Darras tome 20 p. 281
76. Ni le synode de Chelles, ni celui de Saint-Basle, ni les exagérations que l’intérêt personnel si vivement surexcité inspiraient à tant d'illustres personnages mêlés au débat, ne devaient prévaloir contre la justice, le droit et la vérité. Le pape Jean XVI cassa les actes du synode de Chelles, et le légat apostolique Léon revint en France avec ordre de réunir à Mouzon un concile où la question serait définitivement et canoniquement tranchée. Voici la lettre que le légat adressa à ce sujet aux deux rois Hugues et Robert. et Depuis le départ de notre envoyé qui informe votre charité très-chrétienne de la convocation d'un concile à Mouzon pour mettre
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1 Gerbert. Epist. exem, p. 128.
2. Richer. Hùtvrtar., lib. l\, cap. ixxxrx. Patr, Lot, Tom. CXXXVUI, «ol. 161.
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fin en toute régularité et crainte de Dieu aux controverses qui divisent les églises de vos États, on nous a remis, le jour même de la Pentecôte (mai 995), les actes d'un prétendu synode tenu pour la déposition d'Arnulf, ou plutôt un véritable pamphlet rempli d'injures et de blasphèmes contre l'église romaine. Cette lecture me plongea dans une stupéfaction inexprimable. J'eus d'abord la pensée de retourner immédiatement à Rome, et de remettre au seigneur apostolique ce libelle d’apostasie. Mais vous me fîtes presque en même temps donner l'assurance que vous étiez résolus cette fois à procéder canoniquement dans l'examen de cette déplorable affaire, et mon projet n'eut pas de suite. Que votre charité ne s'offense point des sévères paroles que je dois lui adresser. La prophétie de l'apôtre et évangéliste saint Jean vient de s'accomplir parmi vous. « De nombreux anthéchrists ont surgi dans votre église, et dès lors nous savons que la dernière heure est proche. » Qu'est-ce que l'antechrist, sinon celui qui tient un langage contraire à celui du Christ? Or, le Christ, lui qui est la vérité éternelle, a dit que l'église du bienheureux apôtre Pierre est le fondement de toutes les autres. Vos antechrists disent, au contraire, que l'église apostolique est gouvernée par une statue inerte, par une idole semblable à celle des païens. Est-il un seul chrétien qui puisse entendre de sang-froid un pareil blasphème? Quoi ! parce que les vicaires du bienheureux Pierre et ses disciples étudient d'autres maîtres que Platon, Virgile, Térence et tout le troupeau de la philosophie païenne, vous en concluez qu'ils ne sont pas dignes d'êlre promus à l'ordre de portier! Ils en ont menti ceux qui ont tenu ce langage. Pierre, le prince des apôtres, avait une autre littérature et une autre philosophie, ce qui ne l'a pas empêché de deve¬nir le portier du royaume des cieux. Qu'importe d'ailleurs ce qu’ont dit ces pseudo évêques? Leurs injures n'atteignent pas encore celles que les Juifs adressèrent au prince des apôtres quand ils dirent de lui et du collège apostolique ; « Ces hommes sont pleins de vin. » Vous ne rougissez pas de calomnier le pontife romain en l'accusant de vendre à prix d'argent ses sentences. C'est ainsi que par un outrage gratuit, vous attaquez directement la majesté de
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Pierre et de tous ses successeurs. En tout ceci je ne verrais encore qu'une ignorance profonde, jointe à un détestable orgueil. Mais quanti Arnould d'Orléans s'est permis de tenir un langage dont les ariens eux-mêmes auraient eu honte, quand il affiché l'inten¬tion de renverser la constitution donnée par Jésus-Christ même à son Église, que puis-je dire sinon que: « D'une race empoisonnée ne sortent que des fils de contagion. » C'est à Pierre, non à d'autres que Jésus Christ a dit : «Confirme tes frères. » Vouloir renverser le fondement sur lequel le Seigneur a établi l'édifice de l'Église, c'est l’oeuvre même de Satan. Vous parlez de canons, écoutez ce que le pape Gélase opposait