Baius 2

Darras 35 p. 312

 

   153. L'université de Louvain ne fut jamais, sous aucun rapport impliquée dans l'affaire de Baïus. Au contraire, lorsqu'il commença à répandre ses opinions, ce furent les dignitaires de cette université qui signalèrent le péril. Dans la suite, lorsque l'Église dut se prémunir contre ses idées novatrices, l'université sans doute, assista comme elle le devait, un de ses membres, mais surtout pour protester de ses sentiments pieux et décliner toute solida­rité avec ses opinions personnelles, après la lettre du Pape. Dès 1369, après la lettre de Pie V, lorsqu'un concile des dix-sept provinces-unies eut ordonné la publication de la bulle à Louvain, l'université abandonna Baïus et refusa de se sacrifier pour défendre des nouveautés solennellement et itérativement réprouvées. Les opinions de Baïus furent donc bannies, de l'enseignement public dans les termes dont usait la bulle. Les livres furent supprimés et retirés des mains de ses disciples ; les registres de la faculté demeurèrent chargés du procès-verbal de toutes les mesures prises. Baïus, d'autre part, avait paru se soumettre avec tant de sincérité, que, dès 1573, et grâce aux ménagements du Saint-Siège, il était replacé à la tête de l'université de Louvain en qualité de vice-chancelier et doyen de l'église collégiale de Saint-Pierre, première de la cité Lovanienne. L'autorité de cette situation ne servit qu'à réveiller dans le vieux professeur, la manie de dogmatiser. L'enseignement des jésuites, établis à Louvain, depuis quarante ans, le contrariait. Dans son dépit, il attaqua le grand professeur Lessius, qui avait reçu lui-même des leçons de Suarez et élevait par son savoir et son éloquence, une concurrence redoutable. Bientôt toute la compagnie fut en butte aux injures et aux dénonciations. Les dernières années de Baïus ne sont remplies que de ces nouveaux démêlés, en même temps que de son rapprochement avec les protestants, par l'intermédiaire du vil pamphlétaire Marnix de Sainte-Aldegonde. Hessels était mort depuis longtemps ; Baïus ne disparut de la scène qu'en 1589. En mourant, il laissait derrière lui ce ferment d'hérésie radicale et hypocrite, subtil, pointilleux,

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p313 CHAP.   XV.   — AFFAIKE DE  B.UUS.  

 

insaississalile, toujours condamné, sans cesse renaissant, qui, pendant plus d'un siècle, bravera les foudres du Saint-Siège. Déjà Jansénius est né ; Duvergier de Hauranne, plus tard abbé de Saint-Cyran, va être, par son évêque, envoyé de Bayonne, sa patrie, à Louvain, pour y faire ses études. L'intimité qui avait uni Hessel et Baïus unira, sur leur tombe, Jansénius et Saint-Cyran. La plus terrible accusation contre Michel de Bay, c'est qu'il ait, de bon gré ou non, fourni le trait d'union doctrinal entre Luther et Jansénius.

 

   151. Les  papes mêmes ont établi cette  filiation   accusatrice. Urbain VIII dans sa bulle In eminenti, contre Jansénius, en appelle aux constitutions de Pie V et de Grégoire XIII, déclarant que les doctrines de Jansénius ne font que renouveler les errements de ses prédécesseurs, notamment de Baïus, précédemment condamné. Grégoire XIII, il est vrai, n'avait pas cité textuellement les propo­sitions de Baïus, reprouvées par St Pie V, mais il avait confirmé la bulle de son prédécesseur et l'on ne peut, par aucune bonne raison, contester l'accord doctrinal de ces deux actes pontificaux. La bulle d'Urbain VIII considère la question d'une manière plus générale encore, mais elle établit pertinemment le rapport entre Baïus et Jansénius. La doctrine de Baïus, au surplus, ne forme pas un ensemble lié, se déduisant d'une ou de plusieurs pensées fonda­mentales ; ce sont plutôt des opinions isolées, principalement sur l'anthropologie chrétienne. La bulle de Pie V, qui les avait condamnées, ne prend pas les propositions dans un ordre systéma­tique ; elle suit simplement l'ordre des écrits de Baïus d'où elles sont écrites. Les plus importantes, cependant, celles dont les autres découlent s'occupent de la nature humaine, originairement pure et corrompue par le péché, du libre arbitre et du mérite des œuvres. Or, Baïus, d'une part exagère comme Pélage les qualités et les forces de la nature humaine à l'origine, et de l'autre à la manière des prédestinatiens, il déprécie trop la nature déchue et sa puissance. Sur l'homme primitif, Baïus remarque justement qu'il n'est pas seulement formé d'un corps et d'une âme, mais qu'il était encore orné des dons de piété, de justice et autres dons du  Saint-Esprit ;

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p314   roxTiFicAT de saixt pie V (1366-1372).

