Denis l’Aréopagite 8

Darras tome 6 p. 466

 

   11. Domitien venait de se ménager un triomphe sans combat, en achetant honteusement la paix du roi des Daces; ce qui ne l'empêcha pas d'ajouter à son titre de dieu, celui de Dacique. Les poètes chantèrent à l'envi ses exploits et accueillirent son retour à Rome par de honteuses adulations : « Il nous est rendu ce dieu, disaient-ils. C'est lui que Jupiter a voulu se substituer pour notre bonheur, dans l'empire du monde 3. — Nous savons maintenant, s'écriait Martial, que notre dieu peut quand il lui plaît échanger les lauriers des Muses, contre ceux des combats4.» On pourrait croire, à ce dernier éloge, que Domitien se mêlait de littérature à ses heures perdues. C'eût été un nouveau trait de ressemblance avec Néron ; mais le commerce de Domitien avec les Muses s'était borné à l'établissement des jeux quinquennaux, dits capitolins, pour des concours de musique, de courses de chars et d'exercices gymniques. « Un édit du Seigneur et Dieu, » selon l'expression de

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1.  Revue archéologique, avril 1863. — 2. Martigny, DicL des antiq. chré*^ arÊ. Croix.

 

3.                     .En hic est Deus, hunejubet beatis

 

Pro se Juppiter imperare terris.

 

(Statius, Sylvar., lib. IV.)

 

4.                 Edictum Domini J)eique nostrL

 

Passe Deum relus pariter musisque vacare Scimus.....

(Martial., liî>. VIII, epigr. ultiœ.)

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p467 CHAP.   VJI.   — PONTIFICAT DE  SAINT ANACLET.              

 

Martial, avait ordonné qne les années se compteraient à l'avenir par les fastes capitolins, qu'il voulait substituer aux olympiades des Grecs. La nouvelle ère devait porter le nom d'Agonale 1; Domitien ne réussit point à lui assurer le privilège de la durée; elle tomba promptement en désuétude. Il échoua de même dans sa prétention de se faire passer pour fils de Minerve. Philostrate qui nous a transmis ce détail, dans son roman d'Apollonius de Tyane, le fait suivre d'une réflexion satyrique attribuée à son héros : «Vous pensiez sans doute que la vierge Minerve ne saurait avoir d'enfant; c'est une erreur. Il paraît que la chaste déesse donna autrefois le jour à un monstre qui dévorait les Athéniens 2. » L'imposteur de Tyane vivait encore ; il était à Éphèse, combattant sans doute l'influence de l'apôtre saint Jean dans cette cité, comme jadis il avait combattu celle de saint Paul. Le décret de proscription, lancé par Domitien contre les philosophes d'Italie, ne semblait pas devoir l'atteindre. Mais, s'il faut en croire Philostrate, Apollonius eut le courage d'entrer en lutte ouverte contre la tyrannie de Domitien. Il entretenait des relations avec Nerva, Orphitus et Rufus, qui venaient d'être accusés de conspiration et exilés. Cette nouvelle parvint à Éphèse presque en même temps que celle du supplice de Sabinus, dont la veuve Julie, l'une des filles de Titus, fut aussitôt épousée par Domitien. Des fêtes officielles eurent lieu dans tout l'empire, pour célébrer ces noces homicides et incestueuses. Pendant les sacrifices solennels qui eurent lieu au temple d'Éphèse à cette occasion, Apollonius s'écria : « Qui nous rendra l'incomparable nuit des antiques Danaïdes3 ! » Quand on lui apprit l'exil de Nerva, il aurait dit en regardant une statue de Domitien : « Insensé ! tu connais mal les destins. Égorge, si tu veux, ton successeur au trône. Il ressuscitera 4 ! » Ces paroles furent dénoncées

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1. Sueton., Domit., cap. iv; Clem. Alex., Stromat., lib. !.

2. Pbilostr., Apollon, Tyan., lib. VU, cap. xxiv. Selon une tradilion mythologique, le monstre Erichtonius était fils de Minerve et de Vulcain. (Maury. Hist. des religions de la Grèce, I, pag. 104.)

