La Cité de Dieu 71

tome 24 p. 371


CHAPITRE V.

 

Des paroles prophétiques adressées au grand‑prêtre, Héli, par un homme de Dieu, par lesquelles était signifiée l'abolition du sacerdoce d'Aaron.

 

1. Mais cet événement fut annoncé, en termes plus clairs, au grand‑prêtre Héli lui‑même, par un homme de Dieu, dont l'Écriture ne dit point le nom, mais que sa mission doit faire connaître, sans aucun doute, pour un prophète. Car le texte sacré s'exprime ainsi : « Un homme de Dieu vint trouver Héli et lui dit : Voici ce que dit le Seigneur : Je me suis fait connaître par révélation à la maison de ton père, lorsque vous étiez tous en Égypte sous la servitude de Pharaon, et j'ai choisi cette maison de ton père parmi les plus considérables dIsraël, pour exercer mon sacerdoce, pour monter à mon autel, m'offrir de l'encens et porter l'Ephod, et j'ai donné à la maison de ton père, pour sa nourriture, tout ce qui m'était offert en sacrifice par les enfants d'Israël. Pourquoi as‑tu donc regardé avec dédain mon encens et mes sacrifices, et pourquoi as‑tu accordé plus d'honneur à tes enfants qu'à moi, en leur permettant de bénir les prémices de tous les sacrifices d'Israël en ma

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 présence. A cause de cela, voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël : J'avais dit: ta maison et la maison de ton père passeront à jamais devant moi. Et maintenant, je dis : Il n'en sera point ainsi, je glorifierai ceux qui me glorifient, et celui qui me méprise sera méprisé. Voici venir les jours où j'exterminerai ta race et la race de la maison de ton père, et il n'y aura plus jamais de vieillard de ton sang dans ma maison; je chasserai l'homme de ta race de mon sanctuaire; ses yeux s'obscurciront et son âme l'abandonnera, et tout ce qui restera de ta maison tombera sous l'épée des guerriers. Et pour signe de ces événements, je te donne ce qui arrivera à tes deux fils, Ophni et Phinées, qui mourront tous deux le même jour. Alors je me susciterai un prêtre fidèle qui agira selon mon cœur et selon mon âme; je lui donnerai une maison fidèle, et elle passera à jamais devant mon Christ. Et quiconque restera de ta maison, viendra lui faire hommage avec une petite pièce d'argent et dira : Accordez‑moi seulement une part de votre sacerdoce, afin que je puisse manger du pain. (1. Rois, 11, 27, etc.)

 

2. On ne peut dire que cette prophétie, où se trouve si clairement annoncé le changement de l'ancien ordre sacerdotal, ait été accomplie dans la personne de Samuel. Car, bien que Samuel fût de la tribu choisie par le Seigneur, pour le service de l'autel; il n'était cependant pas du nombre des enfants d'Aaron, dont la race était destinée au sacerdoce; et, par conséquent, ce récit voile un changement analogue qui devait avoir lieu en Jésus‑Christ. En effet, la prophétie se rapportait directement à l'Ancien‑Testament, et figurativement au Nouveau, quant à la translation du sacerdoce, non quant aux paroles, c'est-à‑dire qu'il y avait une figure dans cette translation annoncée de vive voix par le Prophète au prêtre Héli. Car, il y eut encore des prêtres de la race d'Aaron, ainsi Sadoch et Abiathar, sous le règne de David (11. Rois, xv), et même plusieurs autres dans la suite des temps, jusqu'à ce que fut réalisé en Jésus‑Christ, le changement de sacerdoce qui avait été prédit si longtemps auparavant. Mais, à cette heure, quel est le fidèle qui, avec l'œil de la foi, ne voit l'accomplissement de ces prédictions? En effet, les Juifs n'ont plus, ni tabernacle, ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni même de prêtre qui, selon l'ordre de la loi divine, descende de la race d'Aaron. Et c'est bien ce qu'annoncent ici ces paroles du Prophète « Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: J'avais dit : Ta maison et la maison de ton père passeront à jamais devant moi. Et maintenant, je dis : Il n'en sera point ainsi, je glorifierai ceux qui me glorifient, et celui qui me méprise sera méprise. » Car, par la maison de son père, il n'entend pas parler de son père immédiat,

