n'avait précédée. Si le Seigneur a subi pour nous une mort qui ne lui était point due, ce fut pour empêcher que celle qui nous était due ne nous fût préjudiciable. Car ce n'est point par le fait d'un pouvoir étranger qu'il a été dépouillé de son corps, mais il s'en est dépouillé lui‑même, attendu que pouvant ne point mourir s'il ne le voulait pas, il n'est mort évidemment que parce qu'il l'a bien voulu, et qu'ayant désarmé les principautés et les puissances, il en a triomphé, avec confiance, en lui‑même. (Col., II, 15.) En effet, par sa mort qui n’est autre qu'un véritable sacrifice offert pour nous, il a lavé, aboli, éteint toutes nos fautes qui étaient cause que ces principautés et ces puissances nous tenaient justement en leur pouvoir pour nous faire subir des supplices; et, par sa résurrection, il nous a appelés à la nouvelle vie pour laquelle nous étions prédestinés, il nous a justifiés après nous avoir appelés, et il nous a glorifiés après nous avoir justifiés. (Rom., VIII, 30.) Ainsi le diable tenait, en son pouvoir et comme à juste titre, l'homme qui avait consenti à se laisser séduire, quand lui‑même ne connaissait les liens de la corruption ni de la chair ni du sang, et il a perdu dans la mort même du corps son pouvoir sur l'homme qu'il dominait en maître, à cause de la fragilité même de son corps mortel, et avec un orgueil d'autant plus grand, qu'il semblait être lui-même plus riche et plus fort que l'homme qui était d'une pauvreté et d’une faiblesse excessives, semblable à un misérable couvert de haillons et rempli de misère. En effet, en s'attaquant au Rédempteur, il l'a forcé à descendre où il avait précipité le pécheur et où il n'avait pu le suivre dans sa chute. Voilà comment le Fils de Dieu a daigné se faire notre ami en partageant notre sort mortel, quand notre ennemi se croyait bien plus grand et bien meilleur que nous parce qu'il ne partageait point ce même sort avec nous. En effet, notre Rédempteur a dit : « Or, personne ne peut avoir un amour plus grand que celui qui fait donner sa vie pour ses amis. » (Jean, XV, 13.) Le diable se croyait même supérieur au Seigneur, qui a plié sous lui dans les tourments de sa passion, car c'est de lui que s'entend ce passage du psaume : « Vous l’avez abaissé un peu au‑dessous des anges. » (Ps. III, 6.) Mais c'était afin que tandis que, malgré son innocence, il était mis à mort par cet être injuste, comme s'il eût agi contre nous selon le droit et la justice, il le vainquit avec infiniment de justice, rendît captive la captivité même qu'avait engendrée le péché, et nous délivrât de la captivité où nous étions tombés justement à cause du péché, en effaçant, par son sang juste mais injustement versé, la sentence de notre mort et en rachetant les pécheurs pour les justifier.

 

18. Voilà pourquoi encore le diable trompe

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les siens à qui ce faux médiateur s'impose comme s'ils devaient être purifiés, tandis qu'ils ne doivent être que plus profondément enfoncés, plongés dans le mal, par ses rites sacrés; il les trompe dis‑je, en persuadant bien facilement à leur orgueil de se moquer de la mort du Christ et de la mépriser : plus il est lui‑même étranger à cette mort, plus il est regardé, par eux, comme saint et divin. Cependant bien peu des siens sont restés avec lui, depuis que les nations ont reconnu et ont bu avec une pieuse humilité le prix de leur rédemption, et, pleins de confiance en ce rachat, ont abandonné leur ennemi pour courir à leur rédempteur. Le diable ne sait pas comment la sagesse de Dieu, qui est infiniment excellente, en atteignant à toutes choses, avec force, et en les disposant toutes avec douceur, depuis un bout, celui d'en haut, le commencement de la créature spirituelle, jusqu'à l'autre bout, celui, d'en bas, la mort du corps (Sap., III, 1), se sert de lui, de ses embûches et de ses larcins, pour procurer le salut de ses fidèles. Quand je dis que la sagesse divine atteint partout, c'est à cause de sa pureté, et parce que rien de souillé ne se rencontre en elle. Quant au diable, qui est étranger à la mort de la chair, ce qui lui donne une démarche pleine d'orgueil, il lui est préparé une mort d'un autre genre dans les feux éternels du Tartare où les esprits pourront être tourmentés, non‑seulement dans des corps terrestres, mais même dans des corps aériens. Quant aux hommes pleins d'orgueil pour qui le Christ est méprisable, parce qu'il est mort, quand par sa mort il nous a rachetés à un prix si élevé (I Cor., VI, 20), et qui rendent cette mort avec les hommes, à la condition de la malheureuse nature que nous tenons du premier péché, ils seront précipités dans cette mort avec le démon, qu'ils n'ont préféré au Christ que parce qu'il les a précipités eux‑mêmes dans une mort où il ne saurait tomber à cause de la différence de sa nature qui l'en tient à une très grande distance, mais où le Sauveur est descendu à cause des hommes, dans son immense miséricorde. Et pourtant ces hommes ne font aucune difficulté de croire qu'ils sont meilleurs que les démons, et ils ne cessent de les couvrir de leurs malédictions et de leurs imprécations, bien qu'ils les sachent, sans aucun doute, à l'abri de la passion et de la mort du Christ, mort et passion pour lesquelles ils méprisent le Christ. Et ainsi ils ne veulent point considérer qu'il a pu se faire que le Verbe de Dieu, tout en demeurant en lui‑même et étant par lui-même immuable en tout point, pouvait néanmoins souffrir quelque chose d'inférieur, pour avoir pris une nature inférieure, ce que ne pouvait le démon quelque impur qu'il soit, par la raison qu'il n'a point de corps terrestre. Voilà comment, bien que ces hommes soient meilleurs que les démons, cependant par la

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p274 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.

 

raison qu'ils ont un corps, peuvent mourir, tandis que les démons qui n'ont point de chair à porter, ne le sauraient. Ils présument beaucoup des victimes de leurs sacrifices, parce qu'ils ne comprennent pas encore qu'ils ne les offrent qu'à des esprits de mensonge et d'orgueil; ou si, dès maintenant, ils le comprennent, ils n'en pensent pas moins que l'amitié de ces esprits ennemis et jaloux peut leur être de quelque utilité, tandis que toute la pensée de ces esprits impurs n'est que de mettre obstacle à notre retour.

 

19. Ces hommes ne comprennent point que ces esprits infiniment orgueilleux ne sauraient goûter eux‑mêmes le moindre plaisir aux honneurs des sacrifices qu'on leur offre, s'il n'était dû un vrai sacrifice au seul vrai Dieu pour qui ils veulent être adorés.

 

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