3.Philostr., Âpoll. Tyan., lib. Vil, cap. vu. On sait que les filles de Danaüs avaient, dans la première nuit des noces, poignardé leurs cousins devenus leurs maris. — 4 Philostr., Apoll. lyan., lib. VU, cap. K.

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à l'empereur, qui cita le philosophe à comparaître devant son tribunal. Apollonius, sans attendre qu'on vînt l'arrêter, partit immédiatempnt pour Rome avec Damis, son compagnon fidèle, et se présenta au préfet du prétoire Élien, qu'il avait connu jadis à Alexandrie, en qualité de tribun militaire attaché à la suite de Vespasien. Malgré la bienveillance de ce fonctionnaire, Apollonius fut incarcéré. Son costume pythagoricien, composé d'une robe de lin éclatante de blancheur, et de sandales faites d'écorces d'arbre avait attiré l'attention de toute la ville. Apollonius n'avait pas voulu le quitter, quoique les décrets du dieu couronné en eussent interdit l'usage dans toute l'Italie. Moins scrupuleux à l'égard de Damis, il permit à celui-ci de laisser de côté ces vêtements séditieux, « ne voulant pas, dit-il, lui faire partager les supplices auxquels il allait s'exposer lui-même, par amour pour la philosophie1.» Dans une audience particulière, Domitien interrogea Apollonius sur ses rapports avec les conjurés : « Parle-moi de ton cher Nerva et de ses acolytes. — Nerva, répondit le prisonnier, est de tous les hommes que je connais le plus modéré, le plus doux, le plus dévoué à l'empereur. Rufus et Orphitus sont également incapables d'or- ganiser un complot, ou d'y prendre part.—Ainsi, s'écria Domitien, d'après toi, je calomnie ces innocents! Quand je les ai trouvés prêts à se ruer contre ma personne, tu me parles de leur modération et de leur fidélité ! Si je les interrogeais à leur tour sur ton compte, ils me répondraient sans doute : Apollonius n'est ni un magicien, ni un audacieux, ni un fanfaron, ni un homme avide de richesses, ni un contempteur des lois ! Vous êtes des scélérats merveilleusement d'accord pour faire le mal. Mais l'accusation vous démasquera. Je connais vos serments, leur objet, le moment où ils ont été prêtés, les sacrifices qui les ont accompagnés. Je sais tous les détails du complot, aussi bien que si j'y avais assisté moi-même. — Après avoir ainsi parlé, l'empereur donna l'ordre de raser la chevelure et la barbe du philosophe 2, et il le fit jeter dans un

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1. Philostr., Apoll. Tyan., Mb. VU, cap. xv. — 2Chez tous les peuples anciens, c'était une peine infamante que d'avoir les cheveux et la barbe coupés. Les Romains rasaient ainsi par mépris la tête des esclaves.

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cachot, les pieds et les mains chargés de fers 1. Damis continua cependant à assister le captif. Inquiet du sort de son maître, et probablement du sien propre, il lui dit un jour: « 0 Tyanéen, que va-t-on faire de nous? — Ce qu'on a fait jusqu'ici, et rien de plus, répondit Apollonius. Nous ne serons pas mis à mort. — Mais serez-vous mis en liberté? — Je le suis dès maintenant. — Et en prononçant ces paroles, il dégagea sans efforts une de ses jambes, des chaînes qui l'entravaient. — Tu le vois, ajouta-t-il, je suis libre; ainsi prends confiance. Je reste encore ici quelques jours, afin de me justifier en audience publique. Pour toi, retourne au port de Pouzzoles. Quand tu auras salué Démétrius, notre ami, vous vous tournerez ensemble en face de la mer, dans la direction de l'île de Calypso, et vous verrez Apollonius vous apparaître. — Vous reverrai-je vivant? demanda Damis. — Cette question fit sourire le philosophe : Oui, dit-il, selon moi toujours vivant, mais, selon vous, rendu à la vie 2. » Le disciple s'éloigna, rassuré par cette prophétie, et alla attendre son maître à Pouzzoles. Trois jours après, Apollonius comparaissait solennellement au tribunal de Domitien. Les plus illustres citoyens de Rome encombraient le prétoire impérial. Introduit dans cette immense assemblée, le prisonnier ne daigna pas lever les yeux sur l'empereur. « L'accusateur public signala cette attitude comme un sacrilège : il somma le philosophe de lever les yeux sur le maître du monde et le dieu de l'univers. Apollonius tourna alors ses regards vers le ciel, pour montrer qu'il n'adorait d'autre dieu que Jupiter 3. » Cet incident n'eut pas de suite. On procéda à l'interrogatoire : « Pourquoi, demanda Domitien, portes-tu un vêtement singulier, qui te distingue des autres hommes? — Parce que, répondit Apollonius, c'est à la terre seule que j'emprunte mes vêtements, comme ma nourriture, et que je ne veux point faire de mal aux pauvres animaux 4. — Pourquoi te laisses-tu donner le  titre de  dieu? —