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mais d'Aaron qui, le premier, fut établi prêtre et de la race duquel les autres devaient descendre; les paroles précédentes le prouvent : « Je me suis fait connaitre à la maison de ton père, lorsque vous étiez tous en Égypte sous la servitude de Pharaon; et j'ai choisi cette maison de ton père parmi les plus considérables d'Israël, pour exercer mon sacerdoce. » Quel est celui de ses pères, pendant la servitude d'Égypte qui, après la délivrance, fut choisi pour exercer le sacerdoce, sinon Aaron? C'est donc de sa race qu'il est prédit ici qu'il n'y aura plus de prêtre, et nous voyons à présent l'accomplissement de cet oracle. Que notre foi y fasse attention ! la réalité est présente, nous la voyons, nous la tenons, elle saute aux yeux de ceux qui ne voudraient pas voir. « Voici, » dit‑il, « voici venir les jours où j'exterminerai ta race, et la race de la maison de ton père, et il n'y aura plus jamais de vieillard de ton sang dans ma maison; je chasserai l'homme de ta race de mon autel, ses yeux s'obscurciront, et son âme l'abandonnera.» Les jours annoncés sont déjà venus. Il n'y a plus de prêtres selon l'ordre d'Aaron; et quiconque reste de cette race, en voyant le sacrifice des Chrétiens si efficace dans tout le monde, et l'honneur insigne dont il est dépouillé lui‑même, sent ses yeux s'obscurcir et son âme jalouse sécher de dépit.

 

3. Mais c'est directement à la maison d'Héli que sont adressées les paroles suivantes : « Et tout ce qui restera de ta maison, tombera sous le glaive des guerriers. Et je te donne pour signe de ces événements, ce qui arrivera à tes deux fils, Ophni et Phinées, qui mourront tous deux en un même jour. » Le même signe donc qui marquait l'abolition du sacerdoce dans la maison d'Héli, annonçait aussi la réprobation du sacerdoce de la maison d'Aaron. Car la mort des enfants du grand‑prêtre ne figurait la mort d'aucun homme, mais la perte du sacerdoce pour les enfants d'Aaron. Ce qui suit, se rapporte au Pontife dont Samuel devint la figure, en succédant à Héli, et, par conséquent, doit s'entendre de Jésus‑Christ, le véritable prêtre du Testament Nouveau: « Je me susciterai un prêtre fidèle qui agira selon mon cœur et selon mon âme, et je lui donnerai une maison fidèle. » Cette maison, c'est la céleste et éternelle Jérusalem, « Et elle passera à jamais devant mon Christ; » c'est‑à‑dire elle sera éternellement en communication avec lui, comme

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il a été dit plus haut de la maison d'Aaron : «J'avais dit : Ta maison et la maison de ton père passeront à jamais devant moi. » Car, ces paroles : « passera devant mon Christ, » doivent certainement s'entendre de la maison elle-même et non de ce pontife qui est le Christ lui‑même, médiateur et Sauveur. Sa maison donc, passera devant mon Christ. On peut aussi les entendre du passage de la mort à la vie, pendant tout le temps de cette vie mortelle qui durera jusqu'à la fin de ce monde. Quant à ces autres paroles de Dieu : « qui agira selon mon cœur et selon mon âme; » cela ne veut pas dire que Dieu ait une âme, lui le créateur de l'âme, mais ce sont là des expressions figurées, comme quand l'Écriture donne à Dieu des mains, des pieds et d'autres membres corporels. Et, pour qu'on ne s'imagine pas que l'homme a été créé à l'image de Dieu, selon la chair, elle lui donne aussi des ailes, tandis que l'homme n'en a point. « Mettez‑moi, dit‑elle, à l'ombre de vos ailes pour me protéger : » (Ps. xvi, 8) afin de faire comprendre aux hommes, qu'en tout ce qui a rapport à cette ineffable nature, elle ne se sert pas de termes propres, mais d'expressions métaphoriques.