d'avance à vos arguties. « Ils nous opposent les canons, mais ils ne savent ce qu'ils disent, car le premier de tous les canons impose le devoir de reconnaître l'autorité doctrinale du saint-siége. » Vous avez dit que les églises d'Orient, d'Afrique, d'Espagne, avaient cesssé de reconnaître l'autorité du pape. C'est faux. En dépit des Sarrasins, maîtres de ces contrées, nous avons vu en ces derniers temps à Rome les députés de l'archevêque d'Alexandrie Théodore, du patriarche Oreste de Jérusalem, venant reconnaître la suprématie du pontife romain. Le clergé et le peuple de Carthage ont envoyé naguères, au temps de Benoît VII, un évêque élu, nommé Jacob, afin qu'il reçût la consécration des mains du pape. II n'est pas jusqu'à ce fils d'Albéric, cet Octavien qui avait pris le nom de Jean XII et dont vous avez relevé les méfaits avec tant de complaisance, qui n'ait lui aussi reçu une députation analogue de la part du clergé de Cordoue. L'église romaine n'a donc jamais cessé d'être en honneur et en vénération dans toutes les provinces de la catholicité. Mais, dites-vous, le seigneur apostolique est un dieu muet qui ne rend pas d'oracles; nous l'avons consulté et il n'a pas daigné nous répondre. Comme s'il n'était pas de notoriété universelle qu'en ces dernières années le pape Jean XVI a subi l'horrible persécution du tyran Crescentius, qui ne lui laissait la liberté de répondre ni à vous ni à d'autres. Mais aussitôt qu'il fut délivré de cette lugubre oppression, le pape nous envoya aussitôt avec tous les pouvoirs apostoliques pour connaître en son nom de cette affaire. En arrivant à
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Aix-la-Chapelle nous apprîmes que vous aviez tenu votre conciliabule maudit. Nous vous écrivîmes aussitôt. A votre tour, vous n'avez pas daigné répondre. Aujourd'hui l'heure de la justice a sonné1. »
77. Chose étrange ! Cette protestation si véhémente du légat abandonné ne souleva ni indignation ni colère à la cour de France. Le libelle qui l'avait provoquée n'était autre que la fameuse collection des actes du concile de Saint-Basle, publiée comme mémoire justificatif par Gerbert. Mais à cette époque Gerbert avait cessé d'être en faveur près des deux rois. Un incident inattendu causa cette disgrâce. Après un premier mariage avec une princesse nommée Suzanne dont il se dégoûta bientôt, Robert s'éprit de la comtesse Berthe, fille de Conrad roi de Bourgogne et veuve d'Eudes comte de Tours et de Chartres ; il voulut l'épouser. Le premier mariage fut cassé, mais Berthe, parente de Robert à un degré prohibé, ne pouvait devenir son épouse légitime. Gerbert consulté par celui-ci n'hésita point à le déclarer. Il espérait avoir assez d'empire sur l'esprit du prince son ancien élève pour le détourner d'un pareil projet, mais la passion ne raisonne pas. Robert, irrité de l'obstacle, rompit avec son ancien maître ; il s'adressa à l'archevêque de Tours, Archambauld, qui se montra plus facile et consentit à bénir solennellement un mariage réprouvé pat l'Eglise. Dans une telle situation, la cour de France avait besoin de ménager le pape qui avait déjà annoncé l'intention d'évoquer cette nouvelle affaire à son tribunal. En lui donnant satisfaction pour le concile de Saint-Basle, on espérait le disposer à l'indulgence sur la question matrimoniale. Gerbert se trouva donc abandonné par les puissants protecteurs sur lesquels il comptait le plus. Il resta seul pour tenir tête à l'orage. Une réaction formidable s'opéra
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1. Gerbert. Opéra, édit. Olleris, p. Î37-244. Cette lettre du légat aux rois Hugues et Robert a été retrouvée par Pertz dans un manuscrit de la biblio¬thèque royale de Bruxelles et publiée pour la première fois par lui au tome III des Monumenta Germaniœ hisiorica. Elle achève de démontrer d'une manière irréfragable l'authenticité du fameux discours de l'évêque d'Orléans au concile de Saint-Basle.
