Darras tome 32 p.43
§ IV. NOBLE FIN D'UN LABORIEUX PONTIFICAT.
3i. Celui-ci venait de remporter sur eux une victoire signalée. Ils avaient jeté cent mille hommes, divisés en cinq corps, par autant de pachas, dans les plaines de la Transylvanie. C'était la première expédition européenne tentée par Bajazet II, à l'exemple de son illustre père. Cloué sur son lit par les atroces douleurs de la goutte, Matthias s'était néanmoins empressé d'envoyer contre les envahisseurs ses intrépides cohortes, sous les ordres de ses trois plus dignes lieutenants, tous ses anciens compagnons d'armes, le Hongrois Etienne Bathor, Paul Knês le chef des Slaves, et Laxis le Racien. Bathor qui marchait en tête, enveloppé tout à coup par les Osmanlis, se vit dans la nécessité de combattre, sans pouvoir gagner du temps pour attendre ses auxiliaires. Après leur avoir envoyé de rapides messagers pour hâter la jonction, il jure et fait jurer aux siens de mourir plutôt que de fuir ou se rendre. Le combat s'engage avec fureur; mais, au bout d'environ trois heures, les soldats chrétiens, accablés par le nombre, commencent à lâcher pied et semblent au moment de prendre la déroute, malgré les objurgations, les encouragements et les prières de Bathor, quand enfin les deux autres capitaines tombent sur les flancs de l'ennemi. L'action recommence: déconcertés d'abord par le choc imprévu, les Turcs opposent ensuite une terrible résistance ; le sang coule de toutes parts, la mêlée devient horrible. Ils succombent cependant, et bientôt leur déroute est complète ; ils laissent par les chemins plus de cadavres et de blessés que sur le champ de bataille1. Mais les vainqueurs ont cruellement acheté leur triomphe : Knês et Laxis sont restés parmi les morts, avec un nombre considérable des plus vaillants Hongrois, plusieurs appartenant à la maison royale. Bathor survit, couvert de blessures, épuisé de sang, semblable aux héros de l'antiquité. Le roi malade tressaille de bonheur et de regret à la nouvelle de cette splendide victoire. Il en
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1Chômer. Hist. Polon. lib. XXIX.
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instruit aussitôt le "Vicaire de Jésus-Christ, qui se hâte de lui répondre, le félicitant de ses succès, l'exhortant à poursuivre, pour la gloire du nom chrétien, la voie dans laquelle il a lui-même acquis tant de gloire1.
33. Matthias ne demandait pas mieux, et dans le même temps en s’offrait l’occasion la plus favorable. Le prince turc Zizim venait de succomber sous les armes de son frère Bajazel dans l'Asie-Mineure ; il s'était une première fois réfugié près du Soudan d'Egypte. Ayant une seconde fois débarqué sur les côtes de la Cilicie, pour tenter encore le sort des combats, il avait dût se rembarquer aussitôt, pour aller demander asile et secours aux chevaliers de Rhodes. Il espérait engager les princes chrétiens à le rétablir sur le trône, leur promettant en retour d'être à jamais leur fidèle allié, leur laissant même apercevoir la conquête de la Palestine. Ses droits à l'héritage paternel, il les fondait sur cette circonstance, qu'il était né du Sultan quand celui-ci portait déjà le sceptre, tandis que la naissance de Bajazet était d'une date antérieure. Redoutant une nouvelle invasion, mais ne voulant pas trahir son hôte ni compromettre les intérêts de la chrétienté, le pieux et noble d'Aubusson fit secrètement partir Zizim pour la France, où le Turc n'irait pas le chercher3. Il soumit cette détermination au Pape, qui la loua sans restriction, en renouvelant au Grand-Maitre ses exhortations et ses éloges. Sixte ne s'en tint pas là ; il écrivit à Louis XI pour lui recommander de faire garder avec soin dans une maison de l'Ordre, celui qui pouvait entre ses mains devenir un gage de relèvement et de sécurité pour les Eglises orientales 3. Nul n'était mieux que le roi de France en position de sauvegarder, ou même de réaliser un jour ce glorieux avenir. Matthias de Hongrie ne manquait pas de raisons pour prétendre à cette confiance ; on ne crut pas devoir changer de dessein. Il avait du reste en son pouvoir un autre rejeton de la lignée d'Osman, qui, pendant son séjour à Bude, avait embrassé le christianisme, et qui n'abandonnait nullement l'espoir de régner à Cons-
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1 BosFitî. Decad. vi, 4.
2.Sabel. Ewnead. vin, 44.
3Si-sti IV, lib. Brev. pag. 342.
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tantinople. Mais le fait se déclarait encore ici contre le droit; les Turcs garderont à leur tête le descendant d'une branche illégitime, et maintiendront longtemps les conquêtes réalisées par Mahomet II.