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1. Philostr., Apoll. Tyan., lib. VII, cap. xxxm, xxxiv. — 2 Philostr., Apoll, lyan., lib. VII, cap. xxxvm, xli. — 3 Id., ibid,, lib. VIII, cap. iv.

2. La métempsycose pythagoricienne admettait que les animaux sont frères des hommes. Dès lors l'usage de la chair ou de la dépouille des animaux constituait une sorte de fratricide.

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Parce que l'on donne ce nom aux hommes vertueux. — Sur quelle conjecture t'appuyais-tu pour prédire et pour combattre la peste d'Éphèse1 ? — Ma nourriture exceptionnelle m'a permis de pressentir l'invasion du fléau. Si vous le désirez, je vous indiquerai les causes des maladies pestilentielles. — Je n'ai que faire de cette démonstration, dit l'empereur, qui posa alors la question de com- plicité dans la conjuration de Nerva. Mais, en ce moment, Apollonius disparut soudain à tous les regards. Pendant qu'on le cherchait dans le prétoire, il apparaissait sain et sauf à Damis et à Démétrius sur les rivages de Pouzzoles 2. » Philostrate prolonge ensuite de quelques années l'existence de son héros, et le fait enfin disparaître une dernière fois, d'une façon mystérieuse, sans qu'on ait pu ni constater sa mort, ni retrouver sa trace 3.

   12. A travers le tissu romanesque dont Philostrate a enveloppé la fable du Tyanéen, l'histoire peut du moins constater, comme un fait réel, l'empressement de Domitien à se faire amener, de toutes les provinces de l'empire, les accusés les plus fameux, pour les interroger lui-même, et prendre en personne connaissance de leur cause. La soupçonneuse cruauté du tyran ne se fiait point, sous ce rapport, au zèle de ses agents subalternes. C'est ainsi que l'apôtre saint Jean, dont l'autorité paternelle s'étendait alors sur toutes les Églises d'Asie, fut arraché à sa chrétienté d'Éphèse et conduit à Rome, pour y être jugé au tribunal de l'empereur. Les Éphésiens idolâtres professaient toujours, pour le temple de Diane, leur grande déesse, ce culte intéressé que saint Paul avait eu à combattre. Les progrès de la prédication évangélique, continuée en cette ville par saint Timothée, son évêque titulaire, et par l'apôtre saint Jean qui y faisait sa résidence habituelle, alarmèrent les païens. Le temple de la déesse demeurait sans adorateurs, on eût dit un monument en ruines 4. Si les cités de l'Ionie et de la Grèce y envoyaient encore des théories pour implorer le secours de Diane et lui offrir des sacrifices, les deux disciples de

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1. Cf. p. 54, 55 de ce volume. — 2 Philostr., Apoll. Tyan., lib. VIII, cap. V — 3. Id.j ibid., cap. sxvni, xxxi. — 4. Ikique  templum  Dianœ solo œquasse. (Niceph. Callist. Rzchsiast. hislor., lib. II, cap. xlii.)