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contre lui dans l'opinion publique. Sa vie même n'était pas en sûreté 1 ; le peuple et le clergé de Reims refusaient d'assister aux offices qu'il célébrait pontificalement ; une pleurésie qui mit ses jours en danger vint s'ajouter à tant de chagrins2. « Sous les coups redoublés qui le frappaient, dit M. Lausser, il tomba dans le plus profond découragement. Cette grande âme que la lutte avait naguère surexaltée fut sans défense contre la défection de ses amis. Quand il vit que tout précipitait le dénouement et que les partisans d'Arnulf allaient partout proclamant leur triomphe comme assuré 3, dans ce grand naufrage de ses affections, « la seule chose qu'il regrettât4,» Gerbert se sentit isolé « au milieu de ces Gaulois si doux en paroles, si amers en réalité 5. » Il reporta ses regards attristés vers la chère communauté d'Aurillac, où il avait passé dans une paix profonde ses premières années, les meilleures de toute sa vie 6. » Il écrivit donc à l'abbé et aux religieux une lettre touchante où il s'excuse d'être resté si longtemps sans correspondre avec eux. «Absorbé, dit-il, par une foule d'embarras et d'affaires soit dans l'exercice de mes fonctions, soit pour l'intérêt de ma cité archiépiscopale, je n'ai pu vous écrire. Je suis en effet métropolitain de Reims. Pendant que je fuyais cette ville pour la cause de Dieu, on m'en fit archevêque par la grâce de Dieu. Mais cette élévation a suscité contre moi l'envie des grands, la haine du peuple, les colères de tous. Venez à mon aide, pères et frères bien-aimés: offrez à Dieu pour votre ancien élève vos prières les plus ardentes. La victoire du disciple fait la gloire du maître. Je vous rends grâces à tous pour les soins que vous avez pris de mon éducation, mais je remercie en particulier le vénérable Raymond ! mon père et mon maître. Si j'ai acquis quelque savoir, c'est à lui après Dieu que j'en
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1. In me unum acerba fremunt, vitamque cum sanguine poscu«£&4<38î$!ert. Epist.
excv, éd. Olteris, p. 130.
2. Latcra pieuresis occupât. (Ibid, Epist, ccxiv, p. 144.)
3. Gerbert. Epist. cev, p. 138.
4. lbi'1. Epist. cxciii, p. 108.