 

4. Ce qui suit encore? «Et quiconque restera de ta maison, viendra lui faire hommage, » ne s'applique pas à la maison d'Héli, mais à celle d'Aaron, dont il est resté des descendants jusqu'à l'avénement de Jésus‑Christ, et dont la race subsiste encore à présent. Car, au sujet de la maison d'Héli, il avait été dit précédemment : « Et tout ce qui restera de ta maison périra sous le glaive des guerriers. » Comment donc a‑t‑on pu dire ici : « Et quiconque restera de ta maison viendra lui faire hommage, » s'il est vrai que personne n'a été épargné par le glaive vengeur, à moins qu'il ne s'agisse point de cette famille, mais de toute la race sacerdotale, selon l'ordre d'Aaron? Et, s'il est de ces restes prédestinés, dont un autre prophète a dit : « Les restes seront sauvés, » (Is. x, 22) et dont l'Apôtre dit : «Ainsi donc, même en ces temps, les restes seront sauvés par l'élection de la grâce; » (Rom. xi, 5) car, c'est bien de ces restes dont on parle ici : « Quiconque restera de ta maison; » ils croient certainement au Christ, comme au temps des Apôtres, plusieurs de cette nation crurent en lui, et il en est encore à présent qui, bien qu'en petit nombre, ont embrassé sa foi. Ainsi s'accomplit encore ce que l'homme de Dieu annonce en ajoutant : « il viendra lui faire hommage avec une petite pièce d'ar-

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gent, » et faire hommage à qui? au souverain prêtre qui est également Dieu. Car, au temps du sacerdoce, selon l'ordre d'Aaron, les Juifs ne venaient ni au temple, ni à l'autel de Dieu, pour rendre hommage au prêtre. Mais, que signifie cette petite pièce d'argent, sinon la concision de la parole de la foi, dont l'Apôtre dit en rappelant le Prophète : « Le Seigneur fera entendre sur la terre une parole parfaite et abrégée? » (Rom. ix, 28. Is. x, 23.) Or, l'argent signifie la parole de Dieu, le psalmiste l'atteste en s'écriant : « La parole de Dieu est pure, c'est de l'argent qui a subi l'épreuve du feu. (Ps. xi, 7.)

 

5. Et que dit celui qui vient rendre hommage au prêtre de Dieu et au Prêtre‑Dieu? « Accordez‑moi seulement une part dans votre sacerdoce, afin que je puisse manger du pain. » Je ne veux pas la place d'honneur de mes pères, l'honneur n'est plus là; permettez‑moi seulement de prendre part à votre sacerdoce. « Car, par choix, j'ai préféré l'abjection dans la maison deDieu: »(Ps.Lxxxiii,ll) Ce à quoi j'aspire, c'est à être un membre de votre sacerdoce, quelque petit quelque misérable que je sois. Ici, le sacerdoce, c'est le peuple lui‑même, dont le Pontife est le médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus, Dieu‑Homme. Ce peuple, l'apôtre saint Pierre l'appelle : « peuple saint , sacerdoce royal. » (I.Pierre, II, 9.) Quelques‑uns, il est vrai, ont traduit « de votre sacrifice » et non « de votre sacerdoce, » mais c'est toujours la même signification, ces paroles désignent aussi le peuple chrétien. Et c'est pour cela que l'apôtre saint Paul dit : « Nous ne formons tous qu'un seul Pain et un seul corps. » (I. Cor. x, 17.) Les paroles qu'ajoute le Prophète, expriment noblement le genre même du sacrifice, « afin que je puisse manger du pain, » car c'est de ce pain que le Souverain‑Prêtre lui‑même dit : «Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. » (Jean, vi, 52.) Tel est le sacrifice, non plus selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de Melchisédech : que le lecteur s'applique à comprendre. Ainsi, cette confession est tout à la fois courte, humble et salutaire : « accordez-moi seulement une part de votre sacerdoce, afin que je puisse manger du pain; » c'est là la petite pièce d'argent, car, elle est brève aussi, la parole de Dieu au cœur du fidèle qu'il habite. Et, comme précédemment, il atteste qu'il avait donné pour nourriture à la maison d'Aaron, les victimes de l'ancien Testament : « J'ai donné, dit‑il, à la maison de ton père, pour sa nourriture, tout ce qui a été offert en sacrifice par les enfants d'Israel, » car les sacrifices des Juifs consistaient en victimes immolées: ainsi, il dit ici: « afin que je puisse manger du pain, » le pain

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étant la matière du sacrifice des Chrétiens dans le nouveau Testament.

 

CHAPITRE VI.

 

Le sacerdoce et le royaume des Juifs ayant été abolis, malgré les paroles qui en annonçaient la permanence, figuraient un autre sacerdoce et un autre royaume qui devaient durer éternellement.