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Jésus-Christ ne craignaient pas d'interpeller publiquement les superstitieux pèlerins ; ils leur démontraient l'inanité du culte des idoles, et leur prêchaient la foi au Dieu véritable. Ce fut dans une pareille circonstance que saint Timothée se vit entouré par une troupe d'Éphésiens furieux, qui le lapidèrent sous les portiques mêmes du temple 1. Saint Jean dut probablement à la vénération dont il était l'objet, dans toutes les chrétientés d'Asie, l'honneur d'être réservé à un supplice plus lent, mais non moins cruel. Un fragment d'un apologiste ancien, qui nous a été conservé par Nicéphore, nous apprend, sans autres détails, que l'apôtre avait publiquement ressuscité un mort dans la ville d'Éphèse 2. Ce miracle, accompli à l'époque où l'imposteur de Tyane multipliait ses prestiges au nom des faux dieux, devait faire considérer saint Jean, par les païens, comme le chef de la magie chrétienne. On le somma de sacrifier à la divinité de la grande Diane; et, sur son refus, après l'avoir détenu pendant quelques jours dans un cachot, le proconsul d'Asie l'adressa à l'empereur, sous la triple accusation de magicien, de contempteur des dieux, et de sacrilège qui adorait un crucifié. Le disciple qui avait reposé sur le cœur de Jésus comparut donc au tribunal de Domitien. Nous n'avons plus les actes de cet interrogatoire solennel, mais il nous reste des monuments irrécusables qui nous en apprennent le résultat. L'empereur fit raser la chevelure blanche de l'apôtre. Il ordonna qu'après avoir subi le supplice préliminaire de la flagellation, saint Jean serait conduit à la Porta Latina, en face d'un temple de Diane, et qu'en expiation des outrages dont il s'était rendu coupable contre cette divinité à Éphèse, il serait, à la vue du peuple romain, jeté dans une chaudière d'huile bouillante 3. Le choix de ce dernier supplice tenait

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1. Cum Dianœ immolantes argueret, lapidibus obrutus, paulo post obncrmivit in Domino. (Martyr. Rom.., 24 januar.)

2.Apollonius, scriptor ecclesiasticus, orationibus editis, hœresim Cataphrygum ium vigentem oppugnavit. Utitur in mullis kcis testimoniis ex Apocalypsi Joannis yetilis, quem eliam mortuum exsuscitasse dicd. (Kiceph. Callist., Ecc/es. histor., lib. IV, cap. xxv.)

3.Crescimheni, Istoria délia chiesa de S. Giovanni avanti Porta Latina, titolo carrinniizio. Roma, 1716, pag. 59. Une chapelle fut élevée au lieu même où saint Jean subit ce supplice.  Fu  chiamaia di S, Giovanni in Oleo, e vi fu ri'

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vraisemblablement aux idées que Domitien se faisait du pouvoir magique de l'apôtre. On croyait que les mages avaient le secret d'émousser le tranchant du glaive, ou la pointe acérée des clous du crucifiement. Quoi qu'il en soit, l'apôtre, plongé dans l'huile embrasée, en sortit, selon l'expression de Tertullien et de saint Jérôme, « plus fort et plus vigoureux 1. » Dans cette préservation miraculeuse, l'empereur ne vit qu'un prestige jusque-là inconnu. Sans se préoccuper davantage d'un événement aussi extraordinaire, il donna l'ordre d'exiler le saint à Pathmos, l'une des îles Sporades, dans la mer Egée, aujourd'hui l'Archipel. Sur le point d'aborder à cette côte inhospitalière, le vaisseau qui portait l'Apôtre fit naufrage, et saint Jean, échappé à la fureur des hommes, dut disputer sa vie à celle des flots, qui le rejetèrent à demi-mort sur le rivage 2.

 

   13. La glorieuse confession de saint Jean à la Porte Latine, et la nouvelle de son bannissement, parvinrent jusqu'au fond des Gaules, où saint Denys l'Aréopagite prêchait la foi de Jésus-Christ. La lettre suivante fut écrite à cette époque, et adressée de Lutèce à Pathmos par le disciple de saint Paul. Elle est le plus antique monument de l'histoire ecclésiastique de notre patrie. « A Jean, le théologue, apôtre, évangéliste, exilé à Pathmos. Salut, âme sainte, vous, mon bien-aimé, car vous l'êtes, et ce titre je ne le donne à nul autre plus volontiers qu'à vous. Salut donc encore à vous, si cher à Celui qui est toute beauté, toute perfection et tout amour. Nous étonnerons-nous que les paroles du Christ se réalisent, que ses disciples soient bannis des cités, que les impies se rendent jus-tice à eux-mêmes, en se séparant de la société des saints? Dans ce phénomènes visibles nous retrouvons l'image des  réalités invi-

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posto del sangue, de capelli che per ignominia furono tagliati a quel santo, e la caldaia stessa, stromenlo del supplizio, corne attestant) i versi scolpiti nella detta capella. (Cf. Moroni, Dizioniario, art. S. Giovanni a Porta Latina.)