36. Moins heureuse était la destinée des Tartares, leurs congénères, qui ne cessaient d attaquer l’Europe par le Nord. La Pologne jouait de ce côté le rôle que la Hongrie remplissait de l'autre. Ce n'était pas non plus sans de pénibles immolations, de périlleuses alternatives. Casimir III, décoré du titre de Vicaire Apostolique, luttait avec énergie pour la civilisation et le christianisme. Une armée de croisés marchait avec lui ; le Pape ordonnait des subsides et prodiguait les trésors spirituels. Là se produisaient également, entre les champions de la même cause, les dissentiments et les rivalités dont nous avons eu le douloureux spectacle. Le grand duc de Russie, Ivan III, avait soumis à son empire l'importante ville de Novogorod; il menaçait d'absorber la Lithuanie tout entière et jusqu'à la Livonie, l'une appartenant au roi de Pologne, l'autre défendue par les chevaliers teutons. Il est vrai que cette marche envahissante avait pour compensation l'attitude d'Ivan à l'égard des Tartares. Après avoir, comme ses derniers prédécesseurs, reconnu leur prépondérance et subi leur suzeraineté dans les immenses provinces qn'il occupait au-delà du Rha, le moderne Volga, il se relevait en face des Barbares et se déclarait indépendant, toujours à l'instigation d'une femme supérieure, cette fille des empereurs latins dont nous avons signalé le mariage avec celui qui se portait pour leur héritier1. Malgré ses tendances essentiellement catholiques et ses persévérants efforts, elle ne parvint pas à déraciner le schisme comme elle avait expulsé la barbarie2. C'est le vice originel de l'établissement russe, dans ses prodigieux développements. De là ses perpétuelles oscillations entre le servilisme et la tyrannie. De là les monstrueuses erreurs qui le travaillent encore et qui finiront par le renverser, s'il ne se retrouve sur sa véritable base. En subalternisant l'élément divin, il le détrempe et le stérilise. Il a beau
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1 Cf. tome XXXI de cette Histoire, passim. s Chôme». HUl. l'olon. ubi supra.
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s'agrandir et s'emparer de l'espace ; le temps lui sera refusé. L'unité, celte indispensable condition, cette suprême loi des existences individuelles ou collectives, ne saurait exister en dehors de la pure vérité. L'antagonisme élémentaire, le schisme radical est partout dans sa constitution. L'homogénéité manque au redoutable colosse : la statue d'or, d'argent, de bronze et de fer, a des pieds d'argile comme celle de Nabuchodonosor.
37. Une autre puissance, celle de Venise, était alors entamée par ce même défaut de cohésion, quand elle semblait néanmoins à l'apogée de sa gloire. Depuis son alliance avec les Turcs, elle méconnaissait l'autorité du Pape, quand l'orgueil ou l'intérêt ne l'engageait pas à devenir son alliée. L'année 1483, dans laquelle nous entrons, la trouvait en pleine résistance. Reine des mers, elle voulait obstinément ajouter Ferrare et le duché tout entier à ses possessions territoriales. Son général San-Severino resserrait chaque jour de plus prèes Hercule d'Esté, qui ne pouvait tarder à succomber. Menacées elles-mêmes par cette inévitable ambition, les autres puissances italiennes s'étaient réunies en congrès dans la ville de Crémone, sous la présidence du cardinal-légat François de Gonzague. A cette réunion avaient pris part Alphonse de Calabre, représentant son père Ferdinand; Ludovic Sforza, prétendu délégué de Galéas-Marie, ce faible duc de Milan dont il absorbait de plus en plus l'autorité ; Laurent Médicis de Florence, Frédéric Gonsague de Mantoue, et le principal intéressé Hercule d'Esté. Là parut aussi le comte Jérôme Riario, ce neveu de Sixte IV qui cherchait à se créer une principauté dans la Haute-Italie ; il sera l'âme et le dissolvant de la ligue, comme il était, depuis la sinistre affaire des Pazzi, le cauchemar de son oncle, dans l'opinion généralement adoptée. On consentait à lui payer une redevance annuelle, en lui confiant les intérêts communs; on l'aiderait même à se faire concéder en fief, à soumettre par les armes Rimini, Faënza, Cervia, Ravenne ; mais on n'entendait pas lui constituer une royauté. La gurre fut donc conduite avec mollesse, et les belligérants n'aspiraient qu'à la paix. Une victoire navale signala néanmoins les débuts de cette campagne et semblait devoir imprimer aux opérations une toute autre activité.
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Les Vénitiens avaient perdu la moitié de leur flotte : ils ne se montrèrent pas découragés. Le désir de réparer cette perte ajoutait un aiguillon à leurs ambitieux desseins. Avec le consentement du Sacré-Collège et l'adhésion des confédérés, le Pape lança contre la république et le doge la sentence d'excommunication, l'un des plus terribles anathèmes que le Vatican ait jamais fulminés 1. Il se hâta de le communiquer aux souverains catholiques, à l'empereur Frédéric, au roi de France, à ceux de Castille et d'Aragon, à celui d'Angleterre, pour les prémunir contre les menées auxquelles les Vénitiens allaient se livrer, selon toute apparence. Ils n'y manquèrent pas, et leur premier soin fut d'appeler à leur aide, en lui promettant leur concours, le prétendant au royaume de Naples, René II duc de Lorraine, petit-fils par sa mère du vieux René d'Anjou. Ce prince n'intervint que d'une manière à peu près illusoire ; rien dans sa démonstration ne répondit à l'idée qu'on avait de ses aspirations et de sa valeur. C'est à la tête d'une brillante escorte, non d'une véritable armée, qu'il parada quelques instants sur le théâtre de la guerre. Il disparut sans avoir rien tenté de sérieux, laissant les Vénitiens à leurs propres ressources 2. Eux ne s'abandonnèrent pas, et nous verrons tout à l'heure le résultat de leurs efforts, ou mieux de leurs intrigues, auprès des chefs momentanément ligués pour tenir en échec la fortune de Venise.