 

4. Mais, si ces prédictions apparaissent à présent avec la plus évidente clarté, elles étaient alors enveloppées de si profonds mystères, qu'on aurait quelque droit de s'étonner et de dire : Comment pouvons‑nous avoir confiance dans l'accomplissement futur de ce que les saintes Écritures ont prédit, si ce divin oracle : « Ta maison et la maison de ton père passeront à jamais devant moi, » ne s'est point réalisé? Car nous voyons que ce sacerdoce a été changé, et qu'il n'est plus permis d'espérer l'accomplissement de la promesse faite à cette maison, puisqu'à ce sacerdoce en a succédé un autre, auquel l'éternelle promesse parait s'appliquer davantage. Celui qui s'exprime ainsi, n'a pas encore compris, ou il oublie, que le sacerdoce, même selon l'ordre d'Aaron, n'avait été établi que comme une figure du sacerdoce futur et éternel : aussi, quand cette éternité lui fut promise, cette promesse ne regardait pas ce sacerdoce, qui n'était qu'ombre et figure, mais celui qu'il servait à voiler et à figurer. Et, dans la crainte qu'on ne pensât que cette ombre était la réalité, le changement dût être annoncé par la voie de la prophétie.

 

2. Il en est de même du royaume de Saül réprouvé et rejeté; ce royaume n'était qu'une ombre de celui qui devait subsister à jamais. En effet, le sacre de ce prince, par l'onction, d'où lui vient le nom de Christ, doit être regardé comme un grand mystère. David, lui‑même, avait une telle vénération pour l'oint du Seigneur, qu'il fut très‑effrayé et qu'il se frappa la poitrine quand, caché dans une caverne obscure où pénétra Saül pour satisfaire un besoin de la nature, il se permit de couper secrètement par derrière, le bout de sa robe. Et cependant, il voulait seulement lui faire voir par là, comment il l'avait épargné, lorsqu'il pouvait se défaire de lui; et ainsi ôter de son esprit soupçonnenx, l'idée qu'il était son ennemi, et l'empêcher de le poursuivre avec tant de haine. Pour avoir à peine effleuré le vêtement de ce prince, il craignit de s'être rendu coupable de la profanation d'un grand mystère, en la per-

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sonne de Saül. Car l'Écriture s'exprime ainsi, à ce sujet : « Et David se frappa la poitrine, parce qu'il avait enlevé un peu de la robe de Saül. » (I. Rois, xxiv, 6.) Et, comme ses compagnons lui conseillaient de le tuer, puisque Dieu le livrait entre ses mains : « À Dieu ne plaise, » dit‑il, « que j'agisse ainsi vis‑à‑vis de mon Seigneur, le Christ du Seigneur, et que je porte la main sur lui, car celui‑ci est le Christ du Seigneur. » (Ibidem. 7.) Il rendait à l'ombre de la réalité future ce témoignage de profond respect, non à cause de la figure en elle-même, mais à cause de celui qu'elle annonçait d'avance. Aussi, ces paroles de Samuel à Saül : « Parce que vous n'aurez pas observé le commandement dont le Seigneur m'avait chargé pour vous, le royaume que le Seigneur vous avait destiné pour régner à jamais sur Israël, ce royaume, qui est le vôtre à présent, ne vous restera point, et le Seigneur cherchera un homme selon son coeur; et le Seigneur lui confiera le gouvernement de son peuple, parce que vous n'avez pas observé l'ordre que le Seigneur vous a donné. » (I. Rois, xiii, 13, etc.) Ces paroles ne doivent pas s'entendre comme si Dieu avait promis à Saül de le faire régner éternellement, et qu'il ne voulût plus ensuite tenir sa promesse, à cause des péchés de ce prince, car Dieu savait bien qu'il pécherait, mais il avait établi son royaume pour être la figure d'un autre qui devait durer à jamais. C'est pourquoi le Prophète ajoute : « Ce royaume qui est le vôtre à présent, ne vous restera point. » Il n'est donc resté et il ne restera que ce qui était figuré par le royaume de Saül; pour lui, il ne restera point, parce qu'il ne devait pas régner toujours, ni par lui-même, ni même par ses descendants qui, du moins, auraient pu faire voir, dans une succession non interrompue, l'accomplissement de cette parole : à jamais. « Et le Seigneur, » dit Samuel, « cherchera un homme; » soit David, soit le médiateur même du nouveau Testament, qui était figuré par le Chrême, dont on se servit aussi pour sacrer David et les autres rois de sa race. Or, Dieu ne cherchera pas un homme, comme s'il ne savait où il est; mais il fait parler à un homme le langage vulgaire, dont il se sert pour nous chercher. Car nous étions dès lors si bien connus, non‑seulement de Dieu le Père, mais même de son Fils unique, qui est venu chercher ce qui était perdu, (Luc, xix, 10) qu'il nous avait choisis pour être ses élus, avant la création du monde. (Ephés. 1, 4, etc.) Il a donc dit : « Il cherchera pour lui, » en ce sens: qu'il aura à lui. C'est pourquoi la langue latine donne à ce verbe une préposition, et ainsi se forme le mot acquérir, dont la signification est assez claire. Toutefois, même sans préposition,