5. Du.ces in ore, amaros in corde, (h'pisi. CLXX, p. 95.)
6 Lausser. Gerbert, p. 272.
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suis redevable. Qu'elle soit donc toujours florissante et prospète votre sainte communauté ! Qu'ils soient heureux ceux que j'y connus et aimai autrefois, s'il en reste encore parmi vous ! Je les reconnaîtrais à peine: leurs traits et leur nom même se sont presque effacés de ma mémoire, non que mon élévation, par un stupide orgueil, me les ait fait oublier, mais la cruauté des barbares qui me persécutent ne me laisse plus être moi-même. Ce que j'ai appris enfant, jeune homme je l'ai oublié ; ce que j'ai ambitionné jeune homme, vieux je le méprise. Tels sont les fruits de cinquante années de travaux ! Voila les joies que procurent les honneurs du monde ! Croyez-en donc mon expérience, la gloire se paye par les plus amères tortures 1. »
18. « Cependant, dit le chroniqueur Richer, tout se préparait pour le concile fixé à Mouzon pour le 2 juin 995. Les rois de France concile avaient répondu au légat apostolique qu'ils y viendraient en personne avec les évêques de France, et qu'ils étaient prêts à accepter la décision qui y serait rendue par lui au nom du pape. De son côté, le légat avait convoqué tous les évêques de Germanie, et l'assemblée promettait d'être par le nombre et le haut rang de ses membres l'une des plus imposantes qui se fût tenue depuis deux siècles dans les Gaules. Déjà Hugues Capet et Robert son fils étaient en marche, lorqu'on vint leur apprendre une nouvelle trahison de l'évèque de Laon, Ascelin. Ce conspirateur incorrigible s'était mis en tête d'essayer une restauration carlovingienne en faveur du jeune Louis, fils de Charles de Lorraine. Au sortir de sa prison d'Orléans, ce prince lui avait été confié par Hugues Capet lui-même, afin de présider à son éducation. Profitant de cette circonstance, Ascelin bâtit tout un roman d'intrigues et de perfidies dans un but d'ambition personnelle. S'il réussissait à faire remonter le jeune prétendant sur le trône de ses aïeux, il ne doutait pas que l'archevêché de Reims ne fût pour lui-même la récompense d'un tel service. Dès lors il réchauffa le zèle des partisans de la dynastie déchue ; il s'assura du concours d'Othon III d'Allemagne. Le plan
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1. Gerbert. Epist. cxax, p. 131.
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consistait à s'emparer des deux rois capétiens durant le concile de Mouzon, et à faire couronner le prince Louis. A peine informé du complot, Hugues Capet suspendit son voyage, fit signifier à tous les évêques des Gaules une défense expresse de se rendre à Mouzon, et envoya sur-le-champ des officiers chargés de sommer l'évêque de Laon de remettre entre leurs mains les clefs de la citadelle et la personne du prince Louis. Ascelin, ignorant que le complot eût été découvert, se montra fort étonné de recevoir des ordres pareils. Il affecta de croire à un malentendu et demanda de surseoir à l'exécution des ordres de Hugues Capet jusqu'à ce qu'il ait eu avec lui une entrevue. Mais les envoyés ne lui laissèrent pas longtemps son illusion. Ils lui détaillèrent jusque dans les moindres particu-larités le complot qu'il venait de tramer. A cette révélation, l'évêque demeura atterré et ne put répondre une seule parole. Un de ses hommes d'armes, un chevalier dont le chroniqueur ne nous donne pas le nom, mais qui n'était pas dans la confidence de cette trame, se leva brusquement et apostropha les envoyés en ces termes : Si quelqu'un d'entre vous ose soutenir la vérité de ces infâmes ca-lomnies. Qu'il se lève. Me voici prêt à lui répondre en combat singulier, qu'il joue sa tête contre la mienne, qu'il mesure ses armes contre mes armes, ses forces contre mes forces !— Généreux chevalier, lui répliqua le comte Landry, vous ignorez entièrement, je le vois, ces abominables intrigues ; mais elles n'en sont pas moins réelles. Calmez-vous donc, apaisez votre colère, et ne vous jetez pas témérairement dans une querelle dont vous ne pourriez plus sortir à votre honneur. Voici le conseil que je crois le plus sage à vous donner. Retirez vous à l'écart avec votre seigneur évêque, et demandez-lui si ce que nous avançons n'est pas l'exacte vérité. — Le chevalier prit donc l'évêque à part et l'interrogea. Ascelin n'osa pas nier ; il s'avoua coupable; ; le chevalier retira son défi. Les officiers de Hugues Capet prirent possession de la citadelle où Ascelin fut enfermé pour la seconde fois et le jeune prince fut remis entre les mains de Hugues Capet1.»
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Richer. Historiar. lib. îV, cap. xcvi-xcvm. Pair. Lat., tom. CXXXVIII, col. 164-165.