38. Le Lorrain n'aurait eu quelque chance de succès qu'à la condition d'être soutenu par le roi de France, dont il était le parent, et qui lui-même avait un intérêt politique à voir le royaume de Naples retourner à la maison d'Anjou. Mais Louis XI n'était plus en état d'épouser une semblable querelle. Il allait s'affaiblissant de jour en jour. Plongé dans une profonde tristesse, redoutant la mort et n'en pouvant conjurer les approches, il s'était retiré dans son château du Plessis. La science ou l'empirisme n'enrayait pas les progrès de la maladie. C'est en vain que son fameux médecin Jacques Coythier, auquel il prodiguait l'or et parfois les menaces, cherchait à le ranimer, tremblant devant son malade, qui tremblait
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1 Ext. in Archiv. typ. aie. Romae, litt. C, num. 43.
2.Sabel. Ennead. vui. 11.
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devant lui. Ni l'un ni l'autre ne reculaient devant les moyens les plus extraordinaires, ou même les plus extravagants, s'il faut en croire à des insinuations qu'on peut heureusement révoquer en doute. Toujours est-il que les ressources humaines demeuraient frappées d'impuissance. Plus que jamais alors les pensées du roi prirent une autre direction : il invoquait la Sainte Vierge sous tous les titres avec un redoublement de ferveur ; il s'entourait des plus précieuses reliques : rien ne lui coûtait pour se les procurer. Le Pape en envoyait de Rome, au point d'exciter le mécontentement des Romains, et, dans le nombre, le corporal où saint Pierre avait déposé la divine Eucharistie. Cette religion de Louis XI n'était certainement pas exempte de superstition, inutile d'insister lorsque tant d'autres exagèrent ; mais en contester la sincérité, la traiter d'hypocrisie pure, c'est une pure folie, une rage anti-chrétienne. Non content d'implorer les saints du ciel, le monarque tourna des regards suppliants vers ceux de la terre : il voulut avoir à ses côtés, dans sa royale prison, le thaumaturge François de Paule, qui remplissait l'Italie du bruit de sa sainteté, en même temps que de ses miracles. N'espérant pas obtenir directement cette faveur, il s'adresse au Pape, et le Pape enjoint au saint, même sous peine d'excommunication 1, le voyage de France. L'humble religieux part sans hésiter, comme pour un pieux pèlerinage. Il arrive à Tours, il pénètre dans la redoutable enceinte ; en le voyant, Louis tombe à genoux et se prosterne devant ce messager céleste. Ce qu'il demande avant tout, c'est la guérison, c'est la vie : il n'obtiendra pas ce miracle ; le saint est venu pour l'aider à bien mourir. Dès ses premières paroles, il opère un miracle tout autrement grand, celui de la résignation et du sacrifice. Le roi se prépare à la mort comme le dernier des fidèles, lui qui ne pouvait pas auparavant en supporter l'image, en entendre le nom. II se hâte de réparer les torts dont il s'était rendu coupable ; il expie ses égarements et son ambition par son repentir et ses bonnes œuvres ; il restitue, chose plus méritoire que tout renoncement personnel, à
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1 Sixn IV, lib. Brev. pag. 594.
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Ferdinand de Castille la Cerdagne et le Rousillon, au Saint-Siège, les comtés de Valence et de Die, qui malheureusement seront transmis à l'inévitable Jérôme Mario. Le père se retrouve tout entier dans ce solennel retour sur lui-même: il appelle son fils, à peine âgé de treize ans, lui donne les plus touchantes et les plus magnifiques leçons, un programme de gouvernement tout contraire à celui que la légende lui prête1. Il remet cet enfant et le royaume à la haute raison, au ferme caractère de sa digne fille Anne de Beaujeu, recommande aux princes de maintenir la paix et l'union, puis rend le dernier soupir avec plus de calme que n'en faisaient présager ses anciennes terreurs. C'était le 24 août 1483. Nous n'avons pas à juger l'homme et le règne, ayant vu mourir le chrétien. Disons seulement, qu'il laissait le royaume agrandi d'une dizaine de provinces, qu'il constitua l'unité de la monarchie, que la France lui doit l'inamovibilité de la magistrature, l'extension de son commerce et de son industrie, l'établissement des postes, l'introduction de l'imprimerie, la sécurité publique.