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le verbe chercher (Quœrere) se prend pour acquérir; et c'est pour cela que le lucre est aussi appelé gain. (Quœstus.)

 

CHAPITRE VII.

 

De la division du royaume d'Israël : elle figurait davance la séparation éternelle qui devait exister entre les Israélites spirituels et les Israélites charnels.

 

1. Saül désobéit de nouveau à Dieu, et Samuel vint encore lui porter cette parole du Seigneur : « Parce que vous avez méprise les ordres du Seigneur, le Seigneur vous a rejeté et vous ne serez plus roi d'Israël. » (l. Rois, xv, 23.) Et comme Saül, avouant son péché, implorait son pardon et suppliait Samuel de venir avec lui pour apaiser le Seigneur : « Je n'irai point avec vous; » dit encore le Prophète, «parce que vous avez méprisé les ordres du Seigneur, le Seigneur vous rejettera aussi, et vous ne serez plus roi d'Israël. Et Samuel lui tourna le dos pour s'en aller; et Saül le retint par la frange de son vêtement qu'il déchira. Alors Samuel lui dit : Le Seigneur a arraché aujourd'hui de vos mains le royaume d'Israël, et il le donnera à un de vos proches qui est bon au-dessus de vous et le royaume d'Israël sera divisé en deux; il n'aura ni changement, ni repentir; car Dieu ne ressemble pas à l'homme pour se repentir, ni pour faire des menaces et ne point les exécuter. » (Ibidem. 26, etc.) Celui auquel s'adressaient ces paroles: « Le Seigneur vous méprisera et vous ne serez plus roi d'Israël : et le Seigneur a arraché aujourd'hui de vos mains le royaume d'Israël,» régna quarante ans sur Israël, c'est‑à‑dire autant de temps que David lui‑même. Il entendit cet oracle dès les premiers temps de son règne, et c'était pour nous faire comprendre que nul de sa race ne devait régner, et aussi pour nous faire jeter les yeux sur la famille de David, de qui est né, selon la chair, le médiateur de Dieu et des hommes, le Christ, Jésus, l'Homme‑Dieu.

 

2. Or, l'Écriture, dans la plupart des textes latins, porte : « Le Seigneur a arraché le royaume d'Israël de vos mains, » tandis que nous avons traduit selon le texte grec: « Le Seigneur a arraché de vos mains votre puissance sur Israël, » afin que l'on comprenne la liaison qui existe entre Saül et Israël. Ce prince représentait donc figurativement le peuple d'Israël qui devait perdre la royauté, lorsque Notre‑Seigneur Jésus-Christ, par le Nouveau‑Testament, régnerait, non selon la chair, mais selon l'esprit. Quant à ces paroles: « Et il le donnera à un de vos proches, )) elles se rapportent à la parenté char-

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nelle, car le Christ est né d'Israël, selon la chair, aussi bien que Saül. Les paroles suivantes : « qui est bon au‑dessus de vous, » pourraient se rendre par « meilleur que vous, » car plusieurs les ont ainsi traduites, mais il faut mieux dire: « bon au‑dessus de vous, » afin que celui qui est bon, soit précisément au‑dessus de vous, selon le sens de cette autre parole prophétique : « Jusqu'à ce que je place tous vos ennemis sous vos pieds. » (Ps. cix, 1.) De ce nombre est Israël, persécuteur du Christ qui l'a dépouillé de son royaume. Cependant, il y avait parmi les Juifs, un autre Israël, qui n'avait aucune malice, (Jean, 1, 47) et qui était comme un froment caché sous ces pailles. C'est de lui que sont sortis les Apôtres, et tant de martyrs, dont saint Etienne est le chef; de lui encore se sont formées toutes ces églises dont parle l'apôtre saint Paul, quand il rapporte qu'elles bénissaient Dieu de sa conversion. (Gal. 1, 2124.)