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79. Le complot avorté d'Ascelin eut un retentissement énorme. Hugues Capet, soupçonnant les évêques de Germanie d'être de connivence dans le complot, déclara qu'il ne leur reconnaissait pas le droit d'intervenir comme juges dans une question qui regardait exclusivement le royaume de France. Les evêques allemands se le tinrent pour dit, et n'eurent garde de s'exposer à la colère du mo-narque en venant à Mouzon. Tous ceux de France à plus forte raison s'abstinrent, en sorte qu'il ne se trouva au jour fixé pour l'ouverture du synode que quatre évêques Suger de Memmingen, Léodulf de Trêves, Notger de Liège, et Aymon de Verdun. Cette dernière ville relevait encore de l'empire d'Allemagne. Seul de tous les évêques de France, Gerbert, en sa qualité de principal accusé, se présenta devant le légat. Malgré le petit nombre des pères, le synode s'ouvrit dans la basilique de Sainte-Marie mère de Dieu. Un certain nombre d'abbés et de clercs, quelques laïques de distinction, entre autres le comte Godefroy, frère d'Adalbéron, avec ses deux fils, et Ragénaire, vidame de Reims, assistèrent aux séances. « On s'étonne, dit M. Mourin, que le légat ait persisté à faire juger, même en leur absence, les évêques français par leurs voisins de Germanie. C'était contraire à tout esprit de justice et en même temps à toute tradition l. » L'étonnement du moderne écrivain atteste une bonne foi absolue, mais une connaissance plus exacte du droit canonique et de la tradition qu'il invoque fort à contre sens le lui eût épargné. La cause avait été définie par Jean XVI lui même au concile de Saint-Jean de Latran. II n'y avait plus à la juger de nouveau, mais uniquement à la faire recevoir par les parties intéressées. Le légat apostolique ne faisait donc rien d'étrange en ouvrant à Mouzon un synode que des circonstances indépendantes de sa volonté avaient rendu si peu nombreux. « L'évêque de Verdun, qui savait la langue gauloise, dit Richer, remplit les fonctions de promoteur. Il prit la parole en ces termes : Le seigneur pape apostolique, informé de la situation de l'église de Reims privée contre tout droit de son pasteur légitime et livrée à
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1.Mourin. Comtes dt Paris^479
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une intrusion nous a une première fois convoqués à Aix-la-Chapelle et une seconde fois à Rome 1, afin de réparer par son autorité les fautes commises contre les règles ecclésiastiques. Toujours rete¬nus jusqu'ici par une série non interrompue de difficultés nouvelles, il nous a été impossible de répondre à cet appel réitéré. Aujourd'hui, après tant d'avertissements inutiles, il a délégué le seigneur abbé Léon comme son légat, afin de tenir sa place et de nous communiquer ses ordres. Il lui a confié un rescrit pontifical où sa volonté est exprimée, et dont il va être donné lecture 2. » — Richer n'a malheureusement pas cru devoir reproduire cette lettre de Jean XVI. Nous savons seulement qu'elle était munie d'un sceau de plomb et qu'elle commençait en ces termes : « Jean évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les archevêques des Gaules, salut et bénédiction apostolique 3. » Le chroniqueur ne dissimule pas que cette encyclique n'étant pas de son goût, il s'est évité la peine de la transcrire 4. »
80. « Mais, ajoute-t-il, après cette lecture Gerbert se leva et lut au concile un discours écrit en entier de sa main et que je me de fais une joie d'offrir dans toute son étendue au lecteur. « Il est enfin venu, dit-il, révérendissimes pères, ce jour tant désiré pour moi, depuis l'instant où, cédant aux sollicitations des évêques mes frères j'assumai sur ma tête le fardeau d'un pontificat si plein de périls. Le salut de tout un peuple qui allait périr, la considération de votre autorité, triomphèrent de mes répugnances. Je me rappelais votre bienveillance passée, et ce souvenir m'encourageait dans ma laborieuse tâche, lorsque tout à coup un revirement subit se produisit dans l'opinion, j'appris par la rumeur publique que j'avais perdu votre confiance et qu'on me reprochait comme un crime ce qui en d'autre temps avait été regardé de ma part comme un acte de dévouement et de vertu. Qu'ai-je fait cependant et
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1 Ce détail omis par Richer, se trouve dans les actes incomplets du concile de Mouzon. (Gerbert. Opéra, édit OHeris, p, 245.)