1. Refert autem Tertullianus, quod Romœ missus in ferventis olei doliurn, purior et vegetior exiverit. (S ^Hieronym., Contr. Joviniun., lib. I.) Apostolus Joannes postquam in oleum igneum demersus nihil passus est, in insulam relegatur. (Tertull., de Prœscript., cap. xxxvi.)

2. Ce détail intéressant et peu connu de l'histoire de saint Jean, nous a été transmis par Photius. [Bibliothec., cod. ccliv; Patrol. grœe.^ tom. CIV, eoï. 101.)

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sibles ; c'est ainsi qu'au siècle futur, la séparation méritée sera moins faite par Dieu lui-même que par les méchants qui s'éloigne-ront spontanément de Dieu. Ici-bas les justes ne sauraient être séparés de ce grand Dieu. Dévoués à la vérité, sincèrement détachés des choses matérielles, affranchis de commerce avec le mal, épris d'amour pour ce qui est bien, ils vivent dans la paix intérieure de la sainteté; ils préludent dès ce monde aux joies de l'heureuse éternité, anges parmi les hommes, vrais enfants de Dieu, riches de tous biens. Loin de moi donc la pensée d'imaginer que la douleur atteigne votre âme. Vous sentez les tourments corporels, mais vous n'en souffrez pas. Aussi, tout en flétrissant par un blâme légitime les persécuteurs qui vous accablent et espèrent follement éteindre le soleil de l'Évangile, je prie Dieu pour qu'ils cessent enfin de se nuire à eux-mêmes, qu'ils se convertissent au bien, et qu'en se rapprochant de vous ils entrent dans la participation de la vraie lumière. Quoi qu'il arrive, rien ne nous ravira les splendeurs éblouissantes de l'apôtre Jean. A l'heure présente, nous jouissons par le souvenir des vérités de votre enseignement; et bientôt, je le dis avec confiance, bientôt nous serons réunis. Il m'est permis de parler ainsi et de révéler ce que, vous et moi, nous avons appris de Dieu. Or vous serez délivré de votre exil de Pathmos; vous retournerez en Asie, et vous continuerez à retracer l'image du Dieu bon, dont vous êtes le disciple, léguant votre exemple à la postérité1. »

 

   14. L'esprit de Dieu qui allait dérouler sous les regards de l'exilé de Pathmos les mystères de l'Apocalypse, inspirait saint Denys à Lutèce, quand il prédisait en termes si explicites la prochaine délivrance de l'apôtre. «Nous serons bientôt réunis,»  ajoutait-il; ces dernières paroles faisaient allusion au martyre que l'Aréopagite allait subir lui-même pour le nom de Jésus-Christ. Il donnait à l'apôtre un rendez-vous au ciel. La persécution dirigée par l'empereur contre les chrétiens ne se bornait plus à l'enceinte de Rome. Un édit général venait de l'étendre à toutes les provinces de l'empire2. Saint Denys et ses compagnons d'apos-

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1. S. Dionys. Areopag., EpisL À".— * Euseb., Hist. eccles., lib. III, cap. xvm*