 

il ajoute, — et ici commence l'erreur, — que ces dons appartenaient à son être, qu'ils étaient de son essence, une partie intégrante de sa nature, en sorte que cette nature eût été, par leur absence, dépourvue de ses forces nécessaires et frustrée de ses exigences légitimes. Baïus s'écarte donc du sentiment chrétien, d'après lequel ces dons sont une grâce imméritée et gratuite, une élévation de l'homme au-dessus de sa simple nature, et en ce sens quelque chose de surnaturel. Confondre, dans le premier homme, la nature et la grâce ; attribuer la grâce à la nature, en faire une de ces appartenances obligées : voilà l'erreur fondamentale de Baïus. Que la justice et la piété soient naturelles à l'homme, en ce sens qu'elles s'adaptent parfaitement à sa nature, cela est entendu ; mais elles ne sont pas de même ordre ; si l'homme pouvait y atteindre par sa raison et sa liberté, en ce cas il s'élèverait par lui-même au-dessus de sa nature. Si la justice et la piété ne sont pas acquises par l'homme même, mais sont un don de Dieu, autrement une grâce, comment peut-on encore les concevoir comme naturelles, essen­tielles et nécessaires. Dieu a pu créer l'homme dans l'état de pure nature, en vue de l'appeler ensuite à la perfection surnaturelle ; logiquement même on doit croire que cela s'est fait ainsi et que la nature jouit d'une certaine antériorité ; mais on ne peut admettre que cette perfection surnaturelle soit strictement nécessaire à l'homme. Cette perfection ne doit pas être comprise comme le résultat de l'activité créatrice de Dieu, laquelle activité pose, en chaque créature, ce qui est essentiel et nécessaire à sa nature, mais comme un produit de la grâce divine, par conséquent comme un don surnaturel, superposé à la nature. — Baïus s'occupe ensuite du mérite des œuvres et demande comment il faut considérer la vie éternelle des bons anges et de l'homme s'il peut persévérer jusqu'à la fin dans la justice originelle. Baïus répond que la vie éternelle eût été accordée à l'homme non déchu, comme une récompense. Du moment que l'homme aurait conquis la vie éternelle par ses propres forces, il est clair que la récompense eût été une couronne de stricte justice. La gloire ne serait pas le couronnement de la  gloire,  mais la consommation de  la nature

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p315 CHAP.   XV.     AFFAIRE  DE  EATUS.      

 

atteignant, par sa propre énergie, sa fin dernière. — Baïus vient alors à examiner la condition de l'homme déchu ; il pose que l'homme ayant perdu la justice et la piété qui lui étaient naturelles, se trouve blessé radicalement dans sa nature et n'a plus, dès lors, d'aptitude pour le bien et n'a même plus la liberté nécessaire pour l'opérer méritoirement. Par là même que la volonté déchue n'est capable que de péché, il faut soutenir que la volonté intacte n'est capable que de bien et qu'ainsi le péché originel n'est pas, dans le sens propre, une œuvre libre de l'homme, mais la suite d'un ordre divin, conséquence que les réformateurs, surtout Calvin, on rigoureusement déduites de leurs principes. Baïus aussi en appelle à St Augustin, il dit que la liberté de la volonté consiste en l'absence de coaction extérieure ; mais que la volonté est d'autant plus libre qu'elle est plus a(don ?)donnée à une certaine nécessité intérieure de justice, et que l'impossibilité de déchoir est une bienheureuse nécessité. D'où il suit que l'homme n'est qu'une machine ; que Dieu agit dans l'homme ; et n'agit, ce qui est horrible, dans l'homme déchu que pour prévariquer ; ce déterminisme, il est superflu de le dire, ne se trouve ni dans St Augustin, ni dans l'Eglise ; il y a bien, dans St Augustin, des expressions qui semblent en présenter la formule ; mais le déterminisme de Baïus affecte un esprit tout différent. C'est un esprit dur et sombre, qu'on ne trouve pas dans le doux évêque d'Hippone ; et c'est par cet esprit, non moins que par l'ensemble de ses doctrines, que Baïus figure parmi les grands empoisonneurs de l'humanité. Héritier de Luther, édulcorateur de ses blasphèmes, préparateur du Jansénisme, il entra par le naturalisme de ses principes et le fatalisme de ses enseignements, dans le courant néfaste de la Révolution.

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