2. Richer. Histor., lib. IV, cap. c, col, 166. 3.Concihum Mosomense, loc. citât.
3. 4. Richer, loc. cit.
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quelle fut ma conduite? Adalbéron, en mourant, me désigna à mon insu pour son successeur ; les grands et le peuple de Reims ratifièrent ce choix et me demandèrent pour évêque. Mais des simoniaques, craignant sans doute de trouver en moi un homme trop dévoué au siège de saint Pierre, in Petri soliditate me stantem invenientes, me firent écarter, et promurent Arnulf. J'aurais dû peut-être refuser mes services à ce nouveau métropolitain. Mais le bienheureux Adalbéron, mon père, m'avait fait jurer de rester tant que je le pourrais attaché à l'église de Reims. Je servis donc Arnulf très loyalement jusqu'au jour où, convaincu de sa trahison, il me fallut l'abandonner. Sa trahison devint bientôt en effet le scandale du royaume et des honnêtes gens. Il fut déposé à la fois par l'autorité du prince et par celle des évêques comme parjure, séditieux et rebelle. Je n'avais trempé dans aucun de ses crimes. On me força de monter sur le siège archiépiscopal. Je prévoyais tout ce qui en résulterait pour moi de calamités ; je résistai longtemps et ne cédai enfin que pour rendre quelque tranquillité à un peuple désolé, à une église bouleversée par tant d'orages. Si c'est un crime, je l'ai commis. Quant à ma représenter comme un envahisseur qui se serait à main armée emparé d'une métropole, qu'on me dise, à moi étranger, pauvre et inconnu, où étaient mes soldats, mes affidés, mes complices ! Mais, objectera-t-on peut-être, cette affaire capitale était manifestement une cause majeure ; par conséquent elle relevait du saint-siége. Pourquoi ne fut-il pas consulté ? Est-ce par ignorance ou par préméditation ? Certes, je le dis hautement, le saint-siége devait être consulté. J'ajoute qu'il le fut. Mais on attendit en vain durant dix-huit mois sa réponse; et l'on passa outre. Toutefois, par respect pour le siège apostolique, la sentence prononcée contre Arnulf fut à dessein mitigée. Après son
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1. Pet decem et octo menses exspectata senlentia. Cette parole de Gerbert est en contradiction avec les actes du concile de Saint- Basle, qui ne faisaient remonter qu'à onze mois la date de la lettre adressée par Hugues Capot à Jean XVI. Or, cette lettre était, comme on le sait, l'unique document sur lequel Gerbert et ses partisans s'appuyaient pour soutenir que l'affaire d'Araulf avait été canoniquement déférée au tribunal du souverain pontife.
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aveu spontané, il était impossible de le déclarer innocent. Si en tout cela il s'est fait quelque chose de contraire aux lois canoniques, ce n'est point par un esprit de révolte contre le saint-siége mais pour se plier aux nécessités de notre malheureux temps. En ce qui me concerne, révérendissimes pères, c'est pour sauver tout un peuple en détresse que j'ai affronté tant de périls et la mort même. J'ai vu de près les fureurs populaires, la multitude ameutée par la faim pillant à main armée les magasins et les comptoirs des marchands, au dehors le glaive de l'ennemi, au dedans les terreurs enfantées par les discordes civiles, des jours sans repos, des nuits sans sommeil. Votre autorité seule peut mettre un terme à tant de malheurs; elle seule est assez puissante pour relever de ses ruines l'église de Reims, que dis-je? l'église des Gaules tout entière, plongée dans une désolation voisine de la mort. Nous attendons ce bienfait de la miséricorde divine, à laquelle s'adressent toutes nos prières et tous nos vœux 1.»