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tolat, le prêtre Rusticus et le diacre Éleuthère furent arrêtés par ordre du préfet Sisinnius- Fescenninus, et comparurent devant son tribunal. « C'est donc toi, infâme vieillard, dit le magistrat romain, c'est donc toi qui prétends anéantir le culte des dieux, et qui outrages la majesté de l'invincible empereur ! Quelle religion prêches-tu? — Les trois confesseurs répondirent d'une seule voix : Nous prêchons un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, trinité de personnes dans l'unité de substance, de divinité et de gloire. — Vous l'avouez, dit le préfet. Les accusations portées contre vous sont véritables; vous refusez d'adorer les dieux et d'obéir à l'empereur ! — Les saints répondirent : Nous adorons le Christ engendré du Père avant tous les siècles. En ces derniers temps, il a pris naissance d'une vierge et s'est manifesté au monde. Tel est le Dieu que nous prêchons à tous les peuples de la terre. Pour la gloire de son nom, nous sommes prêts à affronter les supplices et à subir la mort. — Le proconsul les fit flageller, dans l'espoir de vaincre leur constance ; mais la force des bourreaux s'épuisa avant celle des martyrs. Sur l’ordre de Fescenninus, les trois bienheureux furent conduits hors de la cité, sur une colline qui en est proche. Là ils devaient avoir la tête tranchée. Rusticus et Éleuthère furent exécutés les premiers; leur tête roula sur le sol, à côté de leur corps inanimé. Enfin, le glaive du soldat frappa le bienheureux Denys : on vit alors le corps du pontife se soulever; il prit sa tête dans ses deux mains, et descendit ainsi la colline l'espace de deux mille pas. Fescenninus avait donné l'ordre de jeter le corps des martyrs dans la Seine, afin de les soustraire à la vénération des fidèles. Mais une pieuse chrétienne, nommée Catulla, trompa la vigilance des soldats. Elle fit enlever ces précieuses dépouilles, et leur donna pendant la nuit la sépulture, dans un champ qui lui appartenait. Plus tard les fidèles y élevèrent une basilique en l'honneur des martyrs, et ce lieu devint célèbre par les miracles qui s'y opéraient 1 (9 octobre 95). » Tels sont les

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1. On trouvera le texte des différents Actes latins de saint Denys, à l'appendice du volume publié par nous : Saint Denys l'Aréopagite, premier évêque de Paris.

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Actes de saint Denys l'Aréopagite. Nous les reproduisons intégralement aujourd'hui, sans en retrancher la circonstance miraculeuse qui les termine. En vérité, quand toutes les sculptures de nos cathédrales nous représentent le premier évêque de Paris, portant dans ses deux mains sa tête coupée,  de quel droit un écrivain catholique oserait-il supprimer cet incident, attesté par la foi de dix-huit siècles? Au nom du rationalisme, on a voulu bannir le miracle de l'histoire ecclésiastique. Mais, sans miracles, l'Église ne se fût jamais établie sur les ruines du paganisme. La confession de saint Jean à la Porte Latine, le martyre de saint André en Achaïe, tous les faits considérables de la propagation de la foi au Ier siècle furent accompagnés de miracles. L'Église elle-même est un miracle permanent, qui ne subsiste qu'à force de miracles. Ses annales seraient à jamais incompréhensibles, avec la prétention du rationalisme moderne. Qu'on cesse donc de décapiter notre histoire chrétienne et nationale. Chacune des stations de saint Denys sur la route du martyre avait été glorieusement illustrée par la reconnaissance de nos aïeux. On montre encore aujourd'hui le souterrain où saint Denys réunit les premiers fidèles, convertis à Lutèce des Parisii. Il était situé hors de l'enceinte de la ville, sur la voie romain, non loin du lieu où s'élevèrent plus tard les thermes de Julien l'Apostat 1. L'église   de   Saint-Denys de la Chartre (In  carcere) avait été érigée sur l'emplacement de la prison romaine, où les trois martyrs furent  détenus par le  préfet de Domitien. Celle de Saint-Denys de Passu (du Pas ou de la Passion) marquait le lieu où les illustres confesseurs avaient subi le supplice préliminaire de la flagellation. Enfin la colline de la décapitation, nommée plus tard la Montagne des Martyrs (Montmartre), conserva longtemps la crypte où les corps de saint Denys et de ses compagnons furent déposés par la piété filiale de Catulla2. Cette crypte, dont

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1. Ce souterrain se trouve maintenant enclavé dans la maison des Carmélites de la rue d'Enfer.

2. Cette crypte, abandonnée pendant de longs siècles, fut découverte en 1611. Voici la descripption qui en fut fuite le 15 juillet de cette même année, dans le procès-verbal officiel rédigé à cette occasion : « Les massons travaillant aux fondements des murs  nécessaires pour faire l'accroissement de la

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nous ne connaissons plus la forme que par une gravure de Jean de Halbeeck, présente des caractères analogues à ceux des chapelles souterraines existant dans les catacombes de Rome. Des inscriptions à demi effacées par le temps permettaient de lire sur les parois le nom de saint Denys et celui du pontife Clément, qui l'avait envoyé dans les Gaules.

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