 

3. De même, ce qui suit : « Et Israël sera divisé en deux, »doit s'entendre indubitablement d'Israël ennemi du Christ, et d'Israël fidèle au Christ; d'Israël descendant de la servante, et d'Israël, comme postérité de la femme libre. Car ces deux races étaient primitivement ensemble, lorsqu'Abraham était encore attaché à la servante et jusqu'à ce que la stérile devenue féconde par la grâce du Christ, se fût écriée : « Chassez la servante et son fils. ) (Gen. XXI, 10.) C'est, il est vrai, à cause, du péché de Salomon que, sous le règne de son fils Roboam, Israël fut divisé en deux royaumes (111. Rois, xii), et qu'il est resté en cet état, ayant ses rois particuliers, jusqu'à ce que la nation tout eutière eût subi une immence défaite et fût emmenée captive par les Chaldéens. Mais en quoi ces événements se rapportaient‑ils à Saül? Et s'il y avait pareille menace a faire, ne devait‑elle pas plutôt être faite à David, dont Salomon était le fils? De plus, même à présent la nation juive n'est pas divisée, mais elle est dispersée par toute la terre et ses membres restent unis par les liens de la même erreur. Or, cette division dont Dieu menace ce royaume et ce peuple dans la personne de Saül qui les représentait figurativement, a un caractère éternel et immuable, comme l'indiquent les paroles suivantes : « Il ne changera, il ne se repentira point, car Dieu ne ressemble pas à l'homme pour se repentir, ni pour faire des menaces et ne point les exécuter; » c'est‑à‑dire l'homme menace et n'exécute pas, mais il n'en est pas ainsi de Dieu qui ne se repent pas comme l'homme. Et quand l'Écriture, dit qu'il se repent, elle indique que les choses sont changées, tandis que la prescience divine qui savait ce changement, demeure immuable. Aussi quand

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elle annonce qu'il ne se repentira point, cela veut dire que rien ne changera.

 

4. Ainsi, nous voyons par ces paroles que l'arrêt du ciel touchant la division du peuple d'Israël est perpétuel et irrévocable. Car tous ceux qui sont sortis ou sortiront d'Israël, pour venir au Christ, ne faisaient pas partie de la race des persécuteurs, selon la prescience de Dieu, bien qu'ils fussent de ce nombre selon la nature humaine qui est unique et homogène. Aussi tous les Israélites unis au Christ et persévérant dans sa foi, ne feront jamais partie de la société de ceux qui veulent rester ses ennemis jusqu'à la fin des temps, mais demeureront toujours dans cette division annoncée ici. Car l'Ancien Testament donné sur le mont Sina et qui engendre des esclaves (Gal. iv, 211), ne sert qu'à rendre témoignage au nouveau. Et tant que les Juifs liront Moïse, ils auront un voile sur leurs cœurs; mais dès que l'un d'eux passera au Christ, ce voile sera enlevé. (11. Cor. 111, 15 et 16.) Car alors, on change d'intention, on passe de l'ancienne à la nouvelle, en sorte qu'il n'y a déjà plus d'aspirations vers les joies charnelles, mais on recherche la félicité spirituelle. C'est pour cela que Samuel, ce grand prophète, avant de sacrer roi Saül, réclama en faveur d'Israël le secours du Seigneur qui exauca sa prière; et au moment où il offrait un holocauste, les ennemis s'étant approchés pour combattre le peuple de Dieu, le Seigneur fit entendre son tonnerre et jeta la confusion dans leurs rangs; ils reçurent donc un échec en face d'Israël et furent vaincus : alors Samuel prenant une pierre, la plaça entre les deux Massephat, la nouvelle et l'ancienne, et il lui donna le nom d'Abenneger, mot qui veut dire : « la pierre du secours; » et il dit : « Le Seigneur est venu à notre secours jusqu'ici. » (I. Rois, vii, 12.) Or, Massephat signifie intention. Cette pierre du secours est la médiation du Sauveur; c'est par lui qu'il faut passer de l'ancienne Massephat à la nouvelle, c'est‑à‑dire de l’intention qui faisait espérer la béatitude fausse et charnelle dans le royaume de la chair, à l'intention qui donne l'espérance d'arriver, par le moyen du Nouveau Testament, à la béatitude véritable et spirituelle dans le royaume des cieux : et comme il ne saurait y avoir rien de meilleur pour nous, c'est jusque‑là que Dieu nous accorde son secours.

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